Comment apprendre le latin?

De façon générale, le latin est en régression. Au Québec, il n’y a plus de latin au programme depuis des décennies, la révolution tranquille ayant réussi à balayer sous le tapis ce vestige de l’ancien régime. En France, la tendance lourde est à la réduction des heures consacrées au latin dans les écoles. L’enseignement demeure superficiel et très peu d’élèves apprennent même les bases du latin.

Alors, que faire si on souhaite apprendre le latin? On peut encore s’inscrire à un cours de latin dans la plupart des universités, où la qualité de l’enseignement est généralement bonne. Pour ceux qui n’ont pas cette possibilité, il est possible de l’apprendre en autodidacte, c’est-à-dire de s’enseigner soi-même le latin.

Dans le contexte d’un cours de latin, la plus grande part de l’apprentissage se fait hors de la salle de classe, à l’aide du manuel et des devoirs à rendre. La mémorisation du vocabulaire, des déclinaisons et des conjugaisons est un effort qui doit se faire individuellement. Les devoirs à rendre servent d’exercice pour aider à consolider les connaissances. La correction des devoirs, qui se fait en classe, sert à contrôler l’efficacité de l’apprentissage.

Dans un contexte autodidacte, l’étudiant possède ces mêmes outils pédagogiques. Il lui manque certes les explications spontanées et en langue familière d’un enseignant, mais ces explications ne sont pas strictement nécessaires. Le contrôle des exercices peut se faire à l’aide d’un corrigé, à condition de choisir un manuel qui en comporte un.

La plus grande lacune de la méthode autodidacte n’a pas trait à la pédagogie, mais à la motivation et l’encadrement. L’étudiant engagé dans un cours bénéficie d’une motivation extrinsèque pour continuer d’avancer, s’il veut obtenir une note de passage. Or, le plus grand danger pour l’étudiant autodidacte est la perte d’intérêt qui se présentera tôt ou tard. Il peut trop facilement déposer le manuel un jour et ne plus jamais y revenir. Seule une volonté bien déterminée permet de combler cette lacune.

Le Cercle latin

C’est notamment avec l’objectif de fournir une sorte d’encadrement que le Cercle latin a été fondé. En se joignant au Cercle, l’étudiant autodidacte fait la connaissance d’autres latinistes qui l’encourageront à poursuivre dans la bonne voie. Les attentes créées par son engagement même informel contribueront à le motiver. Les étudiants moins expérimentés lui inspireront un sens de camaraderie tandis que les latinistes plus expérimentés du groupe pourront pallier en partie l’absence d’enseignant.

Les différents manuels

Le latin en autodidacte n’est possible qu’à l’aide d’un manuel approprié. Pour mieux comprendre, il faut revenir un peu sur l’histoire de l’enseignement du latin.

La méthode la plus primitive qui remonte au moyen âge consistait à mémoriser sans réfléchir. Par exemple, pour les déclinaisons, on apprenait par coeur les formes, puis on déclinait un grand nombre de substantifs et d’adjectifs dont il fallait apprendre la signification par coeur. L’apprentissage se faisait par la répétition à haute voix à l’exemple du maître. Les élèves apprenaient à former des phrases par imitation du maître et éventuellement à lire des textes simples.

La méthode s’est améliorée avec les innovations de l’abbé Lhomond qui a simplifié l’exposé de la grammaire et qui a proposé des textes simplifiés pour les débutants: l’Epitome et le De Viris. Malgré ces améliorations, les élèves demeuraient totalement dépendants du maître. (Pour voir une adaptation originale de la méthode de Lhomond pour étudier en autodidacte, regardez ici.)

C’est en Allemagne au 19e siècle qu’on a proposé les premiers manuels comportant des exercices simplifiés qui consistaient à traduire des phrases vers le latin dès les premières pages du manuel. C’est ainsi que le livre de grammaire devenait quelque chose de plus qu’un exposé de règles grammaticales: il se transformait en véritable méthode de latin. On a rapidement adopté cette méthode dans d’autres pays, mais tardivement en France où les livres de Lhomond ont continué à exercer une grande influence.

Cette méthode «grammaire-traduction» a été perfectionnée vers le début du 20e siècle. Les manuels qui l’emploient divisent la matière en leçons ou chapitres. Pour chaque leçon, ils proposent un vocabulaire et des formes à mémoriser, des explications grammaticales et des exercices de traduction latin-français et français-latin. Dans le monde francophone, le manuel le plus connu de ce type est celui de Déléani, Vermander et al.

