Versions Latines Commentées (livre du maître)

Henri Petitmangin

LIVRE DU MAÎTRE

PRÉFACE

Ceci est un travail de bonne foi et nous le recommandons comme tel à l’indulgence de nos collègues. Beaucoup d’entre eux trouveront sans doute que nous sommes allé bien loin dans nos explications et que nous pouvions, sur bien des points, nous en remettre à leur science et à leur expérience. Notre excuse sera que, composant un livre de ce genre, nous étions obligé de le faire aussi complet que possible et de répondre à toutes les questions posées aux élèves dans le volume correspondant.

Nous ne croyons pas avoir omis une seule difficulté sans l’élucider et l’on sait qu’il en surgit à chaque pas dans les textes anciens. Nous avons dû choisir parfois entre différentes explications proposées par les traducteurs ou commentateurs. Nous ne sommes pas entrés à ce propos dans de longues discussions. S’il faut convaincre les élèves – et très nettement – que les langues ne sont pas des instruments parfaits et infaillibles, que les textes latins ne sont pas toujours établis d’une façon incontestable et que nous ne savons pas tout de l’antiquité, il est dangereux par contre de leur laisser supposer que ces obscurités sont fréquentes et de nature à désespérer ceux qui font métier de les interpréter.

Nous aurions voulu pouvoir donner en note des traductions littérales plus nombreuses encore. Nous estimons qu’un texte n’est bien compris que si l’on peut rendre compte de tous les détails. Traduire du premier coup élégamment, c’est traduire superficiellement et laisser l’élève devant un texte qui reste fermé pour lui, parce qu’il n’en a pas la clé: cette clé, c’est la traduction littérale. Un morceau étudié par l’élève la plume à la main, doit être ensuite regardé de très près. La curiosité de l’élève a été éveillée sur les difficultés avec lesquelles il a dû lutter: il serait maladroit de ne pas la satisfaire complètement.

En multipliant les renvois, nous aurions pu abréger un peu cet ouvrage, mais nous avons pensé qu’en nous répétant nous dispensions nos collègues de recherches toujours ennuyeuses qui font perdre un temps précieux.

Première partie: Classe de TROISIÈME.

1. Les Gaulois devant Delphes (Justin)

Brennus avait avec lui soixante-cinq mille fantassins, choisis dans tonte son armée; les Delphiens et leurs alliés comptaient simplement quatre mille soldats1. Plein de mépris pour leur petit nombre, Brennus, pour animer les siens, leur montrait ce magnifique butin et affirmait que ces statues, ces chars à quatre chevaux, qu’on apercevait de loin en grand nombre, étaient faits d’or massif. Excités par ces assurances, les Gaulois s’élançaient au combat sans souci du danger. Quant aux Delphiens, comptant plus sur la divinité que sur leurs propres forces, ils résistaient2 en repoussant du haut de la montagne, soit avec des pierres, soit avec leurs armes, les Gaulois qui tentaient de l’escalader. Soudain, les prêtres de tous les temples et les devins eux-mêmes, les cheveux épars, ornés de leurs insignes sacrés et de leurs bandelettes s’élancent, tout troublés et hors d’eux-mêmes, au premier rang des combattants. Ils s’écrient que le dieu est arrivé, que par le faîte entr’ouvert3, ils l’ont vu descendre brusquement dans le temple; que, tandis qu’ils imploraient tous son secours, un jeune guerrier d’une beauté surhumaine4 leur est apparu, accompagné de deux vierges armées, sorties des deux temples voisins consacrés, l’un à Minerve, l’autre à Diane; qu’ils n’ont pas seulement vu de leurs yeux ce miracle, qu’ils ont en outre perçu le sifflement de l’arc du dieu et le cliquetis de ses armes. Ils adjuraient les combattants de ne pas hésiter par conséquent, à l’exemple des dieux, à frapper sur l’ennemi et à s’associer ainsi à la victoire de la divinité. Enflammés par ces exhortations, tous à l’envi s’élancent au combat. Ils s’aperçurent immédiatement eux aussi de l’intervention des dieux, car un tremblement de terre détacha une partie de la montagne qui vint écraser l’armée gauloise. Une tempête qui s’éleva ensuite fit périr les blessés par l’effet de la grêle et du froid. Le chef lui-même, Brennus, ne pouvant supporter la douleur que lui causaient ses blessures, mit fin à sa vie par un coup de poignard.

Notes. – 1. Il y avait seulement quatre milliers de soldats des Delphiens et de leurs alliés. – 2. Contra, contre (eux). – 3. Par le faîte du sommet (pléonasme). – 4. Au dessus de la mesure humaine.

Commentaire grammatical. – 1. Mille au singulier se construit comme un adjectif invariable: mille milites, cum mille militibus; au pluriel c’est un nom variable signifiant «des milliers de»; il doit être, comme ici, construit avec le génitif. – 2. L’ablatif marque la cause dans quorum contemptu (Gr. § 186): en raison du mépris qu’il éprouvait pour eux. Quorum est un génitif objectif. – 3. On ne pourrait dire ad acuendum animos; en pareil cas, le gérondif ne peut être maintenu (Gr. § 235). – 4. Plus ne joue pas le rôle d’adverbe près de reponentes. Comme il arrive souvent aux adverbes de quantité, il est pris comme nom et sert de complément d’objet direct: reponentes plus ( spei ), mettant plus d’espoir dans. – 5. E summo vertice, du haut du sommet, est en effet une locution pléonastique, mais très courante. – 6. Partim, en partie, est un ancien accusatif devenu adverbe (Gr. § 87, note). Comme accusatif, il se rattache à l’emploi signalé dans la règle § 164: magnam partem. – 7. Eum se vidisse desilientem constitue grammaticalement une amphibologie, puisque eum pourrait être pris comme sujet: en descendant il les avait vus. Mais le latin ne se préoccupe pas de ces amphibologies purement grammaticales quand le contexte empêche le sens d’être douteux. Le français est plus exigeant. – 8. Vidi eum desilientem, je l’ai vu de mes yeux en train de descendre: vidi eum desilire, j’ai constaté qu’il descendait (Gr. § 224). – 9. Dum implorant devrait être une proposition au subjonctif. Mais il arrive par une sorte d’anacoluthe qu’une proposition, dans style indirect, est maintenue à l’indicatif (Biemann, Syntaxe latine § 280 rem. I). On voit ici l’avantage: dum avec le subjonctif n’aurait plus un sens très clair. Pour l’indicatif présent (Gr. § 324). – 10. Insignis pulchritudinis est un génitif descriptif (Gr. § 114) se rattachant à juvenem. – 11. Proinde, «en conséquence, donc», ne s’emploie correctement qu’avec un verbe à l’impératif ou au subjonctif indiquant un ordre ou un conseil: il faut donc le rattacher à ne cunctarentur et non pas à monebant. – 12. Moneo se construit aussi avec la proposition infinitive, mais dans un autre sens: avertir que (prop. infin.), avertir de (prop. avec ut ou ne) Gr. § 275. – 13. Dans quibus vocibus incensi on a un relatif de liaison (his igitur vocibus incensi, Gr. § 144). – 14. Dans cum dolorem ferre non posset, le subjonctif est nécessaire parce qu’il y a entre les deux propositions une relations de cause à effet (Gr. § 319 ou même 286).

Commentaire littéraire. – 1. Le temple de Delphes était situé sur un roc du mont Parnasse dans un paysage d’une sévérité impressionnante. Des précipices l’entouraient. Dans les rochers, des échos curieux frappaient l’imagination. Au-dessous, une crevasse laissait échapper une vapeur froide qui passait pour provoquer le délire. Le temple était déjà célèbre au temps d’Homère. A partir du VI° siècle, il joue un rôle important dans l’histoire grecque. On vient même des pays barbares pour consulter son oracle. Les richesses du, temple étaient immenses. On attribuait les oracles à Apollon, auquel le temple était consacré. Ils étaient rendus par l’intermédiaire d’une prêtresse, nommée la pythie. Placée sur un siège, qu’un trépied supportait au-dessus de la crevasse, elle était saisie par une sorte de délire et prononçait des paroles incohérentes que des prêtres recueillaient et mettaient en vers en les interprétant. – 2. Huit à dix siècles avant notre ère, les Celtes étaient déjà établis au centre de l’Europe. Au IV° siècle, ils en étaient la race barbare la plus puissante, répandue depuis l’Espagne dont ils occupaient une partie, jusqu’à l’Elbe. Ils possédaient tout le nord de l’Italie (Gaule cisalpine) et s’étendaient le long du Danube jusqu’à la mer Noire. Ils ne formaient pas d’ailleurs un empire organisé. Leur humeur les poussait à de lointaines expéditions; «avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves et leurs colliers d’or sur leurs blanches épaules» (Michelet), ils effrayèrent Rome et la Grèce et même l’Orient. Vers 390 avant J.-C. ils prirent et brûlèrent Rome; au siècle suivant, ils envahirent la Grèce et pillèrent Delphes. Le récit de Justin, dans la mesure où il est exact, n’est qu’un épisode de leurs invasions plusieurs fois renouvelées. Ils franchirent le Bosphore et fondèrent en Asie-Mineure un petit empire, la Galatie. «Telle fut la terreur qu’inspira leur nom, dit ici Justin, tel fut le succès constant de leurs armes, que la valeur gauloise paraissait seule capable de soutenir ou de relever les États» – 3. L’ouvrage de Justin n’est guère qu’une compilation érudite, sans unité, sans justes proportions, où l’on ne peut trouver qu’une accumulation de faits assez exacts, mais sans couleur locale, sans philosophie. Cependant, on reconnaît dans certaines scènes moins abrégées et qui viennent peut-être plus directement de Trogue-Pompée, un certain mérite pittoresque et même de l’émotion. J.-P. Charpentier, qui fut professeur d’éloquence latine à la Sorbonne, dit de ce passage: «Quelle élévation imposante dans le récit de la dispersion de l’armée de Brennus devant le temple de Delphes!» Sans aller jusque-là, il faut reconnaître que ce récit a du mouvement et de l’intérêt. – 4. Le style est surtout à louer. Trogue-Pompée était de l’époque d’Auguste et de Tibère, tout voisin de la tradition classique. Justin semble n’avoir pas trop gâté ses qualités par les défauts du siècle des Antonins. Le goût des pointes, des antithèses et de la déclamation, s’y rencontre, mais sans trop d’excès. Bien des récits, comme celui du siège de Delphes, sont écrits dans une langue précise, claire, d’une élégance assez ferme.

2. César marche sur Rome (César, De bello civili)

Á cette nouvelle, César, désormais assuré des dispositions favorables des municipes, fait venir des villes où ils tenaient garnison les soldats de la 13° légion et marche sur Auximum. Cette ville était occupée par Attius qui y avait fait entrer ses cohortes. Dès qu’on y apprit l’arrivée de César, les sénateurs d’Auximum vinrent en grand nombre trouver Attius Varus. Ils lui firent observer qu’ils n’avaient pas qualité pour prendre parti dans cette affaire; mais que ni leurs concitoyens ni eux-mêmes ne pouvaient admettre que César, qui comme général avait rendu tant de services à l’Etat et fait de si grandes choses, ne fut pas reçu dans les murs de leur ville. Par conséquent, qu’il songeât1 à sa propre renommée et au péril dans lequel il allait s’engager. Fortement impressionné par leurs paroles, Attius Varus fait sortir de la ville la garnison qu’il y avait fait entrer et s’éloigne en hâte. Quelques soldats de l’avant-garde de César l’atteignirent et l’obligèrent à s’arrêter. Dès le début de l’engagement, Attius Varus se vit abandonné de ses soldats. Les uns regagnèrent leurs foyers; les autres se rendirent auprès de César. Avec eux se trouva pris L. Pupius, centurion primipile, qui avait commandé avec le même grade dans l’armée de Pompée. César félicita les soldats d’Attius Varus et renvoya Pupius. Il remercia les habitants d’Auximum et promit qu’il n’oublierait pas leur conduite. Quand on sut à Rome ces événements, la peur y fut vive. Le consul Lentulus, venu pour procéder à l’ouverture du trésor afin d’y prendre l’argent2 que le décret du Sénat mettait à la disposition de Pompée, s’enfuit précipitamment, quand déjà il avait ouvert la porte du Trésor sacré. En effet, de fausses nouvelles annonçaient l’approche de César et même la présence de sa cavalerie. Marcellus, son collègue, et la plupart des magistrats le suivirent. Quant à Pompée, parti de Rome la veille, il allait rejoindre les légions qu’il avait cantonnées pour leurs quartiers d’hiver en Apulie.

Notes. – 1. Habere rationem, tenir compte de. – 2. Pour extraire pour Pompée l’argent conformément (ex) au décret du Sénat.

Commentaire grammatical. – 1. On trouve ici le relatif de liaison dans quibus (iis igitur) rebus cognitis; quorum (eorum igitur) oratione permotus; quibus (iis autem ) rebus nuntiatis (Gr. § 144). – 2. Fido, is, fisus sum, fidere (dat ), se fier à; findo, is, fidi, fissum, ere, fendre. – 3. La préposition est supprimée dans Auximum proficiscitur, parce qu’il s’agit d’un nom propre de ville (Gr. § 193); dans domum discedit, conformément à l’usage quand il s’agit des mots rus, domus et humus. – 4. Sui judicii rem non esse rappelle la règle est regis tueri cives, mais ici le génitif signifie simplement «être l’affaire de»: la chose n’était pas de leur ressort; ils n’avaient pas à juger le fond de la question. La querelle politique entre César et Pompée ne les regardait pas. – 5. On aurait en style direct: proinde habe rationem posteritatis (Gr. § 339). Le subjonctif haberet tient au style indirect, et on a l’imparfait en vertu de la concordance des temps, docent étant un présent historique (Gr. § 250, note II, 1°). – 6. Sui désigne les soldats en parlant d’un généra], les élèves en parlant d’un maître, la famille en parlant des parents, les concitoyens, les sujets, etc. – 7. Se memorem fore pollicetur est conforme à la règle promisit se venturum, § 265. – 8. Dans ad proferendam pecuniam, la substitution de l’adjectif verbal au gérondif est obligatoire (Gr. § 235). L’adjectif verbal ne marque pas l’obligation en pareil cas (Gr. § 241, note). – 9. Tantus terror invasit ut profugeret est un exemple de la concordance des temps en latin. Il n’y a pas lieu de traduire profugeret par un imparfait. D’ailleurs la concordance des temps est parfois violée dans les consécutives (Gr. § 250, note). Pour la nuance qui séparerait profugerit de profugeret, voir § 295, note. – 10. Adesse equites nuntiabantur est un exemple de la construction personnelle (Gr. § 260); au lieu de nuntiabatur (on annonçait) equites adesse. – 11. Ex a son sens local le plus ordinaire dans: ex praesidiis deducit; ex oppido educit; ex urbe profugerent; ex urbe profectus. Il a le sens de: «venant de, faisant partie de» dans pauci ex primo ordine. Il signifie «d’après, conformément à» dans ex senatusconsulto.

Commentaire littéraire. – 1. César ne fut pas sérieusement inquiété dans sa marche sur Rome. Les soldats envoyés contre lui, abandonnant leurs chefs, se ralliaient pour la plupart à sa cause. Pompée avait d’ailleurs si peu confiance qu’il se retira au plus vite à Brindes, afin de pouvoir, au besoin, s’embarquer. César s’était rendu maître de l’Italie en 60 jours. Il ne poursuivit Pompée au delà de l’Adriatique qu’après avoir soumis l’Espagne. Pompée fut battu à Pharsale en 48 avant J.-C. – 2. César dans le De bello Gallico et le De bello civili parle toujours de lui-même à la troisième personne. Ce procédé, qui nous étonne un peu, avait été employé déjà par Xénophon dans L’Anabase. César avait intérêt à faire de même. L’apparence d’impartialité qu’il cherche à donner à son récit s’en trouve considérablement renforcée. – 3. Ce récit de César paraît, à première vue, d’autant plus impartial que les faits y .sont rapportés sans commentaires (notons que commentarii signifie en latin non point «commentaires», mais «notes, mémoires»). Aucune appréciation n’est portée par l’auteur, en tant qu’auteur, sur la conduite de ses partisans ou de ses adversaires. On sent fort bien, néanmoins, que les faits sont présentés de manière à nous suggérer des conclusions favorables à César: les municipes embrassent spontanément son parti; les troupes de ses adversaires ne suivent leurs chefs qu’à regret; les hommes importants qui font de l’opposition à César et Pompée lui-même sont sans énergie; ils s’affolent et fuient au seul bruit, d’ailleurs prématuré, de son arrivée. – 4. Ce récit est un modèle de clarté, de simplicité, de rapidité. On y chercherait en vain la moindre trace d’une préoccupation littéraire proprement dite. César n’introduit dans sa narration aucun trait pittoresque, ne cherche aucun effet pathétique. Il ne prétend nullement captiver son lecteur en faisant ressortir le côté dramatique de la situation: les mots célèbres que les historiens lui prêtent au cours de la guerre civile (le sort en est jeté, tu portes César et sa fortune, etc.), vrais ou faux d’ailleurs, sont tous absents de son œuvre. César s’adresse uniquement à l’intelligence; il parle toujours en «homme d’affaires». Ce genre de style était nouveau chez les Romains. Cicéron en a été frappé et il a rendu justice à cette manière», si opposée pourtant à la sienne. Quant à Quintilien, qui rapporte tout à l’art oratoire, il ne parle pas des ouvrages historiques de César. Il goûtait peu sans doute cette simplicité qu’il devait trouver excessive.

3. Néron musicien (Suétone, Néron)

Dès qu’il eut obtenu l’Empire, il fit venir auprès de lui Terpnus, le meilleur joueur de harpe de l’époque. Pendant plusieurs jours de suite, il l’écouta chanter après le dîner, assis auprès de lui, jusque bien avant dans la nuit. Peu à peu l’envie lui vint de s’exercer lui-même à chanter. Il n’omettait aucune des précautions auxquelles recourent les artistes de ce genre pour conserver leur voix ou la renforcer. Couché sur le dos, il portait sur la poitrine une feuille de plomb; il prenait des clystères et des vomitifs, s’abstenait de manger des fruits ou toute autre nourriture nuisible à la voix. Finalement, flatté de ses progrès, bien que sa voix demeurât sans force et sans limpidité, le désir le prit de monter sur la scène. Il y parut pour la première fois à Naples et un tremblement de terre qui secoua soudain le théâtre ne put le faire cesser de chanter. Il chanta des rôles tragiques avec le masque, entre autres le rôle d’Hercule furieux. On raconte que tandis qu’il jouait dans cette pièce, un jeune soldat qui était de garde à l’entrée du théâtre, le voyant charger de chaînes selon les données du sujet1, accourut pour le délivrer. Quand il chantait, on ne pouvait sortir du théâtre même pour la raison la plus pressante: aussi, bien des gens, lassés d’écouter et d’applaudir, sautèrent, dit-on, par-dessus les murs ou se firent emporter comme morts2. Dans les concours, il se soumettait aux règlements au point de ne jamais oser cracher et d’essuyer avec son bras la sueur de son front; et même, au cours d’une tragédie3, ayant laissé échapper une baguette qu’il tenait, il la ramassa en hâte, tout ému de la crainte d’être exclu du concours pour cette faute; il fallut, pour le rassurer, qu’un acteur lui affirmât qu’au milieu des acclamations de la foule, personne n’avait remarqué ce mouvement.

Notes. – 1. Comme le sujet (de la pièce) l’exigeait. – 2. Efferre funere, emporter en manière de cortège funéraire. – 3. Dans une représentation tragique. On dit agere tragoediam, jouer une tragédie.

Commentaire grammatical. – 1. Assidens (ei) canenti (Gr. § 139). Le datif s’emploie avec beaucoup de verbes composés de ad, in, etc. Le sens est: assis auprès (ad) de lui (Gr. § 170). – 2. Nec eorum quidquam = et (coepit omittere) nihil eorum (Gr. § 150). – 3. Au lieu de conservandas vocis causa on pourrait dire conservandi vocem causa (Gr. § 235). Mot à mot: en vue de conserver la voix. La traduction «en vue de la voix devant être conservée» est fautive (Gr. § 241, note). – 4. Il ne faut pas prendre sustinere, purgari, abstinere pour des infinitifs de narration. Le récit ne prend pas une allure si vive; il faut les rattacher à coepit. – 5. Exiguae vocis et fuscae est un génitif descriptif. Ce génitif se rattache à un nom ou pronom sous-entendu: quanquam (Nero erat) exiguae vocis (Gr. § 114, note). – 6. Neapoli est à l’ablatif (Gr. § 20, 1° et 193). – 7. Cantare Herculem, non pas célébrer Hercule, mais chanter le chant, le rôle d’Hercule. On dit de même saltare Cyclopa (Horace, Sat. I, 5, 53), danser la danse du cyclope, cf. Riemann, Syntaxe latine § 85, b. – 8. La proposition infinitive tirunculum militent accurrisse est introduite par la locution fama est: le bruit court que, on raconte que, qui équivaut à un verbe d’opinion, cf. Gr. § 264 et 267. – 9. Licet, il est permis, licuit ou licitum est, licere (Gr. § 86, 3°). – 10. Dans dicuntur desiluisse, la construction personnelle n’est pas obligatoire, mais elle est de beaucoup la plus ordinaire au lieu de dicitur multos desiluisse (Gr. § 260). – 11. In certando, dans l’action de concourir (Gr. § 240, exemple 3); certando, par l’action de concourir. On voit que la première construction seule convient à ce passage. On distinguera donc soigneusement in certando, certando, certans, bien que ces trois constructions puissent correspondre au français «en concourant». – 12. Audeo, es, ausus sum, audere ne doit pas être confondu avec audio, entendre, ni avec odi, je hais. C’est un verbe semi-déponent. – 13. L’ablatif adjurante hypocrita est un ablatif absolu; autrement il faudrait ab. Cet ablatif absolu marque «dans quelles conditions» il put être rassuré.

Commentaire littéraire. – 1. Des faits rapportés ici par Suétone nous pouvons dégager certains traits de la physionomie de Néron; d’abord, la dissimulation: il attend qu’il ait obtenu le pouvoir pour se livrer à sa passion pour la musique. A ne le considérer que comme artiste, il nous apparaît doué d’une persévérance, louable chez un particulier, mais qui, chez un empereur, pourrait être mieux employée. Cette persévérance, ou plutôt cet entêtement, est d’ailleurs fondé sur l’orgueil. Néron se croit doué d’un génie extraordinaire. Sa soumission aux règlements des concours n’est pas due à l’esprit de justice, mais à la conviction qu’il a de sa supériorité: il ne veut devoir qu’à son mérite ses succès d’histrion. La sottise mêlée de cruauté apparaît dans l’ordre qu’il donne de ne laisser sortir personne du théâtre. L’ensemble de ces traits fait de lui, comme artiste, une sorte de maniaque. – 2. Suétone est bien informé, mieux sans doute que Tacite lui-même. Nous avons dit qu’il avait eu à sa disposition les archives impériales, pièces officielles, lettres, discours. C’est d’ailleurs un esprit curieux; il a d’instinct la méthode des érudits modernes, recherchant les documents, les confrontant.- Quand il s’agit de bruits qui courent et qu’il n’a pu vérifier, il les donne comme tels: fama est tirunculum militem, desiluisse de muro dicuntur, – 3. Suétone fait l’effet d’être entièrement impartial: «Il raconte sans s’arrêter, sans paraître prendre intérêt à rien, sans donner aucun témoignage d’approbation ou de blâme, d’attendrissement ou d’indignation: sa fonction unique est celle de narrateur. Il résulte de cette indifférence un préjugé très bien fondé en faveur de son impartialité: il n’aime ni ne hait les hommes dont il parle; c’est aux lecteurs à les juger» (La Harpe). – 4. Il est certain qu’on trouve chez Suétone une foule de détails qui ne sont pas tous également dignes de l’histoire L’anecdote du soldat naïf, qui intervient au cours d’une représentation, n’est qu’amusante et n’a aucun intérêt historique proprement dit. «Je voudrais, dit encore La Harpe, y voir moins d’inutilités et de détails minutieux. Il n’omet rien de ce qui concerne l’homme dont il écrit la vie et se croit obligé de rapporter non seulement tout ce qu’il a fait, mais tout ce qu’on a dit de lui. On rit de cette attention dont il se pique dans les plus petites choses, mais on n’est pas fâché de les trouver.» – 5. En laissant de côté les larges vues d’ensemble pour ne s’occuper que des individus, Suétone s’est montré novateur en histoire. A peu près en même temps que Plutarque chez les Grecs, il a inauguré un genre littéraire particulier: la biographie. Cornélius Népos l’avait précédé, mais sans critique et sans talent. C’était la forme d’histoire la mieux adaptée à l’époque, car la vie politique est alors concentrée dans la personnalité de l’empereur. – 6. Le style de Suétone est net, rapide. Les faits se succèdent chez lui circonstanciés, précis, mais dépouillés de toute couleur aussi bien que de toute appréciation morale. Suétone n’est pas plus soucieux de pittoresque que de philosophie. Il ne vaut pas Tacite comme écrivain, mais il a l’avantage de pouvoir être fidèlement rendu par la traduction. La Harpe, qui a traduit les vies des douze Césars dit avec raison: «On peut être sûr en lisant un Suétone français écrit avec soin qu’on a lu à peu près le Suétone latin: mais en lisant la meilleure traduction de Tacite ou d’Horace, on peut être persuadé qu’on n’a lu ni l’un ni l’autre.»

4. Abdalonyme (Quinte-Curce)

Personne ne leur parut1 plus digne qu’un certain Abdalonyme, parent éloigné de la famille royale2, que la pauvreté avait réduit à cultiver, pour un maigre salaire3, un jardin dans la banlieue de la ville. Comme il arrive d’ordinaire, il n’était pauvre que parce qu’il était honnête. Tout entier à son travail quotidien, le bruit des armes qui avait ébranlé toute l’Asie n’était même pas parvenu jusqu’à lui. Sans tarder, ceux dont j’ai parlé plus haut4, portant avec eux les insignes de la dignité royale, pénètrent dans son jardin. Abdalonyme était précisément occupé à le nettoyer en enlevant soigneusement les mauvaises herbes. Ils le saluèrent du titre de roi et l’un d’eux lui dit: «Il faut que tu quittes ton pauvre vêtement pour revêtir les ornements5 que tu vois entre mes mains. Quand tu seras assis sur le trône, rappelle-toi toujours ce pauvre costume que tu portes au moment où tu reçois le titre de roi, ou plutôt6, ce pauvre costume qui, en vérité, te vaut ce titre.» Abdalonyme croyait rêver. Par moments, il était tenté de croire7 que ces hommes, qui le mystifiaient si effrontément, n’avaient pas toute leur raison. Cependant une fois que, malgré ses hésitations, il eut fait sa toilette8 et revêtu le costume orné de pourpre et d’or, une fois qu’on lui eut confirmé la chose par serment, prenant enfin au sérieux son rôle de roi, il se rendit avec eux au palais. La nouvelle, comme c’est l’ordinaire, eut vite fait le tour de la ville. Alexandre se fit présenter aussitôt le nouveau roi, le considéra longtemps avec attention et lui dit: «Ton extérieur ne dément point ce qu’on dit de la noblesse de ta race. Mais je voudrais savoir comment tu as pu te résigner à supporter la pauvreté.» Abdalonyme répondit: «Fasse le ciel que je supporte aussi bien9 mon métier de roi! Le travail de mes mains suffisait à combler mes désirs; je ne possédais rien, mais rien ne me manquait.» Ces paroles suffirent pour faire comprendre à Alexandre la noblesse d’âme d’Abdalonyme.

Notes. – 1. Statuere, décider. – 2. Rattaché à la race royale par une parenté lointaine. – 3. Exigua stipe, ablatif de manière: avec un maigre salaire. – 4. Au sujet desquels il a été parlé auparavant. – 5. Habitus vestis, litt. tenue de vêtement = vêtement. Squalor, tenue malpropre ou misérable. – 6. Bien plutôt, par Hercule, à cause duquel (tu le reçois). – 7. Il s’informait = il cherchait à savoir (en les interrogeant). – 8. Une fois que la saleté fût lavée à lui qui hésitait (toujours). – 9. Animus, disposition d’âme.

Commentaire grammatical. – 1. Avec statuo, on trouve ut ou l’infinitif pour signifier «décider de (faire)»; mais si statuo signifie «se persuader que, juger», il se construit avec la proposition infinitive complète. – 2. Cum marque l’accompagnement: «en portant»; il ne saurait être supprimé ici. – 3. Rege eo salutato, lui ayant été salué (comme) roi (Gr. § 101, note 4°). – 4. Alter (ex his) et non alius, parce qu’il est question de deux personnes. – 5. Permutare cum, échanger avec, c’est-à-dire contre. – 6. Le datif dans permutandus est tibi, indique la personne qui doit faire l’action, la personne à qui incombe l’obligation (Gr. § 185). – 7. Cum (residebis), au moment où (tu seras assis); Cum indique une simple simultanéité (Gr. § 318); il est inutile de lui donner le sens de «chaque fois que» (Gr. § 315). – 8. Caveo demande régulièrement la conjonction ne; cependant avec l’impératif de ce verbe, ne est d’ordinaire sous-entendu (Gr. § 213 et 278, note). – 9. Immo s’emploie souvent pour se reprendre, pour corriger ce qu’on vient de dire: «ou pour mieux dire, bien plus, bien au contraire». – 10. Dans satisne sani essent, le subjonctif tient à l’interrogation indirecte (Gr. § 254); dans qui illuderent, c’est le subjonctif du style indirect (Gr. § 341). Les subjonctifs gui tiennent à des règles de subordination spéciales au latin ne doivent avoir aucune influence sur la traduction, on se contente de tenir compte du temps. – 11. Ut avec l’indicatif signifie «comme, de même que, dès que» (Gr. § 99 bis). – 12. Dans inopiam qua patientia tuleris, qua est l’ablatif féminin de quis (interr. indirecte); il n’est pas à sa place et doit être mis avant inopiam dans la construction: qua patientia tuleris inopiam. – 13. Utinam possim, fasse le ciel que je puisse (souhait réalisable), utinam possem, si seulement je pouvais (souhait irréalisable, donc: regret, Gr. § 215).

Commentaire littéraire. – 1. Quinte-Curce veut faire entendre ici que le titre de roi n’est pas aussi enviable qu’on pourrait le croire. Cette situation suprême a ses dangers: elle peut faire oublier cette sage modération dans les désirs qui est l’apanage des simples particuliers et surtout des plus pauvres. L’ensemble de l’ouvrage de Quinte-Curce tend d’ailleurs à démontrer que l’exercice du pouvoir absolu a fini par gâter chez Alexandre les dons naturels les plus admirables. Cette idée n’est ni nouvelle ni profonde. C’est une vérité assez courante que l’orgueil et l’égoïsme se développent aisément outre mesure quand ils ne rencontrent plus d’obstacles. – 2. Pour mettre en relief cette observation morale, l’auteur montre le sage Abdalonyme content de la pauvre situation qui suffit à ses désirs et se défiant au contraire de la puissance qu’on lui confie. Aussi souhaite-t-il de n’en pas subir la funeste influence: utinam eodem animo regnum pati possim! Les visiteurs eux-mêmes ont la même idée de la royauté; c’est pour cela qu’ils lui conseillent de se souvenir toujours de sa pauvreté quand il sera sur le trône. Alexandre, lui aussi, approuve cette manière de voir. Tous les personnages sont donc d’accord pour nous faire tirer de l’anecdote la même leçon. – 3. Cette leçon ressort ici d’une aventure assez romanesque, que Quinte-Curce raconte complaisamment. Quoi de plus imprévu que l’élévation subite d’un pauvre jardinier au pouvoir suprême? L’auteur ne se borne pas à mentionner brièvement le fait; il insiste et ne craint pas d’en faire une narration détaillée où nous voyons les personnages agir et où nous les entendons parler. – 4. Cette tendance à insister sur le côté romanesque est ordinaire chez Quinte-Curce. Il conçoit d’ailleurs l’histoire entière d’Alexandre comme un vaste roman aux mille épisodes imprévus et curieux. Cette conception n’est pas la plus favorable à l’exactitude, mais elle est intéressante. Quinte-Curce est maître dans l’art de piquer la curiosité du lecteur, de le tenir en haleine, de lui montrer directement les attitudes des personnages: nous voyons entrer les deux habitants de Sidon dans le jardin en tenant sur les bras les insignes royaux; Abdalonyme est occupé à arracher les mauvaises herbes; nous voyons la pauvreté de son vêtement de jardinier, la terre qui le souille, la métamorphose qui s’opère. A tous ces détails concrets est adroitement mêlée la leçon morale, mise dans la bouche des personnages eux-mêmes. On comprend que ce double aspect, romanesque et moral, ait tenté les auteurs du moyen âge qui ont tiré de l’ouvrage de Quinte-Curce la Geste d’Alexandre.

5. Un épisode des guerres de Germanie (Velléius Paterculus)

Grands dieux1! Quel volume il faudrait écrire pour raconter ce que nous fîmes l’été suivant sous le commandement de Tibérius César! Nos armées parcoururent toute la Germanie; nous vainquîmes des nations dont on connaissait à peine le nom; tous leurs guerriers, dont le nombre était infini, dont la taille était énorme, livrèrent leurs armes et entourés des rangs magnifiques de nos soldats en tenue de combat, se prosternèrent en même temps que leurs chefs devant le tribunal de César. Nous abattîmes l’orgueil2 des Langobards, nation plus indomptable encore que les plus farouches Germains. Enfin, ce qu’on n’avait jamais osé espérer3 et encore moins tenter, l’armée romaine, enseignes en tête, fut conduite à quatre cents milles du Rhin, jusqu’à l’Elbe. Je ne puis m’empêcher de joindre au récit de tant d’exploits l’épisode suivant, quelque peu important qu’il puisse sembler. Nous avions établi notre camp sur une rive du fleuve mentionné plus haut. Sur l’autre, brillaient les armes des guerriers ennemis; chaque fois que notre flotte faisait mine de se déplacer, ils fuyaient immédiatement. Or, un barbare assez âgé, de belle prestance et, à en juger par son costume, de rang élevé, monta dans une barque faite d’un tronc d’arbre évidé, selon la mode du pays, et, dirigeant seul cette embarcation, il s’avança jusqu’au milieu du fleuve. Il demanda qu’il lui fût permis de passer en toute sécurité sur la rive que nous occupions et de voir César. On le lui permit. Alors il aborda; longtemps il demeura sans rien dire, les yeux fixés sur César; puis il dit: «Grâce à ta bienveillante faveur, ô César, j’ai vu aujourd’hui les dieux, dont j’avais seulement entendu parler4 jusqu’ici. Je n’ai jamais, dans toute ma vie, souhaité ni vécu un jour plus heureux.» Après avoir obtenu la faveur de toucher la main du prince, il retourna à sa barque et, sans cesser de tourner les yeux vers César, il regagna la rive qu’occupaient ses compatriotes.

Notes. – 1. Pro, interjection. – 2. Frangere, briser, abattre, vaincre. – 3. Spe concipere, concevoir en espérance, espérer; opere, en fait, s’oppose à spe comme tentatum à conceptum . – 4. Audire, connaître par ouï-dire.

Commmentaire grammatical. – 1. Dans quanti voluminis opera, le génitif est un génitif d’évaluation qu’on peut rattacher au génitif descriptif. Il indique ici ce qu’une chose réclame comme dans res magni laboris (Gr. § 114, 3° exemple). – 2. L’ablatif est en i dans insequenti, et non en e, parce qu’il s’agit d’un mot pris comme adjectif et non du participe (Gr. § 58, note). – 3. Dans sub duce Tiberio, duce est un attribut: sous Tibère comme chef. – 4. On trouve l’ablatif de relation dans nominibus incognitae, infinita numéro, immensa corporibus, corpore excellens, dignitate eminens, aetate senior. – 5. Le verbe esse est sous-entendu dans victae (sunt); fracti (sunt); conceptum (erat); data (est). – 6. Sur l’emploi de nedum, voir Gr. § 294, note. Régulièrement, nedum, en pareil cas, se construit avec le subjonctif; il y a ici confusion des deux constructions. – 7. Quin est employé ici comme après les verbes signifiant «empêcher»: je ne puis m’empêcher de (Gr. § 279 et note). – 8. L’indicatif est de règle dans les propositions relatives indéfinies (Gr. § 327): qualecumque est, quisquis es. – 9. Sub, avec l’accusatif en parlant du temps signifie tantôt «vers»: sub idem tempus; mais aussi «immédiatement après»: sub adventum, dès l’arrivée; ici: dès que se produisait chaque mouvement. – 10. Aetate senior, passablement âgé (Gr. § 130). – 11. Illis mos est rappelle la règle est mihi liber (Gr. § 172). – 12. Cet emploi de medius au neutre avec le génitif partitif est rare en prose avant Tite-Live. Il faut s’en tenir à la règle § 117 et dire: ad medium flumen. – 13. La construction oportet discas, qui comporte l’omission de ut dans certains cas (Gr. § 276), est étendue par certains écrivains à toutes sortes de verbes. – 14. Nec ullum est pour et nullum (Gr. § 150). – 15. – Impetrato ut: (ceci) ayant été obtenu (à savoir) que il touchât. C’est la construction cognito vivere Ptolemaeum (Gr. § 231).

Commentaire littéraire. – 1. César, pour protéger 1a Gaule, avait fait au delà du Rhin deux courtes expéditions qui n’eurent pas de conséquences. Auguste en 16 avant J.-C. fut appelé en Gaule par une invasion de la tribu germanique des Sicambres. Il se fit ensuite remplacer dans la lutte par Drusus et Tibère. C’est de ces expéditions de Tibère qu’il est question ici. A la suite du désastre subi par le général romain Varus en 9 après J.-C., Tibère et Germanicus revinrent en Germanie; mais ils se contentèrent cette fois de protéger les frontières. On n’en fit pas davantage jusqu’aux invasions des barbares. Aussi la Germanie, sauf les pays Rhénans, demeura en dehors de la civilisation romaine. – 2. Ce passage n’est guère propre à nous montrer en Velléius le moraliste intelligent et sagace qui sait trouver une formule heureuse pour peindre un caractère ou une situation. Cependant, un mot assez juste résume bien l’impression que les farouches Germains ont toujours faite sur les Romains; il dit en parlant des Langobards: gens etiam Germana feritate ferocior. Velléius est assez intelligent aussi pour sentir que l’insertion d’une anecdote comme celle qu’il raconte ici a besoin d’être excusée: de là les expressions non tempero quin, qualecumque est. – 3. Tout ce passage est gâté par l’adulation. L’exclamation du début nous en prévient immédiatement. Le but que l’auteur se propose en contant l’anecdote du vieux Germain qui traverse l’Elbe pour voir Tibère est très visible. Il s’agit de faire de ce prince une sorte d’Alexandre que les vaincus eux-mêmes sont forcés d’admirer. Il s’agit aussi de flatter la famille impériale. C’est donner une bien grande importance à ce qui ne prouve que la curiosité et l’audace d’un vieux Germain original. D’ailleurs, l’impression que l’auteur veut nous donner ici est fausse. Les campagnes de Tibère en Germanie n’eurent qu’une importance limitée. Certaines expressions, malgré tout, trahissent, par leur imprécision calculée (paene nominibus incognitae) le caractère temporaire de ces succès. L’auteur sait que, quelques pages plus loin, il devra raconter la révolte d’Arminius et le désastre de Varus. – 4. La tendance au romanesque qu’on reproche à Velléius ne saurait être nulle part plus visible qu’ici. L’anecdote contée est vraisemblable, vraie sans doute. Mais les côtés frappants sont soigneusement mis en relief: les barbares fuient au moindre mouvement de la flotte, seul le vieux chef ose s’approcher; en partant, il ne quitte pas Tibère des yeux. La rapide évocation de la soumission des Germains pendant que les légions font la haie révèle aussi les mêmes goûts. Quant à la déclamation, sensible dès la première phrase exclamative, elle se révèle encore dans l’hyperbole (infinita numero, immensa corporibus), dans les antithèses (spe conceptum, opere tentatum; feritate ferocior); mais nulle part elle n’apparaît mieux que dans les paroles prêtées au chef germain; elle les rend d’ailleurs assez invraisemblables. Nous avons supprimé à cet endroit une phrase dont la forme alambiquée et le fond lourdement adulateur trahit encore mieux le caractère déclamatoire de ce passage: «Nos guerriers, dit le Germain, ne sont pas raisonnables; ils vous adorent comme des divinités quand vous n’êtes pas là; et quand vous êtes là, ils craignent vos armes plutôt que de s’en remettre à votre générosité: Nostra quidem, furit juventus, quae cum vestrum numen absentium colat, praesentium potius arma metuit, quam sequitur fidem.

6. Sosie et Mercure (Plaute, Amphitryon)

ME. Où vas-tu, toi qui portes Vulcain enfermé dans de la corne? Es-tu esclave ou libre? — SO. Comme il me prend envie1. — ME. Tout de bon? — SO. Oui, tout de bon. — ME. Pendard! tu mens. — Mais puis-je savoir où tu vas, à qui tu appartiens et ce qui t’amène? — SO. Je viens ici pour telle chose; j’appartiens à mon maître. En es-tu plus savant? — ME. Qu’as-tu à faire dans cette maison? Halte! SO. Mais toi plutôt, qu’as-tu à faire ici? — ME. Le roi Créon place des gardes de nuit auprès de chaque demeure. — SO. Il a raison. Pendant notre absence2, il a gardé nos logis. Mais va-t-en; tu diras que les gens de la maison sont de retour. — ME. Je ne sais à quel point tu es de la maison; mais je sais bien que si tu ne t’éloignes pas, tu vas être accueilli tout autrement qu’en serviteur de la maison. — SO. Je te dis que j’habite ici et que je suis au service des gens d’ici. — ME. Mais sais-tu que je vais faire de toi un personnage important, si tu ne t’en vas pas? — SO. Comment cela? — ME. On t’emportera3, tu n’auras plus à partir à pied, si j’empoigne un bâton. SO. Mais je te dis que je suis au service des gens d’ici. — ME. Quoi! c’est ici ta maison? — SO. Oui, te dis-je. — ME. Quel est donc ton maître? — SO. C’est Amphitryon, le général thébain. Les Thébains me nomment Sosie, je suis fils de Davus. — ME. Quel est ton maître? — SO. Amphitryon, te dis-je, et je suis Sosie. — ME. Comme tu mens! c’est une raison de plus4 pour te battre: Sosie, c’est moi et non pas toi. — SO. Fasse le ciel qu’il en soit ainsi: que toi, tu sois Sosie et que ce soit moi qui te batte5. ME. Tu marmottes encore? — SO. Je ne dirai plus rien. — ME. Quel est ton maître? — SO. Celui que tu voudras. — ME. Eh bien! Quel est ton nom maintenant6? — SO. Uniquement celui que tu voudras me donner7. — ME. Tu prétendais être Sosie, esclave d’Amphitryon. — SQ. J’avais tort. J’ai voulu dire que j’étais désormais le blessé d’Amphitryon.

Notes. – 1. Tout comme il a plu à mon goût. – 2. Comme nous étions à l’étranger, il nous a protégé chez nous. – 3. Tu seras emporté (comme on emporte un personnage important, sur une litière). – 4. Tu seras à cause de cela plus battu, parce que tu es menteur. – 5. Atque ut ego verberem (verberare) te. – 6. Comment (qui) t’appelles-tu maintenant. – 7. Quem jusseris me (vocari).

Commentaire grammatical. – 1. Dans servus es an liber, an signifie «ou bien». Ce sens lui vient d’une ellipse: je te demande si (utrum)…​ ou si (an). – 2. Quid est à l’accusatif adverbial: pourquoi (Gr. § 164). – 3. Quid negotii, quoi en fait d’affaire (Gr. § 154). – 4. Immo et quin signifient: bien plus. Au début d’une réponse, ils servent à contredire fortement: et même, bien au contraire. – 5. Singulos, distributif, parce qu’il y a un garde pour «chaque» maison (Gr. § 34). – 6. Peregri, domi sont des locatifs (Gr. § 194, note); domi est seul classique. – 7. Dicito, à l’impératif futur: dis, (quand on te demandera pourquoi tu as quitté ton poste) (Gr. § 212). – 8. Quam, combien, à quel point, tombe sur l’adjectif familiaris et forme interrogation indirecte. – 9. Accipiere faxo (= fecero), tu seras reçu, je ferai en sorte; c’est la juxtaposition, spéciale à la langue familière, au lieu de la subordination: faciam ut accipiaris, je ferai en sorte que tu sois reçu. Pour l’emploi du futur antérieur au lieu du futur, voir Gr. § 209, note. – 10. Qui est un pronom interrogatif au nominatif masculin singulier: on dit vocaris Sosia, tu t’appelles Sosie; la forme interrogative donne naturellement «qui t’appelles-tu?» au lieu de «comment t’appelles-tu?»

Commentaire littéraire. – 1. Sosie est peureux, mais plein d’esprit. Audacieux quand il n’a rien à craindre, il renonce vite à défendre sa dignité quand cette défense lui attire des coups; il plaisante d’ailleurs de sa propre mésaventure. Ces traits le classent dans le type ordinaire des esclaves de la comédie antique; dévoués à leurs maîtres, mais poltrons et impertinents. La tradition de ce type s’est continuée dans le théâtre moderne par les valets de comédie comme Scapin, Sganarelle, Crispin. – 2. Plaute avait des dons merveilleux de poète comique (vis comica). Malheureusement, faute de travail, ou de culture, ou de temps, peut-être aussi par désir de plaire au bas peuple où se recrutaient surtout ses spectateurs, il s’est trop souvent abandonné sans contrôle à sa verve bouffonne; les scènes de coups de bâton se prolongent avec excès; ses plaisanteries ne dédaignent pas le plus vulgaire calembour (Sosia, socius, saucius). Il plaît moins aux «honnêtes gens» que Térence surtout aux époques classiques où le goût est plus sévère. – 3. Par cette prédilection pour la bouffonnerie et la charge il s’oppose complètement à Térence. Celui-ci reproduit avec beaucoup plus d’exactitude la finesse de l’art grec; mais ses pièces furent accueillies par le public romain avec beaucoup moins de faveur que celles de Plaute. – 4. Molière n’a pas dédaigné le comique de la farce. On le lui a reproché. C’est pourtant par là qu’il se révèle vraiment doué de la vis comica. Son génie, à ce point de vue, a beaucoup d’analogie avec celui de Plaute, mais avec plus de goût et de mesure. Dans son Amphitryon, il a suivi son modèle d’assez près, surtout dans la scène qui met aux prises Sosie et Mercure. Bien des traits du vieux poète latin sont simplement transcrits par notre grand comique. Nous citons ceux qu’on reconnaîtra le plus aisément dans le texte de Plaute: «Es- tu maître ou valet? – Comme il me prend envie». «Je veux savoir de toi, traître, ce que tu fais, d’où tu viens, où tu vas, à qui tu peux être. – Je viens de là, vais là; j’appartiens à mon maître». «Es-tu Sosie encor? dis, traître! – Hélas, je suis ce que tu veux.» «Ton nom était Sosie, à ce que tu disais? – Il est vrai, jusqu’ici, j’ai cru la chose claire; mais ton bâton, sur cette affaire, m’a fait voir que je m’abusais.» On voit que Molière n’hésite pas devant la pure et simple traduction et prend son bien partout où il le trouve.

7. Entrée de Trajan à Rome (Pline le Jeune, Panégyrique)

Dirai-je l’éclat de ce jour, où tu fis ton entrée dans cette ville qui est la tienne et qui t’attendait avec impatience? Et tout d’abord, quel étonnement, quelle joie de te voir entrer à pied! D’ordinaire, tes prédécesseurs se faisaient traîner ou porter, je ne dis même pas sur un char attelé de quatre chevaux blancs, mais, pour comble d’orgueil, sur des épaules humaines. Mais toi, qui ne dépassais et ne dominais les autres que par ta haute taille, tu as célébré ce jour-là une sorte de triomphe remporté non pas sur notre abaissement, mais sur l’arrogance des empereurs. Aussi tous, quel que, fût leur âge, leur état de santé ou leur sexe, s’empressèrent de venir jouir de ce spectacle extraordinaire. Les enfants voulaient te connaître, les jeunes gens te désignaient fièrement, les vieillards te regardaient avec admiration, les malades eux-mêmes, sans se soucier des ordres de leurs médecins, se traînaient vers toi comme vers la vie et la santé. Les uns déclaraient qu’ils avaient assez vécu, puisqu’ils t’avaient vu, puisqu’ils t’avaient retrouvé, les autres que c’était une raison de plus de vivre encore. Tu pouvais voir les toits prêts à crouler sous les spectateurs qui les couvraient; la foule, massée partout dans les rues, ne te laisser qu’un étroit passage; des deux côtés, un peuple enthousiaste manifester en tout lieu par ses cris un égal contentement. Tous étaient ravis de te voir t’avancer avec une lenteur paisible, sans repousser la foule de ceux qui s’empressaient autour de toi; de te voir, dès le premier jour, te fier à tout le monde pour ta sécurité1. En effet, tu n’étais point au centre d’une troupe de satellites, mais, entouré des plus dignes représentants soit du Sénat, soit de l’ordre équestre, tu suivais tes licteurs silencieux et tranquilles. Tes soldats, en effet, avec leur air2 pacifique et conciliant, ne se distinguaient pas du public. Tu te rendis ensuite au palais des Césars, il est vrai, mais sans que ta physionomie révélât le moindre orgueil, comme un simple citoyen qui regagne sa maison. Tous alors rentrèrent chez eux pour témoigner encore de la sincérité de leur contentement dans cet endroit où la joie n’est pas imposée par contrainte.

Notes. – 1. Confier ton flanc à tous (un assassin aurait pu aisément le tuer). – 2. «Air» rend ici habitus, «extérieur, tenue».

Commentaire grammatical. – 1. Quis interroge sur l’identité, qui sur la qualité (Gr. § 42, note): quis es, qui es-tu? qui es, quel sorte d’homme es-tu? – 2. Le comparatif ne s’emploie pas seulement en parlant de deux personnes ou de deux objets, mais aussi de deux catégories: priores, les prédécesseurs, posteriores, les successeurs (Gr. § 133). – 3. Avec le passif, les noms d’êtres vivants sont parfois traités comme de simples noms d’instruments, donc comme des noms de choses: vehi equo (Gr. § 184, note). – 4. Quisquam est ici employé selon la règle parce qu’il y a déjà une négation exprimée (Gr. § 150). – 5. Retardare est construit avec quominus par analogie avec les verbes empêcher et refuser lorsqu’ils sont accompagnés d’une négation (Gr. § 277-279). – 6. Noscere, ostentare, prorepere, sont des infinitifs de narration. Le sujet est en pareil cas au nominatif (Gr. § 222). – 7. Vivendum est, vivendum esse sont des passifs impersonnels (Gr. § 203). – 8. Les dérivés de dico ont un sens différent, selon qu’ils sont en dicere ou dicare: praedicere, prédire; praedicare, déclarer. – 9. Videres, tu aurais vu (si tu avais prêté attention à ce détail); dans d’autres cas plus fréquents: tu aurais vu (si tu avais été là), donc: on voyait (Gr. § 148, note). Pour le sens du conditionnel passé à l’ imparfait du subjonctif, voir Gr. § 217, note 2). – 10. Quod (incederes) signifie «ce fait que» (Gr. § 280). Il est suivi du subjonctif parce que le fait, quoique réel n’est pas présenté en lui-même, mais dans la pensée de ceux qui en sont charmés. C’est le style indirect au sens large du mot (Gr. § 341). – 11. Nihil (differebant) est à l’accusatif adverbial (Gr. § 164).

Commentaire littéraire. – 1. Le trait essentiel qui donne à cette entrée de Trajan à Rome son caractère, c’est qu’il est entré à pied. C’est bien ce que Pline tient à mettre en relief dès le début. Au contraire, Vitellius, par exemple, avait failli entrer en conquérant, comme dans une ville prise d’assaut; il avait fallu les conseils pressants de ses amis pour qu’il se contentât des allures d’un triomphateur. Il monta au Capitole à la tête de toute son armée. Trajan se présentait, au contraire, comme un simple fonctionnaire. Il affirmait par là sa volonté de rendre au Sénat et au peuple romain leurs prérogatives. – 2. Après avoir montré le caractère extraordinaire et dégagé la signification morale de l’attitude de Trajan, Pline parle de la foule des spectateurs. Avant même de constater l’affluence du public, il tient à affirmer qu’elle a pour cause la sympathie qu’inspire l’empereur (exspectatus, desideratus, ergo). En effet, à l’entrée de Vitellius, la foule aussi se pressait dans les rues. Les sénateurs et les chevaliers romains étaient même allés à sa rencontre hors de Rome. Mais Tacite en donne la raison (Histoires II, 87-89): quidam metu, multi per adulationem, ceteri, ne aliis proficiscentibus, ipsi remanerent, les uns par crainte, beaucoup par basse flatterie, les autres pour faire comme tout le monde. Aussi Pline insiste sur l’attitude des curieux pour montrer qu’ils sont animés par la joie, l’amour, la reconnaissance, la confiance. On peut même trouver qu’il exagère en parlant des sentiments des malades, qui vont vers Trajan comme vers la vie et la santé. N’y aurait-il pas là une allusion aux guérisons merveilleuses qu’on attribuait à Vespasien (Tacite, Histoires, IV, 81)? Mais ce que Pline veut surtout faire ressortir, c’est ce qu’il y avait de spontané et de sincère dans ces démonstrations. Il y revient pour terminer en assurant que chacun, rentré chez soi, se réjouissait encore dans l’intimité du foyer, là où les vrais sentiments s’épanouissent sans contrainte. – 3. Pline parle à l’empereur en homme qui a connu la tyrannie de Domitien et ses compliments sont certainement sincères. S’il exagère la flatterie dans quelques hyperboles de son panégyrique, il faut avouer que le sens qu’il donne ici à rentrée de Trajan à Rome ne fut point démenti par les faits. Ce prince fut un des meilleurs empereurs romains. On vante sa simplicité dans la vie privée, sa déférence pour le sénat, les monuments qu’il fit élever (la Colonne trajane, par exemple), ses institutions charitables, comme l’assistance aux enfants pauvres; cependant, il fit appliquer, avec quelque modération, il est vrai, les édits contre les Chrétiens. – 4. Pline jouissait d’une grande réputation d’éloquence. Quoique son Panégyrique appartienne à un genre particulier, l’éloquence d’apparat, on peut croire qu’il nous donne une idée assez complète de la façon dont Pline concevait cet art. Le souci du style tourne aisément chez lui en recherche, pour ne pas dire en affectation. L’hyperbole (quasi ad salutem sanitatemque), l’antithèse (satis vixisse, magis esse vivendum) s’y rencontrent trop fréquemment. On est tenté de le lui reprocher d’autant plus vivement que ce discours a été souvent imité depuis; il est le premier modèle d’une sorte de genre littéraire où la flatterie emphatique et alambiquée entre comme un élément indispensable. – 5. Cependant, Pline – beaucoup moins souvent d’ailleurs que Tacite – en cédant au goût de son temps et en cherchant des expressions ingénieuses et nouvelles, rencontre parfois, comme son illustre contemporain, des pensées fortes sinon profondes. On a signalé (Pichon, Littér. lat. p. 663) comme une formule heureuse la phrase: non de patientia nostra, etc. On peut en dire autant de la brève allusion où il oppose aux démonstrations officielles les sentiments sincères qui se donnent libre cours seulement dans l’intimité du foyer: ubi nulla necessitas gaudendi est. Chez lui, d’ailleurs, ces sentiments d’admiration et d’affection pour l’empereur sont sincères. On le sent reconnaissant à Trajan, qui, plus que tout autre, pouvait, en capitaine expérimente, imposer à ses concitoyens la Tyrannie militaire, d’avoir rendu à l’élément civil ses anciennes prérogatives et fait revivre le mot de Cicéron: cedant arma togae, qui caractérisait si bien l’ancienne république romaine.

8. Pensées de malade (Tibulle)

Vous allez donc voguer sans moi sur les eaux de la mer Egée! Oh! Messala et vous, ses compagnons, puissiez-vous1 le faire sans perdre mon souvenir! O sombre mort, éloigne de moi, je t’en prie, tes mains avides! Éloigne-les, sombre mort, je t’en prie! Ma mère n’est pas ici pour recueillir dans un pli de sa robe mes tristes ossements, ni ma sœur, pour verser sur mes restes les parfums de l’Orient et pleurer, les cheveux épars, devant mon tombeau. Qu’on vivait heureux sous le règne de Saturne quand la terre était encore fermée2 aux longs voyages! Le vaisseau n’avait pas encore vogué orgueilleusement3 sur les ondes azurées, il n’avait pas encore offert aux vents ses voiles déployées. Le navigateur, toujours errant, n’avait pas, pour aller s’enrichir dans les pays inconnus, chargé son navire de marchandises étrangères. Á cette époque, le bœuf robuste ne portait pas le joug, le cheval n’avait pas dans la bouche le mors qui le fait obéir; point de portes aux maisons; dans la campagne, point de bornes de pierre pour fixer la limite des champs. Les chênes donnaient spontanément le miel4, les hommes, exempts de soucis5, voyaient les brebis leur apporter d’elles-mêmes leurs mamelles pleines de lait. Point de soldats, point de ressentiments, nulle guerre; l’art redoutable du cruel forgeron n’avait pas encore fabriqué les épées…​ Pourtant, si je suis arrivé dès maintenant au terme fatal de ma vie, aie soin qu’une pierre couvre mes os, avec cette inscription: «Ci-gît Tibulle, emporté par une mort cruelle au cours d’un voyage où il accompagnait Messala sur terre et sur mer.»

Notes. – 1. Veuille le ciel (que vous le fassiez) fidèles à mon souvenir, toi-même et ta suite. – 2. Avant que la terre fût ouverte pour (= à) de longs voyages. – 3. Mépriser, passer orgueilleusement sur. – 4. Le cheval ne mordit pas ses freins avec sa bouche domptée. – 4. Les abeilles, en effet, font parfois leur ruche d’un tronc d’arbre creux. Les ruches elles-mêmes étaient souvent dans l’antiquité un simple tronc creusé. – 5. Securis au datif: elles portaient spontanément (ultro), à la rencontre (obvia) des hommes exempts de soucis (securis) leurs mamelles de lait (= pleines de lait, cf. un vase de lait).

