Le rôle des études gréco-latines dans l'éducation canadienne-française



  • Extrait du livre de Jean-Claude Dupuis, Un combat identitaire - L’Action française de Montréal (1917-1928):

    Selon le Père Adélard Dugré, il y a une différence fondamentale entre la pédagogie française et la pédagogie anglo-saxonne. La première veut apprendre à penser, alors que la seconde vise à inculquer le plus de connaissances possible. C’est l’opposition entre la tête bien faite et la tête bien pleine, comme disait Montaigne. En conséquence, les peuples latins seront plus idéalistes et théoriciens; alors que les peuples anglo-saxons seront plus pratiques, plus « matter of fact ». Selon Dugré, le génie français, qui est formé de logique, d’ordre, de goût et de clarté, découle d’une méthode d’enseignement axée sur l’étude des langues plutôt que des sciences. Les Canadiens français, dit-il, ne doivent pas délaisser leurs traditions pédagogiques sous prétexte de s’adapter au milieu anglo-américain : « Resterons-nous délibérément latins ou nous ferons-nous Saxons parlant français? » La réponse du Père Dugré est sans équivoque : la culture doit l’emporter sur le commerce et les humanités gréco-latines doivent rester au coeur de notre pédagogie, car elles sont les « gardiennes du génie de la race ».

    [...]

    L’enseignement classique fut critiqué de tout temps par les utilitaristes et les pragmatistes. « En sortant du collège, disait Voltaire, je savais du latin et des sottises. » En 1902, la France institua dans les écoles publique s et laïques un programme d’humanités modernes fondé sur l’étude des langues vivantes comme l’anglais et l’allemand. Au nom de la modernité et de la démocratie, le rapport Parent recommanda de substituer l’étude des mathématiques à celle des lettres anciennes comme axe du système d’éducation au Québec :
    « Dans l’univers technique et scientifique où nous vivons, il est à peu près impossible d’avoir une perception exacte du réel si l’on ne possède une certaine vision mathématique (...). » Les adversaires des collèges classiques pensaient que la connaissance des langues mortes était généralement inutile et que l’admiration de l’Antiquité risquait même d’entraver la marche du progrès. À leurs yeux, les humanités classiques étaient une bonne formation pour les prêtres et les juristes; mais la société moderne avait surtout besoin d’ingénieurs et d’hommes d’affaires. Cette perception était déjà largement répandue dans le Québec des années 1920.

    L'abbé Courchesne soutenait, au contraire, que les études scientifiques et techniques ne pouvaient constituer la base d’une bonne éducation secondaire. Les mathématiques, dit-il, développent certaines facultés intellectuelles; mais les prérogatives supérieures de l’esprit humain, la pensée et la parole, se forment davantage par les études littéraires. Les sciences orientent l’esprit vers le quantitatif, et les lettres vers le qualitatif. Par ailleurs, les langues et les littératures modernes ne sont pas aussi formatrices que le grec et le latin. La traduction d’un texte du latin au français est un puissant exercice de logique, car elle implique le passage d’une langue synthétique à une langue analytique. La traduction de l’anglais au français est, en revanche, beaucoup moins exigeante. L’effort requis par l’apprentissage des langues anciennes développe le caractère autant que l’intelligence. Cette rigoureuse discipline force l’élève à surmonter sa nonchalance naturelle. L’adolescent évite ainsi de se bercer dans son imagination. Il réprime le goût des généralisations hâtives, des imprécisions de langage et des idées vagues. En étudiant les œuvres de l’Antiquité, les élèves finissent par acquérir, non pas les idées, parfois obsolètes, des grands auteurs, mais leur manière de raisonner. La pédagogie classique inculque à la jeunesse le principe de la supériorité de l’esprit sur la matière. Georges Courchesne affirme que l’éducation ne peut pas et ne doit pas être facile. Il dénonce résolument la « pédagogie nouvelle » qui, sous prétexte de faciliter l’apprentissage, ne réussit qu’à renforcer les mauvais penchants de l’élève.

    (pp. 67-69)



  • J'ai trouvé particulièrement intéressant le dernier paragraphe, parce que cette mentalité explique pourquoi les manuels de latin francophones sont aussi "mal faits", si je peux m'exprimer ainsi. L'objectif n'est pas de faciliter l'apprentissage du latin. Ce qu'on veut, c'est de faire travailler l'élève, ce qui n'est pas mal en soi, mais ne contribue certainement pas à l'essor du latin.



  • Merci Daniel de nous faire découvrir M. Jean-Claude Dupuis. C'est vraiment un historien hors-pair.

    J'ai constaté qu'il recommandait un documentaire du chanoine Lionel Groulx disponible sur le site de l'ONF. Même si le documentaire est disponible gratuitement sur le site, j'ai décidé de l'acheter tout de même à cause de l'importance du sujet et de la confiance que j'ai envers M. Dupuis. Ce genre de documentaire fait cruellement défaut dans ma collection de films. Je suis moi-même en grande partie ignorant de ma propre culture.



  • Concernant le dernier paragraphe, je crois que tu as raison.

    De toute façon, apprendre le latin, même avec la meilleure méthode, reste un très grand effort. Je crois qu'on a pas besoin d'en rajouter davantage et faire exprès pour que ça soit difficile!



  • @daniel a dit dans Le rôle des études gréco-latines dans l'éducation canadienne-française :

    Extrait du livre de Jean-Claude Dupuis, Un combat identitaire - L’Action française de Montréal (1917-1928):

    la culture doit l’emporter sur le commerce et les humanités gréco-latines doivent rester au coeur de notre pédagogie, car elles sont les « gardiennes du génie de la race ».

    Ahem... Certaines notions datent un peu quand même...

    « En sortant du collège, disait Voltaire, je savais du latin et des sottises. »

    C'est normal, c'était un con.

    « Dans l’univers technique et scientifique où nous vivons, il est à peu près impossible d’avoir une perception exacte du réel si l’on ne possède une certaine vision mathématique (...). »

    Tellement faux et donc tellement triste...

    Les adversaires des collèges classiques pensaient que la connaissance des langues mortes était généralement inutile et que l’admiration de l’Antiquité risquait même d’entraver la marche du progrès.

    Ah ha! La revoilà, la religion cachée: le Progressisme.
    Donc, il y a bien longtemps qu'on l'a dans les pattes....

    Il dénonce résolument la « pédagogie nouvelle » qui, sous prétexte de faciliter l’apprentissage, ne réussit qu’à renforcer les mauvais penchants de l’élève.

    Halleluyah!!!!


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