Toutefois, en France et au Québec, on a aussi conservé la tradition de l’exposé grammatical systématique. La méthode de Petitmangin, par exemple, emploie deux livres à la fois: une grammaire complète et un livre d’exercices de traduction. Il n’y a pas de division en leçons; cet élément est laissé à la discrétion du maître. Cette présentation a l’avantage de fournir une vue d’ensemble sur la grammaire, alors que les manuels tout-en-un du type de Déléani restreignent et simplifient la grammaire pour ne conserver que ce qui est nécessaire pour la leçon en cours. En revanche, la vue d’ensemble donnée par une grammaire complète a parfois l’inconvénient de présumer dans les explications que le lecteur connaît déjà le latin.

En parallèle et de façon plus marginale, des méthodes moins grammaticales se sont développées au 19e et 20e siècle. L’Allemand Seidenstucker a mis au point une méthode fondée sur l’observation et la traduction, avec très peu de grammaire. Sa méthode a été traduite en français par A. Merfeld en 1865. Un second manuel du même genre, mais plus complet, a été rédigé en français par H. G. Ollendorff. Le manuel d’Ollendorff présente encore un intérêt par le fait qu’il est centré sur l’oral et présume que l’étudiant parlera le latin comme une langue moderne.

Dans la même lignée, on trouve le Latin sans peine de C. Desessard publié en 1966. Le latin y est traité comme une langue moderne et on place une importance particulière (sinon démesurée) sur la prononciation. Certains le considèrent le meilleur manuel de latin en existence, alors que d’autres n’y voient qu’un objet de frustration continuelle pour le manque d’explications grammaticales et son approche peu systématique.

Aux États-Unis, le père W. Most a mis au point une méthode particulièrement intéressante. Elle prétend employer une méthode «naturelle» fondée sur l’observation et l’assimilation, comme lorsqu’on apprend une langue par immersion. De son propre aveu, sa méthode n’est pas purement naturelle (ce qui aurait été impossible à une époque où l’on ne parle plus le latin). Il s’agit plutôt d’une méthode hybride qui se trouve à mi-chemin entre les anciennes méthodes grammaticales et la méthode naturelle. Il propose un grand nombre de textes gradués qui permettent à l’étudiant d’apprendre par déduction les règles de grammaire et le sens d’un grand nombre de mots. Pour compléter, on rajoute les définitions des mots et une explication grammaticale dans un langage très familier. Le résultat net est une méthode mieux adaptée à certaines personnes que les anciennes méthodes grammaticales. La méthode du père Most a été traduite en français par un Jésuite, le père V. Coulombe, et publiée aux Presses de l’Université Laval. Le Cercle latin a obtenu la permission de la distribuer gratuitement en-ligne.

Enfin, on ne peut pas passer en revue les manuels de latin sans mentionner la célèbre méthode du Danois H. Orberg. Ce manuel emploie aussi la méthode «naturelle», mais à la différence de celui du père Most, le texte est écrit entièrement en latin. Les textes sont rédigés de façon graduée et le contexte de chaque phrase permet d’en deviner le sens. Des exercices de phrases trouées, où l’on supplée les terminaisons ou les mots manquants, complètent les explications grammaticales rédigées en latin. L’objectif de la méthode est d’apprendre à l’étudiant à penser en latin plutôt qu’à traduire. Évidemment, il est discutable comme méthode pédagogique de priver dès le départ l’étudiant de sa langue maternelle et de l’obliger à déchiffrer non seulement le sens du texte, mais aussi les explications. Cela peut s’expliquer par le fait que la méthode est censée être employée dans le contexte d’un cours avec l’aide d’un professeur. De fait, elle produit des résultats impressionnants entre les mains d’un maître compétent. La méthode Orberg a une telle popularité qu’elle est au centre d’un mouvement néo-humaniste qui cherche à prendre le latin comme une langue vivante. Ses défenseurs sont possédés d’un zèle quasi-religieux et ont tendance à minimiser les désavantages de cette méthode, particulièrement pour les autodidactes. Pourtant, certains étudiants autodidactes ont employé ce manuel avec succès et nous le recommandons avec enthousiasme à condition de rester ouvert à la possibilité d’essayer autre chose au besoin.

Quel manuel choisir?

Cette question relève en grande partie de la préférence de l’étudiant, mais il nous paraît indispensable d’avoir au moins le corrigé des exercices.