Commentaire grammatical. – 1. Le latin, si l’on met à part sum et ses composés dont le futur est ero, n’a que deux manières de former le futur: bo, bis, aux deux premières conjugaisons, am, es aux deux dernières. Même les verbes irréguliers ne sortent pas de la règle sur ce point: eo, ibo; volo, volant; fio, fiam. – 2. A la question ubi, surtout en poésie, l’ablatif sans in peut marquer le lieu quand le nom est accompagné d’un adjectif (Gr. § 192, note). – 3. Le subjonctif à la seconde personne est employé au lieu de l’impératif non seulement dans les maximes (Gr. § 211, note), mais aussi pour adoucir l’ordre en le rapprochant d’un simple souhait (Gr. § 215). Toutefois cet emploi appartient plutôt à la poésie ou à la langue familière. – 4. Le subjonctif est employé dans mater quae legat, soror quae dedat, lapis qui regeret, pour marquer le but dans la proposition relative (Gr. § 329, 2°). – 5. Effusis comis, Saturno rege, inscriptis notis sont des ablatifs absolus, bien que ces mots soient séparés dans la construction, au lieu d’être réunis comme c’est l’ordinaire en prose. – 6. In dans in longas vias est employé à l’accusatif parce qu’il y a une idée de direction vers quelque chose: ouverte pour, en vue de: c’est le mouvement figuré. – 7. Que en poésie est quelquefois placé fort librement au lieu de suivre immédiatement le premier mot du groupe qu’il réunit à un groupe précédent: effusumque ventis, etc.; mais surtout terra dum sequiturque mari offre un curieux exemple de cette liberté: joignez terra marique (Gr. § 192, note et Riemann, 271 rem. VI). – 8. Ipse, soi-même, indique qu’on fait l’action seul ou spontanément: ipse feci, je l’ai fait moi-même, donc: seul, ou de mon propre mouvement. – 9. Aller à la rencontre de quelqu’un se dit ire obviam alicui, mais on peut dire en employant l’adjectif ire obvius alicui; obvius est rattaché ici à ubera par une sorte d’hypallage. – 10. Fac stet en conformité avec la règle oportet discas (Gr. § 276). – 11. Dum est volontiers suivi du présent de l’indicatif au lieu de l’imparfait ou du parfait (Gr. § 324). – 12. Dans le dernier vers dum n’est pas à sa place comme on le voit à l’absence de ponctuation devant ce mot, de plus quo est placé très librement (cf. plus haut 7.): dum sequitur Messalam terra marique.

Commentaire littéraire. – 1. Sur la légende des quatre âges, voir n°61, Les premiers hommes. – 2. Il est fait allusion ici à l’usage de brûler les morts. Après la crémation, un parent recueillait les restes: ossa legere est l’expression ordinaire. On enveloppait ces restes, on les parfumait (Assyrios odores) et on les mettait dans une urne funéraire. Cette urne était déposée dans un tombeau qui s’appelle sepulcrum s’il est constitué par un caveau souterrain et tumulus s’il s’élève au-dessus du sol. – 3. a) Tout le monde s’accorde à rendre justice à la simplicité et à la clarté du style de Tibulle. On oppose ces qualités à l’obscurité fréquente de Properce. Mais ce style facile et clair est plein de répétitions (deux fois ignotis terris, deux fois effusus, deux fois immitis). b) Les idées de Tibulle ont peu d’originalité. Le développement sur l’âge d’or se retrouve chez Virgile (Buc., IV; Georg., I, 125), chez Ovide (Mét., I, 89; XV, 96), chez Horace (Epode XVI, 41) et lui-même l’a refait trois ou quatre fois. Même l’épitaphe qu’il propose pour son tombeau peut sembler banale. c) La composition n’est pas sans défauts. La suppression de quelques vers n’en a pas aggravé l’imperfection. Le développement sur l’âge d’or se rattache, il est vrai, assez naturellement au sujet puisque le voyage a causé la maladie du poète, mais il est trop prolongé. On y trouve des détails sur le miel, sur les brebis, des épithètes faciles et molles qui ne s’accordent guère avec la tristesse de l’ensemble. – 4. Cependant, Tibulle apporte dans la littérature latine sa note originale: une sorte d’individualisme mélancolique. Il a peu parlé de la gloire de Rome; nous avons dit qu’il garde le silence sur Auguste. Les qualités proprement romaines lui sont d’ailleurs étrangères: il manque d’énergie et maudit la guerre; il ne rêve que paix, repos et bonheur familial. Son meilleur titre littéraire est constitué par sa sensibilité mélancolique. Cette sensibilité est fort éloignée pour la profondeur de celle de Virgile, mais elle a quelque chose de tendre, de féminin, qui séduit. Il fait par là, songer à notre Lamartine. «La tristesse de Tibulle est un peu égoïste dans son principe et un peu molle dans ses expressions. Telle qu’elle est, elle ennoblit un peu son talent. Par l’idée de la mort elle lui suggère quelques pensées graves.» (Pichon).

9. Le corbeau (Pline l’Ancien)

Sous le règne de Tibère, un jeune corbeau provenant d’un nid1 qui se trouvait sur le temple de Castor et Pollux, vint tomber en face dans une boutique de cordonnier. La piété elle-même invitait le patron de l’atelier à s’y intéresser2. Ce corbeau s’habitua de bonne heure à parler; tous les matins, il allait se poser sur les rostres et tourné vers le forum, il saluait par leur nom Tibère et les Césars Germanicus et Drusus; il saluait aussi les Romains qui passaient et revenait ensuite à la boutique. Ce manège, qui continua pendant plusieurs années, faisait l’admiration de tous. Un cordonnier, qui habitait à peu de distance, tua ce corbeau, soit par jalousie contre son voisin, soit, comme il le prétendit, dans un accès de colère, parce que l’oiseau, par ses excréments3, lui avait sali des chaussures. Le peuple en eut un tel ressentiment que ce cordonnier dut quitter le quartier et fut ensuite tué. Les funérailles de l’oiseau se célébrèrent au milieu d’une foule innombrable. Le lit funéraire fut porté par deux nègres, avec un joueur de flûte en tête du cortège et des couronnes de toute espèce, jusqu’au bûcher élevé à droite de la voie Appienne, à deux milles de Rome, dans le terrain qui porte le nom de Rédiculus. Ainsi le peuple romain jugea que l’intelligence de cet oiseau4 le rendait digne d’être honoré de funérailles solennelles et vengé par la mort d’un citoyen romain. Et cela, dans une ville où bien des citoyens remarquables n’avaient eu personne à leurs funérailles, où personne n’avait même vengé la mort de Scipion Emilien, destructeur de Carthage et de Numance. Ce fait se passa sous le consulat de M. Servilius et de C. Cestius, le cinquième jour avant les calendes d’Avril. Aujourd’hui même, au moment où j’écris ces lignes, il y a dans Rome une corneille qui appartient à un chevalier romain. Elle est originaire de la Bétique. Outre qu’elle est d’un noir vraiment remarquable, elle prononce des phrases entières5 et en apprend fréquemment de nouvelles.

Notes. – 1. Ex fetu genito, d’une nichée née sur, etc. – 2. Recommandé même par le sentiment religieux au maître de la boutique. – 3. Une tache ayant été déposée par ses excréments sur des chaussures. – 4. Le talent d’un oiseau sembla au peuple romain un juste motif de funérailles et de peine de mort à l’égard d’un citoyen. – 5. Plusieurs mots assemblés (pour former un sens).

Commentaire grammatical. – 1. Tiberio principe, ablatif absolu, fréquent avec les mots qui indiquent une fonction (Gr. § 230 et note). – 2. Omnibus matutinis à l’ablatif pour marquer la date (Gr. § 199); matutinum, i, n. le matin, mot non classique; mieux: quotidie mane. – 3. Officio est un ablatif de cause (Gr. § 186): étonnant à cause de ce devoir (de politesse) qui dura plusieurs années (Gr. § 114). Plures, plus nombreux, aboutit au sens de «assez nombreux» d’après la règle § 130; mais cet emploi est peu développé chez les classiques; on dit aliquot. – 4. Plebei se trouve parfois, comme forme archaïque, pour le génitif ou le datif de plebs, plebis. C’est ici un génitif. – 5. Tanta consternatione est un ablatif marquant la circonstance (Gr. § 188): avec une telle émotion du peuple que = et cela provoqua une telle émotion que. – 6. Aliti est un datif d’intérêt (Gr. § 173): pour l’oiseau, en l’honneur de l’oiseau. – 7. On peut expliquer coronis comme un ablatif absolu: et coronis omnium generum (praecedentibus) . – En tête des cortèges funéraires marchaient les musiciens, puis venaient les portraits et décorations, enfin le corps porté sur un lit funéraire (lectus) ou civière et suivi de la famille. – 8. Lapis signifie parfois «borne milliaire»; on finit même par dire ad octavum (s.-e. lapidem), à huit milles. – 9. In campo appellato (campo) Rediculi, dans le champ appelé le champ de Rédiculus (campus, régulièrement «plaine», mais cf. campus Martius, le Champ de Mars). – 10. De cive Romano est rattaché à supplicii; l’auteur évite ainsi un génitif dépendant d’un autre génitif et la tournure est justifiée par l’expression courante sumere supplicium de aliquo: supplice tiré d’un citoyen, infligé à un citoyen. – 11. Post Carthaginem et Numantiam deletas, après la destruction de, etc. (Gr. § 225). – 12. Les abréviations doivent se compléter ainsi: Marco (Marcus); Caio (Gaius); consulibus; ante diem quintum Kalendas apriles (28 mars). – 13. Dans nunc erat, on a l’imparfait dit épistolaire (Gr. § 209). L’auteur se place au point de vue du lecteur. 14. – Le verbe sum est à sous-entendre dans pulsus (sit); celebratum (sit); constratum (sit); hoc gestum (est).

Commentaire littéraire. – 1. Cette anecdote dans son ensemble ne pouvait retenir l’attention d’un vrai savant. Ces funérailles d’un corbeau ne prouvent que la badauderie du peuple de Rome. C’est un simple «fait divers» qui aurait dû être oublié quelques jours après. Il y en a malheureusement un grand nombre chez Pline et beaucoup sont moins authentiques que celui-ci. Un seul détail pouvait avoir un intérêt scientifique. Ce corbeau reconnaissait-il réellement Tibère et les Césars quand il les saluait? Peut-il y avoir quelque lueur d’intelligence dans les paroles prononcées par un oiseau? Or, Pline parle ici par ouï-dire. Il a beau nous donner la date précise des funérailles, cela ne nous prouve nullement que l’intelligence (ingenium) de cet animal fût développée à ce point. – 2. Pline donne à cette anecdote un tour plus grave en y ajoutant une réflexion morale sur la légèreté et l’ingratitude de la foule qui oublie ses grands hommes et suit les funérailles d’un corbeau. Mais cette réflexion pessimiste est-elle bien nécessaire ici? Cuvier n’a-t-il pas raison de dire: «Pline est un auteur sans critique, qui, après avoir passé beaucoup de temps à faire des extraits, les a rangés sous certains chapitres, en y joignant des réflexions qui ne se rapportent point à la science proprement dite, mais offrent alternativement les croyances les plus superstitieuses ou les déclamations d’une philosophie chagrine.» – 3. Nous trouvons chez Pline, au moins en germe, un des défauts essentiels de la science du moyen-âge. A cette époque, au lieu d’étudier la science pour elle-même, on l’encombre d’intentions morales et d’allégories. Les auteurs de bestiaires ou de volucraires sont moins soucieux de vérifier l’existence des sirènes que de montrer en elles le symbole des richesses qui nous attirent pour notre perte. Pline n’est-il pas un peu responsable de ces tendances? Il est au moins certain qu’il fut alors considéré comme un maître et un modèle: son autorité n’était pas discutée. Admiré encore à la Renaissance, son étoile n’a pâli qu’à partir du moment où la science s’est armée d’une méthode plus sûre. – 4. Le style de Pline a des qualités: d’abord, il est d’une unité étonnante d’un bout à l’autre de l’ouvrage. Tous ces extraits de tant d’auteurs différents ont été marqués d’une empreinte qui est bien celle de Pline. Malheureusement, ce style, qui se recommande par une énergique concision, est parfois un peu obscur. En outre, la phrase se découpe en membres trop brusquement heurtés. Ces membres sont souvent les propositions participiales: commendatus, assuefactus, evolans, versus, remeans, exprimens, ad discens. Or, ces participes donnent de la brièveté, mais ils sont lourds et rendent incertaine la marche de la phrase. Les bons auteurs semblent précisément éviter le participe présent actif au nominatif singulier. Enfin, la phrase de Pline ne se termine pas toujours nettement, elle rebondit parfois sur un simple complément de circonstance: examinavit: tanta plebei consternatione, etc.

10. Une expédition manquée (Cicéron, De signis)

Il existe à Agrigente, non loin de la place publique, un temple d’Hercule que les habitants entourent de respect1 et de vénération. Il contient une statue de bronze d’Hercule lui-même. Durant un séjour de Verrès à Agrigente des esclaves armés se précipitèrent soudain en pleine nuit2 sur ce temple pour l’attaquer, sous la direction de Timarchide. Les veilleurs de nuit et les gardiens du sanctuaire se mettent à pousser des cris. Comme ils essayaient tout d’abord de résister et de repousser l’ attaque, ils sont maltraités et chassés à coups de gourdins et de bâtons. Ensuite, les barreaux une fois arrachés et les portes enfoncées, les voleurs essaient de détacher la statue de son piédestal en l’ébranlant avec des leviers. Cependant les cris avaient répandu l’alarme3 dans toute la ville. On disait que les dieux de la patrie étaient enlevés de force, non point par des ennemis arrivés inopinément, ni par des brigands attaquant à l’improviste, mais par une troupe de mauvais esclaves, faisant partie de l’entourage du préteur, qui s’étaient présentés tout équipés et tout armés. Il n’y eut à Agrigente aucun vieillard, quelque décrépit qu’il fût, aucun citoyen, si faibles que fussent ses forces, qui, éveillé par cette nouvelle, ne se levât cette nuit-là et ne saisît l’arme qui lui tomba sous la main, de sorte qu’en peu de temps, de tous les points de la ville, on se trouva rassemblé auprès du temple. Depuis plus d’une heure, un bon nombre d’hommes travaillaient à détacher la statue; mais elle ne s’ébranlait aucunement, bien que les uns s’efforçassent de la soulever à sa base avec des leviers, et que les autres essayassent de la tirer à eux avec des cordes qui se reliaient à tous ses membres. Mais voici que soudain les Agrigentins accourent. On se met à lancer une grande quantité de pierres. Les soldats de cet illustre général prennent la fuite. Cependant ils emportent deux petites statues pour ne pas revenir, les mains absolument vides, auprès de ce pillard sacrilège. En quelque mauvaise posture que soient mis les Siciliens, ils trouvent toujours l’occasion de dire quelque mot plaisant et plein d’à-propos. Ainsi, en cette conjoncture, ils disaient que parmi les travaux d’Hercule, il fallait mentionner cet affreux porc (Verrès) non moins que le fameux sanglier d’Erymanthe.

Notes. – 1. Sane sanctum, très saint. – 2. Nocte intempesta, locution toute faite: dans la partie de la nuit impropre à toute occupation, en pleine nuit. – 3. Par suite des cris la nouvelle se répandit.

Commentaire grammatical. – 1. Au lieu de simulacrum ex aere, on pourrait dire avec l’adjectif: simulacrum aeneum (Gr. § 115). – 2. Agrigenti est au locatif, comme nom propre de ville de la deuxième déclinaison et singulier (Agrigentum, i, n. Gr. § 194). – 3. Duce Timarchide est un ablatif absolu sans participe: Cicerone consule (Gr. § 230). – 4. Dans qui primo cum, etc., le relatif de liaison équivaut à et hi (et cum hi conarentur, Gr. § 144). – 5. La proposition infinitive expugnari deos patrios est introduite par l’idée de dire contenue dans fama percrebruit (Gr. § 281, 1). – 6. Il y a une sorte d’anacoluthe dans non hostium adventu, sed manum venisse: non et sed opposent un simple complément à l’ablatif à une proposition infinitive. – 7. Aetate tam affecta et viribus tam infirmis sont des ablatifs descriptifs (Gr. § 114, note); d’un âge si affaibli, de forces si faibles. – 8. Il y a dérogation à la concordance des temps dans nemo fuit qui non surrexerit. Ces dérogations se rencontrent dans les propositions consécutives (Gr.§ 250,note,et 295, note); littéralement: il n’y eut personne qui ne se soit levé; qui non = ut is non (Gr. § 330), – 9. Brevi tempore, ablatif du temps employé (Gr. § 199, 2°). – 10. Concurritur, on accourt, est un passif impersonnel (Gr. § 203). – 11. Les verbes qui signifient «travailler» se construisent avec in: laborare, moliri in re; de là la construction du gérondif avec in: travailler à faire une chose: laborare in re facienda (Gr. § 240). – 12. Cum conarentur commovere, bien qu’ils s’efforçassent de l’ébranler (Gr. § 299); cum en ce sens veut toujours le subjonctif. – 13. Quin remplace souvent ut non quand la principale est elle-même négative (Gr. § 293): ut non aliquid dicant. – 14. Dans aprum Erymanthium, l’adjectif est employé pour marquer le lieu d’origine (Gr. § 115, Pugna Cannensis, Socrates Atheniensis).

Commentaire littéraire. – 1. Il ne faut pas oublier que la Sicile est un pays grec. Les puissantes républiques d’Himère, de Syracuse, d’Agrigente étaient des villes entièrement grecques où les arts avaient été en honneur durant des siècles. En outre, les relations commerciales avec la Grèce continentale y avaient importé en grand nombre les objets d’art. Le goût des statues, des tableaux, des vases ciselés, commençait alors à se répandre chez les Romains. Le pillage de l’Orient avait amené à Rome une grande quantité d’objets d’art. Hortensius, César, Atticus et Cicéron lui-même en avaient un grand nombre dans leurs maisons et leurs jardins. Les amateurs et les collectionneurs deviennent nombreux. Cicéron nous en fait le portrait dans le De Signis. Cette manie peut aller jusqu’à la fureur et Verrès en est un exemple. – 2. Dans ce récit, l’orateur n’a pas pour but essentiel de nous intéresser au fait considéré en lui-même. Il s’agit d’une «narration oratoire» qui vise à charger un accusé. Il ne faut pas qu’on perde de vue Verrès, bien qu’il ne soit pas mêlé personnellement à l’aventure. Aussi l’orateur remarque qu’il est à ce moment à Agrigente, il rappelle que ces voleurs sont des esclaves du préteur, «des soldats de cet illustre général», que c’est chez lui qu’ils retournent après l’expédition: il ne permet pas qu’on oublie que le responsable, le véritable auteur du vol sacrilège, c’est Verrès lui-même. – 3. Dans un récit de ce genre, les circonstances doivent être choisies conformément au but qu’on se propose. Or, il s’agit de faire ressortir combien ce vol est odieux: il est commis la nuit, Verrès est à ce moment l’hôte de la ville, on procède par surprise et par effraction, des brutalités sont commises contre des gens fidèles à leur devoir, la population de toute une ville se soulève d’indignation, les voleurs n’ont même pas le mérite de l’adresse, ni de la bravoure; d’ailleurs, si l’entreprise échoue, c’est grâce à l’intervention des habitants. – 4. Le ton de ce récit est très habile: point de bruyante indignation; ce serait maladroit à propos d’une entreprise manquée. L’orateur exploite, en revanche, la satisfaction que développe en nous la constatation de cet échec; il insiste non sans complaisance sur les vains efforts des voleurs. C’est ainsi qu’il nous amène sans heurt à sourire de la remarque goguenarde qu’il prête au Sicilien. Il est bien capable de l’avoir inventée lui-même dans sa prédilection pour les calembours (voir n°71). N’appelle-t-il pas ailleurs Verrès, everriculum Siciliae, le balai de la Sicile? Et n’emploie- t-il pas à dessein l’expression jus verrinum, qui peut signifier «jus de porc» et le «droit tel que l’entend Verrès»? Cicéron est bien l’orateur idéal, qu’il définit lui-même comme capable de faire passer à son gré ses auditeurs par tous les sentiments qu’il juge utiles au succès de sa cause.

11. Thrasybule (Cornélius Népos, Thrasybule)

Á l’époque où les trente tyrans, établis par les Lacédémoniens, opprimaient la ville d’Athènes1 et la réduisaient à une sorte d’esclavage, tantôt bannissant de nombreux citoyens, tantôt les faisant périr, tantôt confisquant et se partageant leurs biens, Thrasybule prit les armes contre eux, non seulement le premier, mais presque le seul au début. S’étant en effet réfugié à Phylé, il n’eut d’abord autour de lui que trente de ses partisans. Ce fut pourtant l’aurore de la délivrance pour Athènes; ce fut le noyau des défenseurs de la liberté de cette illustre cité. Les tyrans, le voyant isolé, ne manquèrent pas de le dédaigner. Ce dédain causa leur perte et fut le salut de celui qu’ils méprisaient. En effet, leur empressement à le combattre s’en trouva diminué et les autres, ayant du temps pour leurs préparatifs, devinrent plus redoutables. Chacun doit, par conséquent, s’imprimer fortement dans l’esprit ce principe, que, dans la guerre, il ne faut dédaigner aucune menace et que le proverbe a raison de dire que la mère de celui qui craint le danger n’a pas occasion de pleurer2 . Néanmoins les forces de Thrasybule n’augmentèrent pas aussi vite qu’on eût pu le croire. Déjà en ce temps-là, quand il s’agissait de défendre la liberté, les hommes de bien parlaient en faveur de la liberté plus hardiment qu’ils ne combattaient pour elle. Il passa de là dans le Pirée et fortifia Munychie. Á deux reprises les tyrans assiégèrent cette place: repoussés honteusement, ils durent fuir tout d’une traite à Athènes en abandonnant armes et bagages. Dans cette circonstance, Thrasybule se montra aussi sage que brave. Il défendit de molester les troupes qui battaient en retraite. Il jugeait en effet qu’on doit épargner ses concitoyens3. Aucun de ses adversaires ne fut blessé à moins qu’il n’eut été l’agresseur. Il ne laissa dépouiller aucun mort; il ne prit que les armes dont il avait besoin ainsi que les denrées alimentaires.

Notes. – 1. Tenaient Athènes opprimée par l’esclavage. – 2. Entendez: parce qu’il ne lui arrive rien de fâcheux. – 3. Voir Gr. § 270, ex. 3.

Commentaire grammatical. – 1. On doit dire ici cum tenerent, parce que le premier événement (la conduite des tyrans) est la cause de l’autre (la révolte de Thrasybule), Gr. § 319. – 2. Plurimi et plures sont le superlatif et le comparatif de multi, nombreux (Gr. § 31). – 3. Initio est à l’ablatif de temps comme principio qui a le même sens (Gr. § 199, note). – 4. Philen est l’accusatif de forme grecque de Phile, es, n (Gr. § 26, 3°). C’est l’accusatif du nom de ville à la question quo (Gr. § 193, 2°). – 5. Dans Philen, quod est castellum, l’accord du relatif est fait avec l’attribut et non avec l’antécédent (Gr. § 108, note 2°). – 6. Neque non est l’équivalent de necnon, expression où les deux négations se détruisent complètement (Gr. § 94, 2°) et qu’on traduit par «et»: neque vero non, et certes. – 7. Esse perniciei ou saluti alicui est la tournure appelée double datif (Gr. § 174): être (à malheur) une occasion de malheur ou de salut (à salut) pour qqn. – 8. Quo magis est pour et eo magis (relatif de liaison, Gr. § 144): et à cause de cela davantage, c’est-à-dire: raison de plus pour que cette règle doive, etc. – 9. L’infinitif sine causa dici (passif impersonnel), tout comme oportere nihil contemni, est introduit par les mots praeceptum illud. L’idée de «dire» amène l’infinitif (Gr. § 281): cette règle (à savoir celle qui affirme) qu’il ne faut, etc., et qu’on dit non sans raison. – 10. Comme comparatif de l’adverbe, on prend le neutre singulier en ius du comparatif de l’adjectif: fortius. – 11. Piraeus, i, m. le Pirée, n’est pas considéré comme un nom de ville, mais comme un nom de lieu ordinaire; c’est, il est vrai, une bourgade, mais c’est surtout le port d’Athènes. – 11. Neque quisquam est pour et nemo qui ne se dit pas. (Gr. § 150). – 13. Prior est employé (nisi qui prior, etc.), parce que l’on considère deux adversaires aux prises: l’un des deux attaque le premier. – 13. Quelques verbes comme memini et obliviscor (Gr. § 165), interest (§ 166), assusare (§ 168), des impersonnels comme me paenitet (§ 159) se construisent avec le génitif; quant à indigere, il se trouve avec le génitif et l’ablatif (Gr. § 178, note).

Commentaire littéraire. – 1. Cornélius Népos est un historien médiocre. Chacun de ses héros est tour à tour le plus avisé ou le plus vertueux qui ait existé. Aussi ces personnages ne sont pas vivants. Ils ne sont que des symboles édifiants dont les actions sont présentées sèchement, comme exemples d’une vertu particulière. C’est bien le cas ici pour Thrasybule: sa conduite à l’égard de ses concitoyens vaincus est attribuée à un principe supérieur d’humanité, sans arrière-pensée politique. Si cette attitude est exacte, on pourrait aussi bien l’expliquer par un désir très naturel de ne pas créer une haine irréconciliable entre les deux partis qui divisaient alors Athènes. De fait, les modérés amenèrent, après la victoire de Thrasybule, une réconciliation complète. – 2. Cette intention de moraliser, qui ne tient pas suffisamment compte de la vraisemblance psychologique et de l’exactitude des faits, se marque encore mieux dans certaines réflexions ou maximes mêlées au récit. Le pédagogue y apparaît un peu naïvement et, ce qui est plus grave, ces «sentences» sont sans originalité et sans profondeur. Nous sommes loin de Tacite. Quoi de plus banal que le conseil de circonspection qu’il donnait ici: «dans la guerre, rien n’est négligeable», sinon le proverbe de prudence vulgaire par lequel il le complète gauchement? – 3. Le style de Cornélius Népos est généralement simple. Parfois pourtant, en voulant fuir la platitude, l’auteur rencontre des expressions prétentieuses et vides. C’est un peu le cas de la phrase: hoc robur libertatis clarissimae civitatis. Cependant à cause de la clarté de son style, à cause de sa brièveté, un peu aussi en raison de son manque de profondeur, c’est le premier écrivain de l’antiquité latine que l’on met entre les mains des débutants.

12. Éloge d’une jeune morte (Pline le Jeune, Lettres)

Au moment où je t’écris cette lettre, je suis plongé dans l’affliction par la mort de la fille cadette de notre ami Fundanus, qui était bien ce que j’ai jamais vu de plus gracieux, de plus aimable, de plus digne non seulement d’une vie plus longue, mais presque de l’immortalité. Elle n’avait pas encore achevé sa quatorzième année et déjà on trouvait en elle le discernement d’une femme âgée, la dignité d’une mère de famille et tout ensemble le charme d’une jeune fille avec une réserve toute virginale. Comme elle nouait ses bras autour du cou de son père! Comme elle nous embrassait, nous, les amis de son père avec tendresse et modestie! Comme elle témoignait son attachement à ses nourrices, à ses gouverneurs, à ses précepteurs, dans la mesure1 que comportait le rôle de chacun auprès d’elle. Elle lisait fréquemment, avec quelle application et quelle pénétration! Quelle mesure, quelle circonspection elle mettait dans ses amusements! Avec quelle résignation au régime imposé, avec quelle endurance, quelle constance même elle supporta sa dernière maladie! Elle obéissait avec déférence aux médecins, réconfortait sa sœur, son père; ayant perdu ses forces physiques, elle se soutenait par son énergie morale. Elle la conserva jusqu’à la fin, sans se laisser ébranler ni par la prolongation de la maladie, ni par la crainte de la mort: c’est ce qui nous laisse des motifs de regrets et de douleur encore plus cuisants. O mort affligeante et vraiment prématurée! O date de sa mort, plus déplorable encore que sa mort elle-même! Déjà elle était fiancée à un jeune homme très distingué; le jour des noces était fixé; nous avions reçu l’invitation. En quelle affliction s’est muée cette joie! Les mots ne peuvent exprimer le chagrin qui m’a meurtri le cœur en entendant Fundanus lui-même commander que la somme qu’il était dans l’intention de dépenser en étoffes, en perles, en pierres précieuses, fût consacrée à l’achat d’encens, d’huiles parfumées et d’essences odorantes.

Note. – 1. Chacun dans la proportion (pro) de sa charge.

Commentaire grammatical. – 1. Minor, parce qu’il s’agit de deux (Gr. § 133). – 2. Qua puella = ea enim puella; quod gaudium = hoc autem gaudium (Gr. § 144). – 3 Qua puella nihil festivius est la même construction que quo non alter major (Gr. § 134): en comparaison de laquelle. Cet ablatif est le complément du comparatif, comme dans doctior Petro. – 4. Dans les pronoms et adverbes corrélatifs (Gr. § 45 et 89), les mêmes formes sont employées pour l’interrogation et l’exclamation. Nous trouvons ici: ut, comme; quam, combien; quis (qui), quel. – 5. Cervicibus (inhaerebat) est au datif selon la règle § 170, defuit officio. Même quand le mouvement est réel, la préposition est souvent laissée de côté à l’époque de l’Empire pour faire place à cette construction du datif. – 6. Et…​ et, signifie «d’une part…​ d’autre part» «non seulement, mais encore». – 7. Au positif novus, nouveau; le comparatif est inusité, mais le superlatif très employé, novissimus, prend le sens de «le plus récent», «le dernier». – 8. Dans quo relinqueret, quo est encore l’équivalent de ut eo, comme dans quo facilius teneatur, mais le sens montre bien que ut marque ici la conséquence plutôt que le but expressément visé. La différence est parfois subtile: cf. en français «de manière à laisser», «de manière qu’elle laissât». Voir aussi, car quo est un véritable relatif dans cet emploi, Gr. § 329, 3°. – 9. Audivi Fundanum praecipientem, j’ai entendu (de mes propres oreilles), Fundanus, commander; audivi Fundanus praecipere, j’ai entendu raconter que Fundanus commande (Gr. § 224). – 10. Erogaturus, sur le point de dépenser, dans l’intention de dépenser, destiné à dépenser (Gr. § 233). – 11. La conjonction ut devrait subordonner impenderetur à praecipientem, mais la règle § 276, oportet discas, est étendue par certains auteurs à toutes sortes de verbes.

Commentaire littéraire. – 1. Pline se contente de signaler chez cette jeune fille, au point de vue intellectuel, un goût vif pour la lecture, de la pénétration et un discernement au-dessus de son âge. Il est plus explicite sur les vertus morales. Déjà, dans son attitude extérieure, on aperçoit des qualités rarement réunies: une gravité digne d’une mère de famille patricienne (matronalis) avec la grâce pudique de la première jeunesse. Cette attitude ne la quitte même pas dans ses jeux qu’elle règle avec mesure et circonspection. Si l’on étudie ses qualités plus intimes, on trouve un cœur affectueux qui sait nuancer délicatement les manifestations de sa sensibilité: effusions de tendresse avec son père, amabilité empressée et discrète avec les amis de ses parents, affection sagement distribuée entre les personnes chargées de sa première enfance (nutrices), de son éducation (paedagogos) ou de sa culture intellectuelle (praeceptores). A cette âme délicate la force ne manque pas. Son énergie la rend soumise aux ordonnances des médecins, résignée aux remèdes et à la diète (temperantia), ferme et calme dans la souffrance (constantia). Sa sensibilité unie à son courage lui fait tenir tête à la maladie (se sustinebat) pour ne pas désoler les siens; elle essaie même de les réconforter. Ce dernier trait donne à son caractère une nuance de sublime. – 2. Dans ce portrait, un peu idéalisé peut-être, on retrouve la Romaine, reconnaissable à sa discrétion, sa gravité, son énergie que rien ne brise; sa mort est d’une Romaine de Corneille: c’est Camille ou Émilie ou mieux encore Pauline enfant. Pour être chrétienne (n’oublions pas qu’il y en avait alors et jusque dans les familles patriciennes), il semble qu’il ne lui manque que la foi. Mais c’est beaucoup, car il lui manque par le fait même ce que le paganisme, tout pratique, tout positif et tout extérieur, ne pouvait donner: le goût d’un idéal de perfection morale supérieur aux besoins et aux devoirs de l’existence terrestre. Pline, d’ailleurs, ne parle pas de sa piété: la piété païenne ne pouvait transformer profondément ni l’âme, ni le caractère. – 3. Pline est l’honnête homme dans toute l’acception du terme. C’est en outre une âme sensible et bonne, parfois même candide. Il pardonne volontiers à ses ennemis; il n’épargne, au service de ses amis, ni le temps, ni l’argent; il s’attendrit sur la mort, prématurée ou non, des personnes de sa connaissance. Nous le voyons ici chercher des termes élogieux pour la fille morte d’un de ses amis; non seulement il adresse des consolations, mais il prie un autre d’en adresser en indiquant lui-même la note juste, la corde qu’il faut faire vibrer. – 4. Malgré la sincérité du sentiment, le style est un peu maniéré. La volonté de faire passer l’émotion dans le mouvement de la phrase se marque trop dans les fréquentes exclamations dont plusieurs (o funus, o tempus) sont plus froides que le sentiment qu’elles veulent exprimer. M. Pichon (Littérature latine, p. 669) cite la phrase anilis prudentia, etc., comme une recherche excessive d’esprit. Rendons pourtant justice à l’heureux choix des mots: suavitas puellaris et virginalis verecundia unissent délicatement la grâce ingénue de l’enfant (puella) à la modestie et à la réserve d’une jeune fille déjà grande (virgo): parce et custodite indiquent très heureusement les deux conditions qui s’imposent à la jeune fille dans ses délassements. Pline, qui pourtant n’aime pas les mots nouveaux et y recourt rarement, paraît, pour mieux rendre ici sa pensée, avoir créé l’adverbe custodite en le tirant de custodire, garder, veiller sur. Ajoutons l’habile gradation: temperantia, force pour se priver, patientia, absence de plaintes dans la souffrance, et constantia qui marque une énergie plus réfléchie et plus mûre, digne d’une stoïcienne.

13. Le départ des 306 Fabius (Tite-Live)

Á partir de ce moment, il n’y eut, à vrai dire, ni guerre ni paix avec les Véiens. Á l’approche des légions romaines, ils se retiraient dans leur ville; dès qu’ils s’apercevaient de leur éloignement, ils faisaient des incursions dans la campagne. C’est alors que la famille des Fabius se rendit au Sénat. Le consul parla pour elle: «Vous savez, pères conscrits, dit-il, que la guerre contre Véies réclame des troupes, non point nombreuses, mais plutôt toujours prêtes. Occupez-vous des autres guerres: opposez aux Véiens les seuls Fabius. Nous répondons que de ce côté l’honneur du nom romain ne sera pas compromis. Nous avons l’intention de faire de cette lutte une affaire de famille et nous la soutiendrons à nos frais.» On les comble de remerciements. Le consul, au sortir de la curie, rentra chez lui, accompagné de la foule des Fabius, qui avaient attendu dans le vestibule la décision du Sénat. Ils reçurent l’ordre de se trouver en armes le lendemain à la porte du consul et chacun d’eux regagna sa demeure. La nouvelle se répand dans toute la ville. Les louanges portent leur nom jusqu’au ciel: on dit qu’une seule famille s’est chargée du fardeau qui pesait sur toute la cité; que si Rome possédait deux autres familles aussi puissantes, elles n’auraient qu’à se charger l’une des Volsques, l’autre des Eques et le peuple romain, tout en jouissant tranquillement de la paix, pourrait soumettre tous les peuples voisins. Le lendemain, les Fabius prennent les armes et s’assemblent au lieu désigné. Le consul, sortant avec le manteau de guerre, trouve tous ses parents rangés en bon ordre dans son vestibule. Se plaçant au centre, il donne le signal du départ. Jamais Rome ne vit passer une armée ni si peu nombreuse, ni si entourée de gloire et d’admiration. Trois cent six soldats, tous patriciens, tous parents, marchaient contre le peuple de Véies, qu’ils menaçaient d’anéantir sous l’effort d’une seule famille. La multitude, attirée par l’intérêt qu’on leur portait, les suivait, jetée dans une sorte de stupeur par l’excès de son admiration affectueuse. On leur souhaitait courage et bonheur. En passant au pied du Capitole, devant son temple et devant les autres sanctuaires, on demandait aux dieux de les ramener bientôt sains et saufs à leurs familles. Ces prières furent vaines.

Commentaire grammatical. – 1. Cedebant a le même sens avec ses deux compléments: ils se retiraient devant les légions dans leur ville; mais cette construction est très concise; il faut la rendre plus explicite en français. – 2. Sentire, s’apercevoir que, se construit avec la proposition infinitive (Gr. § 264). – 3. Pro a ordinairement l’un des trois sens suivants: à la place de, pour la défense de, en proportion de; son sens local primitif «devant» est plus rare; les autres en sont dérivés. Ici: à la place de (au nom de). – 4. Bellum Veiens selon la règle pugna Cannensis (Gr. § 115). – 5. Dans Fabios hostes date, hostes est attribut: comme ad versaires (Gr. § 101, note 4). – 6. Auctores sumus, nous sommes garants que, est construit avec l’infinitif comme les verbes signifiant «dire» (Gr. § 264 et 281). – 7. Familiare bellum, guerre de famille, selon la règle pugna Cannensis (Gr. § 115), comme plus haut bellum Veiens. Construisez: in animo est nobis gerere id bellum, velut nostrum (bellum) familiare, privato sumptu. – 8. In animo est nobis (il est dans l’intention à nous), nous avons l’intention de. – 9. Domos, comme domum au singulier s’emploie sans préposition pour marquer le but: chez soi (Gr. § 193). – 10. Les propositions infinitives sont introduites par l’idée de «dire» suggérée par les mots rumor et laudibus qui précèdent (Gr. § 281). – 11. Le potentiel laisse supposer qu’on considère la chose comme réalisable: si (comme il pourra se faire); l’irréel indiquerait un regret: si essent: si (malheureusement!] n’en est pas ainsi). – 12. Dies n’est habituellement féminin que dans le sens de «date»; on dit plutôt postero die. – 13. Dans quo jussi erant (convenire), conveniunt, quo est l’adverbe de lieu (Gr. § 90, 1°). – 14. Instructo agmine est un ablatif de circonstance (Gr. § 188): en troupe rangée. La distinction avec l’ablatif absolu est parfois difficile (Riemann, Syntaxe latine § 70, note).– 15. Au lieu de: menacer un peuple d’une calamité, le latin dit: menacer une calamité à un peuple (Gr. § 158). – 16. Jubeo a parfois un sens plus faible: «engager à», «inviter à» ou «souhaiter»: te salvere jubeo, je te souhaite de te bien porter ou simplement: je te donne le bonjour – 17. Praetereuntibus est un ablatif absolu dont la sujet (Fabiis) est sous-entendu, comme il arrive parfois (Gr. § 229, note II); il ne saurait se rapporter au sujet de precantur (Gr. § 229).

Commentaire littéraire. – 1. La gens est une division de la cité. Elle embrasse des familles dont les chefs reconnaissent un ancêtre commun. L’unité de la gens est marquée surtout par son culte particulier. La gens se subdivise en familiae qui comprennent elles-mêmes plusieurs de ces groupes de personnes que nous appelons aujourd’hui familles. Au sens large du mot elle comprend aussi les clients, c’est-à-dire d’autres familles, non apparentées aux premières, mais protégées par elles. C’étaient peut-être à l’origine des affranchis de la gens principale. Certains historiens rapportent que les 306 Fabius étaient accompagnés de 4.000 clients. – 2. Les Fabius furent plusieurs fois vainqueurs des Véiens. mais ils finirent par se laisser entraîner dans une embuscade où ils périrent, dit-on, jusqu’au dernier. La légende ajoute qu’un seul Fabius, laissé à Rome en raison de son bas âge, empêcha que la famille ne s’éteignit entièrement. – 3. Tite-Live ne croit guère aux légendes merveilleuses, son esprit positif y répugne. Mais quand les légendes ne sont point mélangées à un élément merveilleux proprement dit et révèlent simplement, comme ici, chez les anciens Romains des qualités de courage et de dévouement extraordinaires, il s’inquiète peu de savoir s’il s’agit de traditions suspectes, transmises par d’orgueilleuses familles patriciennes, comme c’est probablement le cas ici. – 4. Il se défie peu des légendes, en particulier lorsqu’elles flattent l’orgueil national. Il aime à voir dans ses personnages de premier plan l’incarnation du dévouement à la cause publique; or, ici, c’est toute une famille de trois cents héros qui se sacrifie à l’intérêt national. Aussi l’historien semble partager l’émotion patriotique de la foule qui les regarde défiler: il joint ses propres réflexions admiratives à celles du public. – 5. Si l’histoire n’est pas chez lui une résurrection en ce qui concerne l’exactitude, elle l’est souvent du moins au point de vue pittoresque et dramatique. Tite-Live cherche à faire revivre la scène sous nos yeux telle qu’il la voit lui-même. II nous montre les Fabius pressés dans le vestibule du consul, le consul lui-même apparaissant en manteau de guerre et prenant le commandement, la foule muette d’admiration sur leur passage. – 6. Il semble que l’énergie des Fabius se communique à l’âme vibrante de Tite-Live: son style prend ici une brièveté vigoureuse et une rapidité pour ainsi dire martiale. Le discours du consul lui-même est d’un style presque haché: c’est le langage d’un homme résolu et pressé d’agir. En somme, si Tite-Live n’est pas un historien conforme à l’idéal actuel, il n’en est pas moins un grand écrivain.

14. Appel aux armes (Cicéron, Philippiques)

Tous, avec enthousiasme1, nous courons recouvrer notre liberté. Aucune influence au monde ne peut éteindre l’ardeur du Sénat et du peuple romain. La haine est dans nos cœurs; la colère nous pousse au combat: on ne nous arrachera pas les armes des mains! Nous ne pouvons plus écouter le signal de la retraite. Nous espérons le succès, mais nous préférons les pires malheurs à la servitude. César a réuni une armée invincible. Deux consuls intrépides sont à la tête de leurs troupes. Un seul homme, un gladiateur aveuglé par la rage, entouré d’une bande de brigands infâmes, entreprend la guerre contre notre patrie, contre nos dieux Pénates, contre nos autels et nos foyers, contre quatre consuls. Allons-nous céder? Allons-nous écouter ses propositions? Allons-nous croire une paix possible avec lui? Mais, dira-t-on, il est à craindre que nous n’ayons le dessous: je n’appréhende pas que Lépide oublie à ce point son propre salut. En effet, tous les gens de bien ont intérêt2 au salut de l’Etat; c’est plus évident encore, quand ils sont favorisés des biens de la fortune. Quelqu’un l’est-il plus que Lépide? Quelqu’un est-il mieux intentionné que lui? Le peuple romain a pu remarquer sa tristesse et ses larmes aux Lupercales, au moment où Antoine, plaçant un diadème sur la tête de César, se montrait plus disposé à être son esclave que son collègue. Lors même qu’Antoine ne se fût pas souillé de ses autres infamies et de ses autres crimes, ce fait à lui seul le rendrait digne à mes yeux de tous les châtiments. S’il lui plaisait de se faire esclave, était-ce une raison pour nous donner un maître? Aussi, César une fois mort, il n’a pas manqué de se montrer lui-même à l’égard des autres, tel qu’il aurait voulu que César fût pour nous. Quel pays barbare, en effet, a jamais connu un tyran aussi infâme, aussi cruel qu’Antoine, lorsqu’il parcourait Rome avec une escorte de soldats? Sous la domination de César, nous venions au Sénat, sinon librement, au moins sans danger. Avec ce chef de brigands (puis-je, en effet, l’appeler tyran?) nos sièges mêmes de sénateurs étaient occupés par des Ituréens.

Notes. – 1. Tous, enflammés (d’ardeur), nous sommes entraînés à; joindre tantus ardor. – 2. Expedit, il est utile, il est de l’intérêt de.

Commentaire grammatical. – 1. Ad libertatem recuperandam = ad recuperandum (= recuperare libertatem à (ou pour) recouvrer la liberté (Gr. § 241). – 2. Odi, je hais, memini, je me souviens, coepi, j’ai commencé; coepi est le seul qui ait le sens d’un passé (Gr. § 85, note 1°). – 3. Les noms admettent souvent la même construction que les verbes dont ils dérivent: revocare a bello, rappeler, détourner de la guerre (Gr. § 176). – 4. Vel difficillima (Gr. § 136, exemple 3): même les plus pénibles choses. – 5. Cedamus, audiamus, credamus sont des subjonctifs délibératifs (Gr. § 214, 1°): faut-il que nous cédions? etc. La confusion est souvent facile avec le subjonctif à sens conditionnel, et, au singulier, avec le futur, si l’on n’y prend garde: quid faciam? non pas «que ferais-je» ou «que ferai-je» mais: que faut-il que je fasse? – 6. Après les verbes ou expressions signifiant craindre, ne se traduit par «que» (Gr. § 278). – 7. In se traduit parfois fort exactement par «quand il s’agit de»: in iis qui, quand il est question de ceux qui. – 8. L’ablatif des noms de fêtes s’emploie couramment pour marquer la date, sans in (Gr. § 199, note). – 9. Qui si est pour et si is, etc. (Gr. § 144). – 10. Si poterat, cur imponebat, comme possum, si volo (Gr. § 302, 303); ici l’imparfait ne marque pas la répétition: s’il était vrai qu’il pouvait, etc. – 11. In avec l’accusatif d’un nom de personne signifie: à l’égard de, pour ou contre. – 12. Dans qua enim in barbaria, qua est l’ablatif féminin de quis, pour in qua barbaria; l’interrogatif plus encore que le relatif tend à se placer en tête de la proposition. – 13. Quisquam, parce que la négation est suggérée par cette interrogation oratoire: il n’y a aucun tyran aussi odieux (Gr. § 150). – 14. Hoc archipirata (dominante), ablatif absolu; explication plus satisfaisante que: celui-ci étant chef de brigands (Gr. § 230). – 15. Tyranno (dominante); dicam est sans influence sur le cas de tyranno, comme s’il était suivi de deux points. Quid, accusatif adverbial (Gr. § 164).

Commentaire littéraire. – 1. Cicéron résume dans les mots si non libere, attamen tuto, son jugement sur la dictature de César II admirait la clémence du dictateur qui pardonna aux Pompéiens les plus notoires et l’avait épargné lui-même. Il lui était reconnaissant de cette sécurité (tuto) accordée à d’anciens ennemis; mais il ne pouvait, au fond de lui-même, lui pardonner de s’être établi maître absolu (non libere). Entre 47 et 44, la reconnaissance se fit plus tiède, la haine du pouvoir absolu s’exaspéra dans l’inaction politique. Aussi quand César fut assassiné, Cicéron n’hésita pas à laisser éclater sa joie. – 2. Cicéron réussit à pousser le Sénat à la guerre. Elle se fit sous les murs de Modène où Antoine tenait assiégé Décimus Brutus, Antoine fut battu, mais il trouva un appui dans ce Lépide dont il est question ici. Octave pensa qu’il valait mieux s’entendre avec ses deux adversaires que de risquer de succomber en défendant la cause du Sénat. Le résultat des négociations fut la formation du second triumvirat et les proscriptions, dont Cicéron fut victime (voir n°53, Mort de Cicéron). – 3. A partir de la mort de César, de mars 44 à octobre 43, Cicéron ne cessa de lutter pour la défense de la liberté. Il prononça quatorze Philippiques qui sont des invectives violentes contre Antoine et, en ce sens, il est mort victime de son éloquence. Mais ces invectives étaient dirigées contre l’ennemi de la liberté de Rome. C’est bien comme défenseur de cette liberté qu’il tomba. C’était une belle fin et qui rachète bien des défaillances. – 4. Par deux fois, dans sa carrière politique, Cicéron montra de la décision et même de l’audace: ce fut contre Catilina et contre Antoine. Cette dernière lutte fut d’autant plus admirable qu’il était obligé d’affecter la confiance dans ses discours, alors que sa clairvoyance lui faisait mesurer les chances redoutables de ses adversaires. «Continuer à lutter dans ces conditions ce n’est peut-être pas le fait d’un politique astucieux, mais c’est le fait d’un homme de cœur» (Beauchot). – 5. Ce passage est vibrant comme le son d’une trompette guerrière. Cicéron sonne vraiment la charge. Les petites phrases éclatent comme des cris d’encouragement et de victoire. Il affirme sa résolution; il veut être libre ou mourir; il encourage les timides, réfute les pusillanimes. Sans ralentir son élan, il repousse les conseils de modération de Lépide, dissipe les craintes de ceux qui s’inquiètent des sentiments de ce général, rappelle la tyrannie à laquelle on vient d’échapper et signale la tyrannie, plus lourde encore, dont on est menacé. Jamais il ne perd de vue son idée: c’est la guerre seule qui peut sauver la liberté. – 6. Ceux qui préfèrent les Philippiques aux Catilinaires, observent que Cicéron dans la plupart de ses Philippiques a rompu avec ses anciennes habitudes d’abondance excessive. Cette fois, ses discours ne rappellent plus l’éloquence d’apparat; ce sont des actes et rien que cela. La vigueur, la violence même, ne résultent pas d’un froid calcul. C’est l’épanchement naturel d’une haine poussée au paroxysme et d’une résolution farouche. Dans les Catilinaires, écrites à loisir, on surprend parfois l’auteur: dans les Philippiques on trouve un homme, et cet homme joue sa vie.

15. Joute poétique (Virgile, Églogues)

DA. Veux-tu que, tour à tour, nous mettions à l’épreuve notre talent? Pour moi, j’offre comme enjeu cette génisse (et pour que tu n’hésites pas, j’ajouterai qu’on la trait deux fois par jour1 et qu’elle nourrit de son lait deux jeunes veaux). Dis maintenant quel sera ton enjeu dans cette lutte? – ME. Je n’oserais proposer une tête de bétail: j’ai encore chez moi un père, j’ai une injuste marâtre, mais puisqu’il te plaît d’engager une folle partie, je déposerai un gage, que toi-même tu considéreras comme plus précieux; ce sont deux coupes de hêtre, sculptées par le merveilleux artiste Alcimédon. Tu n’échapperas pas aujourd’hui à la défaite; je suis prêt à relever ton défi à n’importe quelles conditions2. Prenons seulement pour arbitre…​ tiens, le premier qui se présente, Palémon que voici. – PA. Commencez, puisque nous voilà assis sur l’herbe tendre. Aussi bien, en cette saison, tout pousse dans les champs et sur les arbres, c’est la plus belle époque de l’année. Commence, toi, Damœtas, tu continueras ensuite, Ménalque. – DA. Il faut commencer par Jupiter, ô Muses; tout est plein de sa présence. Il s’intéresse à ce monde; il se soucie de mes chants. – ME. Et moi, je suis aimé de Phébus; ses présents ne me manquent jamais, des lauriers et de l’hyacinthe, dont la pourpre est si douce à l’œil. – DA. Vous qui cueillez des fleurs et les fraises qui poussent près du sol, ô enfants, fuyez loin d’ici, un froid serpent se dissimule dans l’herbe. – ME. Évitez, ô brebis, de trop vous avancer, la rive n’est pas sûre; le bélier maintenant encore fait sécher sa toison3. – PA. Il ne m’appartient pas de me faire entre vous l’arbitre d’un si grand débat: toi, Ménalque, tu mérites la génisse, et celui-ci également.

Notes. – 1. Littéral.: elle vient deux fois au vase à traire. – 2. J’irai partout où tu me provoqueras. – 3. Entendez qu’il est tombé récemment à l’eau.

Commentaire grammatical. – 1. Il faut suppléer ut dans vis (ut) experiamur (Gr. § 276). Cette ellipse est fréquente avec volo et obligatoire avec nolo, malo. – 2. Il faut entendre: pour que tu ne refuses pas (je te dirai que) elle vient. Cette ellipse est à retenir comme fréquente en latin. – 3. Domi et humi sont des locatifs (Gr. § 194, note). – 4. Multo (majus) à l’ablatif de différence (Gr. § 137). – 5. La conjonction est assez souvent rejetée en latin après un ou plusieurs mots, plus rarement après le verbe comme ici: insanire libet quoniam tibi. – 6. Les noms grecs en as, génitif ae ont le vocatif en a: Damœta, Menalca (Gr. § 26, note). – 7. Illi mea carmina curae: double datif (Gr. § 174). – 8. Dans sua semper apud me munera sunt, suus signifie «son propre»: les présents qui lui sont chers (Gr. § 142, 3°). – 9. L’adverbe tiré de suavis est suaviter; suave est à l’accusatif neutre et correspond pour le sens à un adverbe (Gr. § 160, note, et 164). – 10. Pour exprimer une défense, on emploie souvent noli, nolite avec l’infinitif (Gr. § 213, 2°); mais d’autres verbes de sens analogue sont employés aussi et marquent des nuances variées: mitte, fuge, parce (Gr. § 213, note). – 11. Male creditur est un passif impersonnel (Gr. § 203). – 12. Meum est, il m’appartient de, c’est à moi de, nostrum est, c’est à nous de, etc. Pour le neutre employé en pareil cas, voir la règle turpe est mentiri (Gr. § 104). – Nostrum est ici l’équivalent de meum; le pluriel est employé par modestie. – 13. Il faut scander munera lau / ri et – suave ru / bens hya – cinthus. On remarquera l’hiatus après lauri, où la longue n’est pas élidée et reste longue, et la quantité de suave qui ne compte que pour deux syllabes.

Commentaire littéraire. – 1. Les bergers de Virgile sont moins «vrais» que ceux de son modèle; «Théocrite campe de vrais rustres, aux franches allures, à la gouaille populaire, au langage grossier et cru (Bertbaut)». Cependant dans cette troisième églogue, où l’imitation de Théocrite est plus directe, Ménalque et Damœtas ne sont pas loin de ressembler aux pâtres des Idylles. Dans le passage cité ici, ils se provoquent d’une façon peu académique; auparavant, ils s’étaient traités de fripons et s’étaient insultés grossièrement. Mais il faut reconnaître que c’est une exception. D’ordinaire, les bergers de Virgile ont des manières plus polies et par là préparent une évolution qui aboutira aux bergers enrubannés de la pastorale française du XVIII° siècle. – 2. Théocrite a dans les Idylles des descriptions nettes et précises, parfois largement plantureuses. Virgile se contente de quelques traits qui ne se rapportent à aucun paysage, ni même à aucun pays déterminé: sommes-nous en Grèce, en Italie, en Sicile? ne sommes-nous pas plutôt dans une Arcadie imaginaire? Ici nous le voyons installer sur l’herbe tendre les deux concurrents et leur arbitre, mais un tapis de gazon ne fait pas à lui seul un paysage. Les deux vers qui suivent indiquent la saison (et d’ailleurs, est-ce le printemps? est-ce l’été?), mais avec des traits généraux, non certes sans agrément, mais sans originalité ni précision. Il faut pourtant excepter de cette critique une description de la première églogue où l’on croit reconnaître le petit domaine du poète sur les bords du Mincio (Bucol., I, 47-59). – 3. Le passage cité ne renferme point d’actualités, mais il en a beaucoup dans les Bucoliques et plusieurs dans les autres vers de cette troisième églogue. Pollion, protecteur de Virgile, y est nommé. C’est dans la bouche de Ménalque que se trouve une célèbre épigramme où le doux Virgile traite fort durement deux mauvais poètes: qui Bavium non odit, amet tua carmina, Maevi. Ces actualités donnent de l’intérêt aux Bucoliques, mais contribuent à fausser le genre. Ces allusions deviendront pour les imitateurs un élément indispensable qui rendra conventionnelles toutes les œuvres postérieures. – 4. Les ouvrages de Virgile ont été tellement lus et relus qu’un grand nombre de ses vers sont devenus des citations courantes. Dans ce seul passage remarquons: ab Jove principium, pour dire: à tout seigneur, tout honneur; latet anguis in herba, pour indiquer un danger invisible; non nostrum inter vos tantas componere lites, pour refuser de trancher un différend. – 5. Les vers des Bucoliques paraissaient si harmonieux aux contemporains que, du vivant même de Virgile, on les chantait au théâtre. Notre prononciation du latin, quelque bonne volonté que nous puissions apporter à essayer de reproduire les sons antiques, nous empêchera sans doute toujours de sentir complètement cette qualité. Cependant, certains vers ont un rythme dont le charme ne peut nous échapper. Démarquons les deux vers où nunc est répété quatre fois avec une intention musicale évidente; et cet autre où les consonnes dites «liquides» l, r, m, n, dominent et produisent un effet si heureux en faisant «couler» doucement le vers: qui legitis flores et humi nascentia fraga. On a observé fort justement d’ailleurs, que l’harmonie d’un beau vers ne tient pas seulement au son des mots: il y a une harmonie plus intérieure qui tient au développement même de la pensée poétique.

16. Les boissons glacés (Aulu-Gelle)

Dans la période des grandes chaleurs, je m’étais retiré chez un ami riche, dans sa propriété de Tibur1. Nous étions là plusieurs amis du même âge, qui nous intéressions tous à l’éloquence et à la philosophie. Nous avions avec nous un excellent homme appartenant à la secte péripatéticienne et passionné pour Aristote2. Comme nous buvions beaucoup de neige fondue, il cherchait à nous en empêcher en nous grondant assez sévèrement. Il nous citait l’opinion autorisée d’illustres médecins et en particulier d’Aristote, le savant encyclopédique. Aristote, selon lui, assurait que la neige fondue favorisait les céréales et les arbres, mais qu’elle était nuisible à ceux qui en buvaient avec excès; qu’elle déposait peu à peu dans leurs entrailles des germes de maladies. Il nous le répétait avec autant de persévérance que de bienveillante sagesse. Mais comme nous ne cessions pas de boire cette neige fondue, il va chercher à la bibliothèque de Tibur, alors assez bien fournie, qui se trouvait dans le temple d’Hercule, un volume d’Aristote et nous le présente en disant: «Croyez-en du moins ce grand savant et cessez de ruiner votre santé.» Nous lûmes en effet dans ce volume que la neige fondue était une boisson très malsaine. La cause indiquée était la suivante: lorsque l’eau durcit sous l’effet du froid, nécessairement une évaporation se produit et une sorte de vapeur légère s’en dégage et s’exhale. Or ce qui s’évapore, c’est ce qu’il y a de plus léger dans l’eau; ce qui reste, c’est le plus pesant, le plus grossier, le plus malsain. Ce qui prouve d’ailleurs qu’une certaine quantité s’échappe et se volatilise, c’est que l’eau gelée occupe moins de place qu’avant la congélation3. Á partir de ce moment je devins l’ennemi déclaré de la neige. Quant aux autres, ils concluaient avec elle des trêves plus ou moins longues.

Notes. – 1. Dans la propriété de Tibur d’un ami riche. – 2. Unice, singulièrement, extraordinairement (Gr. § 136). – 3. Elle devient moindre que ce qu’elle avait été.

