La Pléiade - Premiers écrits chrétiens



  • Vient de sortir le mois dernier les "Premiers écrits chrétiens" dans la collection de la Pléiade.

    À cette occasion, des entrevues sont réalisées dans la presse, et parmi celles-ci, celle de Vincent Zarani sur le Rouge et le Noir. Extrait pertinent quant à la question du latin (le surgras c'est moi!):

    R&N : Quelles sont les nouveautés apportées par les Pères latins aux formes littéraires classiques ? Quels sont les traits spécifiques de la poésie latine chrétienne des premiers siècles qui la distingue de la poésie païenne de cette même période ?

    V.Z. — Souvent formés par la même école que leurs contemporains païens, une école élitiste fondée sur la lecture révérencieuse des auteurs classiques, les Pères latins partagent cette culture d’élite, mais ils ne perdent jamais de vue le souci des « masses », celui d’édifier le « peuple de Dieu », quand les auteurs païens ne s’adressent en général qu’à une docte minorité. En une période (le IIe siècle notamment) de grand raffinement littéraire, qui peut mener jusqu’à la préciosité hermétique, ils revendiquent presque toujours la simplicité des « pêcheurs » que furent les disciples de Jésus. Au style « tempéré » ordonné à plaire, ils préfèrent le style « simple » fait pour instruire, et parfois le style « sublime » voué à exalter. Le souci de fonctionnalité, dans la diffusion universelle du message évangélique, l’emporte sur le désir de séduction — ce qui ne les dispense pas d’avoir le goût du beau, qui met l’homme en relation avec Dieu. D’autre part, si l’on a parfois considéré, avec W. Jaeger, que les chrétiens n’avaient fait que reprendre des formes littéraires issues de la culture gréco-romaine, on fait mieux la part, aujourd’hui, de ce qu’ils ont hérité également du judaïsme hellénistique. Enfin, il arrive que cette littérature nous donne à entendre la voix des femmes, et même des esclaves, comme dans la Passion de Félicité et Perpétue : c’est assez rare, dans l’Antiquité, pour qu’on le signale.

    Quant à la poésie, elle se sépare, surtout à cette époque, de la production païenne contemporaine par le refus total d’une mythologie envahissante, et par un fort ancrage dans la Bible et dans la liturgie : de toute évidence, elle relève d’un usage interne au sein des milieux chrétiens et s’inscrit dans le sillage des Psaumes. D’autre part, comme les païens, les chrétiens pratiquent alors la poésie épigraphique, et nous ont laissé des épitaphes versifiées ; mais là encore, les références, les images et les symboles renvoient nettement à la Bible : il est clair que les défunts concernés n’entendaient pas laisser subsister le moindre doute sur leurs croyances religieuses.

    R&N : Les latinistes actuels sont revenus sur la critique du XIXe siècle du « latin chrétien ». Quelles sont les spécificités de ce dernier ? Comment se justifient-elles ?

    V.Z. — Il est vrai que le néo-classicisme des Lumières, puis le positivisme du XIXe siècle, ont souvent été sévères pour le latin « décadent », comme on aimait alors à dire, des auteurs chrétiens — en oubliant, au passage, que toute langue évolue, que le français d’un Hugo n’est plus celui d’un Racine, par exemple, sans être de moindre « qualité », et que ces évolutions mêmes sont plus lentes dans une Antiquité globalement conservatrice que dans notre modernité pressée. Mais il faut aussi rappeler que tous les regards alors portés sur cette littérature n’ont pas été uniformément négatifs : à la fin du XIXe siècle, Huysmans, au ch. III d’A rebours, ou Gourmont, dans Le latin mystique, en ont redécouvert et affirmé l’étrange beauté, tandis que de multiples travaux scientifiques (souvent menés dans des pays moins obsédés que la France d’alors par la « laïcité ») en étudiaient la langue sans préjugés. Aujourd’hui, la plupart des latinistes admettent volontiers que, s’il existe un « latin des chrétiens » dans l’ordre du lexique (pour répondre à des besoins spécifiques ou par réorientation sémantique de mots préexistants) et dans celui des images, largement empruntées à la Bible et donc à un univers culturel différent de celui de Rome, ce latin n’est pas, pour autant, tout entier, une « langue à part », comme ont pu sembler le suggérer certains philologues de la première moitié du XXe siècle : sa morphologie et sa syntaxe, ossature de la langue, parfois même certaines de ses pratiques stylistiques, sont en fait celles de la production contemporaine des auteurs païens ; et, par-delà tout ce qui les sépare dans le domaine religieux, l’écriture d’un Tertullien est quelquefois bien proche de celle d’un Apulée. Sur ce point, l’on gagnera à lire les pages très claires qu’a écrites un grand spécialiste de la latinité chrétienne qui connaissait par ailleurs excellemment la littérature classique, J.-Cl. Fredouille, dans son article « Latin chrétien ou latin tardif ? » publié dans les Recherches augustiniennes (29, 1996, p. 5-23). On ne peut donc plus parler aujourd’hui sans précautions ni précisions de « latin chrétien », et le choix même, par la Bibliothèque de la Pléiade, d’un cuir vert pour la reliure de ce volume, manifeste d’emblée la parfaite insertion de cette littérature, par-delà son irréductible spécificité religieuse, dans l’univers culturel de l’Antiquité.