Nous croyons que la méthode de H. Orberg, Lingua latina per se illustrata, est généralement le meilleur choix. Le premier livre de la série, qui s’intitule Familia Romana, comporte tout l’essentiel de la grammaire latine et suffit en lui-même à acquérir les bases du latin. Les étudiants autodidactes auront avantage à se procurer le corrigé des exercices (on le retrouve dans le livre intitulé Teacher’s Materials) et le manuel d’accompagnement Latine Disco. Ce dernier livre n’est plus vendu, donc nous nous permettons de vous l’offrir en format PDF malgré le fait qu’il soit protégé par les droits d’auteur. On peut aussi télécharger le vocabulaire multilingue.

La méthode de Most-Coulombe répond aux besoins de la plupart des gens. L’étudiant lit dès la première leçon des phrases complètes. La répétition et la révision fréquente réduisent le besoin de mémoriser. Ce manuel est très semblable à la méthode d’Orberg, mais il a l’avantage d’être gratuit.

La méthode de Lavarenne a été conçue expressément pour les autodidactes par un professeur expérimenté. Le ton du manuel est celui d’un professeur qui s’adresse à son élève en lui offrant des conseils pratiques. C’est une méthode typiquement française, car elle met beaucoup d’importance sur la traduction des textes. Elle nous paraît prometteuse pour ceux qui souhaiteraient se faire des bases grammaticales rapidement, à condition que l’étudiant se mette à lire dès que possible des textes de débutants comme ceux de l’abbé Lhomond (Epitome Historiae Sacrae et De Viris Illustribus, avec la traduction française en parallèle pour contrôler sa compréhension).

La méthode de Petitmangin est bien connue et elle a fait ses preuves. Fondée sur une grammaire formelle, elle est parfaitement systématique et analytique. Le grand nombre d’exercice et le riche vocabulaire assurent une bonne maîtrise des bases du latin. Toutefois, en raison du grand nombre d’exercices et de mots à apprendre, la méthode est très longue. En somme, c’est une bonne méthode pour l’étudiant qui est très discipliné, bien motivé et assez débrouillard pour passer outre les quelques écueils qu’elle peut comporter.

La méthode de Riemann et Goezler est une ancienne méthode connue et éprouvée. Destinée à des élèves plus jeunes (environ 11 ans), elle est plus simple et plus courte. Les exercices sont intégrés à même la grammaire, qui ne présume rien qui n’a pas encore été appris. À noter pour cette méthode que les exercices ne sont pas précédés du vocabulaire à apprendre; il faut chercher le sens dans le lexique et se constituer une liste afin de mémoriser tous les mots rencontrés sauf ceux dont le sens est donné entre parenthèses (ces mots anticipent sur l’ordre de la grammaire).

Le manuel de latin le plus facile que nous avons trouvé a été écrit par l’Américan H. C. Nutting. Nous l’avons traduit et vous pouvez le consulter ici: Méthode de latin facile. Cette méthode a un vocabulaire de seulement 400 mots, tandis que la plupart des manuels emploient un vocabulaire de 1000 et plus. Les exercices répètent constamment les mêmes mots pour vous aider à les apprendre sans avoir à mémoriser des listes de mots. Nous avons également rédigé un corrigé des exercices.

Enfin, l’un des membres du Cercle a mis au point une nouvelle méthode fondée sur la lecture de la Vulgate et l’étude de la grammaire de Petitmangin. Son objectif premier est de fournir un moyen rapide d’apprendre à lire un texte latin original. En quinze leçons, il vous apprend les formes nécessaires pour lire le premier chapitre de l’Évangile de Marc; puis, il vous accompagne dans la lecture des autres chapitres de l’évangile en vous apprenant à mesure les nouvelles règles de grammaire nécessaires pour comprendre le texte et en vous fournissant le sens des nouveaux mots rencontrés pour vous éviter à chercher dans le dictionnaire.

Comment apprendre en autodidacte?

Choisissez le bon manuel. Si le manuel que vous avez choisi ne vous plaît plus, recommencez avec un autre s’il le faut. Si vous préférez une méthode douce, nous vous suggérons de commencer par Orberg ou par Most-Coulombe. Si vous avez l’esprit analytique et que vous êtes assez bon en grammaire, essayez la méthode de Lavarenne conçue pour les autodidactes. Si vous êtes très motivé et travaillant, nous vous suggérons le nec-plus-ultra des méthodes grammaticales, celle de Petitmangin.