Commentaire grammatical. – 1. Rus, étant accompagné d’un adjectif, s’emploie avec une préposition (Gr. § 195). Il signifie d’ailleurs ici «une propriété». – 2. Aetate anni est un ablatif marquant la date (Gr. § 199). – 3. Cum est rejeté après son complément, quand ce complément est un pronom personnel (Gr. § 96, 3°). – 4. Coercebat, non pas il empêchait, mais il s’efforçait d’empêcher; c’est l’imparfait de tentative (Gr. § 208). – 5. On ne peut dire aqua nivis pour «eau de neige» parce qu’il s’agit de marquer la matière ou la nature d’une chose (Gr. § 115). – 6. Fecundus arboribus, productif (= favorable) pour les arbres (Gr. § 121); fecundus arborum, fertile en arbres (Gr. § 118, note). – 7, Les supins sont simplement des noms verbaux de la quatrième déclinaison. Il faut néanmoins distinguer le supin potu (deterrimam potu, très mauvais à boire) de potus, us, action de boire, qui s’emploie à tous les cas: potu nimio, en boisson excessive (= si l’on en boit trop). Les grammairiens n’admettent pas que le supin en u puisse être accompagné d’un adverbe ou d’un adjectif. – 8. Visceribus (inseminare) est au datif d’après la règle § 170. – 9. Au lieu de scriptum fuit, on attendrait scriptum est (Gr. § 207). Au lieu de dire: il est écrit dans ce livre, etc. l’auteur exprime cette nuance: (à ce moment-là quand nous lûmes) il se trouva écrit; scriptum fuit ne peut, sans incorrection, être synonyme de scriptum est (Riemann, § 139, rem. II). – 10. Hujuscemodi pour hujus-ce modi, de ce genre (Gr. § 40, note). – 11. Quidam souvent accompagné de velut, quasi, affaiblit une expression figurée qui peut paraître trop hardie: comme une sorte de vapeur, quamdam quasi auram. – 12. Aliquantum, comme la plupart des adverbes de quantité peut jouer le rôle d’un sujet ou d’un complément à l’accusatif: une bonne quantité (de matière) s’évapore de la neige. – 13. La locution verbale indicium est signifie «montrer» et amène la proposition infinitive: Ce fait que (quod) elle diminue de volume après la congélation, prouve (indicium est) qu’une bonne quantité, etc.

Commentaire littéraire. – 1. Aulu-Gelle nous apparaît ici comme un homme paisible qui aime à s’entourer d’un cercle d’amis, épris comme lui de rhétorique et de philosophie. Tout l’intéresse, car il entend par philosophie l’étude de toutes les questions qui concernent l’homme ou la nature. Son livre, qui reflète bien la curiosité universelle de son esprit est composé de notes sur les sujets les plus variés. Nous voyons qu’il entoure volontiers ses leçons d’une mise en scène agréable. Elles étaient destinées, en effet, comme il le dit lui-même dans sa préface, à servir de récréations littéraires à ses enfants. – 2. Aulu-Gelle, son ami le péripatéticien et Aristote lui-même, ont raison dans la question d’hygiène: les boissons glacées ne doivent être employées qu’avec précaution. Elles peuvent produire des troubles dans les organes digestifs et même amener, par refroidissement, des congestions. De plus, si la glace n’est pas pure, elle peut introduire dans le corps des microbes dangereux. En revanche, la question de physique est résolue à contresens. Bien loin de perdre de la matière et de diminuer de volume en se congelant, l’eau se dilate légèrement. L’apparente légèreté de la neige est probablement la cause de cette affirmation erronée. – 3. On aperçoit fort nettement ici les deux défauts de méthode qui ont retardé le développement scientifique et empêché les anciens de faire dans ce domaine des progrès comparables à ceux qu’ils réalisaient dans les arts et les lettres. D’abord ils se fient trop au témoignage de leurs prédécesseurs. Aulu-Gelle ne cherche pas à vérifier lui-même le phénomène, il ne se demande même pas comment Aristote a pu s’y prendre pour le constater. Il se contente de traduire le texte grec et même de le copier à la suite de sa note. Cette citation, accompagnée d’un éloge de l’écrivain cité (rei omnis humanae peritissimi), suffit amplement pour apaiser son besoin de certitude. Il en sera ainsi jusqu’à la fin du Moyen-âge. On voit qu’Aristote lui-même, vrai génie scientifique pourtant, n’a pas échappé entièrement à un second défaut, non moins grave que le premier et qui consiste à prendre pour des observations définitives des constatations superficielles. Pour savoir si réellement l’eau perdait quelque chose en se congelant, il eût fallu recourir à des observations minutieuses, à des instruments plus délicats que nos sens, à des expériences répétées. Or, toutes ces conditions essentielles du progrès scientifique étaient, dans l’antiquité, fort négligées. Nous le voyons encore mieux à propos de Lucrèce ou de Pline l’ancien.

17. Le brigand de Sienne (Le Beau)

Gynus de Sienne était de haute taille, solidement musclé, actif, entreprenant, endurci à la fatigue; il était né avec des goûts généreux qu’une mauvaise éducation avait tournés vers le mal. Pourtant, jusque dans sa manière d’exercer son métier de brigand, certains indices de son naturel généreux apparaissaient encore clairement. En effet, comme une sorte de brigand épris de munificence, ce qu’il avait ravi aux uns, il le donnait aux autres sans compter. Il ne fouillait pas lui-même les voyageurs; quand il en rencontrait, il les invitait à lui remettre eux-mêmes leur superflu; selon leurs moyens. Bien plus, il aimait les arts, et quand il rencontrait des gens de lettres, dont le pécule est d’ordinaire assez mince, il leur donnait de son argent. Il se résignait difficilement à tuer, cependant la colère et le ressentiment le poussèrent à un meurtre où il voulut faire éclater son audace1 . Un magistrat de Sienne avait fait exécuter2 un oncle de ce brigand, connu lui-même comme brigand. Ce juge fut ensuite appelé à Rome par le Souverain Pontife pour y rendre la justice; Gynus résolut de le tuer. Il ne voulut pas3 tomber sur lui à l’improviste durant le voyage, jugeant que ce serait de la lâcheté. Mais quand il apprit qu’il était arrivé à Rome, il accourut dans la ville et, pénétrant audacieusement dans la salle où ce juge siégeait sur son tribunal, en pleine séance, il s’élança à travers les banquettes et le tua. Puis, emportant sa tête coupée, il s’ouvrit un chemin en tenant à la main son épée sanglante et s’échappa sans encombre au milieu des spectateurs, que la stupéfaction immobilisait4. Longtemps, il triompha5 dans sa carrière criminelle, jusqu’au moment où, comme il arrive le plus souvent, son audace si longtemps impunie reçut enfin6 le châtiment qu’elle méritait.

Notes. – 1. Qu’il voulut rendre célèbre par l’audace. – 2. Supplicio afficere, punir du (dernier) supplice. – 3. Sustinere, avec l’infinitif: endurer (de faire), prendre sur soi de (faire); avec la négation: se refuser à (faire). – 4. Constrictis, liés, immobilisés. – 5. Successus évoque l’idée de «succession» mais surtout «d’issue heureuse»; il vaut mieux le traduire ici par «succès». – 6. Deprehendere, atteindre (à l’improviste).

Commentaire grammatical. – 1. Statura grandi, compactis membris, ingenio liberali sont des ablatifs descriptifs (Gr. § 114). – 2. Aliquot est un pronom-adjectif invariable, signifiant «quelques» (au pluriel). On l’emploie comme nonnulli, ae, a, qui a le même sens, et de préférence au pluriel de aliquis, qui est plus rare. – 3. Praedator munificus est, non pas le sujet, mais l’apposition au sujet: cet homme, brigand généreux. – 4. De indique que l’on prend sur un tout: il donnait (quelque chose pris) sur son propre bien; en français l’article partitif indique une idée analogue: il donnait de l’argent, de son argent; on comprend donc que cette expression de suo ait l’air d’un véritable complément d’objet direct et en tienne lieu. – 5. Alienus est construit avec l’ablatif, précédé ou non de ab, comme les adjectifs qui marquent privation ou éloignement (Gr. § 123, exemple 4 et note). – 6. Dans ignaviae esse ratus on a le génitif employé avec esse pour dira «c’est le propre de» (Gr. § 112): persuadé que c’était (le propre) de la lâcheté. – 7. Audite avec l’infinitif signifie «entendre dire, apprendre» (Gr. § 224). – 8. Dans pro tribunalis, pro a son sens propre: sur le devant de: pro suggestu, en se tenant sur la tribune en avant, du haut de la tribune. – 9. Le possessif dans suae poenae renvoie à audaciam en désignant ce mot comme possesseur: cette audace reçut son châtiment; mais en outre, le possessif ajoute ici une nuance: son châtiment propre, son châtiment mérité; c’est cette nuance qui autorise ici l’emploi de suus en accord avec le sujet (Gr. § 142, 3°).

Commentaire littéraire. – 1. L’auteur a cherché à donner de l’unité au caractère de ce brigand original. Le trait qui résume et explique tous les autres est exprimé dans la phrase: ingenio liberali, sed quod perversa educatio in pravum detorserat. De là dérivent les traits particuliers, la libéralité, l’aversion pour la brutalité et pour les meurtres, les égards, tout relatifs d’ailleurs, pour ses victimes, et un certain sentiment de l’honneur. – 2. L’examen de la langue seule, syntaxe et vocabulaire, suffit d’ordinaire pour déceler le latin moderne, surtout s’il s’agit d’un texte qui remonte à une époque où le latin était encore assez couramment écrit. On n’avait pas alors ces scrupules de purisme qu’on prétend s’imposer aujourd’hui. On s’efforcerait actuellement de se conformer rigoureusement à la syntaxe de Cicéron et de César et de se limiter autant que possible à leur vocabulaire. Ici, les mots compactus, viros litteratos, au sens d’hommes de lettres, constrictis, donneraient l’éveil à la méfiance. – 3. L’abandon du latin comme langue internationale est dû à diverses causes, mais il a coïncidé, et non par hasard, avec l’ère des grandes découvertes modernes. Le latin qui ne se compose pas de mots nouveaux aussi aisément que le grec ne pouvait s’adapter, sans devenir entièrement barbare, à l’expression de choses si nouvelles, à moins qu’on ne recourût à des périphrases subtiles. Ce pouvait être, et c’est encore un jeu d’esprit amusant que de vaincre ces difficultés; on a fait de curieux vers latins sur l’artillerie, la vapeur, l’électricité et même sur les raids de Zeppelins au-dessus de Paris durant la dernière guerre. Mais il était difficile de faire de ce jeu un moyen habituel de communication entre savants. – 4. Si le latin ne peut plus guère aspirer aujourd’hui à redevenir la langue universelle de la science, il reste un instrument de culture intellectuelle commun à tous les peuples civilisés. Indépendamment des services qu’il peut rendre à chacun au point de vue de la formation de l’esprit, il a l’avantage de donner à tous un fond commun d’idées et de sentiments qui aide certainement les hommes à se comprendre et conduit peu à peu les nations elles-mêmes à s’entendre mieux entre elles.

18. L’extrémité de la Germanie (Tacite, Germanie)

Je ne sais si je dois considérer les Peucins, les Vénèdes et les Fennes comme des Germains ou comme des Sarmates. Les Peucins pourtant ressemblent fort aux Germains pour la langage, le costume et la manière d’établir leurs demeures1: tous d’ailleurs vivent dans la misère et la paresse. Les Vénèdes ont pris beaucoup des habitudes des Sarmates; car ils parcourent en pillards toutes les forêts et les montagnes qui se dressent entre les Peucins et les Fennes. Il est pourtant plus naturel de les considérer comme des Germains, car leurs habitations sont fixes, ils ont des boucliers, ils aiment la marche et la course. C’est tout,1e contraire2 des Sarmates qui vivent toujours en char ou à cheval. Les Fennes sont extraordinairement peu civilisés, leur misère est répugnante: point d’armement3, point de chevaux, point de foyer. L’herbe leur sert de nourriture; ils s’habillent de peaux, couchent sur la terre nue. Les flèches sont leurs seules ressources, encore sont-elles, faute de fer, simplement armées d’os pointus. La chasse nourrit à la fois aussi bien les femmes que les hommes: en effet, elles les accompagnent partout et réclament leur part de gibier. Les petits enfants n’ont d’autre protection contre les animaux sauvages ou les intempéries qu’un abri fait de branches entrelacées. Devenus jeunes gens, c’est encore là qu’ils reviennent; vieillards, ils n’ont pas d’autre refuge. Mais ils estiment que cela vaut encore mieux que de cultiver péniblement les champs et de se fatiguer à construire des maisons. Tranquilles à l’égard des hommes, tranquilles à l’égard des Dieux, ils sont arrivés à cet état si difficilement accessible à l’homme, qui consiste à n’avoir aucun vœu à formuler. Á partir de là, tout ce qu’on raconte paraît peu croyable. Les Helluses et les Oxiones auraient, dit-on, les traits et la physionomie humaine, mais leurs corps et leurs membres ressembleraient à ceux des animaux. Les informations sur ce point étant insuffisantes, je ne trancherai pas la question4.

Notes. – 1. Par leur établissement et leurs maisons. – 2. Diversus a habituellement le sens de «tourné en sens contraire», donc «opposé» et non pas simplement différent. – 3. Il s’agit des armes défensives: cuirasse, casque, boucliers, car ils ont des arcs et des flèches. C’est le sens propre de arma par opposition à tela. – 4. Littéral.: je le laisserai au milieu, c’est-à-dire à la portée de tous, pour en juger comme on voudra.

Commentaire grammatical. – 1. Dubito avec l’infinitif signifie «hésiter à»: dubito facere, j’hésite à faire; avec l’interrogation indirecte simple ou double, «se demander si»; avec la négation et quin, «ne pas douter que…​ ne»: non dubito quin venias, je ne doute pas que tu ne viennes. – 2. Sermone, cultu, sede ac domiciliis sont des ablatifs de relation (Gr. § 189). Ils marquent le point de vue. – 3. Dans quae omnia diversa, quae est un relatif de liaison (Gr. § 144); il équivaut à haec enim omnia (voir en outre Gr. § 146). – 4. Victui, vestitui, cubili sont au datif de destination ou de but. C’est la construction du double datif (Gr. § 174: hoc erit tibi dolori), mais le datif d’intérêt eis est sous-entendu. – 5. Dans inopia ferri ossibus asperant, inopia est à l’ablatif de cause (Gr. § 186: lacrimare g audio); ossibus est à l’ablatif de moyen (Gr. § 187: ferire gladio). On remarquera que Tacite, par souci de brièveté, emploie fréquemment l’ablatif, cas dont les emplois sont les plus variés. – 6. Le génitif semble marquer essentiellement une idée de possession. En réalité les rapports qu’il indique sont assez nombreux. Il faut entendre ici ferarum imbriumque suffugium au sens de «refuge contre». – 7. Agris et domibus sont au datif, selon la règle defuit officio § 170. On insistera sur cet emploi très fréquent du datif. Le sens est celui que donnerait la préposition répétée avec le cas convenable devant le complément: gemere in (sur) agris. – 8. La proposition infinitive du style indirect Hellusios…​ gerere s’introduit parce que l’idée de dire, de raconter, est suggérée par l’adjectif fabulosus (sentant le conte, la légende), Gr. § 281. – 9. On trouve dans ce passage deux emplois distincts de ut: sans verbe, signifiant «comme»: ut Germani, ut incompertum; ensuite introduisant une complétive et signifiant «à savoir que» (Gr. § 99 bis; 281, II a): non alium suffugium quam ut, rem difficilem ut. – 10. Le verbe sum est souvent laissé de côté en latin, par Tacite surtout: sordes ac torpor (sunt) eomnium; Fennis (est) mira paupertas; non arma (sunt eis): victui (est) herba; hoc (est) senum receptaculum; arbitrantur hoc (esse) beatius; cetera (sunt) jam fabulosa.

Commentaire littéraire. – 1. La Germanie de Tacite n’est évidemment pas composée avec le souci d’exactitude minutieuse et pour ainsi dire scientifique que pourrait apporter un moderne dans une telle étude. Mais c’est un des ouvrages les plus sérieux et les plus sûrs que nous ait légués l’antiquité en cette matière. Nous voyons, dans ce passage même, l’auteur nous avouer ses scrupules, ses hésitations sur un problème d’ethnographie qui concerne les populations situées sur les frontières de la Germanie et de la Sarmatie. Sans rejeter absolument les contes absurdes sur les peuples de l’extrême nord, il ne les signale qu’avec précaution et ne les admet que sous bénéfice d’informations plus sûres. On sait, par ailleurs, qu’il a consulté avec soin les auteurs plus anciens que lui, les Grecs, comme Polybe, Strabon, aussi bien que les latins, comme César, Salluste, Tite-Live et Pline l’ancien. Les informations orales ne lui manquaient pas pour compléter les renseignements tirés de ses prédécesseurs. Il avait été, semble-t-il, pendant quatre ans propréteur de la Gaule Belgique. A Rome même, il a pu consulter des marchands, qui allaient alors assez facilement jusqu’à la Baltique, des Germains, soldats auxiliaires ou prisonniers, princes retenus comme otages, des légionnaires romains ayant fait campagne en Germanie ou revenus de captivité. Cet ouvrage offre donc toutes les garanties et donne tous les renseignements qu’on peut attendre d’un écrivain bien informé et consciencieux. Il n’est pas difficile, par exemple, grâce au passage cité, de reconnaître dans les Pennes les ancêtres des Finnois d’aujourd’hui. – 2. Tacite ne perd jamais de vue la morale et la philosophie. A propos de la misère des Fennes, il constate avec une sorte d’amertume que ces peuples sauvages ont atteint du premier coup une perfection dans le détachement des choses d’ici-bas à laquelle un philosophe pourrait à peine aspirer (rem difficillimam). Ces réflexions morales ou philosophiques abondent dans la Germanie. Elles sont pour la plupart une critique acerbe du luxe, des raffinements, des vices de la civilisation romaine. On a même pu se demander si la description des mœurs des Germains n’était pas un simple prétexte pour reprocher à ses compatriotes leur décadence morale en face des rudes vertus du monde barbare. Cependant, ces préoccupations morales, quelque importantes quelles soient, ne sauraient donner à l’œuvre son caractère dominant. Elles s’expliquent aisément par l’esprit romain, esprit positif, qui fait volontiers servir l’histoire et même la géographie à la direction pratique de la vie publique ou privée. – 3. Tacite n’est pas moins peintre que moraliste. Son imagination se complaît ici à nous représenter en traits brefs, mais évocateurs, la misère d’un peuple dont les flèches sont les seuls richesses (opes) ou même la seule espérance (certains textes donnent spes an lieu de opes); les femmes accompagnant les chasseurs et prenant leur part du gibier; les pauvres nids de branchage dont se contentent les Fennes. Et les mots sont choisis pour évoquer la vision: contegantur, redeunt, receptaculum. Cette attention apportée au détail curieux et pittoresque a fait penser que la Germanie n’était peut-être qu’un roman de voyages. Il n’est pas douteux que les Romains devaient y trouver cette sorte d’intérêt. Mais cet aspect ne doit pas non plus faire oublier son caractère essentiel. Aussi bien, ces traits pittoresques ont leur valeur documentaire. Si l’auteur mentionne ce qu’on dit des Helluses et des Oxiones, qui auraient des faces humaines et des corps d’animaux, ce n’est pas seulement parce que le pittoresque ou le merveilleux l’attire. Il a raison de ne pas passer ce renseignement singulier sous silence. Nous reconnaissons dans les Helluses et les Oxiones, les peuples de l’extrême nord, qui s’enveloppent entièrement de peaux de bêtes pour se préserver du froid. – 4. Dans le Dialogue des orateurs, Tacite était encore cicéronien. Dans la Germanie, il est si près d’atteindre sa manière définitive, que certains critiques ont pensé que ce petit livre n’était qu’un fragment détaché des Histoires. Nous remarquons ici le souci d’une concision extrême qui se marque par la brièveté brusque de la phrase, par l’ellipse presque constante du verbe sum. La recherche de l’«écriture» originale s’affirme dans des tournures hardies: domos figunt, ossibus asperant, ramorum nexus (pour casula ex ramis inter se nexis), dans le besoin de fuir la banalité en remplaçant le concret par l’abstrait ou réciproquement: idem venatus alit, pour pariter vescuntur. On notera l’anaphore qui caractérise le ton oratoire et même un peu lyrique: huc …​ hoc; securi…​ securi. Certaines expressions concises, toutes chargées de pittoresque et de sens profond, comme ingemere agris, illaborare domibus donnent une idée fort exacte de la «manière» si étrangement originale de Tacite.

19. A la gloire des lettres (Cicéron, Pro Archia)

Notre poète Ennius fut l’ami du premier Africain. On pense1 même que c’est son portrait en marbre qui figure dans le tombeau des Scipions. Combien d’historiographes Alexandre le Grand n’avait-il pas, dit-on, en sa compagnie? Et néanmoins, devant le tombeau d’Achille sur le promontoire de Sigée, il s’écria: «Heureux jeune homme, qui as trouvé un Homère pour célébrer ton courage.» Il avait raison: sans l’Iliade, le même tombeau où l’on avait renfermé son corps aurait enseveli également son nom. Eh quoi! Notre compatriote Pompée, appelé lui aussi le Grand, n’a-t-il pas donné le droit de cité2 à Théophane qui avait écrit le récit de ses exploits? Nous avons vu nous-mêmes Sylla, en pleine assemblée, recevoir des mains d’un mauvais poète, simple homme du peuple, un placet3 et, constatant qu’il s’y trouvait une petite pièce de vers en son honneur, lui faire donner une récompense, à condition qu’il ne ferait plus de vers. S’il a pensé que la bonne volonté d’un mauvais poète méritait quelque récompense, n’aurait-il pas cherché à s’attacher un homme plein de talent, de mérite littéraire, de facilité, comme Archias? Il faut bien l’avouer en effet: nous sommes tous épris de renommée et plus on a de valeur, plus on est attiré par la gloire. Les fameux philosophes eux-mêmes ont soin de mettre leurs noms en tête des livres qu’ils composent sur le mépris de la gloire. Decimus Brutus lui-même, grand citoyen et grand général, fit graver sur le frontispice des temples et des monuments qu’il a construits des vers d’Accius, son ami intime. Bien plus, Fulvius, qui guerroya contre les Etoliens en se faisant accompagner d’Ennius, n’hésita pas à consacrer aux Muses un butin dont il était redevable à Mars. Par conséquent, dans une ville4 où les généraux, pour ainsi dire encore en armes, ont honoré le nom des poètes et les temples des Muses, des juges revêtus de la toge pacifique ne doivent pas se désintéresser du culte des Muses ni de la sécurité des poètes.

Notes. – 1. Il est pensé avoir été placé en marbre. – 2. Civitate donare, gratifier du droit de cité (de la qualité de citoyen). – 3. Libellas, un petit livre, un mémoire, un placet. – 4. In qua urbe = in ea urbe in qua.

Commentaire grammatical. – 1 . Africanus superior, pour opposer le premier Scipion l’Africain au second (Gr. § 133). Pour l’adjectif joint à un nom propre, Cf. Gr. § 116, note 1. – 2. Ex introduit le complément de matière (Gr. § 115). Cette tournure est souvent remplacée par l’adjectif, ex marmore ou marmoreus, a, um. – 3. Putatur, dicitur, construction personnelle au lieu du passif impersonnel (Gr. § 260 et note). – 4. La préposition est employée régulièrement dans in Sigeo, parce qu’il s’agit du nom d’un promontoire et non pas d’un nom propre de ville. – 5. Le subjonctif dans qui inveneris, parce que la proposition relative marque la cause: puisque tu as trouvé (Gr. § 329, 1°), – 6. Nisi extitisset, obruisset, comme potuissem si voluissem (Gr. § 309). – 7. Quod epigramma fecisset, parce qu’il avait fait une petite pièce de vers. – 8. Le subjonctif parce que le motif fait partie de la pensée de Sylla (Gr. § 285). – 9. La proposition complétive (et non finale) ne quid postea faceret dépend de ea conditione: à cette condition, (à savoir) qu’il ne fît pas (Gr. § 281 et 282). Quid pour aliquid (Gr. § 151). – 10. Qui duxerit, au subjonctif en raison de l’idée de cause (Gr. § 329, 1°): lui qui a pensé (puisqu’il a pensé). Ducere a souvent ce sens. – 11. Optimus quisque, tous les meilleurs (Gr. § 136, exemple 5); jointe à un autre superlatif, cette locution prend le sens de «plus…​ plus» (Gr. § 333, exemple 4). – 12. De contemnenda gloria: au sujet du fait de mépriser (= au sujet du mépris de) la gloire; ne pas dire malgré la tentation toute naturelle ici: au sujet de la gloire devant être méprisée (Gr. § 241). – 13. Ille est employé plusieurs fois ici avec le sens emphatique qu’il a souvent (Gr. § 40, 2°): magnus ille Alexander; illi philosophi, ces philosophes dont on parle tant. Au contraire dans noster hic Magnus, hic renforce noster: celui-ci qui est de chez nous et de notre temps. Pompée était surnommé le Grand. – 14. Jam vero, au début d’une phrase, pour ajouter une preuve nouvelle et xenchérir; «bien plus»; on dit aussi quin etiam. – 15. Ennio comite, comme Cicerone consule (Gr. § 230). – 16. Abhorrere, se détourner de, est construit comme les verbes qui marquent l’éloignement, la séparation (Gr. § 176).

Commentaire littéraire. – 1. Achille, héros grec qui prit part à la guerre de Troie. L’Iliade d’Homère a pour sujet la colère qui le fit pendant quelque temps renoncer à prendre part au siège. On montrait son tombeau sur le promontoire de Sigée en Troade. Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine, vainqueur des Perses et conquérant de l’Asie. Scipion, le premier Africain (pour le distinguer de Scipion Émilien, le second Africain); le premier fut vainqueur d’Hannibal à Zama et imposa à Carthage un traité fort dur qui mit fin à la seconde guerre punique. Fulvius Nobilior fut consul en 189; il protégeait le poète Ennius. Decimus Brutus, consul en 138, combattit en Espagne et fit voir pour la première fois aux soldats romains le soleil se couchant dans l’Atlantique. Sylla, fameux dictateur romain, rival de Marius, rendu célèbre par ses proscriptions sanglantes. Magnus est le surnom que Sylla avait donné à Pompée, général romain, qui fut depuis l’adversaire de César. Il succomba à Pharsale et fut tué en Égypte. Quant aux écrivains cités ici, Homère est le célèbre poète grec auquel on attribue l’Iliade et l’Odyssée; Ennius, un des premiers poètes latins (239-169), auteur de tragédies et surtout d’une épopée, les Annales; Accius (170-84) est un auteur de tragédies aujourd’hui perdues, mais fort estimées des anciens; Théophane est historien grec qui s’attacha à Sylla et à Pompée. – 2. Ce passage du Pro Archia nous rappelle qu’à Rome, du temps de Cicéron, les lettres ont encore besoin d’être défendues. Le vieil esprit de résistance à la culture grecque, symbolisé par Caton l’Ancien, n’a pas complètement disparu. Beaucoup de contemporains de Cicéron considèrent encore la culture littéraire comme une chose superflue et même dangereuse. – 3. Les arguments invoqués en faveur des lettres dans le Pro Archia et spécialement dans ce passage ne sont pas ceux que nous jugerions les plus élevés et les plus probants; mais ils sont fort bien choisis pour faire impression sur les Romains au tempérament utilitaire, orgueilleux et traditionaliste. Il faut leur montrer que de grands personnages, des hommes de guerre surtout ont estimé les écrivains et que la poésie est le plus sûr moyen d’immortaliser son nom. – 5. A ce point de vue de l’amour de la gloire, Cicéron est extrêmement Romain. Il avoue ingénument son désir d’immortalité. C’est le trait essentiel de son caractère. La vanité de ce grand homme peut paraître excessive; mais pour la trouver excusable, il suffit de comparer ce noble désir d’une gloire sans tache à l’orgueil positif et à l’ambition cupide d’un César ou d’un Pompée.

20. Lucius métamorphosé en âne (Apulée, Métamorphose)

Je m’imaginais que mon cheval, en me reconnaissant1, éprouverait quelque pitié et m’accueillerait en hôte. Mais mon noble coursier, en un tête-àtête2 avec l’âne, se met aussitôt d’accord avec lui pour consommer ma perte. Craignant sans doute pour leur ration de nourriture, ils ne me virent pas plus tôt approcher de la mangeoire qu’ils dirigèrent sur moi de furieuses ruades. Pendant que je réfléchissais à l’insolence de mes collègues et que je méditais contre mon perfide cheval une vengeance pour le lendemain, quand par la vertu secourable des roses je serais redevenu Lucius, j’aperçois contré le pilier central qui soutenait les poutres de l’écurie, dans une niche placée à peu près au milieu3, une image de la déesse Epone, qu’on avait parée avec soin de guirlandes de roses encore4 toutes fraîches. Á la vue de ce remède sauveur5, allongeant le plus que je peux les jambes de devant, je me dresse de toutes mes forces; le cou tendu, avançant les lèvres de mon mieux6, je faisais tous mes efforts pour atteindre les guirlandes. Mais mon valet, toujours chargé par moi de s’occuper de mon cheval, m’aperçoit soudain et se lève indigné: «Laisserons-nous plus longtemps, dit-il, cette rosse s’en prendre7 comme tout à l’heure à la ration de nos bêtes ou comme maintenant aux images mêmes des dieux? Estropions plutôt cet animal sacrilège et cassons-lui les jambes.» Ce disant, il se met à chercher quelque arme contre moi. Il rencontre justement un fagot qu’on avait jeté là8, y choisit le plus gros gourdin et se met à me frapper sans arrêt jusqu’au moment où les portes de la maison retentirent d’un bruit violent et d’un énorme fracas. Comme on criait: au voleur! il s’enfuit effrayé. Aussitôt par la porte qui avait cédé à leurs efforts, se répand de tous côtés une troupe de brigands. Tous portent des épées et des flambeaux qui jettent une vive lueur dans la nuit. Le fer et la flamme brillent comme le soleil levant.

Notes. – 1. Mû par la reconnaissance (le fait qu’il me reconnaîtrait) et par la pitié, me donnerait l’hospitalité. – 2. Rapprochent leurs têtes. – 3. A peu près dans le milieu même (de la hauteur) du pilier du milieu. – 4. Et quidem, et même. – 5. Le secours salutaire ayant été reconnu. – 6. Avec le cou allongé et les lèvres tendues le plus possible. – 7. Infestum esse (dat.) être acharné contre. – 8. Positum temere, déposé au hasard.

Commentaire grammatical. – 1. Reor, reris, ratus sum, reri, penser, se persuader que; très employé au participe ratus, persuadé que. – 2. Dans certains cas cum, au point de vue de l’accord du verbe, équivaut à et; dans Cicéron même on trouve: Sulla cum Scipione contulerunt. – 3. In avec l’accusatif peut marquer le but au sens figuré: in perniciem, en vue de mon malheur, pour mon malheur. – 4. Cibariis est au datif d’intérêt: craignant pour (Gr. § 173). – 5. In avec un nom de temps marque pour quelle date à venir une chose est faite ou prévue (§ 200). – 6. Auxilio rosarum serait plus naturel: par le secours des roses plutôt que par un secours de roses; fascem liqneum donnerait un faux sens: un faisceau en bois: on dira de même vas auri au sens d’un vase contenant de l’or (Gr. § 115). – 7. Medius au lieu d’être construit comme un attribut (Gr. § 117) peut être traité comme un adjectif ordinaire et signifier «situé au milieu». – 8. Nimium quam, ou nimium quantum: extrêmement, le plus possible. Ces locutions, comme mirum quantum sont elliptiques: il est étonnant, il est excessif combien. – 9. Quantus est parfois renforcé par maximus ou maxime: tanto nisu quanto poteram maximo: avec un aussi grand effort que je pouvais (le plus grand), avec le plus grand effort possible. – 10. Cunctis vastiorem est l’équivalent de omnium vastissimum, qui serait plus naturel et plus classique. – 11. Sonitu vehementi et largo strepitu sont des ablatifs de manière (Gr. § 188). 12. Conclamare aliquid, crier quelque chose, pousser tel cri; de là: conclamare latrones, pousser le cri: au voleur; on peut rattacher ce cas à l’accusatif de qualification (Gr. § 160, note 2). Tite-Live dit: conclamare ad arma, crier aux armes. – 13. Nec mora (est), cum, il n’y a pas de retard, quand; cette expression équivaut à continuo, immédiatement.

Commentaire littéraire. – Voir le Commentaire littéraire du passage suivant.

21. Lucius métamorphosé en âne (suite)

Les brigands s’attaquent alors avec des haches à un magasin pourtant barricadé et verrouillé assez solidement et finissent par en forcer l’entrée. Ils fouillent partout et emportent tout ce qu’il contenait de précieux. Ils me font sortir de l’écurie avec l’autre âne et le cheval et nous mettent sur le dos tous les lourds paquets qu’ils peuvent y entasser. Sous la menace des bâtons, ils nous chassent hors de la maison dévalisée. Après avoir laissé un de leurs compagnons pour faire le guet, ils nous mènent au galop sous une grêle de coups dans des montagnes désertes. Le poids de si lourdes charges, la montée rapide, la longueur du trajet eurent bientôt fait de moi un être plus mort que vif. Enfin, quand il fit complètement jour, nous traversâmes une bourgade assez peuplée où une foire avait attiré du monde1. J’essayai alors d’invoquer le nom auguste de l’empereur. Je pus bien dire: «O!» d’une voix nette et puissante2, mais il me fut impossible d’achever le nom de César. Les brigands, à qui ce bruit discordant avait déplu3, frappèrent de tous côtés ma misérable peau, au point qu’elle n’était même plus bonne pour faire des cribles. Mais enfin le grand Jupiter m’offrit inopinément un moyen de salut. Comme nous passions le long de plusieurs fermes et d’habitations importantes, j’aperçus un assez joli jardin où se trouvaient des roses humides encore de la rosée matinale. Avec cette vivacité joyeuse que donne l’espoir de se tirer d’affaire, je m’en approchai. J’allais les toucher des lèvres, quand une idée plus raisonnable se fit jour en moi. Abandonner ma forme d’âne pour reparaître en Lucius, c’était évidemment m’exposer à périr entre les mains des brigands, soit qu’ils me supposassent magicien, soit par crainte d’une dénonciation possible4. Aussi je m’abstins de toucher à ces roses, à vrai dire, bien malgré moi. Prenant donc mon mal en patience, je me contentai, à la façon d’un âne, de ronger mon frein.

Notes. – 1. Populeux et plein de monde (celeber) à cause du marché. – 2. Je criai à la vérité un «O!1» (ô Caesar) distinct et puissant. – 3. Ayant méprisé mon cri. – 4. Par le grief d’une dénonciation future.

Commentaire grammatical. – 1. Horreum sert à la fois de complément à aggressi et à diffindunt; les mots nos duos asinos servent de complément à la fois à onerant et à exigunt; nos est complément aussi bien de tundentes que de ducunt. – 2. Le relatif dans quo passim recluso est un relatif de liaison: et eo recluso (ablatif absolu) Gr. § 144. – 3. Le comparatif dans gravioribus sarcinis indique qu’on distingue deux catégories (Gr. § 133) de fardeaux. Ceux qui sont plus lourds et ceux qui sont plus légers. – 4. Au lieu de unus de sociis on pourrait dire unus e sociis ou inter socios; plus rarement unus sociorum. – 5. Le neutre pluriel suivi d’un génitif partitif est très employé après l’époque classique: avia montium, les parties impraticables des montagnes; le sens n’est pas très différent de avios montes. – 6., Dans nihil a mortuo differebam, nihil est à l’accusatif et joue le rôle d’un adverbe: en rien, aucunement (Gr. § 164). – 7. Il vaut mieux expliquer luce clarissima comme un ablatif de circonstance (Gr. § 188); l’ablatif absolu sans participe paraît restreint à des expressions déterminées (Gr. § 230). La distinction est d’ailleurs parfois fort difficile et les grammairiens ne sont pas d’accord. D’ailleurs à partir de Tite-Live l’emploi de l’ablatif absolu sans participe se développe beaucoup; ce qui rend la question encore plus délicate. – 8. Reliquus en accord avec un nom signifie «le reste de». Cet emploi est à rattacher à la règle invitus media hieme profectus est (Gr. § 117, note 2). – 9. Les écrivains de l’époque impériale emploient parfois neque ou nec au sens de ne…​quidem: ne cribris quidem. – 10. Longe avec le comparatif ou le superlatif a le sens de multo (Gr. § 136): de beaucoup plus salutaire, longe salubrius. – 11. In avec l’accusatif indique le passage d’un lieu ou d’un état à un autre: si prodirem in Lucium, si je me présentais en (prenant la forme de) Lucius. – 12. Temperare signifiant «s’abstenir de» rentre dans la catégorie des verbes qui marquent séparation ou éloignement (Gr. § 176). – 13. Dans in asini faciem, in marque la direction figurée: dans le sens de la ressemblance, à la ressemblance; on dit de même in modum, in morem, à la manière de.

Commentaire littéraire. – 1. On n’oserait plus guère aujourd’hui écrire pour les grandes personnes un roman qui reposerait sur une donnée aussi bizarre que la métamorphose de Lucius en âne. Cependant le livre d’Apulée, avec ses aventures licencieuses et ses descriptions fort libres, n’est certes par écrit pour la jeunesse. Il faut se rappeler que la civilisation romaine du II° siècle après J.-C., en Afrique surtout, est très imprégnée de superstitions orientales. L’esprit religieux, qui renaît puissamment, s’égare souvent dans des croyances absurdes et des cultes étranges avant de trouver son refuge dans le christianisme. La loi romaine défend la magie, mais tout le monde y croit et s’en préoccupe. Apulée lui-même a dû, dans son Apologie ou Discours sur la magie, se défendre d’être adonné à ces sortes de pratiques. Cela n’empêcha pas l’imagination populaire de faire de lui un magicien et Saint Augustin nous dit que certains païens en avaient fait, après sa mort, une sorte de thaumaturge. – 2. Mais cette donnée invraisemblable une fois acceptée, on voit le roman évoluer au milieu d’aventures empruntées à la vie de tous les jours. Le roman a beau être d’origine grecque (il est imité du Lucius de Lucien ou provient d’une source commune) et se dérouler en différents pays, il nous montre la vie qu’on pouvait mener en Afrique, à Carthage par exemple, au deuxième siècle après J.-C. Nous voyons le marché au poisson, les magistrats réprimant la hausse illicite des denrées; nous entendons les plaisanteries d’un crieur public; nous voyons la dévotion des palefreniers pour la déesse Epone, dont la niche est accrochée au pilier central de l’écurie; nous assistons à une attaque nocturne de brigands. Ce réalisme, déplaisant par certains côtés, a cependant pour nous l’intérêt et la valeur d’une reconstitution archéologique de la vie familière de cette époque. – 3. Apulée est ou veut être un esprit universel. C’est un rhéteur qui déclame en grec et en latin. Il a des prétentions à la philosophie, à la science; il se défend du reproche de magie, mais il donne à entendre qu’il sait des choses mystérieuses; mais là où il est le plus lui-même, il montre un esprit aimable et enjoué. Il y a de la bonhomie dans ce récit de Lucius. Le héros raconte lui-même ses aventures avec une pointe d’ironie. Il nous fait part de ses espoirs pour nous amuser de sa déconvenue. On comprend que ce ton enjoué ait plu à La Fontaine, qui a beaucoup lu ce roman et lui a emprunté l’histoire de Psyché. – 4. Le style est malheureusement maniéré jusqu’à la bizarrerie, «Il y avait alors, dit P.-L. Courier, un grand nombre d’écrivains dont l’étude principale était de créer des expressions, de tourmenter la langue, de tenailler les mots, si l’on peut ainsi dire, pour en étendre le sens à des acceptions dont personne ne se fût avisé». Dans ce texte destiné aux élèves nous avons dû supprimer quelques expressions difficiles et compliquées, par exemple labiis (undantibus) affecto, qu’on traduit «avec les lèvres humides (avec l’eau à la bouche)», sans que cette traduction soit bien certaine. Mais on n’est pas embarrassé pour trouver encore dans ce morceau des détails qui peuvent étonner un lecteur des classiques: prolixus pour longus, vector pour equus, proximare pour appropinquare, auxilio rosario, praesidium pour remedium, conclamare latrones, sol ortivus. Toute recherchée qu’est cette langue, elle ne rejette aucun terme populaire ou même barbare; on y trouve aussi des incorrections graves. La langue d’Apulée, comme son esprit lui-même, a toute la variété et les disparates d’un bazar africain.

22. Un beau parti (Pline le Jeune, Lettres)

Tu me pries de trouver un mari pour ta nièce. Il aurait été nécessaire de le chercher avec de longues précautions, s’il n’y en avait un tout trouvé et comme fait exprès: c’est Minucius Acilianus. Il est de Brescia, de1 ce coin d’Italie, qui est le nôtre et qui possède encore aujourd’hui et garde soigneusement beaucoup d’anciennes habitudes de moralité, de frugalité et même de simplicité rustique. Il a pour père Minucius Macrinus, qui occupe le premier rang dans l’ordre équestre et qui pourrait être placé plus haut encore s’il l’avait voulu, car l’empereur Vespasien désirait le mettre au Sénat avec le rang d’ancien préteur; mais il a maintenu avec beaucoup de fermeté sa préférence pour une situation honorable et tranquille. Sa grand-mère du côté maternel est Serrana, du municipe de Padoue. Tu connais la sévérité des mœurs de ce pays, or Serrana est un modèle, même pour les habitants de Padoue. En résumé, tu ne trouveras rien dans cette famille que tu n’approuves comme tu l’approuverais dans la tienne propre. Quant à Acilianus lui-même, c’est un homme doué d’une grande énergie et très actif, ce qui n’exclut nullement2 une extrême modestie. Il a rempli très honorablement les charges successives de questeur, de tribun, de prêteur. Ses traits n’ont rien de vulgaire, son teint se colore3 d’un afflux de sang généreux; il y a, dans l’ensemble de son physique, de la distinction, de la beauté4 et comme une dignité toute sénatoriale. J’estime que ces avantages ne sont nullement négligeables. Dois-je ajouter que son père est fort riche? En pensant à votre famille, je suis tenté de ne pas parler de fortune; si je considère les mœurs publiques et même les lois de l’État, je crois qu’il ne faut pas laisser de côté même ce point-là. Tu serais peut-être tenté de penser que je me suis laissé aveugler5 par mon affection et que j’ai embelli la réalité6: mais je te garantis sur mon honneur que tu trouveras tout, dans ce parti, plus avantageux encore que je ne te le montre ici.

Notes. – 1. Ex (Brescia) qui fait partie de. – 2. In, dans, marque souvent l’accompagnement: avec; mais cette préposition indique que cette qualité enveloppe les autres et ne s’en sépare pas. – 3. Suffundo, couvrir, colorer. – 4. Ingenua pulchritudo, une beauté digne d’un homme de naissance libre: distinction et beauté. – 5. Indulgere (dat.), se laisser aller, s’abandonner (à un sentiment, à un goût). – 6. Tollere, élever, exagérer; res, la réalité.

Commentaire grammatical. – 1. Il aurait dû être cherché, il aurait fallu le chercher. C’est une conjugaison périphrastique (Gr. § 68, 4). – 2. Allego ou adlego, is, egi, ectum, ere; allicio, is, lexi, lectum, licere. – 3. L’attribut est d’ordinaire précédé en français de «pour, comme, en qualité de»; ces mots ne s’expriment pas en latin (Gr. § 101, note. 4). – 4. Nosti est une forme syncopée (Gr. § 63) pour novisti, de novi, parfait de nosco. Mais ce verbe a au parfait le sens du présent (Gr. § 85, note). – 5. Il faut distinguer soigneusement chez les classiques etiam, même, de quoque, aussi. Mais les écrivains de l’Empire, moins par confusion que par raffinement voulu emploient souvent quoque au sens de etiam. – 6. Dans l’interrogation directe on aurait le subjonctif délibératif: adjiciam, faut-il que j’ajoute? C’est le cas spécial signalé au § 251, 1°, de la Grammaire; voir aussi § 214. – 7. Quam ne s’emploie pas, au sens de «que», seulement après les comparatifs proprement dits, mais aussi après bien des mots impliquant comparaison, soit des verbes (malle, praesiare), soit des adverbes (ante, post, supra, ultra, praeter, pridie, etc.). – 8. Tollo emprunte à suffero ses temps primitifs: sustuli, sublatum; spondeo a un parfait à redoublement (Gr. § 79, 1°, b): spondeo, es, spopondi, sponsum, ere. De sponsus, promis, fiancé, vient le mot époux, – 9. La périphrase futurum (esse) ut ou fore ut peut remplacer l’infinitif futur. Elle est surtout employée quand le verbe qu’on veut mettre à ce temps n’a pas de supin pour le former; ce n’est pas le cas ici: spondeo te inventurum.

Commentaire littéraire. – 1. Les principales magistratures qui forment le cursus honorum (carrière ou mieux filière des honneurs) et qu’on devait exercer successivement sont la questure, l’édilité curule, la préture, le consulat. Sous la république, l’âge auquel on pouvait poser sa candidature, les années qui devaient séparer ces diverses fonctions, étaient rigoureusement fixées. Mais la volonté des empereurs avait modifié ces règlements ou affaibli leur autorité. – 2. Dans les premiers temps de la république romaine, il fallait être noble (patricien) pour devenir sénateur. Plus tard, cette dignité fut accordée à des plébéiens qui avaient obtenu une magistrature curule. Une fortune déterminée était exigée, comme d’ailleurs pour appartenir à l’ordre équestre (cum leges civitatis intueor). Sous l’Empire, la faveur de l’empereur suffit, c’est l’allectio, dont il est question dans ce passage. – 3. Il y avait à Rome deux sortes de mariages: le mariage civil (per coemptionem) et le mariage religieux (per confarreationem) qui créaient une situation toute différente entre les époux. Le mariage religieux créait les liens les plus étroits et les plus solennels. Il était célébré par un sacrifice en présence du grand pontife. Aux fiançailles le consentement de la jeune fille était demandé avec la formule spondesne, promettez-vous? Elle répondait spondeo, c’est-à-dire «oui» (Gr. § 93). Le jour de son entrée dans sa nouvelle demeure, après avoir franchi le seuil portée par son nouvel époux, la mariée s’adressait à lui en prononçant la vieille formule: ubi tu Gaius, ego Gaia, pour indiquer que tout était désormais commun entre eux. On pouvait divorcer à Rome, très facilement sous le régime du mariage civil, mais dans le cas du mariage religieux, les époux ne pouvaient se séparer qu’après des cérémonies d’un caractère lugubre, présidées par le grand pontife. – 4. Les arguments que Pline fait valoir ici pour faire agréer son candidat pourraient être approuvées encore aujourd’hui par le père le plus soucieux de l’avenir de sa fille. Aucune considération n’est laissée de côté: la famille est considérée dans sa valeur morale et sa situation sociale, le jeune homme est jugé au physique et au moral, son curriculum vitae est indiqué. Et l’on notera, dans l’éloge des sévères vertus familiales, dans l’estime très modérée des biens matériels, un souci indéniable de moralité qui peut étonner, chez des hommes qui ont dû être atteints profondément par les vices de la décadence romaine. C’est que la fin du premier siècle marque un renouveau d’honnêteté. Les raisons principales de cette amélioration sont l’influence du christianisme naissant, l’exemple de bons empereurs, comme Vespasien et Titus, surtout Nerva et Trajan, la prépondérance du stoïcisme en philosophie. La lettre de Pline nous permet précisément d’entrevoir une autre cause importante de ce renouveau: l’influence des provinces sur la capitale. Pline est de Côme, son ami est de Brescia, ils sont donc tous deux de la Gaude Cisalpine. La grand-mère d’Acilianus en vient aussi. «Le personnel de la haute société romaine s’est renouvelé, dit M. Pichon en parlant de cette fin du 1re siècle (Littér. lat., p. 657): aux descendants des anciennes familles, déséquilibrés par l’orgueil et abâtardis par le luxe, ont succédé des hommes nouveaux, venus de la campagne ou de la province, et ces chevaliers, ces sénateurs de Gaule, d’Espagne ou d’Afrique ont infusé à l’aristocratie romaine un sang plus pur».

23. Les filles de Niobé (Ovide, Métamorphoses)

Vêtues de deuil et les cheveux épars, les sœurs étaient debout autour des lits funèbres de leurs frères. L’une d’elles veut retirer le trait enfoncé dans ses entrailles et tombe mourante, le visage posé sur le corps de son frère. Une autre essayait de consoler leur malheureuse mère: elle perd tout à coup la voix; elle s’affaisse1 sous les coups d’une main invisible. Celle-ci tombe mourante en cherchant vainement à fuir; celle-là expire sur le corps de sa sœur; l’une se cache; l’autre paraît toute tremblante. Six déjà étaient mortes, frappées de diverses blessures; une derrière restait. Sa mère lui fait un rempart de son corps, l’enveloppe de ses vêtements: «Laisse m’en une; c’est la plus petite; de tant de filles, s’écrie-t-elle, je ne te demande que la plus jeune et celle-là seulement.» Tandis qu’elle prie, celle-là même pour laquelle elle prie expire. Privée de ses fils, de ses filles et de son époux, Niobé tombe assise au milieu de leurs cadavres. Son corps se raidit, immobilisé par tant de malheurs. Le vent n’agite plus ses cheveux, le sang ne colore plus son visage, ses yeux demeurent fixes dans son visage qui respire la douleur. Son extérieur ne donne plus signe de vie. Au dedans même, sa langue se glace contre son palais durci; le mouvement s’arrête dans ses veines. Son cou n’est plus flexible, ses bras ne peuvent faire aucun geste, ni ses pieds avancer; ses entrailles mêmes sont pétrifiées2. Elle pleure pourtant. Un violent tourbillon l’enveloppe et l’emporte dans sa patrie. Là, placée sur le sommet d’une montagne, elle se fond en eau et des larmes coulent3 encore aujourd’hui le long de ce marbre.

Notes. – 1. Duplicari, être plié en deux, s’affaisser. – 2. De la pierre se trouve aussi à l’intérieur de ses entrailles. – 3. Manare, laisser couler.

Commentaire grammatical. – 1. Trahens doit s’entendre: essayant de tirer. Le présent marque assez fréquemment un simple effort, comme l’imparfait (Gr. § 208). – 2. Tela est un pluriel poétique et doit se traduire par le singulier; il s’agit d’une seule flèche. – 3. Le datif, avec les verbes composés de in, ad, etc ., a souvent le sens que donnerait la préposition contenue dans le verbe si elle était exprimée devant ce complément: ore posito in fratre; moritur in sorore. – 4. Videres en pareil cas a le sens d’un plus-que-parfait du subjonctif: tu aurais vu = on pouvait voir (Gr. § 148, note et 217, note). – 5. L’antécédent sous-entendu est un pronom, sujet de occidit: (ea) pro qua (Gr. § 145). – 6. L’ablatif malis marque la cause: à cause de, par l’effet de ses malheurs (Gr. § 186). – 7. L’ablatif seul sans préposition, peut marquer, en poésie ou dans certaines expressions en prose, le lieu à la question ubi: cacumine = in cacumine. (Gr. § 192, note).

Commentaire littéraire. – 1. L’aventure de Niobé est l’une des plus célèbres de la Mythologie ancienne. Elle symbolise d’une façon extrêmement dramatique l’orgueil féminin, l’orgueil maternel en particulier, son châtiment et la douleur d’une mère à la mort de ses enfants. Cette légende a inspiré souvent les poètes et les artistes. Homère y consacre quelques vers, Eschyle, Sophocle, peut-être Euripide l’avaient mise au théâtre dans des tragédies aujourd’hui perdues. Il nous reste un chef-d’œuvre de la sculpture ancienne, conservé au Musée des Offices à Florence, qui représente Niobé protégeant sa dernière fille. Il est digne du ciseau de Scopas ou de Praxitèle, auxquels on l’a attribué. – 2. Ovide n’était pas doué d’une sensibilité assez profonde pour tirer de ce sujet toute l’émotion qu’il comporte. S’il est vrai qu’il ait voulu, dans les Métamorphoses comme dans les Fastes, faire oublier la légèreté licencieuse de ses premières œuvres, il a très incomplètement réussi. Il a trop conscience d’écrire pour une société raffinée et élégante, mais dont les sentiments sont sans profondeur. Il reste incurablement léger et superficiel. Cependant, le sublime tragique de cette légende a eu en partie raison de sa frivolité. Il n’a pas trop déparé cette scène par l’étalage de sa rhétorique et de son esprit précieux. «Ici, par un mérite trop rare chez Ovide, la sobriété et la simplicité de la description laissent le lecteur tout entier à l’émotion de la catastrophe (Lechatellier)» Il est loin d’ailleurs, même ici, d’être comparable à Virgile à qui toutes les douleurs humaines arrachent des accents si pathétiques. – 3. En revanche la variété de ses ressources et la souplesse de son talent est extraordinaire. Cette variété se constate aisément dans l’arrangement des circonstances qui accompagnent la mort de chaque fille de Niobé. La monotonie, dans cette énumération des victimes de la colère de Latone, était presque inévitable. Les sept «Niobides» tombent successivement, mais chacune dans une attitude ou dans des circonstances différentes, depuis la première, inclinée sur le frère qu’elle pleure, jusqu’à la septième, entourée des bras de sa mère. Le récit de la métamorphose elle-même révèle la souplesse du talent du poète. Il passe fort adroitement des effets moraux de la douleur à la transformation physique de Niobé en rocher. Après ses crises d’orgueil et de révolte, Niobé, enfin brisée par la douleur, ne peut rester debout: elle s’assied. Elle est dans un tel état de prostration qu’elle ne fait plus aucun mouvement. L’intensité de sa souffrance morale lui donne déjà la couleur et l’immobilité du rocher de marbre qui va symboliser éternellement sa douleur. Seules, les larmes continuent à couler, intarissables. C’est dans ces passages où l’invraisemblance des vieilles légendes risque de choquer des intelligences raffinées que triomphe l’adresse du poète: «Parfois la transformation est indiquée d’un seul trait; plus souvent le lecteur la voit, pour ainsi dire, s’opérer sous ses yeux; et son imagination croirait presque à la réalité du prodige décrit avec tant de vraisemblance et tant d’art dans la gradation des nuances, si un trait sceptique ne venait parfois l’avertir que l’imagination même au poète n’est pas profondément saisie (Lechatellier)».

24. La prédiction du rameur (Cicéron, De divinatione)

QUINTUS. – Tu m’as raconté toi-même un fait du même genre, nullement imaginaire, mais bien avéré. Caius Coponius, disais-tu, était venu de Dyrrachium pour te voir, à l’époque où, faisant les fonctions de préteur, il commandait la flotte de Rhodes. Il te dit qu’un rameur, appartenant à une quinquérème rhodienne, dans un accès d’inspiration prophétique, avait annoncé «qu’avant trente jours la Grèce baignerait dans le sang, que la ville de Dyrrachium serait pillée, qu’on s’embarquerait à la hâte, que dans cette fuite on verrait avec douleur l’incendie qu’on laisserait derrière soi, mais que la flotte rhodienne retournerait bientôt dans les ports de sa patrie1.» Tu me disais que tu avais été quelque peu troublé par cette nouvelle et que deux hommes instruits, qui se trouvaient alors avec toi, Marcus Varron et Marcus Caton, en avaient conçu la crainte la plus vive. Quelques jours après, en effet, me disais-tu, Labienus, échappé du champ de bataille de Pharsale, arriva et vous annonça la destruction de l’armée; après quoi, le reste de la prédiction se réalisa rapidement: le blé qu’on avait pillé dans les magasins et répandu par terre jonchait les rues; tout effrayés, vous vous embarquâtes et la nuit, en regardant du côté de la ville, vous voyiez flamber les navires de transport auxquels les soldats avaient mis le feu parce qu’ils ne voulaient pas suivre. Finalement, abandonnés par la flotte rhodienne, vous reconnûtes la vérité de la prédiction2. N’est-il pas vrai que ce rameur avait annoncé ce qui arriva en effet? – MARCUS. Oui, et même il avait annoncé précisément les événements que nous redoutions tous à cette époque. Nous apprenions en effet que les armées étaient en présence en Thessalie; il nous semblait que celle de César était plus hardie et plus forte, parce qu’elle était composée de vieilles troupes. Quant à l’issue du combat, nous l’appréhendions tous; mais, comme il convient à des caractères énergiques3, sans trop le laisser voir. Quant à ce Grec, est-il étonnant que la peur lui ait ôté son calme4? Sous l’influence de ce trouble, les malheurs que son bon sens lui faisait redouter5, il les annonçait comme certains dans l’égarement de sa raison.

Notes. – 1. Un retour proche et un voyage (pour aller) chez soi. – 2. Vous avez compris que le devin avait été véridique. – 3. Mais ainsi que (comme) il était convenable pour des hommes fermes, pas ouvertement. – 4. Quoi d’étonnant s’il s’est écarté de la fermeté. – 5. Les choses qu’il craignait lorsqu’il était dans son bon sens.

Commentaire grammatical. – 1. A te (ou ex te) audivi (Gr. § 177): accepi litteras a patre meo. – 2. Venisse, dixisse et tout le récit à l’infinitif sont introduits par l’idée de dire contenue dans les mots rem audivi (Gr. § 281, I). – 3. Dyrrachio est à l’ablatif de la question unde (Gr. § 193). – 4. Vaticinatum, esse étant sous-entendu, joue le rôle d’infinitif passé. – 5. Dans madefactum iri, il ne saurait être question d’un accord, madefactum étant un supin (Gr. § 68, 3°); iri est le passif du verbe ire, qui entre dans la composition de l’infinitif futur. – 6. L’ablatif du nom de temps s’emploie parfois pour marquer les limites dans lesquelles un événement se place avant ou après le moment où l’on parle (Gr. § 198, note: mullis annis eum non vidi): d’ici à moins de trente jours. Minus n’a aucune influence sur la construction (Gr. § 35, 3°). – 7. Dyrrachii est à considérer de préférence comme un locatif: rapinas et conscensionem (fore) Dyrrachii: que, à Dyrrachium, auraient lieu des pillages et un embarquement, etc. – 8. Domum itionem. Certains noms, tirés de verbes, conservent la construction du verbe lui-même: reditus in patriam, itionem domum (Gr. § 193). – 9. Neque non comme necnon, donne un sens affirmatif, les deux négations se détruisant et ne laissant subsister qu’une nuance: tu ne laissas pas d’être troublé. – 10. Paucis post diebus, ablatif de différence (Gr. § 137 et 200, note). – 11. Quia sequi noluerant et non pas noluissent parce qu’il ne s’agit pas du motif invoqué par les soldats, mais d’un fait acquis. – 12. A classe Rhodia deserti, parce que classis représente les matelots de la flotte (Gr. § 184, note). – 13. Ille vero (ea praedixit, quae facta sunt): Gr. § 93. – 14. Quae est sujet de acciderent. Le grec et le latin peuvent ainsi rattacher par un relatif à une proposition précédente (ea praedixit) une proposition subordonnée (ne acciderent) qui dépend d’une principale qui suit (timebamus). L’ancien français en faisait autant «il y a partout la difficulté à laquelle si on succombe on périt» (Bossuet). – 15. Audiebamus est construit avec l’infinitif car il faut suppléer esse: collata (esse): le camp (de Pompée) était rapproché du camp (de César). – 16. On pourrait dire majorem audaciam, majus robur (Gr. § 91, deuxième cas). – 17. Quin est souvent l’équivalent de qui non; parfois il équivaut à ut non (Gr. § 293). – 18. Qua, (= ea igitur, Gr. § 144) perturbatione.