    Lien: https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-inquisitoriales/entretien-avec-vincent-zarini-sur-les-premiers-ecrits-chretiens-ces-textes-sont-de-premiere-importance



  • Très intéressant. Merci beaucoup.

    Si je comprends bien, la grosse différence entre le latin chrétien et classique est le vocabulaire qui qui est un peu différent, mais la grammaire (morphologie et syntaxe) reste à peu près la même.



  • @matthieu

    Eh bien c'est justement ce qui est débattu dans cette question.
    Il y a ceux qui pensent qu'il y a plus qu'une différence au niveau du lexique et du public. Que le latin lui-même se serait abâtardi.
    Le problème, vu que seule une petite minorité de gens savait lire et écrire (et ce jusqu'à très récemment), est que le cercle de ceux qui maîtrisaient suffisamment les langues savantes est bien trop restreint: ce sont forcément des gens issus des mêmes milieux et donc ayant les même formations et la même maîtrise de ces langues.
    C'est le public destinaire qui fait la différence et c'est comme ça que l'on sait que le latin chrétien (surtout de la Vulgate) est en réalité le VRAI latin, tel que parlé et compris par monsieur et madame tout-le-monde de l'époque et que le latin des "classiques" est un latin pompeux, ronflant, ruisselant de fatuité et destiné à des précieux et des précieuses qui n'ont rien d'autre à faire de la journée que se goinfrer, se rouler dans les coussins, forniquer, déguster des rimes bien faites, intriguer et comploter. Les autres, eux ils doivent bosser, pas le temps de niaiser avec du "beau" latin....

    Mais... sujet à débat.



  • Pour avoir lu certains des pères et beaucoup d'auteurs classiques, je dirais que les différences au niveau de la langue sont autant syntactiques que lexicales.

    Évidemment, les différences lexicales sont attribuables en partie au sujet traité, soit théologie chrétienne, qui a ajouté beaucoup de nouveaux mots empruntés du grec et de l'hébreu, sans parler des nouveaux sens donnés à d'anciens mots tels que sacramentum, peccatum, poenitentia, etc. Mais pas exclusivement, car à l'époque tardive où écrivaient les Pères, le vocabulaire usuel avait changé et on se servait plus souvent de certains mots autrefois inusités et moins souvent de mots autrefois très fréquents, suivant l'évolution naturelle d'une langue.

    Si je prends Saint Augustin comme modèle, je n'ai pas l'impression qu'il y a un style quelconque. Son latin n'est pas particulièrement simple, il contient des longues périodes et beaucoup de subordonnées, mais évidemment il n'emploie pas les effets stylistiques et littéraires des grands prosateurs classiques. La meilleure façon de décrire son style, et cela vaut pour les Pères en général, est un style "neutre". Je dirais que ce qui caractérise le mieux le latin des Pères est 1) l'évolution naturelle du latin, c'est-à-dire qu'ils employaient le latin de leur époque et 2) le vocabulaire théologique.



  • Dans l'ensemble, l'extrait cité par Sonia me semble juste, particulièrement lorsqu'on critique la tendance à voir dans le latin tardif une langue à part. Bien au contraire, le latin des Pères est beaucoup plus proche du latin classique qu'au latin médiéval. À cette époque, le latin est encore une langue vivante et elle contient l'expressivité d'une langue vivante. Un étudiant chrétien formé en latin classique n'aura aucune difficulté à lire les Pères, c'est pratiquement la même chose.



  • @daniel

    Woaw!
    Nous somme d'accord!!
    On voit que Noël approche ^_^


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