Lisez attentivement les explications grammaticales et faites chacun des exercices en comparant vos réponses avec celles du corrigé. Il n’est pas nécessaire d’écrire au long les réponses aux exercices, mais cela peut contribuer à l’apprentissage.

Si vous employez une méthode «naturelle» (Orberg ou Most-Coulombe), étudiez attentivement le texte qui vous est proposé en début de leçon. Vous y trouverez des nouveautés par rapport à la leçon précédente. Essayez de comprendre les règles grammaticales qu’on veut vous faire découvrir et essayez de déduire le sens des nouveaux mots à partir du contexte. Si vous y arrivez vous-même, il sera plus facile de vous en rappeler par la suite. Relisez plusieurs fois chaque chapitre avant d’entamer un nouveau chapitre. Une méthode sans faille est la suivante: à chaque fois que vous entamez un nouveau chapitre, faites une révision complète de tout le texte déjà lu. Par exemple, si vous êtes rendus au chapitre 10, lisez d’abord les chapitres 1 à 9 avant de lire le chapitre 10, puis lisez le chapitre 10 plusieurs fois. Quand vous aurez bien assimilé la matière, passez au chapitre 11, mais commencez d’abord par relire les chapitres 1 à 10. C’est la répétition qui est l’élément le plus important. Vous aurez compris que plus on avance dans le livre, plus cela vous prendra du temps à faire la révision. Mais soyez assuré que ce n’est pas du temps perdu. Au contraire, ce système vous évitera beaucoup de peine et de misère causée par une maîtrise imparfaite de la matière déjà vue. Il est recommandé de vous procurer les enregistrements mp3 et de les écouter séparément à chaque fois que vous faites votre révision. Il ne faut pas oublier que le langage est un phénomène auditif, donc il s’agit de solliciter le sens de l’ouïe pour activer vos circuits neuronaux consacrés au langage. De même, il est utile de lire le texte à haute voix pour stimuler les circuits consacrés à la parole. Voir aussi les fils: ici et ici.

Le conseil le plus important à retenir est de savoir se doser. Étudiez à petite dose, pendant des courtes séances, plusieurs fois par jour si possible. Visez entre 30 et 60 minutes par jour au total. S’il vous arrive de ne rien faire pendant quelque temps, n’essayez pas de rattraper le temps perdu, mais continuez au même régime. Évitez de vous surchauffer le cerveau avec trop d’information. Cela nuira à l’apprentissage et finira par vous démotiver. Ne vous forcez jamais à étudier jusqu’à vous rendre la matière désagréable.

Révisez fréquemment ce que vous avez appris. Vous devriez pouvoir réciter sur demande les conjugaisons et les déclinaisons. N’avancez jamais plus loin avant d’avoir appris par cœur la matière que vous étudiez, sinon vous aurez des ennuis par la suite.

S’il vous arrive de perdre la motivation, laissez le latin de côté temporairement en attendant que l’envie vous revienne. Vous n’aurez qu’à faire une révision sommaire et reprendre là où vous aurez arrêté. Surtout ne prenez pas la décision finale et sans appel de tout abandonner, mais donnez-vous du temps pour respirer. Rares sont les étudiants autodidactes qui conservent la motivation jusqu’à la fin sans interruption, mais l’important est de s’assurer que l’interruption n’est que temporaire.

Si vous rencontrez un obstacle de n’importe quelle sorte, parlez-en sur le forum du Cercle sans la moindre hésitation. Il fera plaisir aux membres de contribuer à votre étude. Participez souvent aux discussions dans le forum pour nourrir votre intérêt pour le latin. Cela vous aidera à conserver la motivation.

La mémorisation

Vous aurez compris qu’il est nécessaire de beaucoup mémoriser, surtout en début de parcours. Mais soyez sans crainte: le latin comporte un grand nombre de mots qui ressemblent au français et qui n’exigent pas beaucoup d’effort pour s’en rappeler. L’effort initial de mémorisation des déclinaisons, des conjugaisons et du vocabulaire peut paraître énorme, mais cela en vaudra largement la peine plus tard et vous permettra de lire le latin couramment. Avec le temps, vous développerez la capacité de retenir le sens d’un nouveau mot sans effort particulier dès la première fois que vous le chercherez dans le dictionnaire. Veuillez noter que le logiciel Anki est très utile pour aider à la mémorisation. Il est disponible sous toutes les plateformes.