Commentaire littéraire. – 1. Les opinions religieuses de Cicéron paraissent un peu flottantes dans le De natura deorum. Mais dans le De divinatione, il rejette nettement les pratiques du paganisme en ce qui concerne les divers moyens usités alors pour prévoir l’avenir. Ici nous le voyons, à propos d’un cas de «vaticination», non pas contester le fait en lui-même, mais l’expliquer par un état naturel d’exaltation qui pousse un pauvre rameur à prendre ses appréhensions pour des certitudes. Il est piquant de voir Cicéron, membre du collège influent des augures et dépositaire de la science augurale, parler avec cette désinvolture de la divination. Il dit même des poulets sacrés: «On apporte dans une cage un poulet mourant de faim; s’il se jette sur la pâtée et qu’il lui en tombe un morceau du bec, regardez-vous cela comme un présage?» – 2. Les augures avaient un rôle important dans l’État sous la République. Ils surveillaient l’observation des rites et signalaient les irrégularités. Ces irrégularités (vitium) pouvaient faire annuler une foule d’actes publics, des délibérations, des élections. Les magistrats déclarés élus irrégulièrement par les augures devaient se démettre de leurs fonctions. Montesquieu, qui emprunte à Cicéron cette idée, dit à ce propos: «Quoique la crédulité populaire eût établi au commencement les augures, on en avait retenu l’usage pour le bien de la République». Entendez que les principaux sénateurs avaient en main un moyen commode de diriger les affaires publiques en utilisant adroitement la superstition du peuple. – 3. Les idées de Cicéron sur l’inanité des prétendus présages se rapprochent du christianisme, qui a toujours condamné ces pratiques. Ces idées tendaient d’ailleurs à ruiner les croyances païennes. Les premiers chrétiens s’en aperçurent et firent à ce livre un tel succès dès les premiers siècles de l’ère chrétienne que les partisans du paganisme en demandèrent la suppression au Sénat. En 302, par ordre de Dioclétien, le livre fut condamné au feu. C’est à des chrétiens que nous en devons, sans doute la conservation. – 4. Cicéron, après la défaite de Pharsale (48 avant J.-C.), tomba dans un profond découragement. Il quitta les débris de l’armée Pompéienne et revint en Italie, à Brindes, où il demeura quelque temps, tâchant de se dissimuler et de se faire oublier. Il attendait avec anxiété quelle serait à son égard l’attitude de César. Le vainqueur lui pardonna généreusement l’année suivante (47 avant J.-C.). Cicéron rentra alors à Rome presque inaperçu.

25. Méchancetés et malices (Martial, Épigrammes)

I. Thaïs a les dents noires, Lécania les a blanches comme neige: pourquoi? C’est que celle-ci a de fausses dents1, l’autre a conservé les siennes. (Ep. V, 43.)

II. Si j’ai bonne mémoire, Elia, il te restait quatre dents. Un accès de toux en a expulsé deux de ta bouche et un second accès, deux autres. Désormais tu peux sans inconvénient tousser des journées entières: un troisième accès de toux2 ne peut plus faire aucun dégât dans ta bouche. (Ep. I, 19.)

III. Gémellus veut épouser Maronilla; il désire vivement cette union, il insiste, il supplie, il fait des cadeaux. Est-elle donc si belle? Bien au contraire, on ne peut imaginer rien de plus affreux. Qu’est-ce donc qui attire et qui plaît en elle? C’est qu’elle tousse. (Ep. I, 10.)

IV. Ce que je te dois, je le sais et ne l’oublierai jamais. Pourquoi alors n’en parlé-je jamais? C’est que toi, tu en parles. Chaque fois que j’entreprends le récit de tes largesses, aussitôt mon interlocuteur s’écrie: «Il me l’avait raconté lui-même!» Il y a des choses que deux personnes à la fois ne peuvent faire comme il faut; une seule suffit à cette besogne-ci. Si tu veux que je parle, commence par te taire. Crois-moi, Postumus, les faveurs les plus précieuses perdent tout leur prix quand leur auteur se met à les publier à tout propos. (Ep. V, 62.)

V. Ce n’est pas au sujet de graves violences, ou d’un meurtre ou d’un empoisonnement que j’intente un procès. Il s’agit de trois jeunes chèvres et j’accuse un voisin de me les avoir dérobées3. Voilà ce que le juge veut qu’on lui prouve. Toi tu déclames avec de grands gestes4 sur la bataille de Cannes, sur la guerre contre Mithridate, sur la mauvaise foi et la haine mortelle des Carthaginois, sur les Sylla, les Marius et les Mucius. Parle un peu maintenant, ô Postumus, de mes trois chèvres (Ep. VII, 17.)

Notes. – 1. Quelle raison y a-t-il? Celle-ci a des dents achetées. – 2. Une troisième toux n’a rien qu’elle puisse faire. – 3. Je me plains qu’elles manquent à cause du vol d’un voisin. – 4. Tu fais retentir avec une grande voix et avec la main toute entière (déployée).

Commentaire grammatical. – 1. La diphtongue ae n’existant pas en français, elle se transcrit d’ordinaire par é avec l’accent aigu; ainsi, Caesar, César; Laecania, Lécania; Ælia, Elia. – 2. Hic désigne ce qui est plus rapproché, ille ce qui est plus éloigné; donc haec désigne Lécania, illa, Thaïs. – 3. Au lieu de dire j’ai un livre, le latin dit un livre est à moi (est mihi liber, Gr. § 172), de là: fuerant tibi dentes, iis est mihi. – 4. Quotidie signifie tous les jours; totis diebus (ou totos dies, Gr. § 198, note), des jours entiers. – 5. Istic signifie: là où tu es (Gr. § 90, 2°): il se rapporte donc à la deuxième personne. Le contexte lui donne donc ici aisément le sens de «dans ta bouche». Agat est au subjonctif, parce que la proposition relative renferme ici une idée de conséquence comme dans sunt qui censeant, nemo est qui censeat (Gr. § 330). – 6. Les relatifs et conjonctions sont souvent rejetées après un ou plusieurs mots: nil istic quod agat: nihil quod agat istic; incipio quoties pour quoties incipio. On s’aperçoit de ce déplacement à l’absence de virgule devant les mots quod, quoties. – 7. Immo signifie bien plus ou bien au contraire . – 8. Memini quae (quelles choses) forme une interrogation indirecte, de là le subj. parfait praestiteris (Gr. § 254). – 9. Praestare alicui aliqua re, l’emporter sur quelqu’un en quelque chose; praestare aliquid alicui, fournir quelque chose à quelqu’un (c’est le cas ici); se praestare bonum virum, se montrer homme de bien. – 10. Quamvis, quelque que, et quanquam, quoique, ne tombent pas nécessairement sur un verbe: dona quamvis ingentia, des dons, quelque grands qu’(ils soient) . – 11. Il ne faut pas confondre quaero (quaesivi, quaesitum), chercher, avec queror (questus sum), déponent et signifiant: se plaindre.

Commentaire littéraire. – 1. La première de ces épigrammes fait deux victimes d’un seul coup: l’antithèse n’est favorable ni à Thaïs, ni à Lécania. La seconde explique, par une fantaisie amusante, la facilité avec laquelle la bouche d’Elia s’est vidée de ses dernières dents. La troisième insinue que Gémellus, qui épouse Maronilla précisément parce qu’elle tousse, considère cette toux comme l’indice d’une maladie grave: elle mourra bientôt, et lui, étant son mari, héritera de ses biens. Dans la quatrième, Martial explique avec une impertinence vive et spirituelle pourquoi il se croit dispensé de parler d’un service qu’il a reçu: eut taceo! tu loqueris. La dernière oppose avec esprit les ridicules mouvements d’éloquence d’un avocat à la maigreur du sujet qui en est le prétexte. – 2. Les trois premières épigrammes sont cruelles, Elles s’en prennent à des défauts physiques, pénibles surtout chez des femmes qui sans doute avaient la prétention de plaire. Celle qui attaque Gémellus renferme une insinuation odieuse. Cette cruauté est assaisonnée d’un réalisme excessif et de mauvais goût. Il s’agit souvent chez Martial de détails physiques non seulement ridicules, mais encore répugnants, Les mauvaises odeurs même lui paraissent un sujet plaisant. Il faut reconnaître que cette cruauté et cette grossièreté étaient déjà dans la tradition de l’épigramme romaine. Catulle en avait donné l’exemple, et pour être juste envers Martial, il ne faut pas oublier qu’à la différence de Catulle, il ne désigne d’ordinaire ses victimes que par des pseudonymes. – 3. Certaines épigrammes de Martial sont d’un goût un peu plus relevé. Dans celle où il s’excuse de son silence envers celui qui l’a obligé, on trouve une finesse malicieuse qui démasque la vanité égoïste dans le geste généreux, Martial, d’ailleurs, est souvent pessimiste dans son observation psychologique à la manière de La Rochefoucauld; c’est lui qui dit: «N’ayez pas d’amis; vous aurez moins de joies, mais aussi moins de souffrances». La dernière épigramme citée nous rappelle qu’il est, en outre, un excellent observateur non seulement des modes et des ridicules de son temps, mais aussi des défauts littéraires particuliers à son époque. – 4. Martial ne saurait être considéré comme un grand écrivain en raison du manque de profondeur dans la pensée et du manque de noblesse dans la conception de son art; mais il est un classique par son style, qui est à la fois net, vigoureux et simple. Un seul vers dans les épigrammes citées paraît faire exception: perjuria punici furoris; mais justement Martial ne fait ici qu’imiter le style d’un avocat ampoulé.

26. Que Catilina sorte de Rome (Cicéron, Première Catilinaire)

Par conséquent, Catilina, va droit à ton but1, sors enfin de Rome; les portes sont ouvertes, pars. Voilà trop longtemps déjà que l’armée réunie par Mallius t’attend comme son général. Emmène avec toi tous tes complices, sinon tous, du moins le plus grand nombre possible: débarrasse la ville. Tu me délivreras de cruelles alarmes en mettant2 le rempart entre toi et moi. Tu ne peux plus demeurer plus longtemps parmi nous. Je ne puis ni le supporter, ni le tolérer, ni le permettre. Lorsque, consul désigné, je me suis vu en butte à tes complots, Catilina, je n’ai pas recouru à la protection de l’État, je me suis protégé par ma vigilance personnelle. Lorsque tout dernièrement, aux comices consulaires3, tu as voulu me tuer en plein Champ de Mars, moi, le consul, ainsi que tes compétiteurs, j’ai rendu vains tes efforts criminels avec le secours de mes amis et mes moyens personnels4, sans appeler officiellement les citoyens aux armes5. Bref, chaque fois que tu as cherché à m’atteindre, j’ai paré moi-même tes coups, bien que je me rendisse compte que ma mort entraînerait un désastre pour la République. Mais aujourd’hui c’est l’État lui-même que tu attaques sans dissimuler ton plan: tu aspires à ruiner et à détruire6 les temples des dieux immortels, les maisons de la ville, la vie de tous les citoyens et l’Italie entière. Aussi, puisque je n’ose encore prendre le premier parti qui s’offre et qui d’ailleurs serait autorisé par le pouvoir que je détiens et par la tradition de nos ancêtres, je suis du moins résolu à faire ce que conseille une sévérité moins rigide et aussi le bien public. Car si je te fais mourir, la lie de tes complices continuera à croupir dans la République; si au contraire tu pars, tes nombreux amis, comme une fange pestilentielle, seront rejetés hors de son sein. En qualité de consul, je t’ordonne, comme à un ennemi public, de sortir de la ville. Tu veux savoir s’il s’agit d’un exil? Je ne te l’impose pas; mais, si tu veux mon avis, je te le conseille.

Notes. – 1. Perge pro coepisti ire, continue à aller où tu as commencé à aller. – 2. Dummodo, pourvu que. – 3. Aux derniers comices consulaires. – 4. Compressi, j’ai maîtrisé. Copiae, ressources (de tous genres). – 5. Aucun appel aux armes n’étant lancé (provoqué) officiellement. – 6. Vocare ad exitium, appeler, vouer à la ruine.

Commentaire grammatical. – 1. Dans quae cum ita sint, quae est un relatif de liaison (Gr. § 144); cum signifiant «puisque» veut le subjonctif (Gr. § 286). – 2. A la différence du français, le latin joint aisément un adjectif possessif à un démonstratif: tua illa castra, ce camp qui est le tien. – 3. Si minus, sinon; minus a alors le sens négatif comme dans quominus. – 4. Quam plurimos. Quam avec le superlatif signifie le plus possible (Gr. § 136). – 5. Cum se place toujours après les pronoms personnels; on dit quocum ou cum quo, quibuscum ou cum quibus (Gr. § 96, 3°). – 6. Dans non feram, non patiar, non sinam, il y a gradation descendante au point de vue du sens des verbes, mais elle revient à une gradation ascendante dans la pensée: je ne puis ni l’endurer, ni le souffrir, ni, à plus forte raison, le permettre. – 7. Proximis comitiis, ablatif de temps pour marquer la date (Gr. § 199). – 8. Dans les mots composés, m se change fréquemment en n devant les dentales, quandiu pour quamdiu, eundem pour eumdem, etc. – 9. Campus est fréquemment pour campus Martius, le champ de Mars, comme à Paris on dit «le bois» pour le bois de Boulogne. – 10. Dans les expressions per se, per me, per signifie souvent par lui-même, par moi-même, c’est-à-dire par mes propres forces. – 11. Quod est primum, ce qui serait le premier (le plus simple) parti à prendre; l’indicatif rend parfois l’idée du conditionnel: longum est, il serait long (de raconter) Cf. Gr. § 219 et note. – 12. Hic se rapporte à la première personne (Gr. § 41, 1°): hoc imperium, ce pouvoir que je détiens. – 13. Ad severitatem, au point de vue de la rigueur; ad salutem, au point de vue du salut. – 14. Si jussero, residebit, comme potero, si voluero (Gr. § 303, 2°). – 15. Manus, us, f., main, troupe, pouvoir; quelquefois: trompe (de l’éléphant). – 16. Sentina reipublicae, la sentine, la lie de l’État; sentina tuorum comitum, la lie qui consiste en tes compagnons; le premier génitif indique la possession; le second en quoi consiste cette lie; donc: la lie de l’État, composée de tes compagnons, la lie sociale formée par tes compagnons. – 17. Num in exsilium exire (= ire) debeas. – 18. Consulis me, tu me consultes; consulis mihi, tu veilles sur moi (Gr. § 156).

Commentaire littéraire. – 1. L’imperium est proprement la souveraineté qui appartient à l’État et qui est déléguée au magistrat élu. En principe cette autorité est absolue, mais elle est pratiquement restreinte par les lois et les coutumes. L’imperium désignant surtout le commandement militaire et ne pouvant s’exercer dans toute sa plénitude que hors de Rome, le mot imperator s’applique d’ordinaire au magistrat qui gouverne une province et commande en chef une armée Le mot respublica ou res publica désigne tout ce qui appartient à l’État; de là: «l’État» lui-même, ou l’«intérêt public», ou encore la «forme régulière du gouvernement». Ce mot n’a pas, à proprement parler, le sens de «république» par opposition à gouvernement monarchique. – 2. Les mots quod est proprium hujus imperii rappellent que le consul, revêtu de l’imperium, ayant la délégation de la souveraineté de l’État, pourrait à la rigueur sortir de la légalité et ordonner la mort immédiate. Mais pratiquement un dictateur seul pouvait se risquer à le faire. Cicéron ne pouvait pas même exiler Catilina. Quand un citoyen était sous le coup d’une accusation très grave en matière politique, il pouvait, tant que la condamnation n’était pas prononcée, quitter Rome volontairement. Le peuple pouvait ensuite déclarer que ce châtiment volontaire était mérité. Ainsi fit Verrès, Cicéron lui-même, et bien d’autres Romains. – 3. Cette séance mémorable du Sénat eut lieu le 8 novembre. Le soir même Catilina sortit de Rome et ses amis, pour compromettre Cicéron, déclarèrent qu’il s’exilait volontairement et paisiblement à Marseille. En réalité, il prit les insignes du consulat et se mit à la tête des troupes réunies par son complice Mallius en Etrurie. – 4. Cicéron auquel on a souvent reproché, non sans raison, de la faiblesse et de l’indécision, s’est montré dans cette circonstance fort énergique. Son discours fut vraiment un acte, et un acte important par ses conséquences. Il en sent toute la responsabilité. Qu’on songe que les menaces qu’il fait ici, il n’est pas en mesure de les exécuter sans sortir de la légalité et sans se faire accuser de tyrannie. Il les fait néanmoins, parce qu’il espère qu’elles suffiront pour que Catilina, se voyant démasqué, sorte de Rome, et pour que le Sénat sente son énergie se réveiller. – 5. Ce passage est l’un des plus caractéristiques des Catilinaires. «Cicéron a jeté dans sa harangue toute sa colère et toute son énergie: par la brutalité de ses élans, par la fréquence et l’énergie des images, le mouvement extraordinaire et l’allure si pressée, si variée, si fiévreuse de tout ce discours…​ Cicéron nous force à avouer qu’il n’est point très inférieur à n’importe quel orateur politique» (Beauchot). Il serait donc injuste de ne voir en lui qu’un avocat adroit et disert.

27. Rome après un désastre (Tite-Live)

Á Rome, dès qu’on sut la nouvelle de ce désastre, le peuple épouvanté accourut1 en désordre au forum. Les femmes, allant et venant dans les rues, s’adressaient aux passants pour savoir quel désastre soudain on avait annoncé2 et ce qu’était devenue l’armée. La foule s’étant massée, en manière d’assemblée, devant3 le comitium et la curie et demandant à voir les magistrats, un peu avant le coucher du soleil, le préteur Pomponius fit cette déclaration: «Nous venons de perdre une grande bataille.» Il ne donna aucun détail plus précis, ce qui n’empêcha pas les citoyens, qui s’étaient mutuellement communiqué leurs renseignements4, de raconter à leurs familles qu’un consul avait péri avec une grande partie des troupes, que les survivants, peu nombreux, fuyaient en désordre à travers l’Étrurie ou étaient tombés entre les mains de l’ennemi. Le lendemain et les jours suivants, une foule où les femmes étaient presque en majorité, stationna près des portes de la ville; on attendait ses parents ou au moins des renseignements sur leur sort; on entourait les passants pour les questionner. Surtout quand il s’agissait de personnes de connaissance, on ne s’en détachait point5 avant d’avoir obtenu tous les détails, les uns après les autres. On pouvait voir, sur la physionomie de ceux qui reprenaient le chemin du logis, les expressions les plus différentes, selon que la nouvelle avait été pour chacun bonne ou mauvaise. Des groupes entouraient ceux qui rentraient chez eux pour les féliciter ou les consoler. Les femmes surtout se faisaient remarquer par la vivacité de leur joie ou de leur douleur. L’une d’elles, dit-on, voyant soudain apparaître, à la porte de la ville, son fils sain et sauf, expira sous ses yeux. Une autre, qui, sur la foi d’une fausse nouvelle croyait son fils mort et demeurait tristement assise chez elle, mourut de l’excès de sa joie en le voyant arriver. Les préteurs pendant plusieurs jours firent siéger le Sénat du matin au soir pour savoir quel général et quelles troupes on opposerait aux Carthaginois victorieux.

Notes. – 1. Concursus est factus, un rassemblement se fit. – 2. Afferre, apporter, annoncer. – 3. Tournée vers le comitium, etc. – 4. Rumor, bruit (qui court), nouvelle. – 5. Ils ne pouvaient être détachés, surtout des personnes connues.

Commentaire grammatical. – 1. Ad signifie souvent «en présence de (tel fait), à l’occasion de (telle circonstance)», souvent en français «à»: à la première nouvelle. – 2. Quaeve fortuna esset, subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254). – 3. Percontantur, présent historique (Gr. § 206). – 4. Avec le présent historique, la concordance des temps se fait comme avec un présent, mais peut se faire aussi comme avec un passé (Gr. § 250, note II, 1°). – 5. Dans haud multo ante, multo est à l’ablatif de différence (Gr. § 137). – 6. Dans magna pugna victi sumus, l’ablatif est un ablatif de circonstance (Gr. § 188): il répond à la question; comment? dans quelles circonstances? – 7. L’accusatif sans préposition, à la question quo, s’emploie avec domum, mais aussi avec le pluriel domos (Gr. § 193, 2*). – 8. Sui peut avoir divers sens suivant le mot auquel il renvoie comme possesseur: pour un père de famille, ce sont les membres de sa famille, pour un général, ses soldats, pour un maître ses esclaves, pour un citoyen, ses concitoyens, etc. – 9. Circumfundebantur doit se rendre par un verbe pronominal; se groupaient autour (Gr. § 202: in flumine lavantur). – 10. Dans Circumfundebantur obviis, obviis est au datif; c’est comme si l’on avait circum obvioa (Gr. § 170). – 11. Avec les verbes qui, à la forme active, se construisent avec ab marquant séparation ou provenance, il faut bien observer au passif si ab appartient à cette construction (Gr. § 176, 177) ou s’il marque par qui l’action est faite (Gr. § 183); avelli ab peut signifier: être éloigné de ou être éloigné par. – 12. Dans priusquam inquisissent le subjonctif est conforme à la règle § 322, 1°; il y a une idée d’intention: ils veulent d’abord s’informer, – 13. Cerneres est un subjonctif seconde personne qui équivaut à «on». En pareil cas, l’imparfait tient lieu de plus-que-parfait: tu aurais vu, on pouvait voir; de même crederes (Gr. § 277, II; § 148 note). – 14. Ferunt, on rapporte (Gr. § 149). – 15. Domi, locatif (Gr, § 193, 1°). – 16. Ab orto usque ad occidentem solem, depuis le soleil levé (orior), jusqu’au soleil couchant; c’est l’emploi du participe au lieu d’un nom: ab ortu usque ad occasum solis (Gr. § 225: Sicilia amissa, etc.). – 17. Resisti posset, passif impersonnel: il pouvait être résisté = on pouvait résister (Gr. § 203). Le subjonctif tient à l’interrogation indirecte (Gr. § 254). Le conditionnel français: on pourrait résister, est une transposition du futur au style indirect (comment pourra-t-on résister?); ce futur est d’ordinaire négligé en latin (Gr, § 342 note I).

Commentaire littéraire. – 1. Le peuple romain est célèbre par sa constance et sa fermeté dans les revers. Tite-Live prétend que quand Hannibal parut sous les murs de Rome, le terrain sur lequel il avait établi son camp, mis aux enchères, trouva preneur au prix habituel. Il nous montre ici un peuple épouvanté, mais néanmoins discipliné, qui n’accuse personne de la défaite; qui n’exige pas que le» magistrat» lui disent tous les détails, qui s’en remet à leur sagesse. Et le Sénat, digne de cette confiance, siège sans interruption et fait prendre les mesures réclamées par la situation: les ponts sur le Tibre sont coupés, on met les murailles en état de défense, on nomme dictateur Fabius Maximus, mais on ne retire pas un soldat de Sicile ou d’Espagne: on avait encore confiance dans le destin de Rome. – 2. En lisant un récit de ce genre, il convient de ne pas oublier qu’un historien ancien, même fort consciencieux, se croit en droit de développer un fait historique en y ajoutant des circonstances simplement vraisemblables. Les groupes qui se forment autour de ceux qui viennent de recevoir une nouvelle bonne ou mauvaise, la joie ou la douleur des mères et des femmes, sont des circonstances que l’auteur a pu aisément imaginer: il fait, à la manière d’un classique, la description typique de la désolation dans une ville où l’on vient de recevoir la nouvelle d’une grande défaite. – 3. Ce n’est pas à dire que Tite-Live invente des faits tels que les deux morts subites rapportées ici. Mais ces faits eux-mêmes, sans doute enregistrés par la tradition, révèlent le goût de l’anecdote dramatique ou curieuse. Un historien moderne négligerait ces détails qui n’ont rien à voir avec l’histoire proprement dite, parce qu’ils sont purement individuels. Mais Tite-Live n’a pas non plus à cet égard une idée très scientifique de l’histoire; pour lui, la grande règle de l’histoire est d’être intéressante: c’est le point de vue d’un artiste plutôt que d’un savant. – 4. On aurait pourtant tort de croire que l’histoire ne soit pour lui qu’une exposition de faits romanesques ou curieux, destinée à distraire le lecteur vulgaire. L’inspiration de Tite-Live est plus haute. Il veut faire admirer Rome et faire aimer la vertu, dont la Rome de la République lui paraît le vivant symbole. Aussi son patriotisme, un peu étroit peut-être, a du moins l’avantage de mettre beaucoup de vie dans son œuvre. Il se réjouit ou s’afflige avec sa patrie. On sent ici son cœur battre à l’unisson de celui de tout un peuple qu’un désastre vient de frapper. Il admire la discipline des citoyens, la constance du Sénat: n’est-il pas convaincu «qu’aucune cité n’a jamais été si riche en beaux exemples»?

28. La défaite d’Arioviste (César, De bello Gallico)

Nos soldats, au signal donné, s’élancèrent si vigoureusement à l’attaque et les ennemis de leur côté chargèrent avec tant de soudaineté et de rapidité qu’on n’eut pas l’espace nécessaire1 pour lancer les javelots. Les nôtres, rejetant derrière eux ces armes, engagèrent un corps à corps, l’épée à la main. Mais les Germains, se mettant rapidement, selon leur habitude, en formation serrée, soutinrent le choc. Il se trouva parmi les nôtres de nombreux soldats qui sautèrent au milieu de ces groupes compacts, arrachèrent avec leurs mains les boucliers et frappèrent de haut en bas les ennemis. Á l’aile gauche la ligne ennemie avait cédé et fuyait; mais à l’aile droite, les Germains, grâce à leur nombre, serraient de près les nôtres. S’en étant rendu compte, le jeune P. Crassus, qui commandait la cavalerie et qui était plus libre de ses mouvements que les officiers engagés dans le combat, envoya les réserves appuyer l’aile qui commençait à faiblir. La ligne de bataille fut ainsi redressée et bientôt tous les ennemis prirent la fuite. Ils ne s’arrêtèrent que quand ils eurent atteint le Rhin, à environ cinq mille pas du champ de bataille. Là, quelques-uns, se fiant à leurs forces, essayèrent de franchir le fleuve à la nage ou sauvèrent leur vie à l’aide de barques qu’ils découvrirent. De ce nombre fut Arioviste qui, trouvant une embarcation attachée à la rive, s’en servit pour s’échapper. Notre cavalerie atteignit et tua les autres. C. Valérius Procillus était entraîné par ses gardiens, qui le tenaient avec une triple chaîne lorsqu’il fût rencontré2 par César lui-même, qui, avec la cavalerie, poursuivait l’ennemi. Sa délivrance fit autant de plaisir à César que la victoire elle-même. Il raconta qu’on avait consulté3 trois fois le sort en sa présence pour savoir si on le brûlerait vif immédiatement ou si on remettrait son supplice à plus tard. Il déclara qu’il devait la vie à cette consultation, qui lui fut favorable4.

Notes. – 1. Spatium conjiciendi = ad conjiciendum. – 2. Tomba sur César lui-même. – 3. Consultum (esse), on avait consulté trois fois au moyen des sorts. – 4. Grâce à la faveur des sorts.

Commentaire grammatical. 1. Il faut se garder de prendre signo dato pour un datif; c’est un ablatif absolu. – 2. Cominus, de près; eminus, de loin; l’étymologie qui tire cominus de cum manu (en tenant l’arme avec la main) et eminus de e manu (en lançant l’arme de la main) n’est nullement certaine, mais elle est commode pour aider à retenir le sens. – 3. Pugnatum est, consultum (esse) sont des passifs impersonnels (Gr. § 203). – 4. Ex marque souvent la conformité: «d’après, selon»: ex disciplina, selon là règle. – 5. Reperti sunt qui insilirent est un exemple de la règle sunt qui censeant (idée consécutive marquée par le relatif, Gr. § 330); equitatui praeerat est un cas de la règle defuit officio (Gr. § 170 et note); dans nostris subsidio misit on trouve le double datif comme dans hoc erit tibi dolori (Gr. § 174); quant à priusquam ad flumen pervenerunt, c’est ce texte même qui a fourni l’exemple de la règle § 321. – 6. Dans milia passuum quinque l’accusatif marque la distance: abest viginti passus (Gr. § 163) – 7. Nactus (ne pas confondre avec natus, de nascor) vient de nanciscor, eris, nactus ou nanctus sum, nancisci. – 8. Quae quidem res = haec autem res quidem (Gr. § 144). – 9. L’interrogation indirecte utrum…​an est amenée par l’idée suggérée par consultum (esse): on avait consulté le sort (pour savoir) si (Gr. § 281, I). – 10. C’est le sens de la phrase qui seul fait deviner l’idée du conditionnel français dans necaretur, reservaretur; car le subjonctif est dû à l’interrogation indirecte (Gr. § 342, note). L’interrogation directe serait: utrum necabitur an reservabitur ?

Commentaire littéraire. – 1. Ce récit est d’une clarté et d’une simplicité absolues. On voit l’attaque rapide des deux côtés, le corps à corps immédiat, les Romains vainqueurs à l’aile gauche, faiblissant à l’aile droite, mais secourus à temps par les réserves et reprenant l’avantage. Puis c’est la fuite éperdue des Germains jusqu’au Rhin et les résultats de la victoire. Et toutefois cette clarté des détails masque un peu l’oubli de certains renseignements importants, qui seraient fort utiles aux historiens. C’est d’ailleurs ce qu’on reproche à la plupart des récits de César: on ne sait trop où trouver l’emplacement précis du champ de bataille. Le pays environnant n’est pas décrit suffisamment; peu ou point de noms propres de lieux! ici, seul le Rhin est nommé. Cette indication est elle-même si insuffisante que certains lisent «cinquante» au lieu de «cinq» milles du Rhin. Par suite plus de dix endroits ont été indiqués par les érudits soit en Alsace, soit de l’autre côté des Vosges. – 2. On ne peut d’ailleurs pas dire, que ce récit soit proprement technique. La tactique d’Arioviste, chef important des Germains passés sur la rive gauche du Rhin, méritait sans doute d’être indiquée plus précisément. L’armement de ses soldats pouvait être rappelé. Le mot phalange par lequel César désigne la formation en rangs serrés des Germains ne constitue pas une précision suffisante. Cette dénomination peut même induire en erreur si l’on pense à la phalange macédonienne. Nous ne savons même pas le nombre approximatif des morts et des blessés de l’armée romaine. C’est pourtant d’ordinaire par ces chiffres qu’on apprécie l’importance et l’acharnement des batailles pourtant d’ordinaire par ces chiffres qu’on apprécie l’importance et l’acharnement des batailles. En revanche César note quelques épisodes curieux, la bravoure de certains soldats, les dangers courus par C. Valerius Procillus. Visiblement César écrit pour le grand public et non pas spécialement pour les militaires. – 3. César semble ici très impartial. Sans doute c’est par leur supériorité numérique que les Germains ont fait plier quelque temps son aile droite mais il reconnaît qu’ils se sont lancés à l’attaque avec ardeur et ont bien soutenu le choc. Surtout, il n’hésite pas à attribuer la victoire à la manœuvre du jeune P. Crassus. Son impartialité se trouve ainsi rehaussée par sa modestie; elle l’est aussi par son humanité: il est aussi heureux d’avoir sauvé son ambassadeur C. Valerius Procillus que d’avoir remporté la victoire. Au surplus, César, à l’imitation de Xénophon, parle toujours de lui-même à la troisième personne: on ne soupçonnerait même pas qu’il est l’auteur de l’ouvrage. – 4. Toutefois nous savons par ailleurs que César n’est pas aussi désintéressé qu’il le paraît (voir n°83). Il n’est pas inutile à son ambition que le grand public sache qu’il est bon général, qu’il sait entretenir le courage de son armée, qu’il rend justice à ses amis, qu’il est même affectueux, que ses ennemis sont des barbares dangereux: «il y a dans les Commentaires plus de dessous qu’il ne semble, des intentions cachées, non pas littéraires, mais politiques (Pichon )».

29. Un captateur de testaments (Pline le Jeune, Lettres)

Vérania, veuve de Pison, était gravement malade. Régulus vint lui faire visite. Tout d’abord, voyez l’impudence de cet homme, qui se présente chez une femme dont le mari avait été son ennemi mortel et à qui il avait été odieux. Soit encore, s’il s’était présenté seulement, mais il alla jusqu’à s’asseoir tout près de son lit. Il lui demanda quel jour, à quelle heure elle était née. Quand il eut la réponse, le voilà qui prend un air grave, tient les yeux fixes, remue les lèvres, agite les doigts, calcule, tout cela simplement pour tenir longtemps la malheureuse dans l’incertitude de l’attente. «Vous traversez, dit-il, un moment critique. Mais vous en échapperez.» Sans retard, il fait un sacrifice, il affirme que les présages tirés des entrailles des victimes sont d’accord avec l’horoscope. Vérania, crédule comme on l’est dans le danger, demande ses tablettes, et y inscrit un legs pour Régulus. Bientôt la maladie empire. Elle s’écrie en mourant: «Oh! le scélérat, l’homme perfide et plus que parjure, qui m’avait fait un serment sur la tête de son fils.» C’est un acte abominable, mais fréquent de la part de Régulus, que de détourner la colère des dieux, que sans cesse il outrage, sur la tête d’un malheureux enfant. – Velléius Blésus, riche personnage consulaire, était aux prises avec sa dernière maladie. Il désirait modifier son testament. Régulus, espérant qu’un testament nouveau lui serait profitable, parce qu’il s’était mis récemment à capter ses bonnes grâces, prie les médecins de prolonger à tout prix la vie du malade. Le testament une fois scellé, il jette le masque, change de langage et dit aux mêmes médecins: «Ne cesserez-vous pas bientôt de faire souffrir cet homme?» Blésus meurt, mais comme s’il avait tout entendu, il ne lègue à Régulus absolument rien.

Commentaire grammatical. – 1. Entre deux noms propres, dont le second est au génitif, il faut parfois rétablir les mots filius ou filia, uxor, servus; ici: Verania, uxor Pisonis; nous traduisons veuve, parce que on voit aisément que le mari est mort. – 2. Il y a ellipse d’un verbe à sens général; ici «voyez». – 3. En raison du sens causal, la proposition relative est au subjonctif, Gr. § 329, 1°. – 4. On ne répète pas d’ordinaire en latin le pronom relatif et, si c’est nécessaire pour la clarté, on le remplace par un démonstratif, Gr. § 146, note. – 5. On peut expliquer nihil (faciebat) nisi ut; mais on peut aussi donner à nihil le sens d’un accusatif adverbial répondant à la question quid, pourquoi? Pour rien, si ce n’est pour, c’est-à-dire uniquement pour (Gr. § 164). – 6. Cet emploi de ut est à retenir. Il s’explique par une ellipse: credula ut (fieri solet) in periculo: comme c’est l’ordinaire. – 7. Hominem nequam est à l’accusatif d’exclamation, Gr. § 100, 2°. Nequam est un adjectif invariable comme frugi, honnête; mais il a un comparatif, nequior, et un superlatif nequissimus qui sont déclinables. – 8. Qui pejerasset (= pejeravisset) est une relative causale, Gr. 329, 1°. – 9. Hoc…​quod, ceci, à savoir (ce fait) que. La proposition avec quod est une complétive qui explique appositionnellement hoc (Gr. § 280 et 281, II). – 10. Novus, nouveau, compar. inusité, superlatif novissimus, très fréquent, au sens de «le plus récent, le dernier». – 11. Qui speraret est encore une relative causale (Gr. § 329, 1°): parce qu’il espérait. – 12. Hortari et rogare sont des infinitifs de narration (Gr. § 222). Dans cet emploi, le sujet de l’infinitif reste au nominatif. – 13. Persona ne signifie pas «personne» en latin; parfois seulement: personnage. Son sens régulier est «masque de théâtre». On le tire quelquefois de per et de sonare, parce que le masque servait aussi de porte-voix. – 14. Il faut rétablir: (légat, il lui lègue par testament) ne tantulum quidem, pas même la moindre chose, comme nous disons familièrement: pas même (autant que) cela. Ne…​quidem est assez connu au sens de «pas…​ même»; mais il signifie aussi «non plus».

Commentaire littéraire. – 1. Ce qui a pu contribuer à développer chez les Romains de la décadence cette industrie coupable de la captation des testaments, c’est d’abord l’habitude qu’on avait d’inscrire sur son testament tous ses amis en compagnie de ses parents. C’était un témoignage d’affection posthume qu’on ne manquait guère de donner On finit même par inscrire l’empereur parmi ses héritiers. Agrigola ne crut pas pouvoir se dispenser de le faire pour Domitien, au témoignage de Tacite: coheredem optimae uxori et piissimae filiae Domitianum scripsit. Une autre cause est la diminution de la natalité. Les personnages riches et sans enfants étaient accablés de prévenances d’une foule de gens qui espéraient recueillir leurs biens. Les auteurs latins, dès l’époque de Cicéron, parlent de ces captations (Cicéron, Paradoxes V). Mais c’est sous l’Empire que le mal tourna en épidémie. Horace y consacre la satire V du livre II, en reportant plaisamment cet abus à l’époque d’Ulysse et en composant ironiquement une sorte de «manuel du parfait captateur». Juvénal proteste aussi dans la satire XII. Voici quelques lignes amères de Pétrone (Satyricon, CXVI), sur cette plaie du monde romain: «Dans cette ville, il n’y a que deux catégories de gens: les captateurs et leurs victimes. Quiconque a des héritiers naturels ne reçoit pas d’invitations; il est tenu à l’écart de toutes les faveurs, il doit se cacher parmi les gens sans aveu…​ C’est une ville qui ressemble à une plaine en temps de peste, dans laquelle on ne voit que des cadavres et des corbeaux pour les déchiqueter.» – 2. Deux termes de cette lettre qualifient nettement la conduite de Régulus: c’est un effronté (inpudentiam) et c’est un scélérat (scelerate). Ajoutez à cela la perfidie (perfidum) poussée jusqu’au faux serment (pejerasset). Pline, si indulgent, si affable, si désireux de plaire, reste l’ennemi de Régulus. Ils ne sont que trois dans ce cas: Pallas, Régulus et Domitien. Pourtant Régulus lui faisait des avances, il le faisait solliciter par des intermédiaires, s’arrangeait pour le rencontrer. En dehors de la répulsion naturelle chez un honnête homme pour une âme vile, il y a chez Pline de la rancune politique. Régulus avait été délateur sous les règnes précédents. Or, à l’avènement de Nerva, une réaction violente se produit contre l’odieux régime de Néron et de Domitien. Pline lui-même, par représailles, se fait, en plein sénat, l’accusateur de Publius Certus, ancien délateur. S’il ne traîne pas Régulus devant les tribunaux, il le tient à distance et le méprise. C’est son droit. D’ailleurs sous Domitien, Régulus l’avait attaqué personnellement. Dans un procès il lui avait posé une question insidieuse qui pouvait brouiller Pline avec le tyran. Il s’était moqué aussi de ses prétentions à l’éloquence cicéronienne (Pline, Lettres, I). On comprend et on excuse la rancune durable de l’excellent Pline. – 3. Pline en annonçant à son correspondant ces anecdotes dans le début de sa lettre qui n’est pas cité ici, prend le ton enjoué; assem para et accipe auream fabulam. Mais c’est à peine si, vers la fin de notre passage, le sourire apparaît: sourire de satisfaction devant la déconvenue de Régulus: Regulo ne tantulum quidem. En réalité le ton est celui d’un homme écœuré, qui se retient pour ne pas donner l’allure oratoire à son indignation, qui reste dans le ton naturel, dans le style précis, rapide, d’une anecdote, sûr qu’il est de l’effet qu’il produira sur tout lecteur honnête. Les ellipses sont dues précisément à cette allure de récit familier que Pline s’efforce de conserver: ce sont pour la plupart les ellipses familières de la conversation, plutôt que des procédés destinés à concentrer le récit et à condenser la pensée. Telles sont les ellipses suivantes: Verania (uxor) Pisonis; primum (vide) impudentiam; esto (passe encore), si venit; nihil (faciebat) nisi ut; nec mora; iisdemque medicis (dicit); ne tantulum quidem (legat).

30. La peste dans une armée (Tite-Live)

Les chaleurs insupportables1 qui se firent sentir en automne altérèrent la santé de presque tous les soldats des deux armées. Tout d’abord les maladies et la mortalité furent causées seulement par l’influence de la saison et l’insalubrité du lieu2; mais, dans la suite, les soins donnés aux malades et leur contact propagèrent l’épidémie. Bientôt les malades, abandonnés, moururent sans être secourus ou bien, communiquant la contagion à ceux qui restaient près d’eux pour les soigner, ils les entraînèrent avec eux dans la mort3. Chaque jour, on avait sous les yeux un spectacle de mort et de funérailles; de tous côtés, tout le long du jour et de la nuit, on entendait des lamentations. Finalement, par la force de l’habitude, les cœurs s’endurcirent tellement, que non seulement on cessa de rendre aux morts le tribut ordinaire4 de larmes et de gémissements, mais on négligea même d’enlever les cadavres et de leur donner la sépulture. Les morts jonchaient le sol, à la vue des vivants, qui s’attendaient à une fin semblable. Les morts faisaient périr les malades, les malades causaient la perte5 des hommes bien portants, aussi bien par l’effet de l’appréhension que par la contagion elle-même et par l’odeur pestilentielle qu’ils exhalaient. Certains soldats, préférant se faire tuer, allaient attaquer seuls les postes ennemis. Cependant le fléau se fit sentir plus rudement à l’armée carthaginoise qu’à l’armée romaine (les Romains, en effet, qui assiégeaient depuis longtemps Syracuse, étaient mieux accoutumés à son climat et à ses eaux). Les soldats siciliens, enrôlés dans l’armée carthaginoise, dès qu’ils se rendirent compte que d’insalubrité du lieu développait l’épidémie, se retirèrent dans leurs patries respectives qui n’étaient pas fort éloignées. Quant aux Carthaginois, qui n’avaient aucun refuge, ils périrent en masse6 avec leurs propres chefs Hippocrate et Himilcon. Marcellus, devant la violence de l’épidémie, avait ramené ses soldats dans la ville et la santé des malades s’était rétablie grâce à l’ombre qu’ils trouvaient dans les maisons. Cependant ce fléau fit aussi beaucoup de victimes dans l’armée romaine.

Notes. – 1. Á la saison de l’automne la force intolérable de la chaleur ébranla. – 2. Vitium, influence morbide. – 3. Ils (les malades) entraînaient avec eux (dans la mort) ceux qui les assistaient. – 4. Justus, régulier, habituel. – 5. Conficere, achever, faire périr. – 6. Jusqu’à la destruction (complète).

Commentaire grammatical. – 1. Uterque, l’un et l’autre. Ce mot ne s’emploie régulièrement au pluriel que quand il désigne deux groupes: utrique, l’un et l’autre parti; ou bien lorsque le nom qu’il accompagne n’a pas de singulier: utraque castra. – 2. Et…​ et, d’une part…​ d’autre part; non seulement, mais encore. – 3. Dans qui incidissent le subjonctif tient à l’attraction modale (Gr. § 341); cette proposition dépend en effet d’une autre qui est au subjonctif. – 4. Dies noctesque, à l’accusatif pour marquer la durée; pendant les jours et les nuits (Gr. § 198). – 5. Il semble qu’il faudrait écrire non modo non prosequerentur, sed ne efferrent quidem; mais cette tournure fréquente s’explique en considérant que ne…​ quidem porte en réalité sur les deux membres; toutefois, selon Riemann (Syntaxe latine § 269 remarque et note) cette tournure est peu correcte lorsqu’il y a deux verbes différents. – 6. Jacerent, de jaceo, être gisant et non de jacio, jeter. – 7. Cum…​ tum, d’une part…​ d’autre part, non seulement…​ mais encore. – 8. Multo, adverbe à forme d’ablatif de différence (Gr. § 137), s’emploie avec les comparatifs au lieu de multum: multo major, beaucoup plus grand. – 10. Assuerant, forme syncopée (Gr. 63, 2°) pour assueverant (assuesco). – 11. Ut primum videre (pour viderunt, Gr. § 63, 1°); il ne faut pas considérer videre comme un infinitif de narration (Gr. § 222), cet infinitif étant tout à fait exceptionnel dans les subordonnées. – 12. Ut, temporel se construit (comme ubi, postquam, Gr. § 316, note 2°) avec l’imparfait «pour exprimer un état de choses qui a commencé d’exister avant le moment où se produit l’action principale, mais qui dure encore pendant que cette action a lieu» (Riemann, Syntaxe latine § 217, rem. III); en français «comme» où le sens temporel se fond avec le sens causal. – 13. Sui, ses soldats, en parlant d’un général. – 14. Le latin emploie beaucoup le subjonctif de subordination, là où le français se contente de l’indicatif. Il faut donc toujours tenir compte du subjonctif dans une proposition principale, et d’ordinaire le négliger dans une proposition subordonnée; mais si on doit souvent négliger le mode, il faut tenir compte du temps: ut, qui incidissent, morerentur, en sorte que ceux qui étaient tombés malades, mouraient.

Commentaire littéraire. – 1. Thucydide raconte que, durant la guerre du Péloponèse, les habitants des campagnes, fuyant l’invasion de l’Attique par les Spartiates, se réfugièrent à l’intérieur de la ville d’Athènes. Leur entassement favorisa la diffusion d’une peste redoutable (429 avant J.-C.). L’auteur grec la décrit avec la précision d’un médecin. «Il y a moins de poésie (que chez Lucrèce et Virgile) dans la description de Thucydide, mais outre le mérite d’avoir servi de modèle, elle a encore celui d’être plus complète et d’offrir une peinture très énergique de la corruption morale à laquelle se livrèrent les Athéniens désespérés.» (Ragon). Lucrèce ne fait guère que traduire Thucydide; quant à Virgile, c’est une épizootie qu’il décrit, mais «toutes les maladies contagieuses offrent des caractères communs, même lorsqu’elles s’attaquent à des êtres et à des organismes différents. Lucrèce a prêté au grand tableau qu’il décrit une teinte sombre et un peu uniforme, qui donne avant tout l’impression de l’effrayante réalité. Virgile s’est moins exclusivement attaché à peindre avec énergie les symptômes mêmes du mal; les traits sur lesquels il insiste sont tels qu’on pouvait les attendre d’une âme compatissante comme la sienne; et mieux que personne il sait exciter notre intérêt pour les innocentes victimes du fléau qu’il décrit.» (Lechatellier). – 2. La narration que nous offre ici Tite-Live ne saurait être comparée, ni pour l’ampleur des développements, ni pour la célébrité, à ces passages fameux. Néanmoins, dans sa brièveté, elle réunit des qualités dont l’ensemble est caractérisé par un juste équilibre. Il parle en médecin, car, s’il n’insiste pas sur les symptômes, il cherche pourtant les causes de la maladie et les raisons de sa diffusion. Il est artiste aussi, car le tableau qu’il trace sollicite l’imagination et la sensibilité: il nous montre les malades qui meurent abandonnés, les cadavres qui jonchent le sol, il parle des lamentations qui s’entendent la nuit comme le jour. Mais son art ne se borne pas là: en bon psychologue, il note comment l’accoutumance conduit de la pitié à l’insensibilité. Surtout, il est historien, car sa description a pour but d’expliquer comment l’affaiblissement de l’armée carthaginoise permit aux Romains de s’emparer finalement de Syracuse. Mais il est tout cela avec mesure et discrétion; il donne à l’intelligence, à l’imagination, à la sensibilité la part d’importance qui leur revient. Par là, il se montre un vrai classique.

31. Invective contre les Gaulois (Cicéron, Pro Fonteio)

Vous imaginez-vous que ces peuples, quand il s’agit d’une déposition en justice, se soucient du respect des serments et de la crainte des dieux immortels, eux dont les usages et le caractère sont si différents de ceux de toutes les autres nations? Les autres peuples entreprennent des guerres pour la défense de leur culte: ceux-là pour attaquer la religion de tous les hommes. Les autres, en cas de guerre, implorent la bienveillance et la faveur des dieux immortels, ceux-là au contraire ont fait la guerre aux dieux immortels eux-mêmes. Ce sont des hommes de cette race qui autrefois se sont transportés si loin de leur pays jusqu’à Delphes pour attaquer, pour dépouiller Apollon Pythien et son oracle, respecté de tout l’Univers. Ce sont ces peuples si vertueux, si scrupuleux dans leurs témoignages, qui ont assiégé le Capitole et le grand Jupiter dont nos ancêtres ont voulu que le nom servît de garantie aux témoignages. Enfin peut-il y avoir quelque chose de sacré et de respectable pour des hommes qui, lorsque la peur les pousse à vouloir apaiser les dieux, souillent leurs autels et leurs temples par le sacrifice de victimes humaines? Ainsi, ils ne peuvent même pas pratiquer la piété sans l’insulter d’abord par un crime. Ne savons-nous pas tous, en effet, qu’ils ont conservé jusqu’aujourd’hui cette coutume affreuse et barbare de faire des sacrifices humains? Par conséquent, de quelle loyauté, de quel scrupule religieux croyez-vous capables des gens qui estiment que, pour les hommes, un excellent moyen d’apaiser les dieux immortels est de commettre un crime et de verser le sang? Allez-vous compromettre votre sentiment de la justice en vous appuyant sur de pareils témoins? Les croyez-vous capables du moindre scrupule, de la moindre retenue dans leurs paroles?

Commentaire grammatical. – 1. An caractérise l’interrogation oratoire (Gr. § 92, 4° et note). Iste marque souvent une nuance de mépris (Gr. § 40, note 2°); dans les plaidoyers il désigne ordinairement l’adversaire. – 2. In testimoniis dicendis = in dicendo testimonia, quand il s’agit de prononcer les témoignages (Gr. § 240, exemple 3); on remarquera ce sens fréquent de in, «quand il s’agit de», pour indiquer dans quelles limites une affirmation est applicable. – 3. Dissentire ab, être en désaccord avec; ab marque ici l’éloignement (Gr. § 176). – 4. Pro, devant, à la place de, pour la défense de, en proportion de; cette préposition ne correspond à «pour» que dans la mesure où «pour» prend lui même un de ces sens. – 5. Avec les verbes signifiant «combattre», cum signifie régulièrement «contre». – 6. Usque est adverbe à l’époqun classique; aussi est-il accompagné d’ordinaire de ad ou in; ici, l’accusatif seul suffit pour marquer le but, puisqu’il s’agit d’un nom propre de ville (Gr. § 193). – 7. Cujus nomine, par le nom duquel, on observera qu’en latin le génitif du pronom relatif, dépendant,d’un complément d’objet indirect ou de circonstance, garde sa place, tandis qu’en français nous rejetons alors le relatif après le mot dont il dépend en lui donnant une forme particulière: duquel, desquels; cette petite difficulté arrête souvent les élèves. – 8. Sanctus peut être adjectif; mais il est aussi participe de sancire, (sancio, is, sanxi, sanctum), sanctionner, garantir: voluerunt fidem sanctam esse. – 9. Le semi-négatif s’emploie quand une négation est suggérée: his quidquam sanctum videri potest, est-ce que quelque chose (=non, rien ne) peut leur paraîtra sacré; il en est de même pour la dernière phrase ab his quidquam (Gr. § 150). – 10. Si quando pour si aliquando (Gr. § 151, note). – 11. Violarint pour violaverint (Gr. § 63, 2°), subjonctif. – 12. Consuetudinem hominum immolandorum pour immolandi homines, la coutume d’immoler des hommes (Gr. § 241 et note); l’emploi du gérondif serait régulier (Gr. § 235) – 13. Quali fide, quali pietate sont des ablatifs descriptifs construits comme des attributs avec esse: de quelle loyauté pensez-vous qu’ils soient (Gr. 114 et note).

Commentaire littéraire. – 1. Cicéron recourt à tous les moyens pour sauver ses clients. La bonne foi n’y trouve pas toujours son compte. Souvent il détourne du grief principal l’attention des juges pour les amener à considérer un autre point de vue favorable à son client ou défavorable à l’adversaire. En bonne logique, comme en bonne justice, il s’agit ici de savoir si Fontéius s’est enrichi aux dépens des Gaulois. Mais Cicéron, sous prétexte de récuser les témoins, réveille les vieilles rancunes des Romains contre la nation gauloise. – 2. Cicéron sait fort bien qu’il a affaire à un auditoire de Romains qui, moins fins que les Grecs, se laissent plus facilement conduire par leurs émotions. Aussi fait-il appel à ce sentiment religieux si puissant chez ses compatriotes. Il faut que l’auditoire prenne en horreur l’impiété des Gaulois et qu’on félicite presque Fontéius d’avoir malmené cette race maudite. C’est ainsi qu’il est amené à résumer d’une façon fort partiale l’histoire des Gaulois. – 3. Les Gaulois, victimes de Fontéius étaient-ils responsables des actes de leurs ancêtres? Ces Gaulois qui avaient pillé Delphes ou assiégé le Capitole étaient-ils même les ancêtres des habitants de la Gaule Narbonnaise? Non certes; ils n’habitaient pas le même pays. Mais Cicéron n’y regarde pas de si près: tout son système de défense croulerait. – 4. Les faits qui se rapportent au pillage de Delphes par les Gaulois sont assez mal établis et les récits contradictoires (voir n°1, Introduction). L’allusion au siège du Capitole est un sophisme. Était-ce les dieux, était-ce les Romains que les Gaulois assiégeaient? Cicéron ne tient pas à dissiper l’équivoque et pour cause. Quant aux sacrifices humains, il est certain qu’ils subsistèrent en Gaule jusqu’au temps d’Auguste qui les interdit aux Druides. Mais les Romains eux-mêmes avaient conservé cet usage jusqu’aux guerres puniques. Après Cannes, deux Gaulois et deux Grecs furent enterrés vifs. La mort des Vestales soupçonnées d’avoir manqué à leurs obligations était un véritable sacrifice humain entouré dé rites lugubres. Or, des Vestales furent enterrées vives jusqu’à la fin du quatrième siècle après J.-C. – 5. Le style de ce passage est très oratoire. Il l’est jusqu’à l’excès. Il est composé presque en entier d’interrogations oratoires. On y trouve des anaphores du pronom démonstratif: illae, hae, ab iisdem, his, ou interrogatif: quali fide, quali pietate. On n’a d’ailleurs pas l’impression que cette chaleur un peu excessive du ton soit soutenue par une conviction intime et profonde. C’est dire que ce passage touche à l’emphase et tend à la déclamation.

32. Le printemps (Horace, Odes)

L’âpre hiver disparaît devant le retour aimable du printemps et de Zéphyre. Les treuils ramènent à la mer les navires tirés à sec. Maintenant les troupeaux ne se plaisent plus à l’étable, ni le laboureur près de son feu. La blancheur du givre n’argente plus les prairies1. Voici qu’à présent Vénus, la déesse de Cythère, conduit les chœurs de danse à la clarté de la lune2. Les Grâces élégantes, donnant la main aux Nymphes, frappent la terre de leurs pas cadencés3, tandis que l’ardent Vulcain embrase de ses feux les ateliers où peinent les Cyclopes. C’est le moment de couronner nos cheveux, luisants de parfums, avec le myrte verdoyant, ou avec les fleurs que fait éclore la terre débarrassée des frimas. C’est le moment de faire un sacrifice en l’honneur de Faunus, dans les bois sacrés pleins d’ombre, soit qu’il demande un agneau, soit qu’il préfère un chevreau. La pâle mort frappe avec indifférence4 à la cabane du pauvre et au palais des riches5. O fortuné Sestius, la brièveté de la vie nous interdit les longs espoirs6. Bientôt tu verras près de toi l’ombre de la mort, et les Mânes, fantômes vains, et la demeure où Pluton rassemble les âmes chétives. Une fois là7, tu ne tireras plus au sort la royauté du festin.

Notes. – 1. Les prairies ne s’argentent plus des gelées blanches. – 2. La lune étant suspendue au-dessus. Ceux qui entendent: la lune allant paraître, ôtent du texte une image gracieuse. – 3. Frappent la terre d’un pied alternatif. – 4. D’un pied impartial. – 5. Les tours des rois; ces mots sont souvent pris, l’un pour désigner de hautes constructions, l’autre pour désigner les riches. – 6. Nous interdit de commencer (d’entamer, de concevoir) une longue espérance. – 7. Aussitôt que tu seras parvenu là.

Commentaire grammatical. – 1. Acer au nominatif a trois formes, une pour chaque genre: acer, acris, acre; de même celeber, alacer. – 2. Nunc répété signifie souvent: tantôt…​ tantôt; mais il peut conserver aussi son sens ordinaire. – 3. Les relatifs sont parfois rejetés après un ou plusieurs mots, on en est alors averti par l’absence de la ponctuation qui, d’ordinaire, les précède immédiatement: terrae quem ferunt, pour quem terrae ferunt. – 4. Jubeo et veto se construisent avec la proposition infinitive (Gr. § 269). – 5. Jam a plusieurs sens: avec le présent il signifie «maintenant, dès maintenant» (jam ducit); avec le futur il signifie «bientôt» et marque un avenir très rapproché (jam premet); avec la négation, il signifie «ne plus» (non jam gaudet). – 6. Mearis pour meaveris est une forme syncopée (Gr. § 63, 2°); sortiere est pour sortieris (Gr. § 68, 1°).

Commentaire littéraire. – 1. Cette ode semble se composer de deux parties qui n’auraient de commun que le mètre: d’une part c’est une description sommaire, mais suggestive, du printemps; d’autre part c’est le lieu commun de la brièveté de la vie. Le lien est pourtant visible aisément pour qui connaît la philosophie d’Horace. Le printemps est un appel à la joie; il la symbolise d’autant mieux pour les anciens, que, dans leurs banquets ils se couronnaient des fleurs que cette saison fait éclore. Mais l’épicurien peut difficilement parler du plaisir sans penser que la mort vient y mettre un terme. Le passage d’une idée à l’autre est naturel pour lui. Horace ne songe même pas à ménager une transition: cette transition est toute faite dans son esprit. Cette idée est à la base même de son système. – 2. Cette pièce est un exemple charmant de l’art littéraire dans l’antiquité. On y trouve ce sentiment si juste de la mesure qui fait choisir les mots les plus évocateurs sans recourir jamais à la prolixité ou à l’emphase. Le printemps, c’est la saison «où les tièdes zéphirs ont l’herbe rajeunie»; c’est le signal de la reprise de la vie active; «bêtes et gens» recommencent la vie au grand air. C’est aussi, pour un ancien, nourri de légendes mythologiques, le temps où les dieux de la campagne s’ébattent de nouveau, où les forces divinisées de la nature, orages et volcans, reprennent leur activité. Puis la mort est évoquée: le lieu commun de la brièveté de l’existence est renouvelé d’une façon piquante et mélancolique à la fois. Et qu’on n’oublie pas que tout cela est enfermé dans les lois inexorables d’une métrique sévère, ce qui suppose, chez le poète, un travail patient et sûr. Cette poésie dérange un peu nos idées romantiques sur le lyrisme; mais, pour les anciens, le poète n’est pas seulement un inspiré, il est aussi un «ouvrier» adroit et patient. – 3. Ce mérite d’une forme parfaite ne fait que mettre mieux en relief le néant moral de l’épicurisme léger d’Horace. Il est d’ailleurs ici d’accord avec l’épicurisme plus sérieux de Lucrèce: surgit amari? quid medio de fonte leporum, une secrète tristesse surgit dans âme au sein même des plaisirs. Le paganisme n’est pas arrivé à comprendre que le but final de la vie humaine, ainsi que l’explication de nos joies et de nos douleurs doit être cherché en dehors de l’existence terrestre. La mortification chrétienne elle-même, avec toute son austérité, laisse, par l’espérance dont elle se nourrit, plus de place à la joie véritable; on pourrait modifier le vers de Lucrèce et dire que pour le chrétien: surgit amoeni aliquid medio de fonte dolorum. – 4. Malherbe, dans ses stances à Du Périer sur la mort de sa fille a paraphrasé la quatrième strophe: Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre / est sujet à ses lois. / Et la garde qui veille aux barrières du Louvre / n’en défend pas nos rois. Et La Fontaine a traduit un vers de cette ode quand il a dit (Fables, XI, VIII): Quittez le long espoir et les vastes pensées.

33. Une affaire de poisons (Tite-Live)

Comme les citoyens les plus importants de Rome mouraient de la même maladie, une esclave alla déclarer à Fabius Maximus, édile curule, qu’elle était disposée à dénoncer la cause de ce fléau public pourvu qu’on lui garantît que cette révélation ne lui causerait aucun tort. Fabius en référa aux consuls, les consuls au Sénat, qui, unanimement1, donna cette assurance à la dénonciatrice. Alors elle révéla que la cité était victime des coupables agissements des femmes; que des dames nobles préparaient elles-mêmes les poisons2 qui causaient ces décès et que, si les magistrats voulaient la suivre immédiatement, on pouvait prendre les empoisonneuses sur le fait. Ils la suivirent et trouvèrent en effet des femmes occupées à préparer sur le feu des drogues; on trouva aussi de ces drogues mises en réserve. Ces poisons furent apportés sur le forum; on y fit convoquer aussi par un licteur une vingtaine de dames chez qui on les avait trouvés. Deux d’entre elles, Cornélia et Sergia, toutes deux de famille patricienne, prétendirent que c’étaient des remèdes. Mais la dénonciatrice, pour les réfuter, les invita à en boire elles-mêmes, si elles voulaient la convaincre de mensonge. Les matrones demandèrent un délai3 pour s’entendre entre elles. On écarta le peuple et, sous les yeux de la foule, elles en référèrent à leurs compagnes. Celles-ci ne refusèrent pas de boire et ayant absorbé cette drogue, elles moururent toutes, victimes de leur propre scélératesse. Leurs compagnes, immédiatement saisies, dénoncèrent un grand nombre de dames. On en condamna 170 environ. C’était la première affaire4 d’empoisonnement qu’on instruisît à Rome. Elle sembla d’ailleurs une sorte de fait prodigieux5. Aussi, comme on trouvait rapporté6 dans les annales qu’au moment où, autrefois, le peuple mécontent se retirait de la ville, le dictateur avait enfoncé un clou et, par ce rite expiatoire, avait rendu le calme aux esprits troublés par la discorde, on décida de créer un dictateur pour qu’il enfonçât de même un clou.

Notes. – 1. Et du consentement (unanime) de l’ordre (sénatorial). – 2. Cuire ces poisons. – 3. Un espace de temps ayant été pris pour converser. – 4. Il ne fut pas fait d’enquête avant ce jour sur. – 5. Prodige, c’est-à-dire fait extraordinaire où intervient la volonté des dieux. – 6. Un souvenir ayant été retrouvé dans les annales.

Commentaire grammatical. – 1. On aurait au style direct: causam publicae pestis indicabo si a te fides mihi data erit haud futurum noxae indicium – 2. Dans haud futurum noxae indicium, il suffit de rétablir sibi sous-entendu pour avoir la tournure appelée double datif (Gr. § 174): que la dénonciation ne serait pas à préjudice à elle. – 3. Patefactum (est), quaesitum est, passifs impersonnels (Gr. § 203). – 4. Muliebris fraus, fraude de femmes, d’après la règle pugna Cannensis (Gr. § 115). – 5. Au style direct: si sequi extemplo vultis, manifesto deprehendi possunt. – 6. Et répété signifie, d’une part…​ d’autre part, non seulement…​, mais encore (Gr. § 98, 2°) – 7. Le relatif de liaison est souvent à l’ablatif absolu: quibus delatis = iis autem delatis (Gr. § 144 et 229). – 8. Ad devant un nom de nombre est souvent employé comme un adverbe signifiant «environ» et ne gouverne par conséquent aucun cas. – 9. Dans confutante indice, le participe peut être remplacé par une relative: indice quae confutabat (Gr. § 226: libros, confusos antea, disposuit). – 10. Haud a le même sens que non, mais tombe toujours sur le mot qui suit immédiatement (Gr. § 94, 1°). – 11. Certaines particules inséparables et invariables renforcent parfois les pronoms ou pronoms-adjectifs: suamet, egomet (Gr. § 40, note 1°). – 12. Avec un nom de nombre ex signifie souvent «d’entre»: duae ex eis, deux d’entre elles; ex quibus (= ex eis autem) ad centum septuaginta, environ 170 d’entre elles. – 13. Habere loco, littéralement «avoir en lieu de», signifie «considérer comme»; au passif «être considéré comme, passer pour». – 14. La proposition infinitive clavum fixum (esse) est introduite par l’idée contenue dans memoria repetita: on alla chercher dans les annales une histoire (rappelant que). Gr. § 281, I. – 15. Compte avec le génitif comme les adjectifs marquant possession (Gr. § 118, note 1°): compos sui, maître de soi. – 16. Causa, à l’ablatif, placé après son complément (Gr. § 96, 2° et 3°), qui est souvent un gérondif au génitif, signifie «en vue de, pour».

Commentaire littéraire. – 1. La femme, à Rome, jeune fille ou mère de famille, est entourée de respect. La polygamie est inconnue. Mais la femme est toujours sous tutelle, toujours elle a un maître, son père, son époux ou son plus proche parent. Le père et l’époux ont le droit de vie et de mort. Le divorce existait, mais dans les premiers siècles il fut très rare. Le motif ordinaire était l’absence d’enfants. Il fallait absolument perpétuer la famille pour assurer le culte des dieux domestiques et la continuation des offrandes aux mânes des ancêtres Plus tard le divorce devint fréquent; sous l’Empire, les femmes nobles qui n’avaient pas divorcé étaient citées comme une glorieuse exception. – 2. Cependant la décadence des mœurs privées et publiques ne devint rapide que quand les Romains prirent contact avec la Grèce et l’Orient. Ce récit d’ailleurs est fort sujet à caution. Certains détails semblent suspects et des historiens modernes hésitent à s’en servir comme d’un renseignement certain. Bien que Tite-Live lui-même le considère comme le signe et le symbole d’une décadence des antiques vertus, il est difficile de le considérer comme un document important pour l’histoire des mœurs à Rome. – 3. La fin de ce passage contient la mention d’une cérémonie, d’un symbolisme assez obscur, dont il n’est pas question ailleurs. Telle qu’elle apparaît ici, elle semble une superstition assez puérile. Beaucoup de pratiques de ce genre existaient chez les Romains. Toutefois elles ne nuisaient pas à l’énergie de leurs décisions, parce qu’elles ne les empêchaient pas d’agir et qu’ils ne se croyaient pas dispensés pour cela de recourir aux moyens que leur conseillait la prudence humaine. Aussi bien, les esprits cultivés de la classe dirigeante semblent avoir été de bonne heure sceptiques à l’égard de telles cérémonies, mais ils y voyaient une arme fort efficace pour appuyer leur politique en frappant l’imagination populaire. – 4. Tite-Live souhaite que cette histoire soit fausse: illud pervelim, proditum falso esse. Il suggère qu’il pouvait s’agir d’une simple épidémie. On reconnaît bien là l’historien soucieux de morale et persuadé que le peuple romain est le plus vertueux du monde. Une peste et une erreur judiciaire, et l’orgueil national est satisfait. Ne dit-il pas dans sa préface: «Même dans les rêves des philosophes, il n’y eut jamais de république si sainte, si longtemps à l’abri du luxe et de l’immoralité»? – 5. Tite-Live, dans ce récit, ne semble pas avoir voulu montrer les qualités dramatiques et pittoresques qui lui sont ordinaires. Il énumère les péripéties de ce drame avec la sécheresse d’un annaliste. Il ne tient pas à attirer l’imagination du lecteur sur un épisode si peu honorable pour la vertu romaine. Il ne l’expose, dit-il lui-même, «que pour ne refuser créance à aucun historien». Il a soin d’observer d’ailleurs que plusieurs parmi les anciens ne parlent pas de cette affaire scandaleuse.

(34. La Providence et le monde (Cicéron, De natura deorum)

Le berger dont parle Attius, qui n’avait encore jamais vu de bateau, en apercevant de loin, du haut d’une montagne le navire1, nouveau pour lui, qui portait les Argonautes, est saisi d’étonnement et de terreur; il s’imagine voir quelque objet inanimé. Mais bientôt des signes plus manifestes lui font soupçonner de quoi il s’agit. Il dut en être de même pour les philosophes: le premier coup d’œil jeté sur le monde les déconcerta peut-être, mais ils durent comprendre ensuite que cette demeure céleste et merveilleuse devait être habitée, qu’elle devait avoir un maître pour la diriger, qu’un architecte avait dû construire ce superbe ouvrage. Comment voulez-vous qu’à ce propos je n’exprime pas mon étonnement de voir des gens se persuader que le monde avec sa magnifique beauté ait été formé par une rencontre fortuite d’atomes? Je ne vois pas pourquoi celui qui estime cette formation possible, n’admettrait pas que, si on jetait par terre une énorme quantité2 de caractères représentant les vingt et une lettres de l’alphabet, le hasard pourrait faire qu’elles fussent renversée si heureusement qu’on y put lire3 toute la suite des Annales d’Ennius. Si cette rencontre des atomes peut former le monde, pourquoi pas un temple, une maison, une ville? Ce sont des ouvrages beaucoup moins grandioses et certes bien plus aisés. Ces gens-là parlent du monde avec si peu de réflexion que je me demande s’ils ont jamais levé les yeux vers cet admirable spectacle du ciel. Imaginons des ténèbres aussi profondes que celles qui, dit-on, couvrirent les régions voisines de l’Etna, quand eut lieu l’éruption de ce volcan. Il paraît que durant deux jours les hommes ne purent reconnaître mutuellement leurs traits. Lorsque, au troisième jour, le soleil brilla, il leur sembla qu’ils sortaient du tombeau. Si la même chose nous arrivait, si, au sortir d’une éternelle nuit, nous apercevions tout d’un coup le grand jour, quelle impression ferait sur nous le spectacle du ciel! Mais l’habitude de le voir émousse la curiosité de notre esprit, qui n’en est plus frappé et ne cherche pas la raison de choses que nous avons journellement sous les yeux.

Notes. – 1. Vehiculum, moyen de transport. – 2. Des formes, en quantité innombrable, des vingt et une lettres (de l’alphabet). – 3. Grâce à elles, renversées à terré, les Annales d’Ennius pouvoir être reproduites de telle manière qu’elles puissent être lues d’un bout à l’autre.

Commentaire grammatical. 1; Apud avec un nom d’auteur signifié souvent «dans les ouvrages de». – 2. Qui numquam vidisset, au subjonctif parce qu’on rapporte la pensée d’Attius (Gr. § 341, 1°); on peut aussi expliquer le subjonctif par une idée, de conséquence (talis ut, Gr. § 329, 3°). – 3. Ut, avec l’indicatif: comme, de même que, dès que (Gr. § 99 bis). – 4. Inanimum quiddam, une (certaine) chose inanimée; le génitif (aliquid inanimi, quelque chose d’inanimé) s’emploie seulement en pareil cas avec les pronoms neutres marquant une idée de quantité. – 5. Debuerunt, si conturbaverat, comme possum, si volo; si signifie ici: s’il est vrai que (Gr. § 301). – 6. Hic, adverbe; sens temporel: à ce moment-là; sens local; ici. – 7. Ego non mirer, subjonctif délibératif (Gr. § 214, 1°): Ne faut-il pas que je m’étonne? ne dois-je pas m’étonner? – 8. Quemquam (qui sibi persuadeat) et non pas aliquem parce qu’une négation est suggérée; il ne devrait y avoir personne. Le subjonctif tient à l’attraction modale (Gr. § 341) et aussi à l’idée de conséquence: quelqu’un tel que (Gr. § 339, 3°, 330). – 9. Dans hoc qui existimat, qui est rejeté après hoç; on s’en aperçoit d’ailleurs à l’absence de ponctuation devant le relatif. – 10. Cur non idem putet, le subjonctif tient, non pas au sens du conditionnel, mais à l’interrogation indirecte (Gr. § 254). – 11. Aliquo, adverbe de lien de la question quo (Gr. § 90, I): quelque part. – 12. Dans quod si, quod est devenu une simple liaison et ne joue le rôle ni de sujet ni de complément; en français: que si, et si, mais si. Cet emploi s’explique d’une part par le relatif de liaison (Gr. § 144) et d’autre part par l’accusatif adverbial (Gr. § 164); voir Riemann, Syntaxe latine § 20, remarque. – 13. Cur urbem (efficere) non potest, ellipse du verbe voisin, – 14. Tenebras autem cogitemus, subjonctif à sens d’impératif (Gr. § 211). – 15. Eruptione, ablatif de cause: en raison de l’éruption (Gr. § 186). – 16. Dans ut per biennium etc., ut signifie «en sorte que, au point que. – 17. Nemo est parfois employé comme nullus et semble alors plutôt adjectif que pronom: nemo homo, son étymologie est d’ailleurs: ne (= non) homo. – 18. L’ablatif tertio die marque la date (Gr. § 199). – 19. Dicuntur obscuravisse, sibi viderentur, construction personnelle ordinaire avec dicere, obligatoire avec videri (Gr. § 260 et note). – 20. Dans ut adspiceremus, ut signifie «que»; cette proposition complétive est annoncée par hoc idem (Gr. § 281, II, 274); l’imparfait du subjonctif pour la concordance des temps (Gr. § 250).

Commentaire littéraire. – Ennius (239-169 av. J.-C.) est un des grands noms de la littérature latine à ses débuts. On ne cite avant lui que Livius Andronicus et Névius, qui lui sont très inférieurs. Il fut le contemporain de Plaute. Son œuvre la plus appréciée est nommée dans ce passage: les Annales, vaste épopée historique qui embrassait toute l’histoire romaine. C’est lui qui a introduit l’hexamètre à Rome. Accius (ou Attius), né en 170 av. J.-C., mort vers 84, était avec Pacuvius le représentant le plus apprécié de la tragédie latine. Nous n’avons plus de lui que des fragments. Dans sa Médée un berger décrivait l’arrivée du navire Argo. C’est à ce passage qu’il est fait allusion ici. – 2. Le vehiculum Argonautarum est le navire Argo. Avant la guerre de Troie, cinquante héros grecs partirent sur ce vaisseau à la conquête de la Toison d’or qui se trouvait en Colchide. Jason, leur chef, fut aidé dans son entreprise par la fille d’un roi du pays, Médée, qu’il abandonna ensuite. – 3. Cicéron affirme souvent sa foi en une Providence, par conséquent en un Dieu bienfaisant qui s’intéresse à l’homme. Dans le Songe de Scipion il expose sa croyance à l’immortalité de l’âme, bien qu’il semble réserver cette immortalité aux grands hommes seulement. Mais quand il pense aux dieux du paganisme, il est franchement sceptique. Ses opinions religieuses restent un peu vagues, parce qu’il il appartient à la Nouvelle Académie. Cette école était probabiliste, c’est-à-dire croyait qu’on ne pouvait pas arriver à la certitude absolue, mais seulement à la vraisemblance. Par conséquent s’il donne raison à Balbus, son adhésion ne peut le conduire qu’à considérer comme vraisemblable l’opinion du Stoïcien. – 4. Cicéron n’est pas un profond philosophe: c’est un bon vulgarisateur. Il a du moins contribué à donner à ses contemporains le goût de ces études, non point en les leur présentant par le côté profond et obscur, mais en montrant ce qu’elles peuvent avoir d’intéressant pour tous les esprits cultivés. On le voit ici essayer de faire comprendre sa pensée en recourant à des comparaisons intéressantes: une scène d’Accius où il est question du navire Argo, la mention des Annales d’Ennius, l’allusion à l’
éruption de l’Etna. D’ailleurs le cadre du dialogue, qu’il a choisi pour exposer sa philosophie, s’il a l’inconvénient de masquer un peu la vraie pensée de l’auteur, met de la variété et de l’imprévu, de la chaleur et de l’agrément dans un sujet nécessairement un peu aride.

(35. Le bon régisseur (Columelle, De re rustica)

Il faut que l’homme qui se charge des fonctions de régisseur, ne soit porté ni à dormir ni à boire avec excès; ces deux vices sont incompatibles avec l’exactitude dans le travail. Qu’il se lève le premier de tous, qu’il mette en route rapidement, aussitôt que la saison le permet1, l’équipe des travailleurs, toujours encline à s’attarder, et qu’il marche lui-même résolument à leur tête. Il importe extrêmement en effet que les ouvriers commencent leur besogne de bon matin. Le régisseur aura donc soin que les esclaves se rendent au travail non point à pas comptés, ni avec mollesse, mais qu’ils le suivent avec ardeur comme les troupes suivent un général plein de bravoure et d’entrain qui les mène au combat. Il faut aussi que, durant le travail, par divers encouragements, il les entretienne en belle humeur; que, parfois, comme pour relever leur courage abattu2, il leur prenne des mains leur outil, travaille à leur place en les avertissant de faire comme lui et d’y mettre autant d’ardeur. Le soir venu, il ne devra laisser personne derrière lui, mais marcher derrière tous les esclaves, comme un bon berger a soin de ne laisser dans les champs aucune bête de son troupeau. Rentré à la maison, qu’il se comporte encore en pasteur vigilant, qu’il ne se retire pas immédiatement dans son logement, mais qu’il s’occupe soigneusement de chacun3. Si l’un d’eux s’est fait du mal4 en se blessant dans son travail, ce qui est très fréquent, il le pansera; s’il se trouve autrement indisposé, il le conduira aussitôt à l’infirmerie et lui fera donner tous les soins convenables. Quant à ceux qui se portent bien, il ne faudra pas s’en soucier moins, afin que les gens chargés de distribuer les vivres leur donnent consciencieusement à boire et à manger. Il accoutumera les ouvriers des champs à prendre toujours leurs repas auprès des dieux lares de leurs maître, autour de l’âtre familial. Il convient que lui-même mange en leur présence et leur donne l’exemple de la frugalité, sans s’étendre jamais sur un lit pour dîner, si ce n’est aux jours de fête.

Notes. – 1. Selon les saisons. – 2. Comme dans l’intention de venir en aide à qqn qui n’en peut plus. – 3. Agere curam alicujus, prendre soin de qqn. – 4. Capere (accipere) noxam, subir un dégât, un dommage.

Commentaire grammatical. – 1. Qui susceperit, futur antérieur, ainsi que dans ubi incesserit, cum subierit; pour ces différents cas où entre une idée de répétition de l’action, voir Gr. § 315. – 2. Abstinentissimus vini: le génitif comme avec les adjectifs qui signifient le désir ou l’abstention (Gr. § 118). – 3. Il convient d’expliquer diligentiae comme un datif (Gr. § 121). – 4. Pro marque souvent la proportion (pro portione) et signifie «selon». Le latin n’a pas de mot propre pour dire «saison»; cette idée est d’ordinaire exprimée par tempus anni; notre mot «saison» vient du latin satio, action de semer, saison des semailles. – 5. Plurimum refert, il importe extrêmement (Gr. § 166 note). – 6. Gr. § 278: timeo ne veniat. – 7. Interdum, parfois; interea, sur ces entrefaites; interim, pendant ce temps. – 8. Succursurus, sur le point de secourir, destiné à secourir, dans I l’intention de secourir; ce dernier sens convient ici; pour l’emploi peu classique, Cf. Gr. § 233, note; et pour tanquam § 232. – 9. Ut signifie comme; le subjonctif sit effectum, tient à une attraction modale (Gr. § 341, 2°). – 10. More, ablatif de manière: à la façon de (Gr. § 178). – 11. Le pronom relatif s’emploie pour traduire «que» dans «le même que»: idem qui (Gr. § 132). – 12. Plerumque à l’époque de l’Empire, au lieu de signifier «la plupart du temps», signifie parfois «très souvent, souvent». Il en est de même de plerique: «nombreux» au lieu de «la plupart». – 13. Languidior, passablement faible, mal portant (Gr. § 130). – 14. Habere rationem, tenir compte de, se soucier de.

Commentaire littéraire. – 1. On reconnaît dans ce passage l’esprit positif, méthodique, utilitaire de la race romaine. Tout est soigneusement prévu, catalogué, rien n’est laissé au hasard, aucun moment n’est perdu, aucun travailleur n’est oublié. Le chef doit donner l’exemple; levé le premier, il se couchera le dernier. Cette exploitation rurale est conduite avec l’esprit d’ordre et de discipline qui a présidé à la conquête et à l’organisation du monde romain. – 2. Certains détails paraîtraient indiquer que l’esclave est traité avec quelque souci d’humanité. L’intervention de l’intendant en vue d’entretenir la belle humeur semble mettre un peu de cordialité dans ses rapports avec les esclaves; les soins donnés aux blessés et aux malades pourraient être un signe de bienveillance et d’humanité. Mais ne nous y méprenons pas. Il s’agit seulement d’obtenir par tous les moyens un «rendement» supérieur: on soignera le malade pour perdre le moins possible de journées de travail et parce que la mort d’un esclave est une perte importante pour le maître. Dans l’Économique de Xénophon, Ischomaque recommande à sa femme de soigner elle-même les esclaves malades; elle accepte volontiers, parce qu’elle espère se les attacher par la reconnaissance. Il n’est pas question ici de sentiment, mais de profit. La comparaison de l’intendant avec un berger n’est que trop juste. Il s’agit bien d’un bétail humain. Varron énumère les esclaves pêle-mêle avec les bœufs et les charrues et les appelle instrumenti genus vocale. – 3. Les anciens Romains avaient été des laboureurs. Mais si l’agriculture resta toujours honorée à Rome, ce fut surtout théoriquement et poétiquement. L’établissement de vastes domaines (latifundia), réunis par les nobles, grâce aux richesses qui provenaient du pillage du monde, fit passer de plus en plus l’agriculture aux mains des esclaves. Certains, dit Columelle, ont des propriétés dont ils ne peuvent pas faire le tour à cheval en un jour. Pour simplifier l’exploitation, on préférait les prairies et pour la beauté on voulait des bois, de sorte que le labourage disparaissait. Il en résulta un changement désastreux dans les mœurs. Les hommes libres désertaient les campagnes et affluaient vers les villes où ils perdaient bientôt toutes les vertus qui avaient fait autrefois la grandeur de Rome. – 4. La sécheresse technique de Columelle est reconnaissable dans ce passage. Il a voulu y glisser cependant quelques ornements littéraires. La comparaison de l’intendant avec un général, puis avec un berger, met un peu de variété dans ce code sévère du travail agricole. Ce n’est vraiment pas assez pour permettre le moindre rapprochement avec la poésie de la campagne qui coule à flots dans les Géorgiques.

36. Les miroirs (Sénèque, Quest. Natur.)

Qu’on se moque maintenant des philosophes qui dissertent sur les propriétés des miroirs, qui cherchent pourquoi ils nous présentent notre image et même tournée vers nous; dans quelle intention la nature a voulu, tout en nous donnant des corps réels, nous en montrer aussi le reflet: pourquoi1 elle a créé ces matières aptes à recevoir ces images. Ce n’était pas sans doute pour que nous pussions faire notre barbe devant un miroir! Elle a inventé les miroirs pour que l’homme put voir ses traits. Beaucoup d’avantages en sont résultés: d’abord la possibilité de se connaître soi-même; ensuite d’utiles indications2. La beauté est prévenue d’éviter3 de donner prise à la médisance, la laideur d’avoir à racheter par d’autres mérites les attraits qui lui manquent4: la jeunesse est avertie, en voyant qu’elle est au printemps de la vie, que c’est le temps des études et des actions courageuses; la vieillesse qu’il faut penser un peu à la mort. Voilà pourquoi la nature nous a donné le moyen de voir nos propres traits. Le cristal d’une fontaine, le marbre poli montre à chacun son image: «j’ai vu mon image tout récemment au bord de l’eau5, quand la mer n’était pas agitée par les vents.» Dites-moi quelle pouvait être la toilette, quand on se regardait dans de tels miroirs? Cette époque plus simple, qui se contentait des avantages offerts par le hasard, ne détournait pas encore ce bienfait de la nature au profit du vice et ne mettait pas au service du luxe cette utile invention. Dans la suite, quand le goût du luxe triompha, on cisela les miroirs en or et en argent; on les orna même de pierreries. Vous figurez-vous que les filles de Scipion aient possédé un miroir étincelant d’or, elles dont la dot fut payée en lingots de cuivre brut? Aujourd’hui des filles d’affranchis, toutes jeunes, dépensent pour un seul miroir une somme supérieure à la dot que le peuple romain donna à Scipion pour ses filles. Nos mœurs coupables ont jeté parmi nous une telle confusion que tous ces objets qu’on regardait comme destinés à la toilette des femmes, font aujourd’hui partie de l’attirail des hommes; c’est trop peu dire, entrent dans le bagage du soldat.

Notes. – 1. Vers quel but (quorsus) cela tendait, de préparer etc. – 2. Consilium ad quaedam, un conseil pour certaines choses. – 3. Afin que, étant beau, il évitât. – 4. Tout ce qui (quidquid) manquait à son corps. – 5. Virgile, Eglog. II, vers 25. Il s’agit du berger Corydon.

Commentaire grammatical. – 1. Quod conjonction signifie: ce fait que, par ce fait que ou pour ce fait que (parce que), quant à ce fait que. On a ici le sens de «parce que» (quod disserant, quod inquirant); «par ce fait que» (quod adspici voluit). Pour le subjonctif, voir Gr. § 285 et surtout 287. – 2. Dans quid facies nostra reddatur, quid, à l’accusatif adverbial, signifie pourquoi (Gr. § 164); dans quid sibi voluerit, il est le complément direct de voluerit: quelle chose elle s’est proposée. – 3. Quid reddatur, quid voluerit, quorsus pertinuerit sont des subjonctifs de l’interrog. indir. (Gr. § 254). – 4. Le gérondif au génitif ayant un complément direct peut être remplacé par l’adjectif verbal: excipiendarum imaginum capacem; mais il peut rester aussi sans changement: fortia audendi; nosmetipsos videndi (Gr. § 235). Sur nosmetipsos, voir Gr. § 40, note. – 5. In hoc, ut: en vue de ceci, à savoir que (Gr. § 281, II). – 6. Consecutus ne peut avoir que le sens actif: consecuta (sunt), ont suivi, ont résulté (Gr. § 74, 1° et 2°). – 7. Les relatifs indéfinis se construisent avec l’indicatif: quidquid vocabatur; mais le subjonctif peut être rendu nécessaire par le style indirect ou l’attraction modale: quidquid deesset (Gr § 341, note II). – 8. Penser à une chose: cogitare rem ou de re (Gr. § 156): penser un peu (en quelque chose, Gr. § 164) à la mort: cogitare aliquid de morte. – 9. Ventis est considéré comme un ablatif de cause (Cf. Virgile, édit. Lechatellier, Egl. II, v. 26) par l’effet des vents (qui, selon les anciens, aplanissent la mer aussi bien qu’ils la soulèvent); – 10. Fortuita, neutre pluriel (Gr. § 116). – 11. Potiri se construit avec le génitif dans l’expression potiri rerum, s’emparer du pouvoir (Gr. § 180, note). – 12. An caractérise l’interrogation oratoire (Gr. § 92, note). – 13. Cum illis dos fuisset: alors que (puisque) leur dot avait été; en ce sens cum veut le subjonctif (Gr. § 286). – 14. In avec l’accusatif peut marquer la direction: obversa in nos, tournée vers nous; ou la direction figurée: detorquere in vitium, détourner en faveur du vice; rapere in luxum, entraîner au service du luxe; sufficere in unum speculum, suffire pour l’achat d’un miroir; in hoc, en vue de ceci. – 15. Minus, trop peu (Gr. § 130).

Commentaire littéraire. – 1. Bien qu’on sût dès le XIII° siècle doubler le verre d’une plaque de métal, la pratique de l’étamage des glaces ne s’est répandue qu’au XVI° siècle. Les anciens n’ont donc connu que les miroirs de métal poli, en or, argent, fer et surtout bronze. Mais ils en fabriquaient de fort grands: totis paria corporibus, dit ici Sénèque. – 2. Cette idée que Dieu, en créant le monde, n’a rien fait qui ne pût et ne dût servir à la vertu, et que l’homme, en usant mal des choses créées, les détourne de leur destination providentielle, est une idée chrétienne. Il y a ainsi entre les théories de Sénèque et le christianisme des rencontres curieuses; on a été jusqu’à prétendre, sans preuves d’ailleurs, qu’il avait été en relation avec saint Paul. – 3. Sénèque prêche une morale austère, la morale stoïcienne. Dans sa jeunesse, il avait eu des accès d’ascétisme, couchant sur un grabat, renonçant au vin et à la viande. Cependant nous voyons qu’il n’ose proscrire les miroirs; il conseille seulement d’en user pour notre amélioration morale. Cette méditation sur nos obligations devant un miroir peut paraître bizarre. En réalité, nous reconnaissons ici un cas curieux de la tendance de Sénèque à entreprendre le relèvement moral de ses contemporains sans trop choquer leurs habitudes de luxe. Lui-même d’ailleurs avait eu à se défendre du reproche de vivre à la cour au milieu des fêtes et de posséder de grandes richesses. Il montre ici qu’on peut fort bien posséder une foule de choses, même un miroir, et en user pour le bien de son âme. – 4. Sénèque est un éclectique aux idées parfois un peu flottantes. Il est d’accord avec les idées anciennes quand il croit que l’humanité a perdu ses vertus d’autrefois; mais il est pourtant loin de croire à la légende de l’âge d’or. Il se rencontre avec Lucrèce (voir n°61) quand il se représente l’humanité primitive comme à demi-sauvage. Il est déjà tenté toutefois de soutenir, comme Rousseau le fera chez nous, que ces premiers hommes «qui se miraient dans les fleuves» étaient plus proches de la vraie nature et par conséquent plus vertueux et plus heureux. Par contre, s’il est frappé de la décadence morale de l’homme civilisé, il n’en affirme pas moins en terminant les Questions naturelles, la possibilité du progrès indéfini des sciences. – 5. Sénèque ne s’occupe pas es miroirs en vrai savant, pas plus en physicien qu’en archéologue. S’étant demandé si certains météores ne sont pas de simples illusions d’optique, il est amené à parler des images reflétées par les miroirs; mais abandonnant aussitôt l’aspect scientifique de la question, il s’occupe de morale Cette tendance à mêler le domaine de la morale et de la science part d’une intention excellente. Elle est d’ailleurs légitime chez un philosophe. Il n’en est pas moins vrai que cette méthode a beaucoup retardé les progrès de là science dans l’antiquité et au moyen-âge. (voir Pline l’Ancien, n°9.)

37. Raffinements de cruauté (Cicéron, De suppliciis)

On met en prison les condamnés. C’est contre eux que la peine est prononcée, mais c’est aux malheureux parents qu’on la fait subir. On leur interdit de voir leurs enfants, on leur défend d’apporter à leurs fils des vêtements ou de la nourriture. Ces pères, que vous voyez ici, restaient étendus sur le seuil, et les malheureuses mères passaient la nuit à la porté de la prison; on ne leur permettait pas de voir une dernière fois leurs fils. Elles ne demandaient pourtant qu’une seule chose: recueillir dans un baiser le dernier soupir de leurs enfants1. Il y avait là le geôlier, le bourreau du préteur, qui faisait périr et terrorisait nos alliés comme nos concitoyens, le licteur Sextius, qui exploitait2 les gémissements et la douleur suivant un tarif déterminé: «Pour voir ton fils, tu donneras tant; pour avoir le droit de lui porter à manger, tant.» Personne ne refusait. «Voyons! Pour que j’exécute ton fils d’un seul coup de hache, combien me donneras-tu? Pour que sa torturé soit de courte durée? Pour qu’il ne soit pas frappé à plusieurs reprises? Pour qu’il meure3 sans souffrir?» Pour cela aussi il fallait donner de l’argent. Ô douleur profonde et vraiment intolérable! Ô sort pénible et cruel! Les parents devaient payer non pas pour sauver la vie de leurs enfants, mais pour obtenir que leur mort fût rapide. Et ces jeunes gens eux-mêmes parlaient avec Sextius de leur exécution et de ce coup de hache unique. Dans la dernière prière que les enfants adressaient à leurs parents, ils leur demandaient de donner de l’argent au licteur pour que leurs souffrances fussent allégées. Bien des tortures cruelles ont été inventées contre les parents et les proches des condamnés; mais, au moins, que la mort en marque le terme. Non point! Y a-t-il quelque chose de plus terrible, jusqu’où puisse aller la cruauté? On l’inventera. En effet on décide que quand ils auront été frappés de la hache et exécutés, leurs corps seront jetés en pâture aux bêtes sauvages. Si cette mesure paraît trop douloureuse aux parents, qu’ils achètent à prix d’or le droit de les ensevelir.

Notes. – 1. Recueillir avec la bouche le dernier souffle. – 2. Auquel un salaire déterminé était procuré venant des gémissements et de la douleur. – 3. Pour que la vie ne (lui) soit pas ôtée avec quelque sensation de douleur.

Commentaire grammatical. – 1. On emploie ab avec les verbes indiquant séparation ou éloignement: a conspectu exclusae comme liberare a servitute (Gr. § 176). – 2. Liberum, venant de liberi, orum, m. pl. les enfants, est un génitif pluriel contracté pour liberorum (Gr. § 15, note). – 3. L’accusatif exclamatif est employé dans o magnum atque intolerandum dolorem (Gr. § 100, note 2°). – 4. Le verbe orare, demander (en priant) peut se construire avec l’accusatif du nom de la chose qu’on demande et de la personne que l’on prie; il en est de même de precari, poscere, flagitare (Gr. § 161, note 1°). – 5. Causa, à l’ablatif, est très employé avec le génitif du gérondif pour signifier «en vue de (faire)». Causa se place alors toujours après le gérondif. – 6. Multus, employé avec un autre adjectif pour qualifier un seul nom, est d’ordinaire coordonné avec cet adjectif: multi et graves dolores, à moins qu’il ne qualifie le groupe formé par le nom et l’autre adjectif: multos fortes viros, où vir fortis est une sorte d’expression toute faite que l’on qualifie en bloc par multus. – 7. Parentibus et propinquis sont au datif d’intérêt (Gr. § 173). – 8. Mors sit extremum, que la mort soit la dernière chose, qu’on n’aille pas au delà de la mort. – 9. Dans quo progredi possit, quo est l’adverbe de la question quo; il est l’équivalent de ad quod. – 10. Securi est l’ablatif de securis, is, f. la hache; accusatif: securim (Gr. § 20). – 11. Les conjonctions de subordination et les relatifs sont parfois rejetées après un ou plusieurs mots; en pareil cas, elles ne sont pas précédées d’une ponctuation; la ponctuation précédente marque d’ordinaire le début de la proposition. – 12. Le subjonctif présent remplace l’impératif à la troisième personne: redimant, qu’ils rachètent (Gr. § 211).

Commentaire littéraire. – 1. Ce passage est un modèle de pathétique. Il s’agit, en émouvant les juges sur le sort des victimes, de les rendre impitoyables pour le bourreau. De là des tableaux successifs qui portent à son comble l’émotion indignée: les pères et les mères aux portes des prisons; les suprêmes soulagements portés par les parents à leurs enfants; puis les détails du supplice et des funérailles devenus l’objet d’un marchandage odieux. Dans tout ce passage, l’émotion est fondée sur le sentiment le plus sacré, sur l’affection qui unit les parents à leurs enfants. – 2. Le style ne fait qu’un avec la pensée et le sentiment. Comme on l’a remarqué, Cicéron calcule ses effets pour tirer des pleurs à son auditoire, mais il se laisse prendre lui-même à ce jeu. On sent ici qu’il s’abandonne lui-même aux sentiments qu’il veut nous communiquer. II s’attendrit sincèrement en pensant aux mères qui veulent embrasser une dernière fois leurs fils. On sent, au frémissement du style, qu’il assiste lui-même à ces scènes, où la froide cruauté exploite le désespoir maternel. Il fait parler le bourreau, en des phrases sèches, tranchantes, qui accusent encore le caractère impitoyable de ce marchandage affreux. Soudain, il ne peut contenir son indignation; il pousse un cri de douleur et de pitié. Les détails même du style sont admirables: dans les mots aderat janitor carceris, le verbe placé en tête d’une façon insolite, fait en quelque sorte surgir brutalement sur la scène l’odieux personnage. – 3. Cicéron triomphait dans le pathétique et on lui en a reproché l’abus. Il est vrai qu’il fait plus volontiers appel au sentiment qu’à la raison et qu’il sacrifie parfois le docere au permovere. Jamais pourtant il n’a satisfait à ces deux obligations de l’orateur mieux que dans ce passage. Ce sont les faits eux-mêmes qui parlent: le juge se renseigne en même temps qu’il s’émeut. On ne saurait ici accuser Cicéron d’escamoter le vrai sujet; il se trouve ici au cœur même de la question. Tout au plus pourrait-on remarquer qu’il pousse les juges à prononcer sous le coup d’une émotion violente, au lieu de faire appel à la réflexion paisible qui est une meilleurs garantie de justice impartiale. – 4. Mais ces moyens sentimentaux étaient de mise à Rome. Les juges y sont en général des hommes dont l’intelligence n’est pas très affinée, qu’il faut ébranler par de fortes émotions plutôt que convaincre par de subtiles discussions juridiques. Cicéron a certainement raison, pour tous les cas sans doute, mais en particulier pour son temps et pour son pays, quand il soutient que la grande loi de l’éloquence est de s’adapter à son auditoire pour le manier à son gré.

38. L’appel de la grâce (Saint Augustin, Confessions)

Alypius, assis tout près de moi, attendait en silence l’issue de cette crise extraordinaire. Mais quand une méditation intense eut ramené du plus profond de mon être1 toute ma misère et l’eut étalée2 devant mon cœur, je fus assailli par une sorte de tempête qui provoqua un déluge de pleurs. Pour laisser s’échapper librement mes larmes3 et mes paroles, je me levai d’auprès d’Alypius. La solitude me semblait plus convenable pour pleurer4. Je m’éloignai assez pour que même sa présence ne put me gêner. Tel était mon état d’esprit et il le comprit. Quelque parole, sans doute, que j’avais dite, lui avait révélé que j’avais des larmes dans la voix. Il resta donc là où nous nous étions assis d’abord, extrêmement surpris. Quant à moi, je me laissai tomber, je ne sais comment, sous un figuier et je donnai libre cours à mes larmes. Il m’échappait des plaintes éplorées: «Combien de temps encore? Combien de temps? Demain et puis demain? Pourquoi pas dans un moment? Pourquoi cette heure ne marquerait-elle pas la fin de ma honte?» Tandis que je parlais ainsi, des larmes amères montaient de mon cœur meurtri. Tout à coup, j’entends une voix, de garçon ou de fille5, je ne sais, venant de la maison voisine, qui chantait et répétait souvent: «Prends et lis, prends et lis». Á l’instant, ma physionomie changea: je fis tous mes efforts pour me rappeler si les enfants, dans un jeu quelconque, chantaient quelque chose de ce genre. Il ne me semblait pas que j’eusse entendu quelque part ce refrain. Après avoir refoulé mes larmes, je me levai, ne pouvant interpréter ces paroles que comme une sorte d’invitation à ouvrir le livre et à lire le premier chapitre qui se présenterait. Aussi je revins en hâte à l’endroit où Alypius était assis. C’était là que j’avais déposé le livre de l’apôtre en me levant pour m’éloigner. Je le saisis, je l’ouvris et je lus en silence le chapitre sur lequel mes yeux tombèrent immédiatement…​ Je ne voulus pas lire plus avant, c’était inutile. En effet, en un clin d’œil, comme si la lumière était descendue dans mon cœur pour le rassurer, les ténèbres, où se débattait mon irrésolution, se trouvèrent dissipées.

Notes. – 1. Du fond secret. – 2. Eût ramené et rassemblé. – 3. Totum (imbrem). – 4. Se présentait (à moi) comme plus convenable pour l’occupation de pleurer. – 5. Comme d’un garçon ou d’une fille.

Commentaire grammatical. – 1. Le datif avec affixus se rattache à l’emploi de ce cas avec les verbes composés d’une préposition (Gr. § 170). – 2. Le comparatif avec quam ut signifie «trop pour» (Gr, § 131): trop loin pour que sa présence (même de lui qui était mon intime) put m’être à charge; ce sens revient à: assez loin pour que ne…​ pas. – 3. Dans nescio quid dixeram et les expressions analogues on considère nescio quid comme un pronom indéfini: n’importe quoi, je ne sais quoi (Gr. § 254, note I); il en est de même plus loin pour nescio quomodo. – 4. Modo est l’ablatif de modus, i, m. mesure, manière (quo modo); il peut être employé comme conjonction (modo ou dummodo, pourvu que); ou comme adverbe signifiant «seulement» (non modo…​ sed etiam); en parlant du temps, il signifie «tout-à-l’heure» et se rapporte au passé ou à l’avenir; répété, il équivaut à tantôt…​ tantôt. – 5. L’ablatif dans amarissima contritione doit être pris comme un ablatif de circonstance, «dans l’abattement», plutôt que comme un ablatif de cause. – 6. An s’emploie parfois pour signifier simplement «ou bien»; mais l’origine de cet emploi remonte toujours à une interrogation double; on le voit clairement ici: nescio (utrum vox illa fuerit) pueri an puellae (Riemann, Syntaxe latine § 281, rem, III). – 7. Dans utrum solerent l’interrogation est double, mais le second membre, qui serait réduit à necne ou annon est sous-entendu. – 8. La proposition infinitive joue le rôle de sujet avec des locutions impersonnelles (Gr. § 267): nec occurrebat omnino (s.-e. mihi), il ne se présentait pas du tout à mon esprit. – 9. Dans quod primum caput, etc., l’antécédent a passé dans la relative: caput quod invenissem primum, le chapitre que j’aurais trouvé le premier, ou primum caput quod invenissem. – 10. Dans quo conjecti sunt, quo est à considérer comme adverbe de lieu (question quo); les adverbes de lieu remplacent aisément un pronom accompagné d’une préposition: in quod. – 11. Le datif dans infusa cordi meo est conforme à la règle § 170 qui concerne la construction des verbes composés d’une préposition.

Commentaire littéraire. – 1. Saint Augustin, dans l’ensemble de son œuvre et surtout dans les Confessions, nous apparaît comme une âme aux impressions extraordinairement vives et portées à se manifester invinciblement au dehors. Il faut qu’il pleure, qu’il parle à haute voix. N’oublions pas que c’est un Africain et que son tempérament n’est pas celui d’un Romain froid et gourmé. D’ailleurs, tandis que des écrivains comme Cicéron et Sénèque étudient le problème de la destinée humaine avec une sorte de détachement, saint Augustin cherche le vrai avec toute son âme; il en fait «une question de vie ou de mort». Cette passion de l’infini donne à ce passage un accent merveilleusement dramatique et profond qu’on chercherait en vain dans toute l’antiquité païenne. – 2. Le but de saint Augustin est de montrer que sa conversion est surtout l’œuvre de la grâce divine. Lui-même ne fait que résister; tout le mérite remonte à Dieu qui le sollicite avec une sorte de tendresse violente. C’est la grâce qui transforme son cœur et lui donnera la force d’être fidèle à ses engagements, il disait en effet quelques lignes plus haut: «Tu non poteris quod isti et istae? An vero isti et istae in semetipsis possunt ac non in domino Deo suo?» Le caractère miraculeux de cet appel est mis en relief par les mots: «Tolle, lege», dont il ne s’explique pas la cause humaine. C’est donc avec raison que Saint Augustin a été appelé le docteur de là grâce. Cette insistance sur la force et la nécessité de ce secours divin a pu faire illusion aux jansénistes et les induire à une interprétation inexacte de sa pensée (Cf. Calvet, Litt. Franç., p. 225, 228). – 3. Ce passage nous montre de quelle humilité sont empreintes les Confessions de saint Augustin. Leur seul but est de remercier Dieu et d’inciter le prochain à avoir en lui la même confiance. Aussi ont-elles habituellement l’allure d’une méditation coupée de cris de reconnaissance envers Dieu. Elles n’ont rien de commun par conséquent avec la curiosité subtile et amusée de Montaigne dans les Essais, ni avec les accès d’orgueil de Rousseau, qui, lorsqu’il s’accuse de quelque bassesse ne manque pas de s’excuser aussitôt en se comparant au reste de l’humanité et en mettant son lecteur au défi de se dire meilleur que lui. Le premier chapitre de saint Augustin débute ainsi: magnus es, Domine, et laudabilis valde; les Confessions de Rousseau s’ouvrent par ces mots: «Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et n’aura point d’imitateur.» – 4. On trouve chez saint Augustin, jusque dans les effusions les plus touchantes, des expressions qui paraissent manquer de naturel: des hyperboles (affixus lateri meo est bien fort pour dire: assis tout près de moi); des périphrases (ad negotium flendi n’est guère différent de ad flendum); des pléonasmes (a fundo arcano alta consideratio; contraxit et congessit); des antithèses (luce securitatis, dubitationis tenebrae) ou des rapprochements de mots (procella ingens, ingentem imbrem); des expressions un peu cherchées, quoique heureuses (sonus vocis fletu gravidus; dimittere habenas lacrimis). On l’excuse parfois en rappelant qu’il est Africain et qu’à ce titre, il a un goût moins sûr et une imagination plus vive. N’oublions pas cependant qu’il a enseigné l’éloquence, même à Rome. Ce que nous considérons comme des défauts étaient les ornements inévitables alors. On ne peut raisonnablement exiger les qualités d’un classique chez un écrivain de la fin du quatrième et du début du cinquième siècle après Jésus-Christ.

39. Travailler dans le silence (Quintilien)

Personne, je suppose, ne met en doute que la solitude absolue et le silence le plus complet ne soient ce qui convient le mieux pour la composition écrite. Ce n’est pas à dire qu’il faille se ranger pour cela d’emblée à l’avis de ceux qui croient que ce sont les forêts et les bois qui nous mettent le plus à l’aise pour cela, sous prétexte que le plein air et l’agrément du paysage élèvent l’âme et fécondent l’inspiration1. Pour moi, une solitude de ce genre2 me paraît plus propre à nous charmer qu’à nous encourager au travail. Par cela même que ces spectacles nous séduisent, ils distraient inévitablement notre attention de l’objet sur lequel nous avions voulu la fixer3. Notre esprit est, en effet, incapable de s’appliquer tout entier et consciencieusement à plusieurs choses à la fois. Or, la beauté des forêts, le bord des fleuves, le murmure de la brise dans le feuillage, le chant des oiseaux et même simplement la liberté de promener au loin nos regards, sont autant de choses qui nous captivent, en sorte que pour moi cette impression agréable me paraît plus propre à endormir la réflexion qu’à l’exciter. Je donne plutôt raison à Démosthène qui s’enfermait dans un lieu où il ne pût rien entendre, ni rien voir à distance, de peur que ses yeux ne l’exposassent à des distractions4. Par conséquent, préférons les veilles, faisons-nous comme un abri5 du silence de la nuit, d’une chambre bien close, de la présence d’une seule lumière. Bien entendu, comme pour tout travail intellectuel, pour celui-ci aussi la condition essentielle, c’est la bonne santé, avec ce qui l’entretient surtout, je veux dire la frugalité. Il s’agit en effet de détourner de leur emploi pour les consacrer à un travail absorbant les moments que la nature elle-même nous a donnés pour nous reposer et refaire nos forces6. Quoi qu’il en soit, les veilles, quand on y apporte la santé et des forces renouvelées, sont encore le meilleur moyen de s’isoler.

Notes. – 1. Procurent (parare) une âme qui s’élève haut (sublimis) et une inspiration plus riche (beatus). – 2. Construisez: hic secessus videtur mihi magis jucundus; entendez: plutôt agréable que propre à encourager (hortator). – 3. L’effort de l’œuvre = l’application à l’œuvre projetée. – 4. Aliud agere, faire autre chose, signifie fort régulièrement «être distrait»: hoc age, sois attentif. – 5. Tiennent ceux qui veillent comme abrités. – 6. Refectio, la réparation des forces.

Commentaire grammatical. – 1. Liber signifiant «exempt de», se construit avec l’ablatif, parfois accompagné de ab: liber arbitris, vide de témoins = solitaire (Gr. § 123, note). – 2. Quam altissimum, le plus profond possible (Gr. § 136). – 3. Les adjectifs qui marquent l’aptitude sont construits avec le datif ou ad et l’accusatif. Assez souvent, sous l’Empire, in remplace ad pour marquer l’aptitude, la destination, le but. – 4. On a le subjonctif dans quod parent, parce que la proposition causale représente la pensée de ceux dont on parle (Gr. § 285). – 5. Le latin (plus fréquemment après l’époque classique) emploie des noms en -or tirés des verbes pour marquer la disposition habituelle à faire une chose: hortator, apte à encourager. – 6. Ipse distingue et isole: quae ipsa, les choses qui à elles seules, par elles-mêmes; ipsa libertas, la liberté à elle seule. – 7. Dans necesse est avocent, ut est omis conformément à la règle oportet discas (Gr. § 276). – 8. Ramis est au datif dans inspirantes ramis (= in ramos). Il faut se garder de confondre cet emploi du datif (Gr. § 170) avec un ablatif. – 9. Aura, c’est l’air en mouvement; aura est à aer, ce que unda, eau en mouvement, est à aqua, l’eau en général. – 10. Dans Demosthenes melius on a un bon exemple de l’ellipse d’un verbe à sens général: Demosthene (faisait) mieux, lui qui (Gr. 346, 1°). – 11. Le subjonctif dans ex quo nihil prospici posset, tient à l’idée consécutive: un lieu tel que, de là, on n’apercevait rien (Gr. § 329, 3°) – 12. Les particules qui s’emploient avec le participe comme velut tectos sont citées dans la grammaire § 232: vixdums statim, simul; quippe, utpote; quasi, ut, velut, sicut; quamquam, et si, nisi, etc, . – 13. Cum en corrélation avec tum signifie souvent: d’une part…​ d’autre part, non seulement…​ mais encore. – 14. Cum dans cum convertimus a le sens causal et devrait être construit avec le subjonctif (Gr. § 286); mais, il arrive parfois que l’indicatif est conservé. L’auteur laisse le lecteur devenir lui-même l’idée causale. Cette construction était ordinaire dans l’ancienne langue (Riemann, Syntaxe latine § 194).

Commentaire littéraire. – 1. On pourrait être tenté de reprocher à Quintilien de ne pas tenir compte ici de la différence des caractères et des tempéraments, puisqu’il semble vouloir imposer à tous sans distinction ses idées sur les meilleures conditions du travail intellectuel. Ce serait pourtant une injustice. Il ne pose ici qu’une règle générale qui, comme telle, est inattaquable. Mais ce n’est pas lui qui nierait l’importance de la psychologie dans l’éducation; il recommande au contraire au maître de s’attacher à connaître à fond les tendances de son élève pour mieux le diriger. Il serait encore plus injuste de croire qu’il ne songe pas à la différence des genres littéraires. C’est justement parce que la poésie est en dehors de ses préoccupations qu’il prend parti si nettement. Les termes dont il se sert pour décrire les charmes de la campagne indiquent qu’il n’y est pas insensible. Mais il ne s’agit pas ici de chercher l’inspiration poétique. Quintilien ne parle que de l’art oratoire et de la composition écrite qui est selon lui le meilleur moyen de s’y exercer. Il faut reconnaître d’ailleurs que cette préoccupation exclusive de la rhétorique empêche son ouvrage de former un traité complet de pédagogie et lui impose une certaine étroitesse de doctrine. – 2. La façon dont il résout ici la question posée laisse deviner en quelle estime il tient son art. C’est un art difficile. Pour sortir de la médiocrité, pour devenir l’orateur qu’il rêve de former, les dons naturels doivent être fécondés par un travail opiniâtre. C’est à propos de la composition écrite, exercice pénible, mais indispensable, qu’il dit: Natura rerum praeposuit pulcherrimo cuique operi difficultatem, la nature a attaché de la difficulté à tous les beaux ouvrages. – 3. Ne croyons- pas d’ailleurs qu’il oublie que l’orateur devra un jour rassembler ses idées et les développer en plein air, devant une foule. Dans ce même chapitre, il complète fort heureusement sa pensée: «N’allons pas au moindre bruit qui viendra nous troubler, jeter nos tablettes…​ C’est en concentrant nos facultés sur l’objet de notre méditation que rien de ce qui frappera nos yeux ou nos oreilles ne parviendra jusqu’à notre âme…​ Je veux que notre pensée se crée une véritable solitude au milieu de la foule, en voyage, à table…​ Autrement comment ferons-nous en plein forum, parmi les disputes et les clameurs inopinées?» – 4. Ce passage nous aide à comprendre le mot «élucubration», du latin lucubratio ou elacubratio, qui vient lui-même de lux, lucis, f. lumière, par l’intermédiaire de lucubrum, vieux mot qui signifiait lampe. Élucubration signifie donc «travail à la lumière de la lampe», d’où «veille». Nous disons par exemple: publier le fruit de ses élucubrations. Ce mot ne s’emploie plus guère qu’au pluriel et presque toujours avec un sens légèrement ironique.

40. Les esclaves (Sénèque, Lettres à Luculius)

J’ai été bien aise d’apprendre, par les gens qui viennent de chez toi, que tu vis familièrement avec tes esclaves. C’est une attitude qui convient à un homme sage et instruit comme toi. Dira-t-on que ce sont des esclaves? qu’on dise plutôt: ce sont des hommes. Ce sont des esclaves? Ce sont plutôt des gens qui vivent sous le même toit que nous. Ce sont des esclaves? Ce sont plutôt des amis de condition inférieure. Aussi je trouve ridicules ceux qui regardent comme un déshonneur de dîner avec un de leurs esclaves. Pourquoi un déshonneur? sinon parce qu’un usage1 dicté par l’orgueil oblige le maître à s’entourer, quand il dîne, d’une foule d’esclaves debout. Le maître mange avec excès2, tandis que les malheureux esclaves n’ont pas le droit de remuer les lèvres, pas même pour parler. Tout chuchotement est puni de la bastonnade et on ne fait pas même grâce des coups à ceux qui involontairement3 laissent échapper une toux, un éternuement, un hoquet. Ils restent toute la nuit sans manger et sans parler. Mais aussi, ceux d’autrefois, qui pouvaient parler non seulement en présence de leur maître, mais encore avec lui, dont la bouche4 n’était pas fermée par contrainte, étaient prêts à se laisser couper la tête pour le défendre, prêts à s’exposer à sa place5 aux dangers qui le menaçaient. Et pourtant, je passe sous silence les traitements cruels et dégradants: car nous ne nous en servons même pas comme d’êtres humains, mais comme de bêtes de somme6; dans nos banquets, l’un d’eux essuie les crachats; un autre, courbé aux pieds des convives enivrés, fait disparaître les traces de leurs excès7. Ne songes-tu pas que celui que tu appelles ton esclave, jouit comme toi de la lumière, respire comme toi, vit comme toi, meurt comme toi. Il peut arriver que tu le voies libre, tout aussi bien qu’il se peut qu’il te voie esclave. Dans le désastre de Varus la fortune jeta dans la plus basse condition des gens qui appartenaient aux plus riches familles: elle fit de l’un un berger: de l’autre, le portier d’une humble maison. Ne sais-tu pas à quel âge Hécube devint8 esclave, ainsi que Crésus, et la mère de Darius, et Platon, et Diogène? Sois bon avec un esclave: prends-le comme compagnon, pour converser, pour délibérer, pour manger avec lui. En résumé, voici ma règle: «Comporte-toi avec ton inférieur comme tu voudrais qu’un supérieur se comportât à ton égard».

Notes. – 1. Une habitude très orgueilleuse a mis autour du maître dînant, etc. – 2. Il mange plus qu’il ne peut contenir. – 3. Les choses fortuites ne sont même pas exemptées des coups. – 4. Dont la bouche n’était pas cousue. – 5. Détourner sur leur propre tête. – 6. Allusion aux chaises à porteur. Discumbere, s’étendre sur les lits de table. – 7. Les restes des gens ivres (entre autres choses, entendez leurs vomissements). – 8. Coeperit, interr. indir . (Gr. § 254).

Commentaire grammatical. – 1. Venire ab, venir d’auprès de, de chez (Gr. § 197, 3°). – 2. Decere se construit avec l’accusatif (Gr. § 157, exemple 4). – 3. Iste est un pronom démonstratif se rapportant à la deuxième personne: istum quem vocas, celui (dont tu parles) que tu appelles (Gr. § 41); il marque parfois une nuance de mépris rideo istos qui (Gr. § 40, note 2°); ille désigne quelqu’un de plus éloigné (Gr. § 41): ces esclaves d’autrefois. – 4. Circumdare turbam domino (= circum dominum, Gr. § 170), mettre une troupe (d’esclaves) autour du maître. – 5. Est ille plus quam capit, il mange (Gr. § 84, 2°): il mange plus qu’il ne peut contenir (allusion aux vomissements provoqués, dans les orgies, pour pouvoir recommencer à manger). – 6. Sénèque emploie beaucoup in hoc, ut au sens de ad hoc, ut: en vue de ceci, à savoir que; hoc est alors à l’accusatif avec in (Gr. § 281, II). – 7. L’adjectif pris comme nom au neutre pluriel (Gr. § 116) signifie chose, mais on peut traduire ici (Gr. § 46, note): fortuita, accidents fortuits; crudelia et inhumana, des traitements cruels et dégradants. – 8. Nocte tota comme noctem totam pour marquer la durée (Gr. § 198, note). – 9. On n’emploie pas l’infinitif complément d’un adjectif en latin classique, mais paratus est considéré comme participe (Gr. § 124, note). – 10. Dans quod abutimur et quod deterget, quod signifie ce fait que, et la proposition ainsi introduite est en apposition à crudelia et inhumana, des traitements cruels et dégradants (à savoir) ce fait que (Gr. § 280). – 11. Illum est complément d’objet direct; comitem est attribut (Gr. § 101, 4°). – 12. Haec est summa, pour hoc est summa: voici le résumé (Gr. § 103). – 13. Sic vivas est moins durement impératif que sic vive. On se sert de ce subjonctif pour donner un conseil (Gr. § 211, note).

Commentaire littéraire. – 1. Les esclaves étaient originairement des vaincus auxquels on faisait grâce de la vie et qu’on retenait pour les faire travailler à son profit. Tout prisonnier de guerre pouvait être vendu comme esclave. Les enfants d’esclaves suivaient la condition de leurs parents. Au début de l’Empire, les esclaves étaient si nombreux qu’ils formaient les deux tiers de la population. Ils étaient la «chose» du maître; on les vendait comme une marchandise et le trafic des esclaves était une branche importante du commerce. On voit ici qu’ils étaient fort diversement traités, suivant le caractère de leur maître. Ce maître pouvait les faire mettre à mort; il pouvait aussi les affranchir. Sous l’Empire, un affranchi pouvait même devenir ingenuus et avoir tous les droits d’un homme libre. C’est à cela qu’il est fait allusion ici. – 2. Dans les dernières années de la République et sous l’Empire, le luxe se développa dans des proportions inouïes et l’un des éléments de ce luxe était le nombre des esclaves. Caton d’Utique, célèbre par sa frugalité (voir n°66, Caton en Afrique), en avait quinze pour le servir en campagne. Emilius Scaurus, beau-fils de Sylla, en avait 8 000 et Athénée parle de certaines familles qui en avaient, dans leurs domaines, jusqu’à 20 000. On voit ici quelles fonctions on confiait à ceux de la ville et à quels excès de table se portaient les Romains du premier siècle. On voit aussi que les rapports des maîtres et des esclaves avaient changé (sur le dévouement de certains esclaves, cf. n°123). – 3. Les arguments de Sénèque nous paraissent d’une évidence presque excessive: les esclaves sont des hommes, dit-il. Qu’on songe que rien n’était plus ordinaire que de les considérer comme des bêtes de somme (voir n°35). Sénèque le dit lui-même ici. Il fait aussi appel à la pitié et à l’intérêt. Nous aurions bien d’autres arguments à faire valoir aujourd’hui, mais il faut reconnaître que Sénèque défend les siens avec chaleur et que cette attitude fait honneur à un homme élevé dans les préjugés de son époque. – 4 . Ces préjugés étaient en effet assez forts pour que personne dans l’antiquité n’ait osé protester contre le principe même de l’esclavage. Á vrai dire, l’habitude était si ancienne et si universelle, qu’il ne venait à l’esprit de personne qu’on pût y renoncer. Sénèque, ici, n’y songe pas. Aristote pensait que c’était une institution fondée sur la nature, et Platon n’y trouvait rien à redire. On se rappellera que l’esclavage ne disparut de l’Europe occidentale qu’au moyen-âge sous l’influence des idées chrétiennes et qu’il y eut des esclaves noirs aux États-Unis jusqu’en 1865. – 5. On remarquera le style très coupé et comme saccadé de Sénèque. Ce procédé attire l’attention et séduit d’abord, mais à la longue il devient monotone et fatigant (sur ce style, voir n°62 et n°60).

Deuxième partie: Classe de SECONDE.

41. Paysage antique (Pline le Jeune, Lettres)

Le paysage est magnifique. Figure-toi une sorte1 d’immense amphithéâtre, tel que la nature seule est capable de le réaliser. Une plaine s’étend au loin et au large dans un cercle de montagnes. Ces montagnes portent à leur sommet d’antiques futaies2, où abonde le gibier le plus varié. Au-dessous3, des taillis suivent la pente de la montagne. Des coteaux les séparent. Entièrement formés d’une terre grasse (car, même en cherchant, on y trouve difficilement de la pierre), ils ne le cèdent pas en fertilité aux terrains les plus unis et mûrissent une riche moisson, plus tard simplement, mais non moins parfaitement. Á leur pied, s’étendent, tout autour de l’horizon4, des vignes, à l’extrémité et pour ainsi dire à la bordure inférieure desquelles croissent des groupes d’arbres5 . Puis viennent des prés et des champs. Ces champs, seuls des bœufs de forte taille et de très solides charrues peuvent les retourner. La terre, très liée, se dresse au premier labour, en mottes si énormes qu’il faut y passer neuf fois le soc6 pour l’ameublir complètement. Les prés sont remplis et comme émaillés de fleurs; le trèfle y pousse ainsi que d’autres herbes toujours tendres, toujours souples et comme nouvelles. Tout en effet est arrosé par des ruisseaux intarissables. Mais, même aux endroits les plus humides, aucun marécage ne se forme, parce que la pente déverse dans le Tibre toute l’eau qu’elle reçoit et n’absorbe pas. Ce fleuve passe au milieu des champs. Il est déjà navigable et porte à la ville toutes les denrées du pays, du moins en hiver et au printemps; car, en été, il baisse: il abandonne alors le nom de grand fleuve pour le reprendre en automne. Ce site, embrassé d’un coup d’œil du haut d’une montagne, te ravira. Car ce n’est pas un paysage réel qu’il te semblera voir, mais bien une sorte de tableau7 représentant un paysage idéal8.

Notes. – 1. «Une sorte de» rend la nuance de aliquod, comme plus bas formam aliquam. Rerum natura, c’est la nature, simplement. Cf. le titre du poème de Lucrèce. – 2. Futaies, pour rendre procera nemora: bois de haute taille. – 3. Inde, à partir de là. – 4. Per latus omne, le long de tout côté, c’est-à-dire en suivant tout le cercle. – 5. Ne pas confondre arbustum, avec arbuscula. La terminaison (cf. salictum, quercetum) signifie lieu planté de. – 6. Litt.: au neuvième sillon. – 7. Forma, plan, dessin. – 8. Litt.: peint selon une beauté éminente: c’est la définition même de notre mot «idéal».

Commentaire grammatical. – 1. L’impératif, 2° pèrs. du sing. dans les verbes passifs et déponents ressemble à un infinitif actif: imitare, de imitor, patere, de patior. – 2. Has inter, au lieu de inter has (silvas), c’est l’anastrophe de la préposition (Gr. § 96, 3°) Collis est masculin, has représente donc silvae. – 3. Fertilitate est un ablatif de relation: au point de vue de (Gr. § 189). – 4. Coquo ou percoquo, is, coxi, coctum, ere signifie proprement cuire, mais aussi digérer et mûrir. Cf. en français, outre le mot cuire: maître-coq ou maître-queux (coquus, i, cuisinier), décoction. – 5. Rego, is, rexi, rectum, regere, a pour dérivés porrigo (porrexi, porrectum), surgo (surrexi, surrectum), pergo, je continue, (perrexi, perrectum). – 6. Ab, proprement: à partir de. – 7. Nonnisi, signifie ici «seulement»; cet emploi est spécial à l’époque de l’Empire. Les classiques séparent toujours non de nisi par un ou plusieurs mots (Riemann, p.360, note 3). – 8. Tantis glebis est à l’abl. de manière (Gr. § 188): en mottes si grandes; «en tant de mottes» serait un contresens peu intelligent, et d’ailleurs jamais tantus n’a ce sens. – 9. Perennis signifie proprement: qui traverse l’année (per annum); son sens dérivé qui est devenu le sens ordinaire est «durable», puis «éternel». – 10. Trèfle, signifie «qui a trois feuilles»: trifolium (tres, folium). – 11. Quidquid liquoris, tout ce qui en fait de liquide, se rattache à la règle § 154: quod praemii, nihil novi. – 12. Medios agros, les champs situés au milieu, ou les champs en leur milieu: mais avec le contexte le sens n’est pas douteux. Avec medius, il faut toujours songer à la règle: media hieme, § 117. – 13. Summittitur a pour nous le sens pronominal: s’abaisse (Gr. § 202). – 14. La tournure personnelle est très employée en latin; avec videri, c’est obligatoire (Gr. § 260, note).

Commentaire littéraire. – 1. Pline commence par la comparaison avec un amphithéâtre, qui fait surgir immédiatement une vision d’ensemble. Puis, partant de la crête des montagnes, il nous fait voir, après les futaies du sommet, les taillis qui descendent dans les dépressions du sol entre les coteaux cultivés, puis les vignes avec leur bordure d’arbres. Tout cela sur la pente. Dans la plaine, il nous montre les prés et les champs traversés par le Tibre. Remontant pour finir au sommet d’une montagne, il nous fait jeter un dernier coup d’œil sur le panorama en le comparant à la création idéale d’un artiste. – 2. Pline est un excellent administrateur; aussi, Trajan en fera une sorte de ministre des finances en lui donnant la praefectura aerarii. On comprend donc qu’il aime ses terres en heureux propriétaire, parce qu’elles lui donnent des revenus, parce qu’elles lui permettent de parler de ses esclaves, de ses vignes, de ses bestiaux, de ses arbres, de ses chemins et de ses sentiers. – 3. Pline n’est pas un «sportif». C’est un médiocre chasseur. Trajan, dans une lettre (X, 18) lui parle de son frêle organisme (corpusculum). Il aime la nature pour des raisons d’hygiène. Il dit dans cette même lettre qu’il tient à cette propriété parce qu’il y trouve un air plus pur et plus sain et que les hommes y vivent fort vieux. Mais surtout personne ne vient l’y déranger, il peut s’habiller à sa guise, nulla necessitas togae, nemo arcessitor ex proximo. – 4. Ce passage rappelle que Pline a reçu une éducation oratoire plutôt qu’artistique. Il compose bien, décrit avec précision et méthode, mais il s’arrête aux lignes, au dessin; la couleur manque. Si l’herbe de ses prés est tendre, c’est moins pour caresser le regard que pour se broyer plus aisément sous la dent de ses bœufs. Sa comparaison toute romaine, avec un amphithéâtre et l’autre, avec un tableau, nous font songer à Mme de Sévigné, qui, pour peindre les couleurs d’automne, nous parle des tapisseries et des brocarts des salons. – 5. On ne trouve pas trace ici – ni dans le reste de l’œuvre de Pline – des sentiments poétiques ou des préoccupations philosophiques d’un Virgile ou d’un Lucrèce. Aussi bien, ce n’est ni un génie, ni un précurseur. Ce n’est même pas un poète. Les petits vers, dont il tirait vanité et qu’il lisait à ses amis, étaient bien médiocres, si nous en jugeons par ceux qu’il cite lui-même. Tout au plus peut on dire que, parfois, s’élevant au-dessus des considérations d’argent, d’hygiène, de tranquillité pour le travail ou le repos, il arrive à considérer la campagne comme un milieu moralisateur, par opposition à la corruption des villes.

42. Bonnes résolutions (Cicéron, Ad familiares)

Mes fautes de jeunesse m’ont causé bien du chagrin1 et bien des tourments, en sorte que non seulement mon cœur les réprouve, mais mes oreilles elles-mêmes n’en veulent plus entendre parler. Et puisque je t’ai causé autrefois des ennuis, je veux désormais que ma conduite te cause une joie double. Apprends que je suis au mieux avec Cratippe, qui me traite moins en élève qu’en fils; non seulement j’assiste avec plaisir à ses leçons, mais son charme personnel m’a entièrement conquis2. Je passe des jours entiers avec lui et parfois une partie de la nuit, car je le supplie de venir dîner avec moi le plus souvent possible. L’habitude une fois prise, il s’est mis à venir souvent nous trouver3 sans prévenir pendant que nous sommes à table et, mettant de côté toute austérité philosophique, il plaisante avec nous fort agréablement. J’ai commencé à déclamer en grec chez Cassius, et je suis résolu à me perfectionner en latin chez Bruttius. Je suis au mieux et je mange tous les jours avec les amis que Cratippe a amenés de Mytilène avec lui; ce sont des hommes instruits et fort recommandables. Je vois beaucoup Epicrate; c’est un des plus nobles athéniens; il en est de même de Léonidès et tous mes autres compagnons leur ressemblent. Quant à tes observations sur Gorgias, je te dirai qu’il me rendait service pour mon exercice quotidien de déclamation, mais j’ai fait le sacrifice de tout cela pour4 obéir aux volontés de mon père. Je n’ai pas voulu user de faux-fuyants. Je suis fort aise que tu aies acheté une ferme et je te souhaite bonne chance. Te voilà propriétaire: il va falloir oublier les habitudes de la ville; d’habitant de Rome5, tu t’es mué en campagnard. Sais-tu comment je me représente maintenant, ta sympathique figure? Il me semble que je te vois en train d’acheter des instruments rustiques, discuter avec ton intendant, nouer dans un morceau d’étoffe les graines des fruits mangés au dessert. Voudrais-tu m’envoyer au plus tôt un copiste, grec de préférence? Je perds en effet beaucoup de temps à recopier mes notes de cours. Bonne santé.

Notes. – 1. Un si grand chagrin, que non seulement mon cœur s’éloigne (avec répulsion) de ces actes – 2. Je m’attache fortement à son charme personnel. – 3. Obrepere, se glisser à l’improviste. – 4. Dummodo, pourvu que; c’est-à-dire: voulant avant tout. – 5. Nous adoptons l’interprétation de Hild (Cicéron, Choix de lettres); une explication plus simple ne paraît pas entièrement à dédaigner.

Commentaire grammatical. – 1. Tantus, si grand; se garder de confondre ce mot avec tot, si nombreux, ou talis, tel. – 2. Abhorrere, comme les verbes marquant éloignement physique ou moral, est construit avec ab (Gr. § 176) . – 3. Praestare avec le datif signifie: l’emporter sur; avec l’accusatif: fournir; à ce dernier sens se rattache la construction praestare ut (fournir ceci, à savoir que), faire en sorte que (Gr. § 273 et note II). – 4. Scito est une forme d’impératif futur; mais l’impératif présent de ce verbe n’est pas employé (Gr. § 61). – 5. Cum…​ tum, d’une part…​ d’autre part, non seulement…​ mais encore; même emploi que et…​ et. – 6. Totos dies est un accusatif de durée, comme noctis partem (Gr. § 198, 1°). – 7. Quam avec le superlatif signifie: le plus possible (Gr. § 136: oratio quam brevissima): quam saepissime, quam celerrime. – 8. Cum se place après les pronoms personnels (Gr. § 96, 3°). – 9. Graece, latine, en grec, en latin; parler latin, latine loqui. – 10. Exerceor, je m’exerce (Gr. § 202: in flumine lavantur). – 11. Uti, se servir de, forme le latinisme uti aliquo amico, se servir de quelqu’un comme ami, avoir pour ami; utor familiaribus. etc., j’ai pour amis intimes et commensaux ordinaires. – 12. Quod signifie régulièrement: ce fait que (Gr. § 280); parfois il se rattache, comme ici, plus librement à la phrase et se traduit par: quant à ce fait que, pour ce qui est de ce que; c’est une transition familière (Gr. § 280, note). – 13. Au lieu de gaudeo te emisse (Gr. § 266), on peut dire: gaudeo quod emisti (Gr. § 287). La proposition infinitive correspond donc à quod avec l’indicatif et non pas avec le subjonctif (Gr. § 287, note). – 14. Videor videre, construction dite personnelle, obligatoire avec videri (Gr. § 260 et note) – 15. Video te ementem, je te vois en train d’acheter; video te emere, je constate que tu achètes (Gr. § 224). – 16. In exscribendis pour in exscribendo hypomnemata, dans l’action de copier des notes, en copiant des notes (Gr. § 240, exemple 3; 241, note). – 17. Hypomnema, atis, n., est de la troisième déclinaison; mais il fait le datif-ablatif pluriel en is ou ibus, comme poema (Gr. § 26, 4°) et divers mots grecs du même type; ici, il est à l’ablatif pluriel.

Commentaire littéraire. – 1. Audire, c’est assister aux leçons d’un maître, surtout d’un professeur d’éloquence ou de philosophie. Declamitare, c’est s’exercer à prononcer des discours en parlant fort et avec véhémence. Cet exercice avait pour but, non seulement de cultiver la mémoire et la facilité d’improvisation, mais aussi la voix. Il était même considéré avec raison comme un exercice physique utile à la santé. Le librarius est un secrétaire qui écrit sous la dictée, copie ou rédige des lettres. C’était un esclave ou un affranchi. Tiron est lui-même secrétaire de Cicéron. Secunda mensa, c’est la seconde partie du repas, qui correspondait à peu près à notre dessert. – 2. Les membres de fa famille de Cicéron étaient sa femme Terentia, dont il se sépara après 33 ans de mariage, et deux enfants, Tullia et Marcus, nés à 14 ans d’intervalle. Tullia mourut avant son père après avoir été mariée trois fois. Cicéron avait un frère nommé Quintus, de quatre ans plus jeune que lui, qui épousa Pomponia, sœur d’Atticus. Il avait lui-même beaucoup écrit en prose et en vers. – 3. Le jeune Marcus écrit là une lettre visiblement inspirée par le désir de montrer qu’il a radicalement changé de vie. Il a renoncé à ses mauvaises fréquentations et ne vit plus qu’en compagnie de savants et de gens appartenant au meilleur monde. On peut le soupçonner d’exagérer un peu, quand il prétend par exemple qu’il voit le philosophe Cratippe totos dies noctisque saepenumero partem; on peut penser avec un éditeur que «c’est trop beau pour être absolument vrai». D’ailleurs, le ton enjoué et plaisant reprend vite le dessus. – 4. En 44, le jeune Marcus, âgé de 21 ans, s’engagea dans l’armée de Brutus pour combattre Octave et Antoine. En 43, lors des proscriptions, son père, son oncle Quintus et le fils de celui-ci furent tués. Marcus échappa à la mort grâce à son éloignement. Rentré à Rome en 39, il fut traité avec égards par Auguste, qui le fit nommer consul en 30. Il mourut prématurément, victime des habitudes d’ivrognerie contractées dans sa vie d’étudiant à Athènes. – 5. On devine par cette lettre quelle sorte d’intérêt peut offrir la correspondance de Cicéron. La littérature latine en prose, qui renferme peu de romans et se compose surtout des œuvres des historiens et des orateurs, nous parle peu de la vie intime et quotidienne. Elle est en outre un peu compassée et dédaigne ces particularités qui nous attirent aujourd’hui. Au contraire, les lettres sont remplies de détails vivants qui nous révèlent sous leur aspect le plus familier la civilisation et l’âme antiques.

43. Les sacrifices (Ovide, Fastes)

Le fer qui ouvre maintenant les flancs du taureau qu’on immole n’était pas alors employé dans les sacrifices. La première, Cérès vit avec plaisir couler le sang de la truie gourmande, car elle vengeait le ravage de ses trésors par l’immolation méritée de la coupable. La punition avait frappé le porc. Effrayé par cet exemple, tu aurais dû, ô bouc, t’abstenir de brouter la vigne. Le porc ainsi que la chèvre étaient donc justement punis; mais toi, ô bœuf, mais vous, paisibles brebis, quel crime aviez- vous commis? Aristée pleurait: il avait vu périr ses abeilles jusqu’à la dernière1, laissant leurs rayons inachevés. Sa mère, la nymphe des eaux essaya de le consoler dans sa douleur et voici les dernières paroles qu’elle lui adressa. «Mon enfant, sèche tes larmes; Protée réparera ce dommage et te donnera le moyen2 de retrouver ce que tu as perdu.» Le jeune homme parvint jusqu’au devin et tandis que le vieil habitant des ondes s’abandonne au sommeil, ses bras sont enchaînés. Capable de prendre diverses formes, Protée, grâce à son art, se métamorphose; mais dompté bientôt par les liens qui le retiennent, il revint à sa forme ordinaire. Soulevant sa tête d’où ruisselle une barbe azurée: «Tu veux savoir, lui dit-il, par quel moyen tes abeilles te seront rendues: immole un jeune taureau, couvre-le de terre; ce que tu réclames de moi, une fois enfoui, il te le donnera.» Le berger obéit. Des essaims s’échappent en tourbillonnant du corps putréfié du jeune taureau: une seule vie sacrifiée a enfanté mille vies. L’arrêt du destin condamne la brebis: l’imprudente avait brouté les rameaux sacrés qu’une pieuse vieille déposait habituellement sur l’autel des dieux de la campagne.

Notes. – 1. Stirps, la descendance; il s’agit probablement des larves d’abeilles. – 2. Il te donnera avec quel moyen, pour: il te donnera un moyen grâce auquel. Reparare, se procurer à nouveau.

Commentaire grammatical. – 1. L’antécédent passe assez fréquemment dans la relative (Gr. § 196); il faut construire hic culter, qui, etc. – 2. Les participes des verbes déponents ont régulièrement le sens actif. Ces verbes sont donc les seuls à avoir un participe passé actif (Gr. § 74); ultus, ayant vengé; solatus, ayant consolé. – 3. Dare poenas, proprement: fournir une expiation, donc être puni. – 4. Debueras doit se rendre par notre conditionnel passé: tu aurais dû; c’est la règle hoc facere debebam (Gr. § 219). – 5. Il y a, en effet, amphibologie grammaticale dans apes destituisse favos, puisqu’on pourrait construire favos destituisse apes. Mais le latin ne se préoccupe pas de ces amphibologies purement grammaticales quand le sens est, comme ici, fort clair (Gr. § 259, II). – 6. Le relatif est rejeté après un mot dans caerula quem genitrix; dans ce cas, l’absence de virgule devant le relatif avertit d’ordinaire le lecteur. – 7. Dans quoque (= et quo) modo repares, le subjonctif tient, d’une part à l’interrogation indirecte car dare revient au sens d’indiquer (par quel moyen); mais il tient d’autre part au sens final: un moyen grâce auquel tu puisses. – 8. Dixit: requiris qua arte repares apes; c’est un exemple de construction compliquée. – 9. Il faut scander: siste pu / et lacri / mas Pro / teus tua / damna le / vabit. La seconde partie du mot Proteus ne forme qu’une seule syllabe, ce qui est conforme à la prononciation grecque. Les noms grecs conservent en latin leur quantité.

Commentaire littéraire. – 1. Dans les sacrifices anciens, le choix de la victime est une affaire importante, car chaque dieu a ses préférences; il faut tenir compte non seulement de l’espèce, mais de l’âge, de la couleur, etc. Le prêtre qui préside au sacrifice a la tête voilée. Le son de la flûte doit l’empêcher d’entendre les paroles de mauvais augure. D’ailleurs, le silence est de règle. Après une prière, une aspersion et quelques gestes rituels, la victime est frappée par le victimaire. Le sang recueilli est placé sur l’autel qu’on garnit pour cette circonstance de fleurs et de bandelettes (rubans de laine). Les entrailles sont toujours examinées, car le sacrifice est, avant tout une consultation des dieux. Ces entrailles (foie, fiel, cœur, poumon), après avoir été soumises à l’examen des haruspices, sont brûlées sur l’autel. La chair est distribuée aux assistants. – 2. La souplesse du talent d’Ovide n’apparaît jamais si bien que dans ces sortes de passages où la monotonie guetterait l’écrivain inexpérimenté. Aucun des termes de rémunération n’est abordé de la même manière. Á propos d’une victime (la truie), c’est Cérès qui réclame le sacrifice; il admoneste directement la suivante (le bouc); il interroge les autres (bœuf et brebis) en manière de transition, aborde brusquement la légende d’Aristée (flebat Aristaeus), la termine de même pour passer sans préambule au sacrifice de la brebis. Cette virtuosité ne va pas sans inconvénient: elle est trop apparente: un auteur dont le style se joue si élégamment de toutes les difficultés finit par paraître une sorte de prestidigitateur, dont on admire la fécondité de ressources, mais qu’on a de la peine à prendre au sérieux. – 3. Le distique élégiaque a l’inconvénient de prêter trop de relief à ces tours d’adresse. En effet, la période solide et majestueuse se développe malaisément dans ce rythme étriqué. Le sens s’achève avec chaque pentamètre. Point d’enjambement d’un distique à l’autre. Ce sont de perpétuelles volte-face qui favorisent la variété du style, mais qui interdisent au développement la fermeté et la continuité. Ovide, en choisissant ce mètre pour un sujet si vaste et si sérieux s’est trompé. «Ce contresens rythmique suffirait pour fausser l’œuvre: qu’on se figure un oratorio écrit sur un mouvement de gavotte» (Pichon). – 4. Ovide, poète mondain et frivole, n’était d’ailleurs pas qualifié pour mener à bien une entreprise de ce genre: «Il est complètement fermé à la poésie de ce passé légendaire. On sent chez lui une curiosité amusée, jamais d’émotion vraie et il lui arrive trop souvent de traiter son vénérable sujet d’une manière désinvolte, qui frise la raillerie et l’irrespect.» Ce n’est pas tout à fait le cas pour ce passage; on y sent cependant un souci un peu déplacé du détail simplement joli.

44. L’Inde au temps d’Alexandre (Quinte-Curce)

Dans ce climat, l’ordre normal des saisons1 est à ce point renversé que l’Inde est couverte de neige à l’époque où les autres pays sont brûlés par les ardeurs du soleil; et par contre, quand le froid règne dans les autres régions, on subit dans l’Inde une chaleur intolérable. La terre y produit abondamment le lin: aussi les vêtements de la plupart des habitants en sont tissés. On peut écrire sur l’écorce tendre de certains arbres comme2 sur du papyrus. On y trouve des oiseaux auxquels on peut apprendre à imiter la parole humaine, et des animaux qu’on ne voit pas dans les autres pays à moins qu’on ne les y amène exprès. Les rhinocéros peuvent y vivre, mais ils n’y naissent pas. Les éléphants de l’Inde sont plus robustes que ceux qu’on dresse en Afrique, et leur taille est proportionnée à leur force. Les fleuves charrient de l’or dans leurs eaux paisibles, au cours lent et modéré. La mer apporte sur le rivage des pierre précieuses et des perles. C’est la cause principale de leur richesse, surtout depuis qu’ils ont répandu jusque dans les nations étrangères le commerce de ces parures corruptrices. En effet, c’est le caprice seul qui fixe le prix de ces ordures rejetées par les marées. Là comme partout, le caractère des habitants est influencé par la situation géographique. Ils s’habillent de longs voiles de lin qui descendent jusqu’aux pieds, ils sont chaussés de sandales; leur tête est entourée d’un turban d’étoffe; des pierres précieuses sont suspendues à leurs oreilles. Ceux qui surpassent3 leurs concitoyens en noblesse ou en richesse, ornent de cercles d’or leurs avant-bras et leurs bras. Au lieu de couper leurs cheveux, ils les portent d’ordinaire longs et soigneusement peignés. Leur menton porte toujours la barbe; le reste du visage est rasé jusqu’à paraître exactement poli4. Quant aux rois, leur faste, qu’eux-mêmes appellent magnificence, dépasse tous les excès qu’on peut voir chez les autres nations. Ainsi, quand le roi consent à paraître en public, ses serviteurs portent des encensoirs d’argent et parfument tout le trajet qu’il a l’intention de parcourir en litière.

Notes. 1. La succession régulière des temps. Le mot saison n’existe pas en latin; on dit simplement tempus anni. – 2. Haud secus quam, non autrement que = comme. – 3. Ceux auxquels la noblesse ou la richesse est éminente. – 4. Égaliser conformément à l’apparence du poli.

Commentaire grammatical. – 1. Adeo…​ ut signifie proprement jusqu’à (ad) ce point (eo) que (ut), donc: tellement que. – 2. Cum est construit avec l’indicatif pour marquer une simple simultanéité, une simple coïncidence: cum exaestuant. – 3. Ubi signifie «là où» ou «dès que»; son sens est ici un peu particulier: dans le temps où. – 4. Lini ferax est un cas de la règle avidus laudum; ferax a le sens et la construction de fertilis (Gr. § 118, note 1°). – 5. Ad avec le gérondif signifie habituellement «pour»; mais il signifie aussi simplement «à», spécialement après les adjectifs marquant aptitude: docilis, apte (par l’enseignement) à, donc: capable d’apprendre à (Gr. § 122). – 6. Rhinoceros, otis, acc. otas, selon la déclinaison grecque (Gr, § 26, 2°). – C’est en effet un mot grec signifiant: qui a une corne sur le nez. – 7. Dans quam quos domitant, il faut suppléer: quam (vis eorum) quos. Cette ellipse est à rattacher à la règle brevior est hominum vita quam cornicum (§ 138). – 8. Litoribus est au datif dans litoribus infundit, au lieu de infundit in litora, qui serait plus régulier (Gr. § 170). – 9. Vulgavere est une terminaison seconde pour vulgaverant (Gr. § 63, 1°). – 10. Quoque est un adverbe qui se place d’ordinaire aussitôt après les mots auxquels il se rapporte; on devrait avoir ici: apud illos quoque. C’est un exemple de construction un peu forcée, comme il s’en trouve chez Quinte-Curce. – 11. Usque est adverbe chez les vrais classiques et signifie proprement «toujours, sans interruption»; il n’a le sens de «jusqu’à» que quand il est accompagné de ad; mais on dira usque Romam, jusqu’à Rome, d’après la règle § 193; usque ad Romam signifierait «jusqu’au près de Rome». – 12. Il faut rétablir l’antécédent ii dans auro colunt (ii) quibus (Gr. § 145). – 13. Il faut suppléer est dans regum luxuria (est) super; esse super est l’équivalent de superare, dépasser. – 14. Semet est un pronom renforcé par une particule invariable (Gr. § 40, 1°), ainsi egomet, etc. – 15. Per quod répond régulièrement à la question qua, par où (Gr. § 192, 4°).

Commentaire littéraire. – 1, Quinte-Curce établit ici un rapport entre les richesses naturelles de l’Inde et les mœurs des habitants de cette contrée. Non seulement leur façon de s’habiller est déterminée par les conditions physiques du milieu où ils vivent, mais la mollesse qui envahit leurs âmes s’explique par les mêmes raisons: ils se parent comme des femmes; leurs souverains sont devenus de vrais rois fainéants. L’influence du climat sur un peuple est chose si évidente qu’un assez grand nombre d’écrivains l’ont déjà signalée dans l’antiquité. Mais son importance extrême dans l’étude des mœurs et des institutions a été mise plus méthodiquement en évidence par des écrivains modernes, tels que Montesquieu. Plus près de nous, Michelet et Taine l’ont érigée en système. – 2. Quinte-Curce a vu surtout dans l’histoire d’Alexandre un beau roman d’aventures. Les descriptions géographiques procèdent du même esprit. Il aime à parler «des sables immenses de L’Égypte, des poissons bizarres de la mer Caspienne». Nous le voyons ici relever surtout des détails un peu étranges: il signale l’interversion des saisons, les perroquets, les rhinocéros, les énormes éléphants, la facilité de trouver les pierres précieuses et les perles, bref tout ce qui peut piquer la curiosité dans un récit de voyages. – 3. Mais Quinte-Curce ne veut pas seulement intéresser, il suit aussi le penchant, si romain et si commun de son temps, qui le porte à moraliser à tout propos. Il veut apprendre à ses contemporains que le luxe est chose dangereuse, qu’il rend les âmes efféminées et les prépare à la servitude. Que pouvaient penser les Romains, qui avaient toujours en horreur le nom de roi, de ces souverains qui ne paraissaient en public qu’avec un cortège dont la vue seule était une humiliation pour leurs sujets? – 4. En dépit d’une clarté très méritoire, le style de Quinte-Curce offre ça et là, quelques expressions qui trahissent la recherche, le désir de montrer que ce n’est pas en vain qu’il a étudié les règles de la rhétorique. Nous avons signalé la place peu naturelle donnée à quoque, peut-être pour éviter une construction un peu banale: sicut ubique, apud illos quoque; l’opposition alit, non generat pourrait être plus simplement marquée par ibi vivunt, non nascuntur; dans leni modicoque lapsu segnes aquas ducunt, l’emploi de trois adjectifs analogues de sens appuie un peu trop le trait pittoresque; purgamenta aestuantis freti, les ordures de la mer agitée, est une expression peu naturelle en prose. Le style du récit a souvent ainsi, chez Quinte-Curce, l’allure oratoire ou poétique.

45. Un tyran soupçonneux (Suétone, Claude)

Les traits essentiels de son caractère furent la peur et la défiance. Au début de son règne, il n’osait prendre part à un banquet1 qu’avec des gardes armés de lances autour de lui et des soldats pour le servir; il n’allait jamais voir un malade sans faire examiner d’abord la chambre, tâter les matelas et secouer les couvertures. Dans la suite, il fit toujours fouiller les visiteurs et cette mesure s’appliquait à tous et fort2 rigoureusement. Un plaideur, venant lui rendre ses devoirs, le prit à part et lui assura qu’il avait vu en songe un homme tuer l’empereur; puis, peu après, prétendant reconnaître le meurtrier, il désigna son propre adversaire qui présentait un mémoire à Claude. Ce malheureux, comme s’il avait été pris sur le fait, fut immédiatement conduit au supplice. On raconte qu’Appius Silanus périt victime de la même fraude. Messaline et Narcisse, qui avaient résolu de le perdre, se partagèrent les rôles. Dès avant le lever du jour, Narcisse fit irruption avec un air épouvanté dans la chambre de son maître, prétendant qu’il avait vu en songe Appius attenter à sa personne. L’autre, feignant d’être très étonnée, prétendît qu’elle faisait le même rêve depuis quelques nuits déjà. Peu après, comme il était entendu d’avance, on annonça qu’Appius entrait3 en toute hâte dans le palais (on l’avait averti la veille de se présenter à ce moment-là): alors, comme si l’on tenait une preuve évidente de la véracité du songe4, l’empereur le fit amener immédiatement et ordonna sa mort. Le lendemain, Claude n’hésita pas à raconter tout au long l’aventure au Sénat et à remercier son affranchi de veiller sur ses jours, même en dormant.

Notes. – 1. Nisi ut, si ce n’est de telle manière que = sans que. – 2. Et quidem, et même, et qui plus est. – 3. Nuntiatus irrumpere, annoncé comme entrant Gr. § 260. – 4. Comme si la preuve du songe était incontestablement fournie.

Commentaire grammatical. – 1. On dit æque ac ou atque, autant que; mais avec la négation ac peut être remplacé par quam, tout comme pour alius (Gr. § 132 et note). – 2. L’auteur dit unus e litigatoribus parce qu’il pense aux deux plaideurs: c’est «l’une des parties» dans un procès. – 3. Près du participe seducto, le pronom ei est sous-entendu fort régulièrement (Gr. § 139). – 4. Les deux sens les plus habituels de pro sont «pour la défense de» (pro salute sua) et «en guise de» ( pro deprehenso, comme un homme pris sur le fait). – 5. La grammaire parle de ferunt à propos de la traduction de «on» en latin (Gr. § 149: Narrant, dicunt, ferunt ). – 6. Somniasse, forme syncopée pour somniavisse (Gr § 63, 2°). – 7. Formata n’a pas le sens passif proprement dit: il faut traduire par le verbe pronominal: s’étant mise dans l’attitude de l’étonnement. – 8. In s’emploie avec l’accusatif au sens figuré pour marquer le but qu’on se propose: en vue de, dans le sens de; in admirationem, en vue de paraître étonnée. – 9. Sibi (eamdem speciem obversari retulit) est employé fort régulièrement dans une subordonnée infinitive pour renvoyer au sujet de la proposition principale, dont la subordonnée représente la pensée (Gr. § 141). – 10. La locution très usitée id temporis, «à ce moment», est citée dans la grammaire à propos de l’accusatif adverbial (Gr. § 164, note). Le génitif temporis se rattache à la règle nihil novi (Gr. § 154) – 11. Le subjonctif est employé avec quod pour marquer qu’on renvoie la responsabilité de l’affirmation à celui dont on parle: parce que, disait Claude, il veillait (Gr. § 285).

Commentaire littéraire – 1. Suétone, en annonçant les deux traits du caractère de Claude, dont il va donner des exemples, se contente de mentionner la méfiance et la peur. Mais, après avoir lu ces anecdotes, nous sommes tentés d’ajouter la sottise, puisque Claude ajoute foi du premier coup à des songes et à des songes de gens intéressés à la perte de ceux qu’ils dénoncent. Il conviendrait aussi de parler de cruauté, puisqu’il fait exécuter des innocents sur de simples apparences. – 2. Mais ces mots de sottise et surtout de cruauté seraient un jugement moral porté sur le personnage. Or, ce n’est pas la manière de Suétone. Il enregistre les faits, c’est au lecteur à se faire une opinion. Un historien a-t-il ce droit? Ne doit-il pas se faire juge du bien et du mal? En tous cas, cette manière de procéder a un double avantage: d’abord, c’est une garantie d’impartialité; de plus, l’auteur ne s’interpose nullement entre son personnage et nous. Nous nous faisons directement une idée de son caractère, comme si nous le voyions agir lui-même. Il ne faut pas d’ailleurs exagérer l’indifférence morale de Suétone. Certaines phrases nous en disent long sur ce qu’il pense. Á propos de la mort de Néron, il dit: «Le monde après avoir supporté un pareil prince pendant près de quatorze ans, s’en débarrassa». On a même pu remarquer que «Suétone a sur ses tristes héros accumulé une foule de détails scabreux ou répugnants, négligés par la discrétion de Tacite, qui ajoutent encore à l’horreur et au dégoût que déjà les récits des Annales ou des Histoires nous avaient inspirés à leur égard» (de la Boissière, Tacite). Ce n’est pas la pire manière de se faire justicier. – 3. Se peut-il dans une âme humaine rencontrer tant de sottise et de cruauté? La question s’est posée, non seulement pour Claude, mais pour Néron et les autres tyrans. On a voulu accuser Tacite et Suétone d’injustice et d’exagération. On a prétendu réhabiliter tous les empereurs romains. Il faudrait alors accuser de mensonge non seulement Tacite et Suétone, mais Pline, Sénèque, Juvénal, Dion Cassius, bref tous les écrivains contemporains. «En faveur de ces prétendues victimes d’une grande erreur judiciaire, quelques protestations paradoxales ont bien pu ça et là s’élever: auprès de la conscience universelle, elles sont restées sans écho et sans effet» (de la Boissière, Tacite). – 4. Le style de Suétone, toujours clair et rapide (voir n°3, Néron musicien), a une allure particulière due à l’influence de la langue grecque. Une partie des livres de Suétone était écrite en grec. Pour ne relever qu’un détail ici, on observera l’emploi fréquent du participe. C’est un des caractères de la langue grecque, qui possède très nombreux participes. Ici on les trouve non seulement à l’abl. absolu, mais en apposition au sujet ou au complément: (ei) seducto affirmavit; Appius nuntiatus irrumpere (= cum nuntiatum esset Appium irrumpere); on notera le participe au nominatif singulier: affirmans somniasse se, forme évitée comme lourde par les classiques latins.

46. Saint Jérôme dans le désert (Saint Jérôme, Lettres)

Oh! combien de fois moi-même, établi dans le désert, dans cette vaste solitude qui, brûlée par les ardeurs du soleil, offre aux moines un séjour austère, je m’imaginais être encore au milieu des plaisirs de Rome! Je m’asseyais à l’écart des autres, parce que j’avais le cœur rempli d’amertume. Mon corps amaigri était misérablement couvert d’une toile grossière. Ma peau négligée avait pris l’aspect de celle d’un nègre1. Chaque jour je pleurais, chaque jour je gémissais et si parfois, malgré ma résistance, le sommeil m’accablait je laissais s’écrouler sur la terre nue mes membres dont les os semblaient désarticulés. Je ne parle pas de ce que je mangeais et de ce que je buvais, puisque les malades eux-mêmes n’ont que de l’eau froide et que les aliments cuits sont considérés comme un excès de luxe. Eh bien! moi, qui, pour éviter l’enfer, m’étais condamné à une pareille prison, qui m’étais réduit à n’avoir d’autres compagnons que les scorpions2 et les bêtes sauvages, je me voyais souvent par l’imagination au milieu des chœurs de danse. Les jeûnes avaient pâli mon visage, et mon cœur restait agité du regret des plaisirs. Aussi, tout désemparé, je me jetais aux pieds de Jésus, je les arrosais de mes larmes, je les essuyais avec mes cheveux et je domptais ma chair rebelle par des jeûnes qui duraient une semaine3. Je me rappelle que souvent j’ai passé un jour entier et la nuit suivante à crier miséricorde sans cesser de me frapper la poitrine jusqu’à ce que la paix me revînt. Je craignais même ma cellule comme si elle avait conscience de mes pensées. Irrité et inflexible contre moi-môme, je m’enfonçais seul dans le désert. Quand je découvrais un ravin profond, une pente rocheuse, une anfractuosité de rocher, j’en faisais mon oratoire. Enfin, après avoir beaucoup pleuré, après avoir tenu longtemps les yeux fixés au ciel, il me semblait que j’étais transporté au milieu des chœurs des anges et plein de contentement et d’allégresse, je me mettais à chanter.

Notes. – 1. Ma peau sale avait revêtu l’aspect malpropre d’une chair d’Éthiopien (nègre). – 2. Compagnon des scorpions seulement. – 3. Par un jeûne de semaines (entières).

Commentaire grammatical. – 1. Le développement de la langue et les besoins de la pensée chrétienne ont introduit en latin des mots inconnus aux auteurs classiques. C’est par ces néologismes plus que par la grammaire que la langue de Saint Jérôme diffère de celle de Cicéron. Nous trouvons ici des mots tirés de l’hébreu: Jesus, gehenna; des mots tirés du grec: eremus, monachus, hebdomas, angelus. – 2. Interesse comme la plupart des composés de sum (sauf absum) se construit avec le datif (Gr. § 170 et note). – 3. Replebar, j’étais en train d’être rempli, repletus eram, j’étais rempli (j’avais été et je restais rempli). De même qu’il y a un parfait présent (Gr. § 207), il y a un plus-que-parfait à sens d’imparfait. – 4. Æthiopicae carnis rappelle la règle Pugna Cannensis et spécialement l’exemple vox puerilis (Gr. § 115): une chair de nègre. – 5. Dans quotidie lacrimæ, quotidie gemitus, l’idée du verbe approprié est aisément suggérée par le nom: lacrimae (effundebantur), gemitus (edebantur). – 6. Après l’époque classique, le subjonctif dit de répétition tend à remplacer l’indicatif employé en pareil cas par les classiques. – 7. Humo et non pas humi parce que le mot est accompagné, d’un adjectif nuda humo (Gr. § 195); pour la suppression de la préposition cf. § 192 note. – 8. Cum avec le subjonctif a souvent le sens causal: cum utantur, puisqu’ils se servent (Gr. § 286). – 9. Carcere damnaveram comme multare exsilio (Gr. § 168). – 10. Jesus au nominatif; acc. Jesum, aux autres cas Jesu (Gr. § 27, 6°). – 11. Hebdomadum est un génitif d’estimation qui se rattache au génitif descriptif (Gr. § 114). – 12. Mihimet est composé de mihi et de met particule invariable qui s’ajoute à certains pronoms (Gr. § 40, note). – 13. Sicubi est pour si alicubi (Gr. § 151 et note). – 14. La construction du neutre avec un génitif partitif comme concava vallium est fort rare chez Cicéron, mais très fréquente ensuite. C’est une tournure poétique. Souvent cette construction qui signifie proprement: les parties creuses des vallées, les parties rocheuses des montagnes revient presque à concavas valles, asperos montes, praeruptas rupes. – 15. Post caelo inhaerentes oculos est une construction hardie pour postquam oculi caelo inhaeserant. Elle rappelle la règle Sicilia amissa (Gr. § 225): après la fixation de mes yeux au ciel. Caelo est au datif (Gr. § 170).

Commentaire littéraire. – 1. Ce morceau offre, dans sa composition, une harmonieuse symétrie. La première partie raconte les mortifications de Saint-Jérôme pour montrer qu’elles n’ont pas d’abord atteint leur but. Á partir de itaque omni auxilio destitutus commence le récit des crises de désespoir où le jetait cette constatation. Puis, comme conclusion, apparaît la joie céleste de la délivrance enfin obtenue. – 2. Ce passage n’est pas seulement plein de poésie, il est en vérité tout lyrique. Les sentiments sont parmi les plus puissants qui puissent remuer une âme humaine et le style n’est pas ici moins lyrique que le fond. Le mouvement est admirable: une exclamation dès le début, à l’évocation soudaine de ces souvenirs émouvants; puis une accumulation de traits de mortification pour mieux faire ressortir l’obstination avec laquelle réapparaissent les souvenirs de la vie coupable; puis la crise dramatique; enfin le chant de triomphe, le cri de victoire après la lutte longue et douloureuse. Les épithètes pittoresques, pathétiques, hyperboliques même parfois, achèvent l’impression et sont amplement justifiées par l’exaltation lyrique de tout le passage. – 3. «Cette prédominance de la sensibilité et de l’imagination fait de Saint Jérôme une figure à part dans le monde chrétien du IV° siècle, si calme et si bien réglé» (Pichon). «C’est une âme grande et généreuse, que l’ardeur de la foi et l’austérité de la pénitence n’ont endurcie que pour ses propres douleurs et qui garde à celles d’autrui la compassion la plus tendre.» (Villemain). C’est un admirable saint, une des plus fortes natures d’homme qui aient jamais existé. On devine ce tempérament fougueux et tendre dans ce passage où nous voyons les mortifications les plus terribles se heurter aux tentations provoquées par une imagination indomptable, et tout cela est décrit en un style empreint d’une sorte d’exaltation mystique. – 4. On comprend par là quel peut être pour nous l’intérêt des Lettres de Saint Jérôme: «Outre ce qu’elles nous apprennent sur la théologie, l’exégèse et les études sacrées, on y voit une vive peinture des mœurs contemporaines. Saint Jérôme décrit plus d’une fois le luxe de la haute société; il nous montre les voitures dorées des patriciennes, leurs vêtements de soie et même le fard dont elles se couvrent les joues.» (Laurand) Nous avons ici une esquisse intéressante de la vie des moines dans le désert. Mais l’auteur lui-même, qui s’est peint dans ses écrits avec une sincérité hardie et d’ailleurs comme sans y penser, constitue la source d’intérêt la plus profonde et fa plus inépuisable.

47. Simonide (Phèdre)

Simonide, dont j’ai parlé plus haut, se chargea pour une somme déterminée de composer l’éloge d’un athlète vainqueur au pugilat. Il s’isola pour y travailler1. Trouvant peu d’inspiration2 dans ce maigre sujet, il profita de la liberté dont usent d’ordinaire les poètes3 et fit entrer dans ses vers les astres jumeaux, fils de Léda, en les citant comme un exemple glorieux d’un succès semblable4. Il réussit à faire agréer son ouvrage5, mais il n’obtint que le tiers du prix convenu. Comme il demandait le reste: «Il te sera payé, dit l’athlète, par ceux dont l’éloge occupe les deux tiers de l’ouvrage. Cependant, pour que je n’aie pas l’impression que je te renvoie mécontent6, promets-moi de venir dîner. Je désire traiter aujourd’hui des parents; je te considère comme en faisant partie.» Bien que trompé et mécontent de cette injustice, Simonide accepta. Á l’heure dite, il revint et prit place à table. Les coupes étincelantes7 donnaient au banquet un air de gaîté; la maison en fête résonnait du bruit d’un festin solennel. Soudain deux jeunes gens, couverts de poussière, ruisselant de sueur et d’une beauté plus qu’humaine8 envoyèrent un esclave prier Simonide de venir leur parler, assurant qu’il était de son intérêt de se presser. Notre homme, tout troublé, fait lever Simonide; à peine le poète eut-il mis un pied hors de la salle du festin, que le plafond en s’écroulant écrasa tous les autres convives. D’ailleurs on ne trouva plus9 les jeunes gens à la porte. Quand on connut les détails de cette aventure10, tout le monde comprit qu’en intervenant, les dieux avaient voulu sauver la vie de Simonide pour le récompenser.

Notes. – 1. Il gagne un endroit écarté. – 2. Impetum (ingenii), l’essor de son talent, son inspiration. – 3. S’étant servi de l’habitude et de la liberté du poète. – 4. Citant l’exemple (honorable) d’une gloire semblable (à celle de son héros). – 5. Approbare, faire agréer. – 6. Afin que je ne te sente pas renvoyé avec mauvaise humeur (afin que je ne te sente pas partir mécontent). – 7. Le festin joyeux resplendissait de coupes. – 8. Au-dessus de (supérieurs à) la beauté humaine. – 9. Nec ulli = et nulli. – 10. Dès que l’ordre de la chose faite fut répandu dans le public, tous comprirent que l’intervention des (deux) divinités avait sauvé la vie au poète, en guise de récompense.

Commentaire grammatical. – 1. Conduxit ut scriberet, il entreprit à forfait (ceci, à savoir) que, il se chargea de (Gr. § 273, note II). Pyctae, datif d’intérêt (Gr. § 173). – 2. Certo pretio, ablatif de prix (Gr. § 190). – 3. Cum frenaret. Le subjonctif parce que cum a le sens causal: étant donné que (Gr. § 286). – 4. Ne dans ut ne est une simple négation; pour l’emploi de ut ne au lieu de ne, (Gr. § 289, note). – 5. Promitte mihi (te venturum esse) ad cenam (Gr. § 265). – 6. Le relatif latin au génitif dépendant d’un complément d’objet indirect ou circonstanciel demeure en tête de la proposition; il en est autrement en français: «au nombre desquels». Les élèves sont souvent arrêtés par cette différence qui semble si simple à comprendre. – 7. Hora dicta, ablatif pour marquer la date (Gr. § 199). – 8. Cum, conjonction, est parfois rejeté après un ou deux mots; on s’en aperçoit à l’absence de ponctuation devant ce mot: duo cum pour cum duo juvenes, etc. – 9. Corpora, accusatif de relation: par rapport à, sur leurs corps (Gr. § 162). – 10. Mandare ut, charger de (faire); c’est la construction des verbes marquant une intention (Gr. § 273). – 11. Ne faciat moram est une proposition complétive (Gr. § 247, 1°) jouant le rôle de sujet de interesse: ceci, à savoir qu’il ne tarde pas, importer à lui: qu’il était de son intérêt de ne pas tarder (Gr. 274, note). – 12. Interest se construit avec le génitif du nom de la personne; on fait de même avec le pronom de la 3° personne, mais non avec les autres (Gr. § 166, 167). – 13. Promorat, forme syncopée pour promoverat (Gr. § 63): il avait avancé. – 14. Ut avec l’indicatif «comme, de même que, dès que»; ut vulgatus est, dès que fut répandu, etc. – 15. Parfois en latin le sens seul indique quel est le sujet d’une proposition infinitive dont le complément est également à l’accusatif. Le latin ne se préoccupe pas de cette amphibologie lorsqu’elle est purement grammaticale.

Commentaire littéraire. – 1. En parlant des «habitudes et de la liberté des poètes», Phèdre veut sans doute rappeler qu’on accorde aux poètes en général le droit de traiter plus capricieusement leur sujet et d’y mêler des allusions mythologiques; mais il pense spécialement aux auteurs d’odes triomphales . Chez Pindare, par exemple, l’ode se compose régulièrement d’un bref éloge du vainqueur, de quelques conseils moraux et d’un récit mythologique qui forme la plus grande partie du développement. Simonide avait donc en quelque sorte obéi aux lois du genre. – 2. Bien des traits des fables de Phèdre révèlent chez l’auteur l’homme de lettres Ce récit est particulièrement caractéristique à cet égard. Les vers du début, qu’on a omis ici, le prouvent à eux seuls: «J’ai déjà dit plus haut (à propos du naufrage de Simonide) le prestige dont jouissent les lettres parmi les hommes; je vais maintenant rappeler à quel point les dieux les honorent.» La Fontaine, homme de lettres, lui aussi, et vivant des bienfaits de ses protecteurs, n’a pas manqué de faire sienne cette manière de voir dans la fable imitée de ce récit de Phèdre: «Melpomène souvent sans déroger trafique de sa peine; les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce, etc.» – 3. Ce récit de Phèdre est sec, pâle et froid. Chez La Fontaine, le même sujet est traité (Fables, I, 14) d’une façon beaucoup plus vivante. Il faut le lire après celui de Phèdre pour mesurer la distance qui sépare l’art un peu terne du fabuliste latin de la souplesse merveilleuse et du génie souriant de La Fontaine. Phèdre reste contraint, guindé, prétentieusement didactique; notre fabuliste, lui, sourit malicieusement; son ton légèrement goguenard, souligné par des expressions familières, est un commentaire perpétuel de l’aventure. – 4. L’envahissement des termes abstraits est un des caractères de la décadence du latin à partir de l’époque d’Auguste. Bien que Phèdre soit le contemporain des derniers classiques, on relève déjà chez lui cette tendance. On trouve ici auctoritas au lieu de exemplum, «un précédent qui fait autorité»; laudes duae pour duae partes laudis, «les deux tiers de l’éloge»; ruina oppressit pour camera ruente oppressi sunt; ordo rei vulgatus est, pour res, ordine narrata, vulgata est; numinum praesentiam, pour praesentia numina. Ces abstractions accentuent encore le caractère un peu froid et artificiel de la poésie de Phèdre et contribuent à le mettre bien au-dessous de La Fontaine; c’est, à vrai dire, lui faire beaucoup d’honneur, que de le comparer avec notre illustre fabuliste.

48. Julien l’Apostat (Ammien Marcellin)

Julien, alors à Vienne, s’occupait jour et nuit de prendre des mesures en vue des événements qui allaient se produire. Il se doutait bien en effet, grâce à de nombreux présages (il s’y connaissait parfaitement), grâce aussi à des songes, que Constance ne tarderait pas à mourir. Il était encore dans le pays des Parisiens quand, un jour qu’il s’exerçait à manœuvrer de diverses manières son bouclier sur un terrain d’exercices, les petites pièces de bois qui en formaient l’orbe volèrent en éclats. Il ne lui resta que la poignée qu’il garda solidement serrée dans sa main. Tous les assistants s’effrayèrent de cet accident comme d’un présage funeste: «Que personne ne s’effraie, dit-il; je tiens solidement ce que j’ai en main:» Plus tard, à Vienne, tandis qu’il reposait dans l’obscurité impressionnante de minuit, un fantôme assez lumineux lui apparut et, alors qu’il était déjà presque éveillé, lui récita fort distinctement des vers hexamètres en les répétant plusieurs fois. Se fiant à ces présages, il estimait qu’il ne lui restait plus de graves difficultés à vaincre. Aussi sans rien changer à la situation présente, avec beaucoup de tranquillité d’esprit et de calme, il mettait à profit toutes les occasions d’augmenter peu à peu ses forces de manière qu’à l’accroissement de sa dignité correspondit l’accroissement de ses moyens d’action. Pour mieux s’attirer la faveur de tous sans rencontrer d’opposition, il feignait d’être attaché au christianisme. Il y avait renoncé depuis longtemps en secret, mais un très petit nombre de gens seulement étaient dans la confidence1. Il continuait d’ailleurs à s’appliquer à l’étude des présages qu’on obtient par l’examen des entrailles des victimes ou l’observation des oiseaux, conformément aux habitudes des adorateurs des dieux. En attendant, pour qu’on ne se doutât de rien, à l’occasion de la fête que les Chrétiens célèbrent au mois de janvier et qu’ils appellent l’Épiphanie, il pénétra dans leur réunion et ne s’en alla qu’après avoir fait solennellement ses dévotions. Sur ces entrefaites, à l’approche du printemps, une nouvelle vint le jeter soudainement dans une douloureuse tristesse: il apprit que les Alamans étaient en train de dévaster les territoires2 situés aux confins de la Rhétie.

Notes. – 1. Peu de gens étant au courant de ses secrets. – 2. Tractas, us, m. espace, territoire.

Commentaire grammatical. – 1. Apud Viennam devrait signifier aux environs de Vienne (Gr. § 197, 1°); mais, dans la langue familière, dès l’époque classique, apud pouvait marquer le lieu précis. – 2. Formandis consiliis est au datif pour marquer la destination (Gr. § 238): il employait les jours et les nuits à former des projets. – 3. Le passif exerceri se traduit par un verbe pronominal français (Gr. § 202). – 4. Ut sans verbe signifie régulièrement «comme». – 5. Dans ad sui favorem, le génitif possessif sui marque «envers qui» le sentiment est éprouvé (génitif objectif): à des sentiments favorables envers lui. Cette construction au lieu de ad suum favorem est peu correcte en latin, mais c’est la tournure habituelle en grec. – 6. Dum haec aguntur est une application de la règle dum in Sicilia sum (Gr. § 324). – 7. Les principaux participes présents, dans ce passage, sont: agens (cum ageret); conficiens (quia conjiciebat); quatiens ( dum quatit); retinens (au lieu de retentam, le latin préfère le participe passif, le participe présent actif paraissant lourd au nominatif); vigilanti (qui vigilabat); mutans, disponens (ces participes sont en réalité le verbe principal, agebat est une sorte d’auxiliaire explétif: il vivait ne changeant rien; c’est un hellénisme, voir Ragon, Gram. Grecq. § 317). Quant à l’hellénisme qui concerne deux mots unis par et, on le trouve dans: dies impendebat et noctes; praesagia multa, quae callebat, et somnia; auguriis intentus et ceteris; ad tristitiam versus est et maerorem.

Commentaire littéraire. – 1. Ce passage nous rappelle que le IV°siècle vit des querelles incessantes entre prétendants à l’Empire, luttes sans grandeur souvent réduites à des intrigues de cour entre parents. Ainsi, Julien, proclamé Auguste par ses troupes, prépare méthodiquement la guerre contre l’empereur Constance. C’est en ce siècle que l’influence du christianisme s’affirme officiellement; grâce à l’édit de Milan (313), il est devenu de fait, si non de droit, la religion dominante de l’Empire et nous voyons ici Julien obligé de tenir compte de cet état de choses. C’est en vain qu’une fois empereur il essaiera de restaurer le paganisme. A cette époque les barbares commencent à frapper plus fort aux frontières de l’Empire. Julien réussit déjà difficilement à les empêcher d’entrer dans la Gaule. Il est question ici d’une nouvelle poussée des Alamans. – 2. L’empereur Julien avait été élevé dans le christianisme. Ce passage nous rappelle qu’il l’avait ensuite abandonné pour -retourner aux pires superstitions du paganisme. Il feignait toutefois, par intérêt, d’y rester attaché. On devine aisément qu’une fois empereur il deviendra un ennemi acharné de la religion de son enfance et méritera le surnom qu’il porte dans l’histoire. – 3. Ammien Marcellin est resté païen et Julien est pour lui un prince idéal. Il l’admire sincèrement, mais il ne cache pas ses faiblesses. Sans doute il ne croit pas le diminuer en parlant de sa croyance aux songes et aux présages, car lui-même y croyait; mais il est difficile de s’imaginer qu’il ait considéré comme innocente ou louable la visite hypocrite de Julien à la cérémonie chrétienne le jour de l’Épiphanie de l’année 360 après J.-C. C’est une des preuves de son impartialité absolue. Il ne fait d’ailleurs pas mystère des autres défauts de ce prince. – 4. On reproche à Ammien Marcellin un style embarrassé, traînant bourré d’hellénismes. Il est vrai que son style a les défauts de l’époque: on y trouve des périphrases inutiles (vaticinandi praesagia), des bribes de locutions poétiques (horrore medio noctis rappelle le vers de Racine: c’était pendant l’horreur d’une profonde nuit). Surtout on sent presque constamment à travers son latin l’allure de la phrase grecque. Mais cette allure, souple et gracieuse en grec, paraît en latin lourde et lâche. Cependant sa pensée ferme, sa langue pittoresque donnent malgré tout à son style une vigueur qui transparaît à travers le jargon de son temps.

49. Le rêve de Grippus (Plaute, Rudens)

Préférant le gain au sommeil et au repos, j’ai voulu1 par le gros de la tempête, essayer de soulager la pauvreté de mon maître et ma propre servitude. Je n’ai pas épargné ma peine. Il faut veiller, si l’on veut remplir à temps ses devoirs. Il ne faut pas attendre2 que le maître vous fasse lever pour travailler. Ceux qui aiment à dormir ne gagnent rien à se reposer et récoltent des horions. Un paresseux est un vaurien3 et je hais cette engeance. Moi, par exemple, qui me suis montré actif, j’ai trouvé de quoi faire le paresseux, si je voulais. J’ai trouvé ceci dans la mer. Qu’y a-t-il là-dedans? Je ne sais, mais c’est pesant. Ce doit être de l’or. Personne ne m’a vu. Voilà une belle occasion, Grippus, de te faire affranchir par le préteur. Voici mon plan, et je l’exécuterai. J’aborderai mon maître en recourant à toute mon adresse, à toute ma ruse. Je lui offrirai tout doucement une somme pour me racheter, pour devenir libre. Une fois libre, alors enfin, je pourrai m’offrir une propriété, une maison, des esclaves. Je ferai du négoce avec de grands vaisseaux: je serai un gros personnage4. Ensuite, pour mon agrément personnel5, je me ferai faire un bateau, tout comme Stratonicus; je me promènerai de ville en ville. Quand mon nom sera célèbre, je bâtirai une grande ville; je l’appellerai Grippus; ce sera le monument de ma gloire et de mes exploits; j’en ferai la capitale d’un grand royaume. Voilà de bien grands projets6 que je me mets en tête. Pour le moment cachons la valise; en attendant d’être roi, je vais déjeuner avec du vinaigre et du sel, et sans fricot.

Notes. – 1. J’ai désiré essayer comment (qui), – 2. Littér. attendre son maître jusqu’à ce que pour: attendre jusqu’à ce que son maître (hellénisme). – 3. Il est par trop un homme de rien celui qui. – 4. Je serai compté comme personnage (important) parmi les personnages. Rex a souvent ce sens figuré: riche, puissant. – 5. Animi causa, en vue de ma satisfaction personnelle. – 6. Hic: ici (ou en ce moment) je me mets en tête d’organiser de grandes choses.

Commentaire grammatical. – 1. On rencontre chez Plaute de nombreux archaïsmes. Nous avons ici le mot indéclinable qui: il tient lieu de l’ablatif quo=quomodo; mais il sert aussi d’ablatif du pronom relatif à tous les nombres et et à tous les genres. Après un u ou un v, la prononciation archaïque remplaçait u (ou) par o. L’u remplaçait souvent l’i: lubenter pour libenter. Siem est la forme fréquente au lieu de sim (subj. de sum). Des formes en bo existent au futur de la 4° conj.: commoenibo. – 2. Parcus se construit habituellement avec le génitif. – 3. Se et suus ne sont pas employés régulièrement dans dum se ad suum suscitet officium (Gr. § 141), car ils ne renvoient pas au sujet de la principale et la subordonnée n’en représente pas la pensée. Les auteurs de l’époque classique suivent des règles plus sévères. – 4. Homo nihili, un homme de rien; nihili est un génitif d’évaluation (Gr. § 114); pour l’emploi de la forme nihili, voir § 44, IV et 190 bis. – 5. Repperi ut siem, j’ai trouvé comment (=par quel moyen) je pourrais être; c’est une interrogation indirecte. – 6. Ubi a le sens local: là où, où? mais aussi le sens temporel «dès que». – 7. La locution urbi Grippo indam nomen est semblable à mihi est nomen Petro (Gr. § 172); on pourrait donc dire Urbi Grippum indam nomen. – 8. L’infinitif s’introduit après agito in mentem, «Je me mets dans l’esprit», par analogie avec les verbes d’activité (Gr. § 271). – 9. La métrique des auteurs comiques latins est empruntée aux auteurs grecs qu’ils ont traduits ou imités. Quant à la prosodie, ses lois sont beaucoup moins sévères qu’à l’époque classique, notamment beaucoup de syllabes peuvent être considérées comme brèves, alors qu’elles sont obligatoirement longues plus tard. Ainsi Plaute, comme encore Lucrèce (N°61) ne fait pas sentir l’s dans certaines terminaisons, pour pouvoir les maintenir brèves: omnibu’ pour omnibus.

Commentaire littéraire. – 1. La forme la plus solennelle de l’affranchissement réclamait la présence d’un magistrat compétent. Ici Plaute mentionne le préteur. Ce magistrat touchait avec une baguette la tête de l’esclave et le déclarait libre. L’affranchi devenait citoyen,mais il devait à son ancien maître assistance et respect; souvent, il continuait à vivre auprès de lui. – 2. Plaute ne se soucie pas de l’invraisemblance qu’il peut y avoir à parler, non seulement de magistrats romains, mais de monnaies romaines et même du forum, dans une pièce dont la scène est dans un pays grec. Il sait que par ce moyen il se fera mieux comprendre de ses spectateurs qui appartiennent presque tous au peuple et même à la populace. – 3. D’ailleurs, si Plaute place en pays grec la scène de ses comédies, c’est qu’il traduit ou adapte des pièces grecques. Il ne s’en cache pas. Dans le prologue du Rudens, il nomme son modèle: Diphile (huic esse nomen urbi Diphilus Cyrenas voluit). Mais il ne se fait pas faute de substituer sa verve bouffonne au comique grec, plus délicat, mais plus grêle. – 4. Plaute montre dans cette scène une réelle observation psychologique dont le mérite revient sans doute pour une bonne part à son modèle grec. Rien de plus humain et de plus naturellement comique que les raisonnements de Grippus sur la valeur de sa trouvaille et sur l’usage qu’il compte faire de sa nouvelle richesse: être libre d’abord, puis commander à son tour, c’est bien le rêve d’un pauvre esclave. Cependant, on peut soupçonner Plaute d’avoir ajouté au comique discret de l’auteur grec sa fantaisie énorme: Grippus voit grand; il lui faut, avec la richesse, la puissance; il sera conquérant et fondateur de ville comme Alexandre. C’est, aller un peu vite; on pourrait aisément supposer que Diphile s’est arrêté à la mention de Stratonicus: l’allusion est toute grecque et c’est déjà, pour Grippus, un beau rêve. Mais la fantaisie de Plaute est allée plus loin. – 5. La leçon de morale que nous adresse Grippus en vantant le travail et l’activité appartient sans doute à Plaute. Plaute est romain: c’est un homme pratique; il donne volontiers des conseils; sa morale, toute romaine, est utilitaire: qui dormiunt lubenter sine lucro et cum malo quiescunt. C’est celle qui convient au petit peuple pour lequel il écrit ses pièces. D’ailleurs, cette leçon n’est pas dépourvue de comique, car Gripus, qui «se félicite» de son activité, comme de sa trouvaille, n’en sera que plus déçu quand viendra le moment de la déconvenue. Déjà Trachalion tient la corde du filet et se dispose à «tirer» Grippus de son rêve. – 6. Le comique de cette scène rappelle celui qui se dégage de La fable de La Fontaine, La laitière et le pôt au lait (Fables, VII, 10): mêmes châteaux en Espagne, même désillusion soudaine. C’est d’ailleurs un fort vieux sujet exploité déjà par les contes indiens.

50. Philotas à la torture (Quinte-Curce)

Tous les autres étaient d’avis que Philotas devait être lapidé selon la coutume macédonienne; mais Héphestion, Cratérus et Cœnus dirent qu’il fallait le torturer pour le forcer à avouer la vérité1. Alors, ceux qui avaient émis d’abord une autre opinion se rangèrent à leur avis. La séance une fois levée, Héphestion, Cratérus et Cœnus allèrent faire mettre à la torture Philotas. Le roi se retira au fond de son logement et sans témoins, attendit jusque fort avant dans la nuit le résultat de la question. Les bourreaux étalèrent aux yeux de Philotas tous les instruments de torture. Aussi prit-il les devants: «Pourquoi hésitez-vous, dit-il, à mettre immédiatement à mort un homme qui s’avoue l’ennemi, l’assassin2 du roi? Á quoi bon me torturer? J’ai bien conçu le projet qu’on me reproche, j’en ai souhaité l’exécution.» Mais Cratérus exigea qu’il renouvelât ses aveux au milieu des tortures. On saisit alors Philotas; tandis qu’on lui bandait les yeux et qu’on lui ôtait ses vêtements, il invoquait inutilement les dieux de sa patrie, les droits de l’humanité: personne ne l’écoutait. Il fut torturé de la pire manière, étant donné qu’on le considérait déjà comme condamné à mort et qu’il avait affaire à des ennemis personnels qui le faisaient souffrir pour plaire au roi3. Dans les premiers moments, bien que les brûlures et les coups fussent employés contre lui, non plus pour le forcer à avouer, mais pour le châtier, il sut s’interdire non seulement toute parole, mais même tout gémissement. Ensuite, quand son corps, meurtri et tuméfié4, fut devenu incapable de résister aux coups de fouet qui frappaient ses os mis à nu, il promit de dire tout ce qu’ils voulaient savoir à condition qu’ils diminuassent ses tourments. Mais il leur demandait de jurer sur la vie d’Alexandre qu’ils arrêteraient la torture et renverraient les bourreaux. On accéda à ces deux demandes. Il dit alors: «Dis-moi, Cratérus, ce que tu désires que je dise.» Et comme celui-ci s’indignait d’être ainsi joué et rappelait les bourreaux, Philotas se mit à demander un répit pour reprendre un peu de force, promettant de dire ensuite tout ce qu’il savait.

Notes. – 1. Qu’il fallait tirer (de lui) la vérité. – 2. Tuer un ennemi, un assassin, qui avoue. – 3. In gratiam regis, en vue de la faveur du roi. – 4. Son corps qui se gonflait par (l’effet des) plaies.

Commentaire grammatical. – 1 . Placere, avec un nom de personne au datif, prend souvent le sens de «être d’avis de» ou «décider» quand il s’agit d’une délibération. – 2. Consurgunt est mis au pluriel apres un sujet singulier auquel sont joints deux noms avec cum. Cette construction ne contredit pas les tendances du latin, mais elle est fort rare chez Cicéron. – 3. Dans quid cessatis et quid opus est, quid signifie pourquoi; c’est un accusatif adverbial (Gr. § 164). – 4. Craterus exigere est un exemple d’infinitif de narration. Le sujet est alors au nominatif (Gr. § 222). – 5. Quae confiteretur est au subjonctif par attraction modale (Gr. § 391, 2°). Il ne faut donc pas tenir compte en français de ce subjonctif. – 6. Dum est souvent construit, au sens de «tandis que», avec un présent là où d’après le français on attendrait un temps du passé (Gr. § 324). – 7. Utpote «parce que, en effet», donne au participe le sens causal; sur ces particules, voir Gr. § 232 et note. – 8. Postquam, avec l’imparfait, indique une situation qui a commencé auparavant, mais qui se continue pendant que l’action principale a lieu (Gr. § 316, note 2°): postquam non poterat…​ pollicetur, déjà il ne pouvait plus…​, alors il promet. – 9. On aurait au style direct: si tormentis modum adhibebitis, dicam quae scire expetitis. – 10. Dans quid me velis dicere, le subjonctif tient à l’interrog. indir. (Gr. § 254). Il ne faut donc pas le traduire par un conditionnel. – 11. On admet qu’on a ici affaire à ludificare et non au déponent ludificari; il faudrait donc indignante se ludificari. Mais les règles du réfléchi sont moins rigoureuses dans la proposition au participe et d’ailleurs à l’époque impériale ces règles sont parfois violées. Mais on pourrait entendre aussi: Cratero indignante eum (Philotan) ludificari. – 12. Dans quae sciret indicaturus, sciret est au subjonctif parce qu’on rapporte ici la pensée de Philotas (style indirect improprement dit, Gr. § 341, 1°). – 13. Indicaturus est employé ici d’une façon peu classique, puisqu’il n’est pas accompagné de sum exprimé ou sous-entendu (Gr. § 233, note).

Commentaire littéraire. – 1. Alexandre, dans son expédition en Asie, était entouré de compagnons désignés par Quinte-Curce sous le nom d’amici ou de custodes corporis, quelquefois d’equites. Ce sont d’une part les chefs principaux de son armée, hommes distingués par leur naissance ou leurs talents militaires, ou des écrivains et philosophes comme Callisthène. Ce sont d’autre part de jeunes nobles Macédoniens, attachés au service du souverain un peu comme nos pages d’autrefois. Les rivalités étaient nombreuses dans cette sorte de cour. Des conjurations contre le roi lui-même s’y formèrent plus d’une fois. Alexandre mourant n’osa ou ne voulut pas désigner parmi ces «amis» son successeur. Il se contenta de dire qu’il laissait sa succession au plus digne et de prédire les luttes que ces rivalités allaient allumer. En effet, après sa mort, ses généraux se disputèrent pendant vingt ans le pouvoir jusqu’au moment où un partage définitif intervint entre les trois seuls survivants: Ptolémée, Séleucus et Cassandre. – 2. La noblesse morale qui caractérisait Alexandre au début de sa carrière déchut peu à peu au cours de ses conquêtes. Non seulement ses succès inouïs avaient développé son orgueil, mais les rivalités de son entourage, l’alternative de flatterie et de résistance qu’il y rencontrait, les dangers mêmes dont il était menacé de la part de ses intimes, tout cela le rendit défiant et cruel (voir n°111, Le caractère d’Alexandre). – 3. Dans une histoire conçue comme une sorte de roman héroïque, on comprend que les conspirations, leur découverte, leur repression, soient un ingrédient de choix. a) Aussi cette scène de torture est-elle traitée comme un épisode de sombre mélodrame: c’est la nuit; le roi, seul, au fond de sa demeure attend anxieusement quelles trahisons nouvelles il va apprendre par les aveux de Philotas. Le supplicié est aux mains de ses pires ennemis; les bourreaux apprêtent leurs instruments de torture: on est anxieux de savoir comment le patient supportera la terrible épreuve et si la scène sanglante finira par le triomphe des bourreaux. b) Les détails pittoresques sont choisis pour accentuer cette impression: nous voyons étaler les instruments de torture; on saisit Philotas, il proteste, il crie; on brûle et on frappe; le corps du patient est tuméfié, les os mis à nu, etc.). c) Les descriptions de caractères ne révèlent pas chez l’auteur une grande perspicacité psychologique, mais ils montrent très bien sa tendance au romanesque un peu déclamatoire: Cratérus est obstiné dans sa haine, Philotas est résigné à mourir, mais il tente hardiment de se soustraire à la souffrance; il se raidit ensuite contre les tortures avec une énergie farouche; enfin, au moment même où il cède, il cherche encore à donner une leçon ironique à son ennemi. On comprend donc qu’on ait pu dire que Quinte-Curce est plus attiré par l’étrangeté des faits que par leur importance historique.

51. Les insectes (Pline l’Ancien)

Passons maintenant aux insectes (car ce sont les derniers animaux qu’il nous reste à examiner). Leur étude est d’une difficulté inouïe, puisque quelques auteurs ont été jusqu’à prétendre qu’ils ne respirent pas et n’ont pas de sang. Nulle part l’adresse de la nature n’est plus admirable que dans les insectes. Dans les grands animaux en effet1, ou du moins dans ceux qui sont plus gros, le travail fut facile, car la matière s’y prêtait. Mais dans des êtres si petits, inexistants pour ainsi dire, quelle adresse, quelle puissance, quelle perfection inexprimable! Où a-t-elle pu loger tant d’organes des sens dans le cousin? Il y a d’ailleurs des êtres plus petits. Où a-t-elle placé la vue pour le guider? Où a-t-elle mis le goût? Où a-t-elle inséré l’odorat? Où a-t-elle disposé l’organe de cette voix menaçante et relativement énorme? Avec quelle adresse elle lui a attaché les ailes, allongé les pattes, disposé cette cavité affamée qui lui sert de ventre, allumé cette soif ardente de sang, surtout de sang humain! Avec quelle habileté n’a-t-elle pas aiguisé ce dard qui leur sert à percer la peau. Et comme si elle se trouvait au large dans cet appareil presque invisible, elle lui a donné une double fonction2: le faisant pointu pour piquer et creux pour aspirer. Quelles dents a-t-elle pu donner au taret pour trouer le bois dur avec un bruit qui révèle son travail? Et nous admirons chez les éléphants leurs épaules capables de porter des tours; chez les taureaux, leurs cous qui lancent en l’air les objets avec une force terrible, chez les tigres, leurs déprédations; chez les lions leur crinière, alors que la nature ne montre nulle part mieux tout ce qu’elle peut faire3 que dans les êtres les plus petits. Aussi je prie mes lecteurs de ne pas dédaigner ce que je rapporte au sujet des insectes4, sous prétexte que beaucoup leur paraissent méprisables: quand on contemple l’œuvre de la nature, rien ne peut paraître dénué d’intérêt…​ Mais parmi tous les insectes, le premier rang est occupé par les abeilles; nous leur devons à bon droit plus qu’à tous les autres notre admiration, car, seules de cette catégorie d’animaux, elles ont été créées pour l’homme.

Notes. – 1. Siquidem, car, en effet. – 2. Elle l’a créé avec un art double (qui visait un double but). – 3. La nature n’est nulle part mieux tout entière que. – 4. Je prie que ceux qui lisent nos ouvrages (nostra legentes) n’accusent pas de manque d’intérêt (fastidium) même ce que j’en rapporte. Entendez: non seulement les insectes eux-mêmes, mais encore ce que j’en dis.

Commentaire grammatical. – 1. Le génitif descriptif peut marquer ce qu’une chose ou une personne réclame de soin, de travail, etc., animalia immensae subtilitatis, comme res magni laboris (Gr. § 114). – 2. Quando signifie quand, lorsque, mais il peut marquer aussi une idée causale: du moment que. – 3. Sequaci materia est un ablatif absolu (Gr. § 230): la matière étant (en pareil cas) commode (à travailler, en raison de son abondance). – 4. Dictu est un supin dans dictu minora (Gr. § 126); Tite-Live dit res parva dictu, chose peu importante. – 5. Portione, à proportion, relativement (à leur petitesse) est un ablatif de manière. On dit aussi pro portione dans le même sens, de là, proportio, proportion. – 6. Qua subtilitate est un ablatif de manière; avec quelle finesse d’exécution, quelle adresse. – 7. Uti est pour ut et signifie «comme»; ne pas confondre uti pour ut avec l’infinitif uti (de utor). – 8. Avidam sanguinis comme avidus laudum (Gr. § 118), le génitif s’employant avec les adjectifs qui marquent le désir: cupidus, désireux de, studiosus, curieux de, zélé pour. – 5. Le gérondif (ou l’adjectif verbal) devrait être ici à l’accusatif avec ad (Gr. § 240); cet emploi du datif pour marquer le but est peu correct, mais fréquent chez Tite-Live et surtout Tacite. – 10. Teste (de testis) est construit comme attribut de sono et mis, par conséquent, à l’ablatif: avec un bruit (qui est) un témoin (révélateur). Cette construction paraîtra moins bizarre si l’on songe que testis s’emploie fréquemment à l’ablatif absolu comme attribut (Gr. § 230, note). – 11. Damnare au sens figuré de «déclarer coupable de» s’emploie avec le génitif: damnare stultitiae (Cicéron), mais aussi l’ablatif: damnare stultitia (Lucrèce). Ces deux constructions s’expliquent par la règle § 168. L’ablatif s’explique par l’idée d’instrument: désapprouver au moyen de tel chef d’accusation: condamner (en accusant) de manque d’intérêt. Le génitif est un génitif de cause. – 12 Cum est construit avec le subjonctif au sens de «quoique, alors que» (Gr. § 299): cum cerni non possit exilitas, alors que sa finesse se dérobe aux regards; cum rerum natura tota sit, alors que la nature est tout entière; de même au sens causal: cum nihil possit videri, alors que (du moment que, Gr. § 286).

Commentaire littéraire. – 1. La science qui s’occupe des insectes (animaux articulés: crustacés, etc.) s’appelle l’entomologie (du grec entomon, annelé, cf. in-sectum). On voit qu’elle est encore peu avancée du temps de Pline: on discute pour savoir si les insectes respirent, s’ils ont du sang; les abeilles elles-mêmes, si importantes pour les anciens, chez qui le miel remplace le sucre, sont mal connues; la reine des abeilles est pour eux un roi. Outre l’ignorance de la vraie méthode d’observation, le manque d’instruments retarde les progrès: le microscope, par exemple, est indispensable; or, il ne fut inventé que vers 1600. Aussi le véritable fondateur de cette science est Linné (1707-1778) qui essaya une vraie classification des insectes. Si l’on veut voir quelle patience et quelles précautions exige cette science, on peut lire les Souvenirs entomologiques de J.-H. Fabre, qui l’ont rendue populaire. – 2. Pline, en admirant la merveilleuse organisation d’insectes minuscules comme le culex (moucheron, cousin, moustique) ou le taret (très petit mollusque vermiforme qui perce le bois des navires) se rencontre avec nombre d’auteurs qui ont abordé ce lieu commun. Aucun ne l’a traité avec plus de profondeur et d’éloquence que Pascal: «Un ciron offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ses jambes, du sang dans ses veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes…​ que l’homme se perde dans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue.» – 3. Pline, pas plus que ses contemporains, n’est armé d’une véritable méthode scientifique. Cuvier dit de lui: «Il n’a pas été un observateur comme Aristote, encore moins un homme de génie capable, comme ce grand philosophe, de saisir les lois de la nature; il n’est, en général, qu’un compilateur, qui rassemble les témoignages des autres et n’a pu apprécier la vérité de ces témoignages.» Il suffit de se rappeler la vie de Pline, officier, administrateur, financier, pour comprendre qu’il ne saurait être un savant de métier. Pourtant, sa curiosité universelle et désintéressée est vraiment scientifique. Les mots que nous trouvons ici: in contemplations naturae nihil supervacuum méritent d’être la devise d’un vrai savant. – 4. Malheureusement Pline n’a pas tiré les conséquences nécessaires de son admiration pour les ouvrages de la nature. Il ne voit rien au delà de cette force mystérieuse qu’il appelle natura rerum. Il rejette le polythéisme, mais ne met rien à la place. Il semble parfois considérer la nature elle-même comme une divinité et admettra une sorte de panthéisme. Mais ses idées sur la nature elle-même sont inconsistantes: tantôt elle lui apparaît sage, prévoyante, providentielle, tantôt avare et cruelle. Comparez le noble langage de Buffon: «Ministre des ordres irrévocables de Dieu, dépositaire de ses immuables décrets, la nature n’altère rien aux plans qui lui ont été tracés et dans tous ses ouvrages elle présente le sceau de l’Éternel». – 5. Le style chez Pline n’est pas scientifique. Sa concision, sa brusquerie seraient admissibles, s’il ne s’y mêlait de l’affectation et de la déclamation, défauts absolument déplacés dans un tel ouvrage. L’affectation est visible dans des expressions comme praetendere visum, applicare gustatum, inserere odoratum, praelongare pedum crura (allonger les jambes qui portent les pieds). Les multiples exclamations et interrogations, même en un tel sujet, paraissent un peu déclamatoires.

52. Deux mères (Sénèque, Consolation à Marcia)

Octavie et Livie, l’une sœur, l’autre femme d’Auguste, avaient perdu chacune un fils à la fleur de l’âge. Octavie avait perdu Marcellus, jeune homme d’humeur gaie, d’une grande intelligence, d’une tempérance qui, pour son âge et sa fortune1, était vraiment admirable, plein d’endurance et ennemi des plaisirs. Durant toute sa vie, elle ne mit jamais de terme à ses larmes et à ses gémissements, elle n’accueillit aucune parole propre à guérir son chagrin2. Elle ne se laissa même pas distraire de sa douleur, ne pensant qu’à cela, et s’y attachant de toute son âme. Elle resta toute sa vie telle qu’on l’avait vue aux funérailles; non seulement elle n’essaya pas de relever son courage, mais elle ne souffrit pas qu’on tentât de le relever3 . Elle ne voulait aucun portrait de ce fils tant aimé; elle défendit qu’on lui en parlât. Elle avait pris en haine toutes les autres mères, mais c’est contre Livie surtout qu’éclatait sa rancune, parce que la haute fortune promise à son fils semblait être passée aux mains du fils de Livie. Ne se plaisant que dans l’obscurité et la solitude, se désintéressant même de son frère4, elle refusait les vers composés en mémoire de son fils ainsi que tous les autres hommages littéraires et fermait ses oreilles à toute consolation. Elle ne quitta jamais la robe de deuil, ce qui était une sorte d’offense pour les membres de sa famille, puisque, de leur vivant, elle se considérait comme seule au monde…​ Quant à Livie, elle avait perdu son fils Drusus qui aurait été un grand prince et qui était déjà un grand général: il avait pénétré jusqu’au fond de la Germanie et avait planté les enseignes romaines en des contrées où l’on savait à peine qu’il existât des Romains. Il était mort au cours d’une campagne et la mère n’avait pus recevoir les derniers baisers de son fils ni recueillir les chères paroles de sa bouche mourante. Elle suivit ses restes sur un long trajet, mais une fois qu’elle l’eut déposé dans un tombeau, il sembla qu’elle eût laissé là son fils et sa douleur; elle ne manifesta plus son chagrin que dans la mesure où la bienséance le demandait. Elle ne cessa de célébrer le nom de son cher Drusus; elle en faisait faire des portraits pour les mettre chez elle et dans les lieux publics; elle parlait de lui très volontiers, aimait qu’on lui en parlât. Elle vécut avec son souvenir. Choisissez donc de ces deux exemples5, celui qui vous paraît le plus louable.

Notes. – 1. D’une part, dans ces années (de jeunesse), d’autre part dans ces richesses (dont il avait la disposition). – 2. Salutaris, propre à guérir, à soulager. – 3. N’ayant pas osé se remettre debout, et refusant d’être aidée (à se remettre debout). – 4. Respicere ad, tenir compte de. – 5. Utrum exemplum, lequel de ces deux exemples.

Commentaire grammatical. – 1. Animo (alacrem), ingenio (potentem), sont les ablatifs de relation (Gr. § 189): au point de vue de l’humeur, de l’intelligence. – 2. Frugalitatis, génitif descriptif (Gr. § 114). – 3. Patiens, quoique venant du verbe transitif pati, se construit avec le génitif parce qu’il est ici adjectif (Gr. § 119: Amans patriae); alienus est construit avec l’ablatif parce qu’il marque privation, éloignement (Gr. § 123). – 4. Nec ullas = et nullas (Gr. § 150, note). – 5. In marque la tendance vers un but: intentas in rem, tendu vers une chose, (attentif à). – 6. Non dico est ici sans influence sur ce qui suit parce qu’il est simplement l’équivalent de non tantum.,, (sed etiam). – 7. In avec l’accusatif d’un nom de personne, signifie «pour» ou «contre»; le verbe ou l’ensemble de la phrase doit alors marquer clairement s’il s’agit d’hostilité ou de faveur: in Liviam furebat: elle était furieuse contre Livie. – 8. Dans sibi promissa felicitas, l’emploi du réfléchi n’est pas régulier en apparence; pour le justifier, il faudrait quod videretur (Gr. § 141 et 285). Toutefois il faut remarquer que le sujet logique de la proposition est Octavie: quia (ei) videbatur = quia putabat; de plus, ei s’opposerait peu clairement à illius. – 9. Solitudini familiarissima, d’après la règle voluptas est inimica virtuti. Sénèque emploie beaucoup ce datif avec les adjectifs, même là où il faudrait régulièrement erga: animum nobis (= erga nos) maternum. – 10. Celebrandae memoriae est au datif au lieu de ad celebrandam memoriam. Cet emploi caractérise l’époque impériale. On le trouve chez Sénèque avec des noms, des adjectifs ou des verbes (ici composita). – 11. Quibus salvis, ablatif absolu (Gr. § 230): lesquels étant vivants, ou mieux (quibus étant un relatif de liaison): en effet, eux étant vivants. – 12. Le participe futur ne doit régulièrement s’employer qu’avec esse, exprimé ou sous-entendu (Gr. § 233, note). Sénèque le traite comme un participe ordinaire. – 13. Dans intrare Germaniam, il s’agit d’un complément d’objet direct; les verbes signifiant «entrer dans» sont souvent transitifs directs en latin. – 14. Dans vix ullos Romanos, ullus est employé parce que vix suggère une idée négative: on savait à peine, on ne savait presque pas (Gr. § 150). – 15. Longo itinere, ablatif de circonstance: sur un long trajet (Gr. § 188). – 16. Tumulo, au datif; in tumulum serait plus conforme à l’usage de la prose (Gr. § 170). – 17. Dans utrum exemplum putes, on a le subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254).

Commentaire littéraire. – 1. On peut s’étonner que Sénèque, pour consoler Marcia, prenne des exemples dans la famille impériale, puisque Cremutius Cordus, père de Marcia, était mort victime de Tibère (voir n°129). Cependant, Marcia elle-même ne paraissait pas avoir gardé rancune à la famille des Césars. Sénèque, dans ce même livre, rappelle l’amitié de Marcia pour Livie, la propre mère de Tibère. Il a soin de reporter toute la responsabilité de la mort de Cremutius Cordus sur Séjan, disgracié depuis par Tibère. D’ailleurs, la solidarité n’était pas toujours entière entre les divers membres de la famille des Césars. Sénèque pourra composer, sans froisser personne, la burlesque satire de l’Apokolokyntose contre Claude, le père adoptif de Néron. – 2. Sénèque ne juxtapose pas ici deux portraits en vue de l’intérêt que peut offrir leur opposition. Il suggère une préférence. Il veut qu’on dise: Octavie a tort, il faut faire comme Livie. Aussi insiste-t-il sur l’exagération déraisonnable et l’obstination aveugle du chagrin d’Octavie. Il en détaille les bizarreries, en note l’injustice à l’égard de Livie et de ses proches, à qui elle semble faire une injure gratuite. Quant à Livie, elle reste fidèle au souvenir de Drusus sans faire pâtir personne de son chagrin; au contraire, on est sûr d’être bien accueilli en venant lui parler de son fils. – 3. Sénèque, en citant à une mère en deuil d’autres deuils analogues, se sert d’expressions qui rappellent ce qu’a de profondément respectable et de touchant cette douleur maternelle. Il fait l’éloge de ces jeunes morts, parle avec attendrissement du baiser suprême de la mère et des dernières paroles recueillies sur les lèvres mourantes (ultima filii oscula gratumque extremi sermonem oris haurire). – 4 Chez lui, nous ne trouvons plus la belle période solidement et savamment construite de Cicéron ou de Tite-Live. Á force d’accumuler les petites phrases courtes, il donne à son style une allure sautillante: c’est du sable sans chaux (arena sine calce), disait Caligula. Ces phrases sont tantôt négligées, tantôt travaillées jusqu’à l’affectation et la préciosité. Obligé d’abréger un peu ce passage, nous avons élagué de préférence les trouvailles d’un goût douteux, telles que celles-ci: «le jeune Marcellus était de taille à porter tout ce qu’Auguste aurait voulu bâtir sur lui (quantumcumque inaedificare voluisset); renoncer aux larmes aurait été pour elle un nouveau deuil (secundam orbitatem judicans lacrimas amittere).» On notera encore ici des expressions imagées qui témoignent d’un peu de recherche: non ausa consurgere, sed allevari recusans; haurire oscula; illum et dolorem suum ponere.

53. Mort de Cicéron (Tite-Live)

Cicéron un peu avant l’arrivée des triumvirs avait quitté la ville, persuadé, ce qui était d’ailleurs exact, qu’il ne pourrait pas plus échapper à Antoine que Cassius et Brutus à César. Il se réfugia d’abord dans sa propriété de Tusculum, ensuite, par des chemins détournés il se rendit dans celle de Formies, avec l’espoir de s’embarquer à Gaète. De là, il essaya, à plusieurs reprises de gagner la haute mer, mais tantôt les vents contraires le rejetaient à la côte, tantôt1 il se trouva hors d’état de supporter le roulis du navire, ballotté par une mer sournoisement houleuse. Finalement, découragé, il renonça à fuir et à sauver sa vie. Revenu dans sa villa de Formies, qui est à un peu plus de mille pas de la mer, il dit: «Je veux mourir dans ma patrie que j’ai plus d’une fois sauvée.» Il paraît certain2 que ses esclaves étaient disposés à combattre pour lui courageusement et fidèlement, mais il leur ordonna lui-même de déposer à terre la litière et de supporter avec résignation les exigences d’un sort injuste. Il se pencha hors de la litière et tendit le cou sans trembler: on le lui trancha. Mais ce supplice ne parut pas suffisant3 à la stupide cruauté des soldats. Ils lui coupèrent aussi les mains, sous prétexte qu’il avait écrit contre Antoine. Sa tête fut rapportée4 à Antoine et, par son ordre placée4 entre les deux mains sur les Rostres, où, comme consul, souvent comme personnage consulaire, et cette année même en parlant contre Antoine, il avait soulevé une admiration5 telle qu’aucune voix humaine n’en avait jamais provoqué. Les citoyens, auxquels les larmes permettaient à peine de lever les yeux, pouvaient apercevoir ses membres mutilés…​ Cicéron ne supporta aucun de ses malheurs d’une façon vraiment virile, sauf la mort. Si cependant on met en regard ses défauts et ses qualités, on peut dire que ce fut un grand homme, fort intelligent, digne de passer à la postérité et qui, pour être convenablement loué, aurait besoin d’un autre Cicéron.

Notes. – 1. Construisez: cum modo venti retulissent (eum) provectum aliquoties inde in altum; provectus, s’étant avancé, passif au sens pronominal (Gr. § 202). – 2. Il est suffisamment établi que. – 3. Satis esse, suffire, être suffisant. – 4. Relatum (est), positum (est). – 5. Cum admiratione (tanta) quanta (ablatif) nulla unquam humana vox (audita fuerat): avec une admiration si grande que, avec une aussi grande, jamais aucune voix humaine n’avait été écoutée. On voit qu’il suffit pour la clarté de rendre quanta par «comme».

Commentaire grammatical. – 1. Sub adventum, vers le moment de l’arrivée, un peu avant ou un peu après; sub adventu, au moment même de l’arrivée. – 2. La préposition est employée dans in Tusculanum, in Formianum, parce que ce ne sont pas des noms de ville: Tusculanum (praedium), propriété de Tusculum. – 3. Ut, devant un participe, signifie «dans la pensée que, comme» (Gr. § 232 et note). Pour l’emploi du participe futur: (Gr. § 233, note). – 4. Modo…​ modo, comme tum …​ tum ou nunc …​ nunc, tantôt…​ tantôt. – 5. Mille passibus abest. l’accusatif est plus ordinaire pour marquer la distance (Gr. § 163). – 6. L’asyndète marque souvent une opposition (Gr. § 349); ils étaient disposés à combattre, mais, etc. – 7. Quietos s’accorde avec eos sous entendu comme sujet de pati: eos (= serves) pati quietos: eux souffrir tranquilles (= tranquillement). – 8. Quod sors iniqua cogeret fait partie du style indirect, de là le subjonctif (Gr. § 340 ). – 9. (Ei) prominenti praebentigue (Gr. § 139); cette ellipse est très ordinaire avec le participe. – 10. Les mots omnium adversorum sont au neutre. Ce n’est pas une dérogation à la règle, car on est averti du genre par le mot nihil: rien en fait de revers (adversa, res adversae). Gr. § 46 et note. – 11. Ut dignum erat, comme il eût été digne d’un homme (énergique); pour le sens conditionnel rendu par l’indicatif, voir Gr. § 219. – 12. Pensarit (pensaverit, Gr. § 63, 2°), au futur antérieur; il faut sous-entendre: il reconnaîtra que (Gr. § 303, 2°). Cette ellipse est à retenir comme usuelle après si. – 18. Au lieu de ad avec le gérondif, on trouve, rarement il est vrai, mais chez les meilleurs auteurs, in avec l’accusatif du gérondif: pour exposer (complètement) ses mérites. – 14. Opus est, il est besoin; opus fuerit, il serait besoin (Gr. § 220); remarquons d’ailleurs que cette proposition relative a le sens consécutif (Gr. § 329, 3°): memorabilis et (talis) ut in ejus laudes persequendas: pour célébrer les mérites duquel = tel que, pour célébrer ses mérites, il faudrait un Cicéron comme panégyriste; laudatore est donc attribut (Gr. § 101, note 4°).

Commentaire littéraire. – 1. Ce récit peut paraître trop bref. Certains épisodes moins intéressants sont racontés par Tite-Live avec beaucoup plus d’ampleur. Mais il faut se rappeler que dans les livres qui nous sont restés et qui racontent l’histoire des premiers siècles de Rome, les faits se pressaient beaucoup moins et permettaient à l’écrivain de développer plus largement. Á mesure qu’il se rapprochait de son temps, la richesse des renseignements, le nombre des épisodes lui faisaient un devoir de se limiter. Il n’en a pas moins consacré 80 livres à raconter une période de 120 ans; tandis que les six premiers siècles étaient achevés en 60 livres. – 2. Plutarque, dans sa Vie de Cicéron, comble d’ailleurs les lacunes de ce récit et en éclaircit les difficultés. Cicéron, revenu à sa villa de Formies, tenta une dernière fois d’échapper à ses ennemis. Il voulut regagner son bateau. Pendant qu’on le transportait à travers ses jardins dans une litière, les soldats d’Antoine arrivèrent. La direction prise par le proscrit fut indiquée aux assassins par un jeune esclave que Cicéron avait comblé de bienfaits. C’est ainsi qu’il put être rejoint. – 3. Tite-Live écrit sous Auguste, mais il peut parler librement de Cicéron, car cet empereur se montra tolérant pour les écrivains. D’ailleurs, la responsabilité de la mort de Cicéron pèse surtout sur Antoine, qu’Auguste avait combattu depuis. Au surplus, Auguste paraît avoir respecté la mémoire de Cicéron. Surprenant un de ses petits-fils en train de lire un discours du grand orateur, il lui dit: «C’était un savant et un vrai patriote». – 4. On attendrait peut-être de Tite-Live, qui loue d’ordinaire si chaudement les grands hommes de son pays, une admiration moins réservée pour Cicéron; mais on remarquera qu’il a soin de distinguer plusieurs aspects: le citoyen, qui fut honnête et dévoué à sa patrie; l’orateur, qu’il déclare incomparable. Il lui reproche seulement, comme homme, une faiblesse de caractère qui n’est d’ailleurs niée par personne et que certaines lettres de Cicéron lui-même avouent ingénument (voir n°62, Lettre d’exil). – 5. L’œuvre entière de Tite-Live prouve d’ailleurs la liberté de son jugement. Il était admis dans l’intimité d’Auguste et cette faveur assurait son indépendance au lieu de la gêner. C’est ainsi qu’il parlait fort librement de la période des guerres civiles et louait Pompée. Auguste ne songeait pas à l’en punir et se contentait de l’appeler en riant le Pompéien. S’il pouvait louer ainsi l’adversaire principal de César, à plus forte raison pouvait-il parler de Cicéron en toute impartialité.

54. Le parricide (Cicéron, Pro Roscio Amerino)

Le parricide est un crime1 si énorme qu’on ne peut l’admettre que s’il est pour ainsi dire prouvé jusqu’à l’évidence. Je serais tenté de dire que pour croire à un forfait si révoltant, il faudrait que les juges vissent eux-mêmes les mains du coupable encore teintes du sang de son père. Mais plus ce crime est incroyable, plus la punition doit être terrible, s’il est prouvé. Aussi, quoique bien des raisons démontrent la supériorité2 de nos ancêtres sur les autres peuples, non seulement dans l’art militaire, mais aussi en prudence et en sagesse, cette supériorité se marque surtout par ce fait qu’ils ont imaginé de faire subir aux parricides un supplice extraordinaire: ils ont voulu qu’ils fussent cousus vivants dans un sac de cuir et jetés ainsi dans le Tibre. Sagesse merveilleuse, ô juges! N’est-il pas vrai qu’ils semblent avoir repoussé, rejeté hors de la nature elle-même cet homme auquel ils ont ravi à la fois l’air et la lumière, l’eau et la terre. Ils voulaient que celui qui aurait tué l’homme auquel il devait la naissance fût privé de tous les éléments qui ont, dit-on, donné naissance à toutes choses. Ils n’ont pas voulu jeter son corps aux bêtes sauvages, comme s’ils craignaient que ces animaux ne devinssent plus féroces pour nous après avoir goûté cette chair criminelle: ni qu’ils fussent jetés simplement3 nus dans le Tibre, de peur que parvenus dans la mer, ils ne souillassent cet élément qui passe pour purifier tout ce qui a été profané. Enfin il n’y a rien de si commun, de si ordinaire dont ils leur aient laissé la moindre jouissance. En effet, qu’y a-t-il qui appartienne plus indistinctement à tous que l’atmosphère pour ceux qui respirent, la terre pour les morts, la mer pour les corps qui flottent, le rivage pour ceux que la mer y rejette? Ces misérables vivent donc, tant qu’ils peuvent vivre encore sans pouvoir respirer l’air du ciel4, ils meurent sans que la terre touche leurs ossements, ils flottent sans être baignés par les flots, ils sont enfin rejetés par la mer sans que leur cadavre puisse même reposer sur les rochers.

Notes. – 1. Cette grandeur de ce crime fait que, si le parricide n’est pas montré presque évident, etc. – 2. Posse plus, pouvoir plus, l’emporter. – 3. Sic, ainsi, comme cela, sans autre précaution. – 4. Ducere animam de caelo, tirer son souffle de (= aspirer) l’air du ciel.

Commentaire grammatical. – 1. Facere ut, faire en sorte que, ou mieux simplement «faire que» est une expression à rattacher à la règle suadeo tibi ut legas (Gr. § 273 et note); on dit toujours faciam ut fleas, je te ferai pleurer, et non pas faciam te flere. – 2. Oportet videant, d’après la règle oportet discas (Gr. § 276). – 3. Si credituri sint, s’ils sont destinés à croire; cette périphrase sert à rendre l’idée du futur ou conditionnel au subjonctif (Gr. § 342). – 4. Quo…​ eo, devant les comparatifs, signifie «d’autant…​ d’autant»: d’autant moins ce crime est croyable, d’autant plus il doit être puni = il doit être d’autant plus puni qu’il est moins croyable (Gr. § 333). – 5. Cum…​ tum signifie d’une part…​ d’autre part, non seulement…​ mais encore; à la vérité…​ mais de plus; ces mots s’emploient comme et…​ et. – 6. Les ablatifs armis, consilio savientiaque marquent le point de vue: au point de vue des armes, etc. (Gr. § 189: praestare ingenio). – 7. Quod, ce fait que, et non pas «parce que»; il est annoncé par ex hac re: par cette chose,(à savoir) ce fait que (Gr. § 280 et 281, II); la proposition complétive avec quod sert ici d’apposition à hac re. – 8. O singularem sapientiam, accusatif exclamatif (Gr. § 100, note 2°). – 9. Dans cui ademerint, le subjonctif est dû à l’idée causale (Gr. § 329, 1°): puisque il lui ont enlevé – 10. Eum unde, celui de qui; souvent, en latin, un adverbe de lieu remplace un relatif précédé d’une préposition: unde = ex quo; ubi = in quo. Nos classiques, Bossuet surtout, en font autant par imitation du latin un dessein où (= auquel) les vieillards ne purent atteindre (Oraison funèbre de Condé). – 11. Utor forme un latinisme fréquent: uti aliquo amico, se servir de quelqu’un comme d’un ami, avoir quelqu’un pour ami; ici: trouver les animaux plus féroces. – 12. Reliquerint, parce que la proposition relative a le sens d’une proposition consécutive (Gr. § 329, 3°): tam vulgare cujus (= ut ejus); cette consécutive (tam, ut) est suivie d’une comparative (tam, quam): Gr. § 332, note 4°. – 13. Queo, quis, pouvoir; nequeo, is, ne pas pouvoir; ces verbes se conjuguent sur eo et sont défectifs (Gr. § 85, 3°). – 14. Ne…​ quidem, pas même (quelquefois: non plus); cette expression encadre les mots sur lesquels elle doit tomber: ne ad saxa quidem, pas même contre les rochers.

Commentaire littéraire. – 1. Le lieu commun, en langage de rhétorique, est une idée générale, accessible à tous, qui se prête à l’amplification et peut se greffer sur les sujets les plus divers. Cette expression est tirée du latin où locus peut signifier «question traitée, passage d’un livre ou d’un discours». En mauvaise part et en langage ordinaire, le lieu commun est une idée générale et banale. Les idées de patrie, de liberté, de tyrannie, etc., peuvent devenir des lieux communs. On a affaire ici à un lieu commun oratoire sur le parricide, qui pourrait se greffer sur toutes les affaires de ce genre. On a reproché à Cicéron l’usage qu’il fait des lieux communs destinés à émouvoir les juges; on le justifie en remarquant qu’il ne parle pas «devant des jurisconsultes, mais devant un tribunal très nombreux, illettré, impressionnable, qu’il faut entraîner par des raisons sentimentales». – 2. Cicéron raconte lui-même que ce passage fut souligné par les applaudissements. Il est certain qu’on y trouve tout ce qui peut remuer la sensibilité d’un jury romain: l’éloge des ancêtres, le pathétique du sentiment, la largeur sonore et bien rythmée du développement. Mais l’effort savamment calculé de la voix devait renforcer l’effet. Distribué adroitement entre chaque période, répété avec l’insistance d’un thème musical sur chaque membre dont l’anaphore marque la symétrie (ita, ita, etc.), aboutissant au dernier membre (ut ne ad saxa quidem conquiescant) avec l’aisance d’une vague qui vient mourir doucement sur le rivage, cet effort de la voix devait enthousiasmer un auditoire romain. – 3. Mais tout cela sent un peu la déclamation: c’est le corps qui parle au corps, comme dit Buffon. Dans le style, la recherche de la symétrie est trop visible; la pensée est parfois peu naturelle (dans ce qui est dit des bêtes sauvages par exemple). On devine aisément le jeune homme qui se grise de mots sonores criés à pleins poumons. On comprend que Cicéron, parvenu à la maturité de son talent, ait jugé ce passage un peu sévèrement. – 4. Ce morceau appartient à l’éloquence asiatique, éloquence très fleurie, un peu déclamatoire, mise à la mode par les rhéteurs d’Asie. Cicéron, après son voyage en Grèce (voir n°74) essaiera d’être moins verbeux et d’éviter ces amplifications un peu trop voyantes. Mais jamais il n’atteindra à la simplicité des vrais attiques. Il se rattachera définitivement à une école intermédiaire, l’école rhodienne, et pour se justifier, il accusera les néo-attiques d’être trop maigres et trop secs.

55. Sénèque et Pauline (Tacite, Annales)

Comme ils fondaient en larmes, Sénèque ranima leur courage, leur demandant «ce qu’ils faisaient des leçons de la philosophie, de ces principes qui, depuis tant d’années, les préparaient à tous les événements. Personne, certes, n’ignorait la cruauté de Néron. Après avoir mis à mort sa mère et son frère, il ne lui restait plus qu’à immoler celui qui l’avait élevé et instruit.» Après avoir prononcé ces paroles et d’autres analogues, il embrasse sa femme, lui demande et la prie de ne pas s’abandonner complètement à la douleur, de ne pas rester inconsolable, mais de supporter honorablement le chagrin de la mort de son époux en pensant à sa vie sans tache1. Mais elle, au contraire, proteste qu’elle est résolue à mourir et demande qu’on la tue aussi. Sénèque, ne voulant pas s’opposer à sa glorieuse résolution, par affection aussi, pour ne pas abandonner cette femme qu’il avait tant aimée2, en proie à l’injustice du tyran, lui dit: «Je t’avais indiqué ce qui pouvait t’engager à vivre; tu préfères l’honneur de mourir: je ne m’opposerai pas3 à ta noble décision.» Sur quoi, le même coup leur ouvre à tous deux les veines des bras. Sénèque dont le corps exténué par la vieillesse et par un régime austère ne laissait échapper le sang qu’avec lenteur, se fait couper en outre les veines des jambes et des jarrets. Affaibli par des tortures affreuses, craignant d’autre part que ses souffrances ne diminuasse le courage de sa femme et que lui-même à la vue de celles de Pauline, ne perdit son énergie, il lui conseilla de passer dans une autre chambre. Son éloquence ne l’abandonna pas, même à son dernier moment. Il fit venir des secrétaires et leur dicta un discours, que je ne veux point4 défigurer, en le rapportant, puisque le public en a entre les mains le texte authentique. Cependant, Néron, qui n’avait aucun ressentiment personnel contre Pauline et qui craignait de se faire haïr encore davantage par sa cruauté, donne l’ordre qu’on s’oppose à sa mort. Sur l’insistance des soldats, les esclaves et les affranchis lui lient les veines des bras et arrêtent l’écoulement du sang, peut-être sans qu’elle s’en doutât5.

Notes. – 1. Sa vie, passée dans la vertu; per marque ici la manière. – 2. Unice, d’une façon unique, extrêmement. Elle était sa seconde femme. – 3. Invidere alicui alisqua re, c’est refuser quelque chose à quelqu’un (par un sentiment d’envie ou de haine). – 4. Suversedeo, omettre, s’abstenir de. – 5. (Ei) ignarae, à elle l’ignorant (parce qu’elle peut avoir perdu connaissance).

Commentaire grammatical. – 1. Rogare, demander. Rogitare (fréquentatif, Gr. § 356), demander à plusieurs reprises, avec insistance. – 2. L’interrogation ubi (essent praecepta, ubi (esset) ratio, est une interrogation oratoire: vous avez donc oublié, etc., mais marquant un reproche: de là le subj. (Riemann, Syntaxe latine § 228, 3°); l’interrogation cui ignaram fuisse est aussi une interrogation oratoire, mais équivalente à une simple affirmation; personne n’ignore; de là l’application de la règle générale (Gr. § 338). – 3. La proposition neque aliud superesse dépend de rogitans, non plus en tant que verbe impliquant une interrogation, mais simplement l’idée plus générale de «dire» (Gr. § 281). – 4. Post interfectos rappelle la règle § 225: Sicilia amissa, etc.; c’est l’emploi du participe au lieu d’un nom: post caedem matris, etc. On voit que l’accord est fait ici selon les règles d’accord de l’attribut et non pas de l’adjectif qualificatif (Gr. § 101). – 5. Mot à mot: et rien d’autre ne (lui) rester (à faire) que (ceci, à savoir) que. C’est l’emploi de ut pour introduire une proposition complétive sujet (Gr. § 274), – 6. Les écrivains de l’Empire étendent à beaucoup de verbes la règle oportet discas en sous-entendant ut (Gr. § 276). – 7. La construction de suadeo avec l’infinitif n’est pas étrangère à la prose classique, mais ce verbe se trouve d’ordinaire avec ut: suadeo tibi ut legas (§ 273). – 8. Novissimus a très fréquemment le sens de «le plus récent, le dernier». – 9. Plerique, plerumque, à l’époque impériale, tout en conservant le sens de «la plupart, la plupart du temps», y ajoutent celui de «nombreux ou très nombreux, souvent ou très souvent». Ici: pleraque: un grand nombre de paroles.

Commentaire littéraire. – 1. Sénèque déjà connu comme orateur, vivait en exil, quand Agrippine, qui venait d’épouser Claude, le fit revenir pour le charger de l’éducation de son fils Néron (49 ap. J.-C.). Aidé de Burrhus, il fit de son mieux, mais il ne réussit qu’à sauver les apparences et à contenir pour quelques années les mauvais instincts du prince. Sénèque eut le tort de se laisser enrichir par Néron: mais quand il vit l’empereur lâcher de plus en plus la bride à ses appétits criminels, il demanda à se retirer des affaires. Néron refusa d’abord, puis consentit, mais à partir de ce moment, Sénèque fut considéré comme un mécontent, donc un suspect, et Néron chercha à le faire périr. – 2. Il avait toujours existé à Rome un préjugé contre la philosophie, qui était une importation grecque. Quant aux empereurs romains, les plus mauvais d’entre eux ne pouvaient voir d’un bon œil les philosophes, les stoïciens surtout dont la doctrine austère et la conduite vertueuse étaient une continuelle protestation contre leurs désordres. Plus tard, Domitien fit chasser de Rome, par un décret du Sénat, tous ceux qui faisaient profession de philosophie. Cependant, la philosophie eut sa revanche; elle monta sur le trône avec Hadrien (117 ap. J.-C.) et surtout Marc-Aurèle (161). – 3. Tacite lui-même marque quelque défiance à l’égard des philosophes: il les trouve épris de chimères, vaniteux, trop portés à faire parade de leurs vertus. Il n’en a pas moins dit, en parlant de la mesure prise contre eux par Domitien (Agricola, ch. II) qu’en les chassant de Rome, cet empereur semblait avoir voulu effacer les derniers vestiges de la vertu. En citant une pensée de Socrate, rapportée par Platon, il emploie les mots praestantissimus sapientiae, qui s’appliquent soit au premier, soit au second. Ses propres idées ont d’ailleurs quelque affinité avec la doctrine stoïcienne. – 4. Quoi qu’il en soit de ses sentiments à l’égard des philosophes en général, on sent qu’il rend ici hommage au courage de Sénèque. Et même il marque assez nettement que les convictions de ce philosophe, mûries depuis longtemps par la méditation, ont été génératrices de vertu et l’ont aidé à mourir avec une dignité qui ne manque pas de grandeur. – 5. On sent même que Tacite, si porté à étaler son pessimisme dans de sombres tableaux, est ici gagné, par l’admiration. Surtout, l’amour conjugal qui unit Sénèque et Pauline jusque dans la mort le touche profondément, lui qui, à propos de la mort d’Agricola (ch. XLV) a parlé des affections de famille avec une si délicate émotion. – 6. On sent que Tacite eût aimé résumer ou refaire le discours dicté par Sénèque mourant à ses secrétaires Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? «Je ne veux point, dit-il, le transformer en le rapportant.» Est-ce par scrupule d’historien épris du document exact? Non certes, car qui l’empêchait de transcrire littéralement les passages essentiels? Tacite nous livre ici sa méthode. L’historien pour les anciens n’est pas un compilateur de pièces justificatives; c’est un écrivain, un artiste: il invente; tout au moins, il crée la forme, le style. Il se préoccupe de connaître les sentiments vrais. – ou vraisemblables – des personnages, mais il entend les revêtir d’une forme à lui. Tacite ne peut le faire ici sans entrer en concurrence avec un écrit authentique, connu et estimé du public. Dans ces conditions, il croit, plus sage de s’abstenir. – 7. Ce passage, bien qu’il soit d’une simplicité relative, contient pourtant quelques expressions qui nous rappellent que l’auteur est un styliste, épris d’«écriture artiste»: l’abstrait est employé au lieu du concret: lacrimas eorum ad firmitudinem revocat, pour eos lacrimantes; tolerare desiderium pour rendre le regret supportable est une expression condensée. La symétrie des pensées est régulièrement masquée par l’absence de symétrie dans la construction grammaticale: gloriae ejus non adversus, simul amore; nullo odio ac ne glisceret invidia. Tacite évite la période harmonieusement balancée, il hache son stylo et termine volontiers sa phrase brusquement, par une brève remarque: incertum an ignarae.

56. Incertitude (Térence, Phormion)

DEMIPHON. Dans quels soucis1, dans quels ennuis me jette mon fils par ce mariage qui nous a mis tous deux dans l’embarras! Et il ne vient même pas se présenter à moi pour que je sache au moins ce qu’il en dit et quelles sont ses intentions (à Géta). Toi, va voir s’il est rentré ou non à la maison. – GÉTA. J’y vais (il sort). – DEMIPHON. Vous voyez où en est2 l’affaire. Quel parti prendre? Parle, Hégion. – HÉGION. Je préférerais que Cratinus parlât le premier, si tu n’y vois pas d’inconvénient. – DEMIPHON. Parle, Cratinus. – CRATINUS. C’est mon avis que tu veux? Pour moi, je souhaite que tu agisses au mieux de tes intérêts. Il me semble qu’il est juste et raisonnable de faire annuler complètement ce que ton fils a fait durant ton absence. Et tu l’obtiendras. C’est tout. – DEMIPHON. Parle maintenant, Hégion. – HÉGION. Je suis persuadé que Cratinus y parlé fort consciencieusement. Mais que veux-tu? Autant d’hommes, autant d’opinions. Chacun a sa manière de voir. Il ne me semble pas que ce qui a été conclu en vertu de la loi puisse être annulé. Essayer de le faire, c’est s’exposer à la honte. – DEMIPHON. Parle, Criton. Pour moi, je suis d’avis qu’il faut examiner plus amplement la situation. C’est une affaire d’importance. – HÉGION. Pouvons-nous nous retirer? – DEMIPHON. Je vous remercie3 (Seul). Me voici encore plus irrésolu que tout à l’heure (ils sortent). – GÉTA (de retour). On dit qu’il n’est pas rentré. – DEMIPHON Il faut que j’attende mon frère. Je ferai ce qu’il me conseillera. – GÉTA (à part). Et moi je vais chercher Antiphon, pour le tenir au courant de ce qui se passe ici. Mais le voici justement qui arrive.

Notes. – 1. De quel grand souci m’affecte etc. – 2. Quo in loco = in quo loco, interrogation indirecte. – 3. Vous avez agi loyalement; manière de congédier en remerciant.

Commentaire grammatical. – 1. Dans me et se, l’ordre est conforme à l’usage latin (Gr. § 38, note). – 2. Mi peut être pour mihi, mais mi est aussi le vocatif de meus (Gr. § 40). – 3. Quid sententiae, comme quid praemii (Gr. § 154). Ce génitif se traduit littéralement par «en fait de». – 4. Outre domus, rus et humus ont une construction particulière pour répondre aux questions de lieu. Á la question ubi on emploie le locatif: domi, ruri, humi. – 5. Quid ago est familier au lieu de quid agam, que faut-il que je fasse, que faire. – 6. Velim facias selon la règle oportet discas (Gr. § 276). – 7. Á côté de quisque, c’est suus que l’on emploie, bien qu’il ne renvoie pas alors au sujet (Gr. § 142). – 8. Inceptu est au supin. On emploie cet ablatif du supin après quelques adjectifs (Gr. § 126). – 9. On emploie, avec les comparatifs, l’adverbe à forme d’ablatif. C’est l’ablatif de différence (Gr. § 137). – 10. Il y a ellipse du pronom dans negant (eum) redisse; de plus on remarquera que quand la phrase qui dépend du verbe dire est négative, cette négation se reporte d’ordinaire sur ce verbe: dicunt eum non rediisse est remplacé par negant eum redisse. – 11. Consilium est un antécédent passé dans la relative. – 12. Velle aliquem (s.-e. alloqui), avoir besoin de parler à quelqu’un. Mene vis (alloqui), est-ce à moi que tu t’adresses? Restituere in integrum, terme juridique qui signifie «rétablir dans la situation de chose non entamée, remettre dans son premier état», donc, ici «annuler» le mariage. Numquid vis (s.-e. nos alloqui), est-ce que tu as encore besoin de nous parler de quelque chose (quid, acc. adverbial, Gr. § 164). C’est la formule usuelle pour prendre congé. Esse in rem, être dans l’intérêt de. L’accusatif s’explique par la direction, la but: dans le sens de l’intérêt.

Commentaire littéraire. – 1. Cette scène n’est pas sans esprit: il est amusant de voir Démiphon, flanqué de trois conseillers, après avoir écouté les mensonges de Phormion, demander avis successivement à tous trois et n’obtenir que des réponses contradictoires ou dilatoires. Son incertitude, comme il l’avoue lui-même, en est simplement accrue. Cette incertitude amuse d’autant plus que c’est celle d’un homme berné. On sent que Gréta, d’accord avec Antiphon, saura en profiter. Ajoutons, comme détail piquant, le souci des conseillers d’échapper à toute responsabilité compromettante, leur hâte à disparaître et le remerciement que Démiphon doit leur adresser, bien qu’ils ne l’aient nullement tiré d’embarras. – 2. Mais ce comique est si discret qu’il amène à peine le sourire sur les lèvres. Nous sommes loin du gros rire que Plaute cherche à déchaîner par son comique truculent. Presque tout le théâtre de Térence est dans ce ton. Diderot remarquait que dans toute la comédie de l’Hécyre, il n’y a pas le plus petit mot pour rire. Aussi, du vivant de Térence, son théâtre eut peu de succès auprès du public romain, incapable de goûter cette finesse toute attique. En revanche, les esprits et les siècles les plus délicats ont toujours préféré cet auteur. Montaigne ne souffre pas qu’on mette Plaute à son niveau. Le dix-septième siècle l’admire. Au dix-huitième on s’appuie sur son exemple pour justifier la «comédie larmoyante». – 3. L’attitude de Démiphon, telle qu’elle nous apparaît ici, montre que Térence ne cherche pas à outrer ses caractères. Il reste dans une note atténuée. Les portraits sont toujours délicatement nuancés, jamais poussés jusqu’à la charge. Démiphon n’est ni trop sévère, ni trop indulgent; il est bien dans la moyenne de l’humanité. En général, les pères, chez Térence sont plus cléments, plus traitables, moins «ganaches» surtout que ceux de Plaute. On ne peut nier qu’il ne règne, dans ces mœurs douces et indulgentes, une certaine fadeur, mais en revanche nous sortons par là des types conventionnels et des caricatures fantaisistes de Plaute. – 4. Nous voyons ici des personnages délibérer sur un cas de conscience délicat sans faire appel à aucun principe un peu élevé. Les mots aequum et bonum, apprécient l’affaire au point de vue juridique plutôt qu’au point de vue moral, semble-t-il. Turpe inceptu rappelle simplement l’humiliation qu’on peut encourir devant l’opinion. Ce qui compte surtout, c’est l’intérêt: quae in rem tuam sint. En dépit de certaines apparences, la morale de Térence n’est guère plus élevée que celle de Plaute. Elle affecte simplement un ton plus délicat. Nous nous sentons avec lui dans un monde plus distingué, mais son épicurisme raffiné n’est pas moralement supérieur au grossier utilitarisme de Plaute. Reconnaissons toutefois que la tolérance, la politesse, la compassion, qui apparaissent souvent chez lui sont des qualités fort louables et n’oublions pas qu’il a écrit ce beau vers, qui est comme la devise de la solidarité humaine: homo sum, humani nil a me alienum puto, je suis homme, rien d’humain ne m’est étranger.

57. Éloge de la musique (Quintilien)

Ne sait-on pas que la musique était dans les temps très anciens non seulement en vogue1, mais entourée de tant de respect que l’on donnait à la fois le nom de musicien, de devin et de philosophe à Orphée et à Linus. On les prétendait tous deux issus des dieux: quant à Orphée, en raison de l’admiration qu’il savait inspirer2 même aux esprits ignorants et grossiers, la tradition rapporte qu’il entraînait à sa suite non seulement les bêtes sauvages, mais encore les rochers et les forêts. Timogène avance que de toutes les occupations intellectuelles3, la musique est la plus ancienne. Cette opinion est confirmée par le témoignage des plus illustres poètes, chez qui on voit que les louanges des héros et des dieux étaient chantées sur la lyre4 à la table des rois. Quant à l’Iopas de Virgile, ne chante-t-il pas «la course vagabonde de la lune et les feux éclipsés du soleil»? C’est une preuve éclatante, donnée par un homme de la plus grande autorité, que la musique était unie à la science des phénomènes célestes. Comment douter que les hommes les plus renommés pour leur sagesse5 n’aient aimé la musique, quand on voit Pythagore et ses disciples répandre l’opinion, héritée sans doute de la plus haute antiquité, que le monde est organisé conformément aux lois de l’harmonie musicale? Nous voyons dans l’histoire que les plus grands capitaines jouaient des instruments à corde ou à vent et que les bataillons lacédémoniens s’enflammaient aux accents de la musique. Les clairons et les trompettes ne produisent-ils pas d’ailleurs le même effet sur nos légions? La véhémence de leurs accords semble être en proportion avec la supériorité des armes romaines sur toutes les autres. Lycurgue, qui donna à Lacédémone une constitution austère, a approuvé l’enseignement de la musique. D’ailleurs, la nature elle-même semble nous en avoir fait présent pour nous aider à supporter plus facilement nos peines. C’est, en effet, le chant qui encourage les rameurs; et non seulement dans les travaux qui exigent le concours de plusieurs efforts et qu’une voix agréable dirige6, mais même isolément, chacun trouve un soulagement à sa fatigue7 dans un air musical, quelque primitif qu’il soit.

Notes. – 1. Tantum studii, tant de vogue. – 2. Admiratione mulcere, m. à m. adoucir, charmer par l’admiration. – 3. De toutes les occupations dans les lettres, c’est-à-dire littéraires ou mieux: intellectuelles. – 4. Ad citharam: ad signifie «selon, d’après», donc «avec accompagnement de». – 6. Nomine sapientiae, par leur renom de sagesse. – 6. Dans lesquels l’effort de plusieurs s’accorde, quelque voix agréable (le) dirigeant. – 7. La fatigue des individus pris à part se soulage.

Commentaire grammatical. – 1. Musice, es, ae, e, en (Gr. § 26, note). – 2. Ille est souvent emphatique (Gr. § 39, note 2°): ces fameux temps anciens, cet Jopas bien connu. Il faut souvent négliger cette nuance plutôt que de l’exagérer. – 3. Habere venerationem, être vénéré, Venerari est déponent et par conséquent ne peut être employé au sens passif (Gr. § 204). – 4. Quoque, chez les écrivains de l’Empire, remplace assez souvent etiam. On laisse deviner au lecteur la gradation en disant «aussi» au lieu de «même». – 5. Auctor signifie «répondant, garant», c’est celui sur «l’autorité» duquel on s’appuie. Chez les bons auteurs, il n’est jamais confondu avec scriptor, l’écrivain. Auctor est signifie donc «garantit, affirme» et introduit une proposition infinitive comme les verbes signifiant «dire» (Gr. § 264 et 281, I). – 6. Studiorum antiquissimam musicen est un cas d’accord par attraction signalé dans la grammaire § 135, note. – 7. Testimonio esse, et nobis muneri dedisse sont des exemples du double datif (Gr. § 174). Dans le premier, le datif d’intérêt n’est pas exprimé. – 8. Dans quibus confirmat quibus est au neutre au lieu de quibus rebus. Cette dérogation à la règle générale est assez fréquente (Gr. § 46, note), à l’ablatif surtout. – 9. Nemo dubitaverit, personne, je suppose, ne met en doute que. L’affirmation est adoucie (Gr. § 220). – 10. La. proposition infinitive mundum esse compositum est introduite par le mot opinionem; l’opinion (qui consiste à penser) que (Gr. § 281, I). – 11. La construction impersonnelle est la plus ordinaire avec traditum est (Gr. § 260, note). – 12. Dans quorum concentu, l’antécédent du relatif est cornua ac tubae. Le féminin régulièrement l’emporte sur le neutre pour l’accord (Gr. § 101, note 1), mais il s’agit ici de noms de choses de différents genres (Gr. § 102). – 13. Quantum tombe sur un verbe (praestant), tanto sur un comparatif (vehementior): d’autant plus véhément que la gloire romaine l’emporte (Gr. § 91, troisième cas, 2°); entendez: plus véhément autant que, dans la proportion où. – 14. Ceteris (praestat) est au masculin, au lieu de ceterorum gloriae praestat (Gr. § 138, note).

Commentaire littéraire. – 1. Quintilien veut démontrer que la musique est un art honorable. Sa première pensée est de s’adresser à l’antiquité la plus reculée. Les allégations, puisées dans les légendes mythologiques d’Orphée et de Linus, ne sont guère capables de persuader un moderne. La musique pourrait être l’art le plus ancien et, en même temps, le plus rudimentaire. Mais aux yeux d’un romain, pour qui le mos majorum est la loi suprême, une chose si ancienne est nécessairement estimable et vénérable. Il s’agit ici, il est vrai, de légendes grecques, mais elles sont alors considérées comme un patrimoine commun aux deux peuples. L’auteur ne montre d’ailleurs aucun sens historique. Il rejette les miracles attribués à Orphée, mais il s’en remet naïvement au témoignage de Timagène, de Virgile et des autres poètes. Il ne montre aucun sens de la différence qui sépare les civilisations et traite cette partie de son sujet en écolier. – 2. Les preuves tirées de l’exemple ou des opinions des philosophes, des capitaines ou des législateurs, ne sont pas sans valeur, même aujourd’hui, mais ces témoignages rassemblés sans méthode, présentés sans précisions et sans discussions, forment encore une argumentation bien faible. L’opinion de Pythagore sur «l’harmonie des sphères» est intéressante, mais c’est ici une preuve bien artificielle et scolastique. Tout cela au surplus ne touche à la question que par l’extérieur. – 3. Quintilien, en vantant ensuite les effets de la musique sur le courage des soldats, en faisant observer qu’elle rythme le travail ou le rend plus facile, entre plus avant dans le sujet, mais il se pourrait qu’un vrai connaisseur, qu’un admirateur des maîtres de la musique moderne, se scandalisât de cet éloge mesquin et de ces arguments utilitaires. Il faut avouer que Quintilien manque ici à la fois de sens artistique et de largeur de vues. C’est une lacune trop ordinaire chez lui: il ne sait pas s’élever à des idées générales, même quand il s’agit de la rhétorique, qui est son domaine spécial. Ce n’est pas sans motif qu’on l’a accusé d’étroitesse intellectuelle. – 4. Il ne faut pas oublier cependant qu’il ne vise pas ici à vanter et à analyser les jouissances que donne la musique. Il veut simplement rappeler que le futur orateur ne doit rien ignorer; il espère même, comme il l’explique plus loin, que son élève tirera de cet art, quelque profit positif pour la souplesse de la voix et la justesse des intonations, comme pour l’élégance, «l’eurythmie», des gestes et des attitudes.

58. Activité de César (César, De bello Gallico)

L’année du consulat de Lucius Domitius et d’Appius Claudius, César en quittant ses quartiers d’hiver pour se rendre en Italie, comme il avait coutume de le faire tous les ans, ordonne aux lieutenants qu’il avait mis à la tête de ses légions de faire construire pendant l’hiver le plus grand nombre possible de navires et de réparer les anciens. Il indique lui-même leurs dimensions et leur forme. Pour qu’on puisse les charger rapidement1 et les tirer aisément à sec, il les fait faire un peu moins hauts que ceux dont nous avons l’habitude de nous servir sur la Méditerranée; il les fait faire un peu plus larges pour faciliter le transport des fardeaux et d’un grand nombre de bêtes de somme. Il ordonne qu’on fasse venir d’Espagne tout ce qui est nécessaire pour les gréer. Quant à lui, après avoir présidé les assemblées de la Gaule Cisalpine, il part pour l’Illyrie sur la nouvelle que les incursions des Perustes dévastaient les frontières de cette province. Là il commande aux cités de lui fournir des soldats, pour lesquels il fixe un lieu de réunion. Á cette nouvelle, les Perustes lui envoient des ambassadeurs pour lui dire que tout ce qui s’était passé s’était fait sans le consentement de l’ensemble de la nation2 et lui déclarer qu’ils sont prêts à réparer les dommages par tous les moyens. Après avoir reçu leurs explications, César exige des otages, ordonne de les lui amener à une date déterminée et déclare que s’ils n’obtempèrent pas, il va faire la guerre à leur pays. Les otages lui sont amenés au jour dit, conformément à ses instructions; il nomme alors des experts pour régler le différend entre les cités et fixer les réparations. Ces mesures prises, César retourne dans la Gaule Cisalpine3, et de là rejoint son armée. Dès son arrivée, il se met à visiter tous les quartiers d’hiver de ses troupes. Il trouve, tout équipés, grâce au zèle admirable de ses soldats et malgré le manque de matériaux de toutes sortes, environ 600 navires du genre indiqué plus haut, ainsi que 28 navires de combat.

Notes. – 1. En vue de la rapidité de charger (du chargement) et en vue de la mise à sec (subductio). – 2. Par une résolution commune, officielle. – 3. On voit que César n’est pas allé dans l’Italie proprement dite; mais on comprend, par le début, qu’il appelle indifféremment la région septentrionale de l’Italie, Gaule Cisalpine ou Italie.

Commentaire grammatical. – 1. L’asyndète (suppression de la liaison, Gr. § 349) est habituelle dans la désignation des consuls. Coss. est une abréviation pour consules (consulibus), Gr. § 370. – 2. Uti peut être l’infinitif du verbe utor (uti consuevimus), mais peut être aussi une forme renforcée de ut conjonction. – 3. Quam donne au superlatif le sens de «(le plus) possible» (Gr. § 136). – 4. L’exemple curare naves aedificandas se rattache à la règle § 243: dedit mihi libros legendos. L’adjectif verbal marque ici une idée de destination: prendre soin de (faire) construire. – 5. L’adverbe a une forme d’ablatif près du comparatif: c’est l’ablatif de différence (Gr. § 137). – 6. Imperare se construit avec ut (Gr. § 273 et note I); jubeo veut la proposition infinitive (Gr. § 269). – 7. être utile. – 8. Audire avec la proposition infinitive prend le sens de «entendre dire» (Gr § 224). – 9. Le subjonctif dans les propositions relatives qui doceant, qui litem aestiment, marque une idée de but: qui = ut ii (Gr. § 329, 2°). – 10. Injuria signifie «acte d’injustice», injustitia est le vice qu’on appelle l’injustice. C’est une grosse erreur que de traduire ce mot par «injure». – 11. Fecerint (nisi ita fecerint) est au subjonctif parfait, réclamé par le style indirect; il est la transposition au style indirect du futur antérieur du style direct: nisi ita feceritis, civitatem vestram bello persequar. – 12. Dans cujus supra demonstravimus, il faut sous-entendre eas fuisse: (600 navires du genre) dont nous avons indiqué plus haut qu’ils étaient. Cette façon de dire est un peu lourde en latin; mais il n’y a pas lieu d’y voir une attraction du relatif à la manière grecque (Cf. Riemann, Syntaxe latine § 16 ); quod supra demonstravimus suffirait et serait plus simple.

Commentaire littéraire. – 1. Une province est un territoire soumit à Rome où un magistrat romain exerce l’autorité suprême (imperium). Certaines provinces sont dites «consulaires» et sont gouvernées par un homme qui a été consul. C’est le cas pour la Gaule Cisalpine et l’Illyrie, dont César fut nommé gouverneur immédiatement après son consulat (il avait été consul en 59). Ces fonctions étaient régulièrement attribuées pour une année; César se fit nommer par privilège pour cinq ans; à l’époque dont nous nous occupons ses pouvoirs venaient d’être renouvelés pour cinq autres années. Nous voyons ici que ces gouverneurs concentraient dans leurs mains tous les pouvoirs civils et militaires. Ils rendaient la justice ou la faisaient rendre (arbitros inter civitates dat); ils administraient les intérêts matériels en consultant les assemblées des différents districts (conventus). Les forces militaires leur servaient à maintenir l’ordre, mais aussi à protéger les frontières contre les voisins turbulents. Ils pouvaient aussi intervenir pour protéger les alliés de Rome: c’est pour cela que César finit par se mêler des affaires de toute la Gaule, par franchir le Rhin et aller deux fois en Grande-Bretagne. – 2. Le plus fameux des mauvais gouverneurs est Verrès (gouverneur de Sicile en 73 avant J.-C.). Nous en parlons ailleurs (N°10 et 31). On comprend qu’il était facile d’abuser d’une autorité semblable. – 3. César n’écrit pas pour nous. Nous aimerions savoir une foule de choses qu’il ne nous dit pas: l’aspect des villes et leur importance, les cultures qu’il traverse, le costume des paysans, l’état intellectuel, moral, économique du pays, comment César voyage, où il loge, lui et sa suite. Parmi tant de déplacements, il n’y a pas un récit de voyage. Les Gaulois restent pour nous des entités abstraites. Les besoins de l’imagination moderne sont loin d’être satisfaits par cette lecture: nous sommes loin d’Augustin Thierry et de Michelet. – 4. César veut simplement écrire pour ses contemporains et leur faire admirer l’extraordinaire activité qu’il déploie. Il est facile de voir ici à quel point elle fut en effet remarquable et quels résultats elle obtient. – 5. Il tient surtout à montrer ce qu’il fait pour l’honneur du nom romain pendant qu’à Rome les ambitieux se disputent le pouvoir. Cette période vit en effet l’exil et le retour de Cicéron, les luttes entre Clodius et Milon qui finirent par le meurtre de Clodius en 52 avant J.-C. – 7. Le style des Commentaires est d’une pureté et d’une clarté, d’une rapidité admirables. Cependant il y a quelques traces d’une rédaction rapide. On notera ici la répétition de certains mots: demonstrare, traperare, jubere. Les ablatifs absolus commencent la phrase avec une brusquerie qui se répète un peu fréquemment.

59. La vie champêtre (Virgile, Géorgiques)

Ils seraient trop heureux, les hommes des champs, s’ils connaissaient leur bonheur! Loin des luttes fratricides, la terre, qui n’est jamais ingrate, leur offre une nourriture abondante. Si leur demeure ne se dresse pas au-dessus d’un portail magnifique1 et ne vomit pas dès le matin de toutes ses issues un flot de visiteurs, du moins jouissent-ils d’un paisible repos, d’une existence franche et libre qui leur assure toutes sortes de biens. Ils ont une vie calme parmi de vastes horizons2, ils ont des grottes, des lacs d’eau vive, des vallées fraîches comme celle de Tempé; ils entendent les mugissements des troupeaux et dorment paisiblement sous les arbres. C’est chez eux qu’on trouve des pentes boisées, du gibier pour la chasse3, une jeunesse laborieuse et frugale. Là règnent la piété envers les dieux et le respect de la vieillesse; c’est parmi eux que la Justice, avant de quitter la terre, a promené ses derniers pas. Pour moi, mon premier souhait est que les Muses, que je préfère à tout, daignent m’accueillir et m’apprendre les routes des constellations dans le ciel, les éclipses du soleil et celles de la lune4, les causes des tremblements de terre, et quelle force soulève les eaux dans les marées; mais si la faiblesse de mon génie m’interdit d’aborder cette étude de la nature, puissé-je, sans aspirer à la gloire, aimer les champs, les rivières qui parcourent les vallées, les grands fleuves et les forêts! Oh! où sont les plaines que traverse le Sperchios! où sont les sommets du Taygète que les jeunes Lacédémoniennes foulent en cadence aux fêtes de Bacchus! Que je voudrais qu’on me transportât5 dans les vallons de l’Hémus, soue les vastes rameaux qui m’abriteraient de leur ombre!

Notes. 1. Une maison élevée aux portes superbes (abl. descriptif, Gr. 114). On explique aussi cet ablatif comme un abl. de moyen: élevée par (= sur), Ædibus, constructions, bâtiments. – 2. Fundus, propriété, mais ici ce mot désigne plus probablement la campagne elle-même quel qu’en soit le propriétaire. – 3. Les repaires de bêtes sauvages (qui servent de gibier). – 4. Labores (maladies) a ici le même sens que defectus, éclipses. – 5, Oh! celui qui me placerait (s.e. me rendrait heureux), forme de souhait. On pourrait prendre qui pour un interrogatif, mais voir Gr. § 42, note.

Commentaire grammatical. – 1. O fortunatos agricolas est un accusatif d’exclamation (Gr. § 100). – 2. Norint est pour noverint, de nosco (Gr. § 63, 2°; 85, note). – 3. Les poètes pour la commodité de la mesure emploient assez fréquemment le génitif en -um, contracté de -ium; il en est de même pour le génitif archaïque en -um pour -orum. – 4. On n’emploie pas dans la prose classique l’infinitif comme complément des adjectifs (Gr. § 124 et note), mais cette construction est fort commune en poésie. – 5. Dives opum selon la règle avidus laudum (Gr. § 118 et note). – 6. Tempe est un neutre pluriel de forme grecque. – 7. Patiens operum est un exemple de la règle amans patriae (Gr. § 119). – 8. Tumescant est un subjonctif de l’interrog. indir. (Gr. § 254). – 9. Obstare est construit avec ne, comme les verbes signifiant empêcher (Gr. § 278). – 10. Sperchios est une forme grecque de nominatif; elle correspond aux nominatifs latins en us de la seconde déclinaison. – 11. Virginibus est un datif. Ce datif se rencontre comme complément du passif, surtout avec le participe, au lieu de l’ablatif avec ab (Gr. § 185, note). – 12. Avec les verbes qui signifient placer, collocare, ponere, sistere, on trouve d’ordinaire in et l’ablatif parce qu’on considère moins le mouvement que la position immobile à laquelle il aboutit.

Commentaire littéraire. – 1. La suite des idées dans ce passage peut se résumer ainsi: «La vie des campagnards est la plus heureuse. S’ils n’ont point le luxe et les satisfactions d’orgueil des citadins, ils ont la paix, l’abondance, les plaisirs sains, les mœurs pures. Pour moi, épris de poésie, j’aurais aimé prendre pour sujet d’un poème didactique les hautes questions de la science, mais si la faiblesse de mon génie ne me le permet pas, je me résigne volontiers à chanter les travaux et les joies de la campagne; car je l’aime et mon plus cher souhait est d’y vivre en repos». – 2. Quelques-uns de ces vers expriment incontestablement un regret. En abordant la poésie didactique, Virgile paraît avoir songé à un sujet plus noble, emprunté à la science et à la philosophie. Il pensait peut-être à rivaliser avec Lucrèce dont le de Natura rerum étudie en effet, au point de vue de la philosophie d’Épicure, les problèmes les plus ardus que l’univers pose à l’intelligence humaine. Mais Virgile dut se résigner assez facilement à chanter l’agriculture: Il dit en effet un peu plus loin en parlant de son prédécesseur: Felix qui potuit rerum cognoscere causas; mais il ajoute en pensant à lui-même: Fortunatus et ille deos qui novit agrestes. – 3. On peut s’étonner de voir Virgile, un romain d’adoption, un fils de cette Gaule Cisalpine où les merveilleux paysages ne manquent pas, rêver à des contrées grecques comme si elles étaient seules capables de satisfaire son amour de la nature. Il faut simplement se rappeler, à cette occasion, que la littérature grecque a imprégné si fortement la littérature latine que les latins se sont habitués à traiter les sujets grecs, les pays grecs, comme s’il s’agissait de leur propre histoire et de leur propre patrie. Les noms grecs, eux-mêmes, jusque dans leurs sons, deviennent un ornement raffiné de la poésie latine. Ronsard aussi, chez nous, et bien d’autres, ne paraissent aimer la nature qu’à travers leurs souvenirs classiques; c’est peut-être un inconvénient, mais plus apparent que réel. Il nous semble, quoi qu’on en ait dit, que loin d’ôter de la sincérité à l’expression de ce sentiment, ces sortes de réminiscences l’enrichissent de poésie aux yeux des gens cultivés, en rappelant les écrivains, les œuvres, les littératures, qui ont su le mieux nous le faire sentir. L’Hémus, le Sperchios, la vallée de Tempé, si célébrée par les poètes anciens, loin de rendre artificiel l’enthousiasme de Virgile, semblent lui donner un parfum de poésie grecque et une grâce toute particulière. – 4. C’est bien ainsi que l’ont compris les poètes français qui, tout en aimant sincèrement la nature, ont exprimé ce sentiment à l’aide de réminiscences de ce passage même. Racan s’en souvient dans ces Stances sur les douceurs de la vie champêtre: «S’il ne possède pas ces maisons magnifiques, etc.». Boileau dans son Épître VI sur les Plaisirs des Champs n’a qu’un seul mot qui révèle un peu d’attendrissement sincère, et il est certainement pris dans Virgile: «O fortuné séjour! ô champs aimés des cieux!» Quant à La Fontaine, qui, lui, éprouvait ce sentiment d’une façon si personnelle, si large et si complète, il n’a rien fait de mieux pour l’exprimer que cette sorte d’Ode à la solitude qui suit le Songe d’un habitant du Mogol (Livre XI, fable 4). Or, c’est une paraphrase et souvent une traduction littérale de ce passage de Virgile.

60. L’humanité primitive (Sénèque, Lettres à Lucilius)

Que peut-on imaginer de plus heureux que les hommes de cette époque? Ils jouissaient en commun des bienfaits de la nature, qui, comme une mère, assurait à tous une protection suffisante. La terre elle-même, sans être travaillée, se montrait plus fertile et plus libérale envers ces peuples qui ne saccageaient jamais rien. C’était une joie de découvrir les productions spontanées de la nature, c’en était une aussi de faire part de sa découverte à autrui. Jamais l’un n’avait trop1, ni l’autre trop peu, car on partageait de bon cœur. Le plus fart n’avait pas encore porté la main sur le plus faible; l’avare n’avait pas encore, en entassant des réserves pour lui seul, privé les autres du nécessaire. On prenait autant de soin d’autrui que de soi-même. Point de combats; points de mains souillées du sang des hommes: on n’avait de haine que contre les bêtes sauvages. Ces hommes, qui se mettaient à l’abri du soleil dans un bois touffu, qu’une pauvre cabane de feuillage2 défendait contre les rigueurs de l’hiver ou des pluies, passaient des nuits paisibles sans soupirer; nous autres, nous nous tournons et retournons sur nos lits de pourpre, réveillés par les aiguillons douloureux des soucis; mais eux, comme ils dormaient doucement sur la dure! Ils ne couchaient point sous des lambris sculptés3, mais étendus en plein air, ils voyaient au-dessus d’eux passer les étoiles et jouissaient du magnifique spectacle des nuits: le ciel tournait, entraînant sans bruit sa sphère immense. Mais vous, au moindre bruit, vous tremblez dans vos maisons4; parmi vos riches peintures, au moindre craquement, vous fuyez éperdus. Ils n’avaient pas de maisons grandes comme des villes; mais ils avaient le grand air, la brise soufflant librement dans l’espace5, l’ombre légère d’un rocher ou d’un arbre, le cristal des fontaines; des ruisseaux que ne défiguraient ni les digues6, ni les tuyaux, ni aucun détour forcé, mais qui couraient à leur guise, des prairies dont la beauté ne devait rien à l’artifice, et dans ce décor, une cabane rustique, élevée par leurs mains inexpérimentées. C’était la maison conforme au vœu de la nature. On y habitait avec plaisir, sans la craindre, sans craindre pour elle.

Notes. – 1. Cela (ce que la nature avait produit) ne pouvait ni être en trop ni manquer à personne; cela était partagé entre gens qui étaient d’accord. – 2. Qui vivaient sous le feuillage abrités par un refuge grossier contre, etc. – 3. Des lambris ciselés ne pendaient pas au-dessus d’eux. – 4. Á tout bruit de vos maisons. – 5. Liber perflatus, us, m. circulation libre de l’air. – 6. Opus se dit bien des travaux de terrassement.

Commentaire grammatical. – 1. On trouve en latin surtout à partir de Tite-Live des expressions adverbiales avec in et l’accusatif: in commune, in majus, in immensum, in quantum, ou ex et l’ablatif: ex aequo, ex improviso. – 2. In avec l’accusatif peut marquer le but au sens figuré: larga in usus, généreuse pour les besoins. – 3. Les propositions relatives indéfinies sont à l’indicatif (Gr. § 327), quand aucune règle plus générale ne demande le subjonctif (Gr. § 341, II). Quidquid se traduit commodément car «tout ce qui, tout ce que». – 4. Il faut entendre inter eos qui concordes erant: entre eux qui, et non pas entre ceux qui (Gr. § 139). – 5. Dans valentior imposuerat infirmiori, on considère deux hommes à part: un plus fort, un plus faible (Gr. § 133). – 6. Quod sibi jaceret: une chose qui fût mise en réserve pour lui-même, c’est-à-dire pour qu’elle fut en réserve (Gr. § 329, 2°) – 7. Quoque est souvent employé au lieu de etiam à l’époque impériale; à cette époque aussi le neutre de l’adjectif est employé comme nom très librement même aux cas obliques (génitif, datif, ablatif) Cf. Gr. § 46. – 8. On peut traduire ac par et; le souci d’un autre et de soi-même était aussi grand; mais il faut se rappeler que ac finit, avec les adjectifs marquant ressemblance ou différence, par avoir le sens de «que»: idem ac, aeque ac, alius ac (Gr. § 132). – 9. L’ablatif avec ab, marque séparation, éloignement, par conséquent: protection contre, tutus ab, protegere ab (Gr. § 123, note et 176). – 10. C’est quam qu’il faut employer pour signifier combien devant les adjectifs (Gr. § 91, 2°). – 11. Sous l’Empire le neutre singulier au pluriel s’emploie beaucoup pour marquer le lieu: in aperto, dans un lieu découvert; inter aperta, parmi des lieux découverts. – 12. Silentio est un ablatif de manière (Gr. § 188). – 13. Ad marque souvent la circonstance: en présence, à l’occasion de tel ou tel fait, comme nous disons: au moindre bruit, à cette vue, au signal donné. – 14. Quis remplace aliquis après si, nisi, ne num, cum, etc. (Gr. § 151 et note). – 15. Instar, nom neutre indéclinable, signifie «équivalent»; il ne faut pas le prendre pour une sorte d’adverbe signifiant «à l’instar de». – 16. Les verbes composés de facio ont le passif en fio, si facio n’a pas subi de modification: obsolefio, obstupefio; mais le passif est régulier dans les autres cas: conficio, conficior, etc. – 17. Haec erat domus, pour hoc erat domus, c’était la maison (Gr. § 103). – 18. Timentem se rapporte an sujet indéterminé de habitare (Gr. § 259, 3°).

Commentaire littéraire. – 1. Sénèque est une sorte d’apôtre. Voulant inspirer le goût d’une vie plus innocente et plus simple, il accumule ici les traits les plus séduisants de la poésie de la nature: la beauté d’une terre spontanément fertile, la chasse, les grands bois pleins de fraîcheur, l’ombre légère d’un arbre, des rochers, des fontaines, des ruisseaux, des prés, une cabane rustique, et surtout le spectacle des nuits étoilées, solennellement silencieuses. – 2. Sénèque, qui parle pourtant ailleurs avec sympathie du progrès scientifique, est ici tout entier à son évocation d’une vie paradisiaque. Pour peindre cet Éden plus librement, il s’embarrasse peu des objections qu’il aurait pu trouver dans le cinquième livre de Lucrèce (voir n°61) et qui surgissent ici à chaque ligne. Á plus forte raison ne peut-il songer aux découvertes qui ont plus tard jeté quelque lumière sur la vie de l’homme aux temps préhistoriques. Il se contente donc de rééditer ici un lieu commun séduisant, mais vingt fois traité déjà dans la littérature latine antérieure: la légende de l’âge d’or. – 3. Rendons pourtant justice à l’intention de Sénèque. Il se rapproche ici du christianisme. C’est, projeté dans le passé, le souhait d’une humanité meilleure, simple, innocente, charitable, affectueusement soumise à la Providence. Ce souhait, que le christianisme garde toujours en lui, devient parfois le rêve, un peu trop platonique, de certaines époques, lasses des raffinements de la civilisation. C’est le cas pour le siècle de Sénèque et pour lui-même. Au temps de sa jeunesse, dans son ardeur philosophique, il avait couché sur un grabat, s’était abstenu de vin et de viande. Puis, installé près de Néron, il avait connu les inquiétudes (sollicitudo) de la grandeur. Il pouvait craindre sa propre maison (ipsam domum timentem), pleine d’esclaves parmi lesquels se cachait peut-être un assassin. Néron pouvait être jaloux, un délateur pouvait désirer ses biens (pro ipsa timentem). Quoi qu’il en soit, cette évocation d’un «état de nature» fort problématique, fait songer aux théories de J.-J. Rousseau, surgies elles aussi au milieu d’un siècle raffiné. Seulement Rousseau, obligé à plus de précautions, a soin de rendre moins idylliques ces origines de l’humanité. – 4. Le style de Sénèque déploie ici toutes ses ressources: négligences nonchalantes ou grâces maniérées. C’est l’allure de la conversation qui touche par moment au laisser-aller. La phrase: non habebant domos, sed spiritus, est une véritable anacoluthe. Cette conversation s’anime parfois jusqu’à la tirade éloquente comme dans la large opposition: illi (quos aliquod nemus, etc.)…​ (sollicitudo) nos, etc.. Cette ampleur oratoire en se colorant de poésie touche au lyrisme: quand il écrit non impendebant caelata laquaria, etc., il est tout plein du souvenir de Lucrèce et de Virgile. Plus souvent, le style, très coupé, saccadé présente des antithèses successives, des rapprochements de mots et des images qui brillent un instant pour renaître sous une autre forme (style à facettes): fertilis-illaboratus; superare-deesse; valentior-infirmior; alterius-sui; sollicitudo-purpura; mollem-dura; impendere-superlabi; agrestis-rusticus; ipsam-pro ipsa; parfois l’expression est d’une extrême hardiesse et d’un goût douteux: manus incruentae verterant odium. Ce style, que Quintilien blâme sévèrement, enchantait la jeunesse des écoles.

61. Les premiers hommes (Lucrèce)

Ils menaient une vie errante à la manière des bêtes sauvages. Personne ne savait diriger d’un bras robuste la charrue recourbée, ni travailler la terre avec le hoyau, ni enfoncer en terre de jeunes plants, ni retrancher avec la serpe les branches trop vieilles des grands arbres. Les produits spontanés que faisaient pousser le soleil et la pluie, que la terre nourrissait d’elle-même, suffisaient à contenter leurs désirs. Quant à la soif, les fleuves et les fontaines les invitaient à l’apaiser, comme aujourd’hui l’eau bruyante qui roule sur la pente des montagnes fait venir de loin les animaux altérés. Ils ne savaient pas encore cuire les aliments, ni utiliser la peau des bêtes, ni se vêtir de leurs dépouilles. Ils habitaient dans les bois, dans les cavernes des montagnes ou les vastes forêts et cachaient dans le feuillage leurs corps affreusement négligés, quand ils étaient forcés de se mettre à l’abri des violences du vent ou de la pluie. Doués d’une force extraordinaire dans les bras et les jambes, ils poursuivaient les animaux sauvages dans les forêts avec des pierres qu’ils lançaient ou de lourdes massues. Pareils à des pourceaux hérissés de soies, ils étendaient sur le sol leurs membres à demi-sauvages quand la nuit les surprenait. Mais les bêtes féroces inquiétaient souvent leur sommeil. Chassés de leur demeure, ils quittaient les cavernes à l’arrivée d’un sanglier furieux ou d’un robuste lion; en pleine nuit, tout effrayés, ils cédaient à ces hôtes redoutables leur lit de feuilles.

Commentaire grammatical. – 1. On note dans la langue de Lucrèce un certain nombre de formes archaïques ou rares: nous trouvons ici: volgivagus au lieu de vulgivagus, u est souvent remplacé par o après un v; Scibat pour sciebat, l’ancien imparfait en ibam pour iebam est fréquent chez lui; molirier pour moliri, Lucrèce fait grand usage de la terminaison en -ier des infinitifs passifs ou déponents; aquai, pour aquae (Gr. § 14, note); saecla pour saecula, comme vinclum pour vinculum, periclum pour periculum, c’est d’ordinaire la forme abrégée que Lucrèce emploie; crearat pour creaverat est fort usuel (Gr. § 63, 2°); falcibu, subu, pour falcibus et subus: les mots terminés en -us ou -is bref peuvent perdre le s final devant une consonne de manière que la syllabe reste brève (Gr. § 4). – 2. Volgivago forme hypallage, car il serait plus naturel de le rapporter à vitam ou même à ferarum. – 3. Nec quisquam = nemo (erat robustus moderator, etc.) Gr. § 150. – 4. L’antécédent de quod est rejeté après la relative, c’est id donum (Gr. § 145). – 5. Lucrèce contrairement à l’usage classique emploie volontiers l’infinitif après les verbes qui marquent l’effort, l’exhortation ou la nécessité: vocabant sedare, invitaient à apaiser, pour ad sedandam sitim. – 6. Dans frutices inter il y a anastrophe de la préposition pour inter frutices. Cette inversion est surtout fréquente avec inter et circum. – 7. Saetiger, de gero, porter, et saeta, soie (de porc); spumiger de gero et de spuma, écume. – 8. Adventu, ablatif de temps (Gr. § 199, note). – 9. Sterno, is, stravi, stratum, sternere. – 10. Ut nunc – montibus – e mag – nis de – cursus a – quai.

Commentaire littéraire. – 1. Le poète affirme que la vie des premiers hommes ressemblait à celle des animaux. Leurs besoins essentiels, manger, boire, se vêtir, s’abriter et dormir, étaient satisfaits de la façon la plus misérable. Leur nourriture était fournie non pas par le travail des champs, mais par les fruits sauvages et la chasse la plus rudimentaire. Leur soif était étanchée par l’eau des rivières; faute de vêtements, ils n’avaient que le feuillage pour se protéger de la pluie et du vent; les cavernes leur tenaient lieu de maisons; ils dormaient sur le sol qu’ils jonchaient de feuilles. – 2. Lucrèce est ici en complète contradiction avec les idées généralement admises dans l’antiquité. On croyait alors que l’histoire de l’humanité s’était ouverte par l’âge d’or, époque heureuse d’innocence, où la nature fournissait largement à tous les besoins. Mais Jupiter, mécontent de l’humanité avait enlevé à la terre sa première fécondité et depuis, le monde et l’humanité n’avaient cessé de dégénérer, passant de l’âge d’argent à l’âge d’airain, pour aboutir à l’âge de fer. Cette légende des quatre âges au monde, si opposée à nos idées modernes du progrès, explique en partie pourquoi les anciens se tournent volontiers vers le passé et considèrent le mos majorum comme si respectable. – 3. Lucrèce se rencontre ici avec les théories modernes. Nous admettons que l’humanité a dû commencer assez misérablement; la découverte des cavernes dites préhistoriques confirme cette idée. IJ y a chez Lucrèce plusieurs autres rencontres curieuses avec la science moderne; par exemple, la lutte entre les espèces vivantes qui fait penser à la sélection naturelle de Darwin; ses idées sur la vitesse de la lumière supérieure à celle du son ont été confirmées par la physique. Mais ce sont des rencontres de hasard. Quelques hypothèses heureuses ne peuvent faire oublier toutes ses explications enfantines des phénomènes du monde. Là même où il tombe juste, il n’a aucun mérite scientifique proprement dit: il fait de simples suppositions qui n’ont aucun fondement dans l’observation méthodique des faits. – 4. Si Lucrèce n’a aucun droit au titre de savant, il est en revanche un grand poète. Sa poésie est toute pénétrée d’une sensibilité vibrante: vive admiration de son maître Épicure, haine et mépris des systèmes contraires, amour de l’humanité, désir ardent de convaincre. Mais l’imagination surtout est puissante chez lui: ce passage peut nous en donner une idée. Avec l’intensité d’une vision, la vie primitive lui apparaît. Il choisit pour la peindre les traits les plus vigoureux, les épithètes les plus évocatrices. S’il parle d’agriculture, il voit le robuste paysan dirigeant sa charrue, l’émondeur avec sa serpe au sommet des grands arbres; parle-t-il de l’eau? ce n’est pas une substance incolore, c’est le torrent qui roule avec fracas sur la pente des montagnes; le sanglier, le lion, lui apparaissent dans le déploiement de leur force ou de leur fureur; il nous montre les hommes réveillés sur leurs lits de feuilles au fond des cavernes, et fuyant épouvantés à travers la nuit. – 5. L’allitération consiste à juxtaposer deux formes du même mot: magni magno cecidere casu (I, 741); mais plus habituellement elle rapproche simplement deux expressions qui se ressemblent par le son. L’ancienne poésie romaine recherchait beaucoup cet ornement. Les allitérations sont extrêmement nombreuses chez Lucrèce; nous citons seulement les plus évidentes de ce passage; volgivago vitam, sedare sitim fluvii fontes que, sitientia saecla, verbera ventorum vitare, etc. Elles donnent à son style, en même temps qu’une couleur archaïque, de la sonorité et une vigueur parfois un peu rude.

62. Lettre d’exil (Cicéron, Ad familiares)

Tullius salue sa chère Térentia. – Aristocrite m’a remis trois lettres, dont mes larmes ont presque effacé l’écriture; je suis en effet dans une profonde désolation, ma chère Terentia, et mon tourment vient tout autant de tes malheurs et de ceux de nos enfants que des miens. Mais ce qui me rend plus malheureux encore que toi, c’est que cette infortune, il est vrai, pèse sur nous deux, mais la responsabilité en retombe entièrement sur moi seul. J’aurais dû, pour faire mon devoir, éviter le danger en acceptant une lieutenance, ou tenir tête à l’orage en usant activement de toutes mes ressources, ou succomber en homme de cœur. Mais ce que j’ai fait, c’est ce qu’il y avait de plus désastreux, de moins honorable, de plus indigne de moi. Aussi, la confusion non moins que la douleur me jette dans un abattement complet. Je suis honteux de n’avoir pas su trouver1 du courage et de l’énergie pour servir les intérêts d’une si excellente épouse et de si charmants enfants. Nuit et jour, j’ai devant les yeux votre misère, votre affliction et la faiblesse de ta santé. D’autre part, je n’aperçois que fort peu d’espoir de salut. J’ai beaucoup d’ennemis et presque tout le monde est mal disposé pour moi. Il était difficile2 de me chasser de Rome, mais il est facile d’empêcher mon retour. Cependant, tant que vous garderez quelque espoir, je ne me laisserai pas aller au découragement, de peur que tous vos efforts ne semblent avoir échoué par ma faute. Je suivrai tes indications. Je suis actuellement à Dyrrhachium afin de savoir au plus tôt ce qui se passe; j’y suis en sûreté, car j’ai toujours défendu les intérêts de cette cité. Quand je serai prévenu de l’arrivée de mes ennemis, je me rendrai en Épire. Tu me dis dans ta lettre que, si je le désire, tu es disposée à venir me rejoindre, mais comme je sais que ton rôle est important dans cette affaire, je préfère que tu restes là où tu es. Si vous réussissez dans votre entreprise3, ce sera à moi de vous rejoindre. Si au contraire…​, mais il est inutile d’achever. Prends soin de ta santé et persuade-toi bien que je n’ai et que je n’ai jamais eu rien de plus cher au monde que toi.

Notes. – 1. Praestare, fournir, mettre au service de. – 2. Magnus, important, difficile. – 3. Si vous achevez ce que vous êtes en train de faire.

Commentaire grammatical. – 1. Accepi ab Aristocrito comme accepi litteras a patre meo (Gr. § 177). – 2. Conficior maerore, sans préposition ab, parce qu’il s’agit d’un nom de chose; c’est l’exemple même de la règle § 184. – 3. Cicéron emploie ici tu et tuus quand il pense à Terentia; vos et vester quand il pense à la fois à elle et à ses enfants (Gr. § 38, note 1°). – 4. Quod ipsa calamitas, etc., est une proposition complétive annoncée par l’ablatif hoc: je suis plus malheureux que toi par ceci (à cause de ceci), à savoir que = je suis d’autant plus malheureux que (Gr. § 281, II et § 333, exemple 3). – 5. Meum fuit officium, mon devoir aurait été; l’indicatif est employé au lieu du subjonctif dans le sens du conditionnel français avec les expressions signifiant pouvoir et devoir (Gr. § 219). – 6. Dans hoc miserius, hoc est à l’ablatif comme complément du comparatif (Gr. § 127; voir aussi 46, note). – 7. Cum…​ tum, d’une part…​ d’autre part; non seulement…​ mais encore; mais plus loin ces deux mots gardent leur sens ordinaire cum…​ dicentur, tum ibo. – 8. De même que me pudet, j’ai honte, on trouve me paenitet, je me repens; me piget, je suis ennuyé; me taedet, je suis dégoûté; me miseret, j’ai pitié. Pour les différentes constructions de ces verbes, voir Gr. § 159 et note. – 9. Dies noctesque, à l’accusatif pour marquer la durée (Gr. § 198). – 10. Inimici dicentur, construction personnelle au lieu de dicetur inimicos venire (Gr. § 260). – 11. Si velim, au subjonctif à cause du style indirect (Gr. § 340); style direct: si voles, veniam (Gr. § 303, 2° et 342 note). – 12. Cum sciam, au subjonctif, parce que cum exprime ici une idée de cause: comme (= parce que) je sais (Gr. 286). – 13. Istic, là (où tu es), voir Gr. § 90, 2°. – 14. Nihil opus est, il n’est besoin en rien (= nullement); nihil est un accusatif adverbial (Gr. § 164).

Commentaire littéraire. – 1. Squalor ne désigne pas ici une tenue malpropre qui serait due à la pauvreté. Il est vrai que la fortune de Cicéron était compromise en raison de l’incendie de sa maison et des confiscations. Mais Térentia avait sa fortune personnelle. Il s’agit de la tenue négligée que s’imposaient volontairement les parents des accusés ou des exilés pour apitoyer les juges ou le public. C’était d’autant plus nécessaire pour Terentia qu’elle avait elle-même été menacée par la foule et avait dû, semble-t-il, chercher momentanément un refuge auprès de la vestale Fabia, sa sœur. – 2. Les Romains, pour leur correspondance employaient soit un rouleau de papyrus (charta), soit des tablettes (tabellae, codicilli ou pugillares), Ces tablettes, en ivoire ou en bois, étaient doubles et se refermaient sur elles-mêmes, comme les claquettes qui servent à donner un signal aux écoliers. Á l’intérieur une couche légère de cire permettait de tracer des caractères avec un poinçon (stilus). Quelquefois une feuille de parchemin garnissait l’intérieur. Un lien tenait fermées les deux tablettes et ce lien portait un cachet de cire ou de plâtre. Chacun s’arrangeait pour faire parvenir ses lettres. Des esclaves et des affranchis faisaient fonction de courriers. Aucune organisation analogue à notre service des postes n’était à la disposition des particuliers. – 3. L’appréciation que Cicéron porte ici sur sa conduite est bien sévère. Dans ce moment de découragement profond, il se condamne lui-même et, comme c’est l’ordinaire chez un tempérament faible et versatile, tous les autres partis qu’il aurait pu prendre lui semblent meilleurs. Il y en a un dont il ne parle pas ici, mais dont il est question souvent dans les lettres adressées à Atticus, qui l’en détourna: c’est le suicide. En tout cas, Cicéron ne pouvait certainement résister aux intrigues de Clodius par la force ou par l’adresse. Il avait affaire à trop forte partie. Cicéron fit peut-être ce qu’il y avait de mieux à faire sans trop le savoir. Il espérait désarmer ses adversaires par un exil volontaire; il n’y réussit point, mais ce départ fit réfléchir bien des gens et contribua à préparer dans la situation politique un revirement dont Cicéron lui-même profita. – 4. Les lettres d’exil de Cicéron sont fort précieuses pour la connaissance de son caractère: elles nous révèlent un tempérament sensible et impressionnable à l’excès. «Il souhaite la mort, il ne lui reste que ses yeux pour pleurer: on peut le dire car il ne cesse de parler de ses larmes. Il dut en répandre des torrents. On ne peut s’empêcher de juger lamentable une telle désolation chez un homme capable en d’autres circonstances des dévouements les plus absolus». (Beauchot, Cicéron). – 5. Le style de cette lettre ne rappelle en rien celui des discours. Au lieu d’amples périodes, on n’y trouve que de courtes phrases saccadées, brisées, interrompues comme par des sanglots. Si la phrase semble vouloir soutenir un plus long effort, c’est pour retomber presque aussitôt comme en un geste de lassitude et de découragement: sin autem…​ sed nihil opus est reliqua scribere.

63. Pourquoi Cicéron est allé en exil (Cicéron, Pro domo sua)

Ce départ, on me le reproche; or, je ne puis répondre à ce grief sans faire de moi-même le plus grand éloge. En effet, que faut-il que je dise, ô Pontifes? Dirai-je que le remords m’a fait prendre le chemin de l’exil? Mais ce qu’on m’imputait, non seulement ce n’était pas une faute, mais c’était la plus belle chose que le monde eût jamais vue; que je redoutais un procès devant le peuple? mais il n’en fut nullement question, et s’il en avait été question, j’en serais sorti avec une gloire deux fois plus grande; que les gens de bien1 ne me soutenaient pas? c’est faux; que j’ai eu peur de la mort? c’est infâme. Je le dis donc, et je le dis aussi haut que possible: j’ai compris que si je triomphais, il ne resterait de l’État que de faibles débris2; que si j’étais vaincu, il n’en resterait absolument rien. Dans cette persuasion, j’ai compris ce qu’il y aurait d’affreux à me séparer d’une épouse malheureuse, à laisser seuls des enfants tendrement aimés, à faire le malheur du plus affectueux et du meilleur des frères, à ruiner soudain une famille dont la situation paraissait si solide; mais j’ai fait passer avant toutes ces considérations le salut de mes concitoyens, j’ai mieux aimé voir l’État ébranlé3 par la retraite d’un seul citoyen, que détruit3 par un massacre général. J’espérais, ce qui d’ailleurs s’est réalisé, que je pourrais être relevé de ma chute4 par les citoyens courageux qui demeuraient en vie, tandis que si je périssais avec tous les gens de bien, il n’y avait plus de remède possible5 . J’ai éprouvé, ô Pontifes, une grande douleur, une douleur incroyable; je ne veux pas le nier. Je n’ai aucune prétention6 à cette sagesse qu’auraient voulu voir7 en moi certaines personnes qui répétaient8 que je m’abandonnais trop à l’abattement et à l’affliction. Pouvais-je, en m’arrachant à tant de choses9 qui m’étaient chères à tant de titres (je ne les cite pas, car je ne pourrais même aujourd’hui les énumérer sans verser les larmes), pouvais-je affecter de n’être pas un homme et renier les sentiments que la nature a mis au cœur de tous?

Notes. – 1. La protection des gens de bien m’avoir manqué. – 2. Reliquias reipublicae (futuras esse) tenues. – 3. Concidere, s’abattre; occidere, périr. – 4. Excitare, relever, remettre debout. – 5. Recreare, ressusciter. – 6. Non mihi adscisco, je ne m’arroge pas. – 7. Requirere, rechercher (une chose qui manque); regretter de ne pas trouver. – 8. Loqui plus fort que dicere, dire habituellement dans les conversations. – 9. J’étais arraché d’une si grande variété de tant de choses.

Commentaire grammatical. – 1. Meus ille discessus, ce mien départ; mais cette expression est lourde et peu usitée; il vaut mieux sacrifier cette nuance et dire: ce départ; l’idée de meus ressort assez par ailleurs du texte. – 2. Cui ego crimini pour illi autem crimini ego, etc.; quod cum judicassem pour et cum judicassem hoc. – 3. Dare (vertere) aliquid crimini alicui, imputer à grief quelque chose à quelqu’un, double datif (Gr. § 174, exemple 3). – 4. Post homines natos, depuis les hommes nés, depuis la naissance des hommes; emploi du participe au lieu d’un nom (Gr. § 225). – 5. Et…​ et, d’une part…​ d’autre part, non seulement…​ mais encore; si le premier membre est négatif on a nec…​ et: nec propositum…​ et si fuisset. – 6. Quam avec le superlatif signifie «le plus possible» (Gr. § 136): quam maxima, la plus grande possible. – 7. Meo unius, pour mei unius, de moi seul. Un génitif se trouve parfois joint comme apposition à un adjectif possessif parce que ce possessif est équivalent pour le sens au génitif d’un pronom personnel (Riemann, Syntaxe latine § 26, f.). – 8. Occido (de cædo), tuer, mais occido (de cado), périr, disparaître. – 9. Animo nimis fracto, ablatif descriptif (Gr. § 114 et note). – 10. Le verbe esse (sum, est, etc.,), est souvent glissé à l’intérieur d’un groupe fortement uni: fracto esse atque afflicto. Il en est souvent ainsi des monosyllabes, des pronoms personnels par exemple. D’autre part le latin sépare assez volontiers par d’autres mots deux mots unis par et ou atque (voir n°48, Commentaire grammatical question 7). – 11. An, dans l’interrogation simple, caractérise l’interrogation oratoire (Gr. § 92, note). – 12. Dans a tanta varietate divellerer, ab ne saurait évidemment signifier par (Gr. § 184); il s’agit donc de ab marquant séparation (Gr. § 176). – 13. Les conjonctions sont parfois annoncées par un adverbe qui précise leur sens en le préparant d’avance; idcirco ou ideo…​ ut, ita…​ ut, idcirco…​ quod; ici: en raison de ceci (à savoir), parce que.

Commentaire littéraire. – 1. Plaider pro domo, c’est se faire l’avocat de sa propre cause. Nous disons aussi familièrement, à peu près dans le même sens: prêcher pour son saint, ou pour sa paroisse. – 2. Cicéron avait épousé Térentia dont il eut une fille Tullia et un fils Marcus (voir n°42 et 115). Son frère Quintus, plus jeune que lui de quatre ans, soutint la politique de l’orateur contre Catilina et contre Clodius. Revenu de son gouvernement d’Asie au moment où Cicéron partait en exil, il s’exposa courageusement pour obtenir son retour. Il fut en Gaule lieutenant de César qui lui rend un témoignage favorable dans ses Commentaires . Néanmoins dans la guerre civile il suivit le parti de Pompée. Après Pharsale, les deux frères se brouillèrent: ils se reprochaient mutuellement de s’être entraînés à prendre parti contre César. Réconciliés plus tard, ils luttèrent tous deux contre Antoine, dont ils furent les victimes. Cicéron peut appeler sa famille fundatissima, «solidement établie»; en effet les deux frères sont entrés brillamment dans la carrière des honneurs; ils sont, par leur mariage, alliés à des familles influentes, Tullia est l’épouse d’un Pison. Mais l’exil de Cicéron avait brisé soudain tout ce prestige. – 3. La vanité de Cicéron est connue. Il se pose ici en héros du sacrifice: il est parti pour le bien de l’État, tout en ayant pleinement conscience de ce qu’il perdait pour sauver les autres. Rapprochée de la lettre précédente, cette vantardise peut paraître comique: c’est Chrysale quand Philaminte n’est plus devant lui, c’est Panurge quand la tempête est passée. – 4. Sa faiblesse et son indécision deviennent des vertus héroïques. Il avait tout prévu; il a pris sa résolution en toute connaissance de cause. Il a fait ce que son amour pour sa patrie lui commandait de faire. – 5. Il transfigure de même son découragement excessif au moment du départ. Recourant au sophisme avec une audace, qui est ici d’ailleurs le comble de l’adresse, il se fait gloire de ce qu’on lui reproche. Toute autre attitude, selon lui, eût été celle d’un homme sans cœur; c’est de la sensibilité, ce n’est pas de la faiblesse. – 6. Si on ne connaissait pas par ses propres lettres son état d’âme au moment de l’exil, on serait tenté d’admettre son argumentation, tant ce développement est conduit avec une apparence de logique impeccable et tout pénétré des plus nobles sentiments. En y regardant de près, on voit que tout repose sur des affirmations audacieuses et gratuites. Mais, malgré tout nous nous laissons conquérir par cette éloquence entraînante. – 7. Il faut en conclure que chez Cicéron le talent d’écrivain est supérieur au caractère. Peut-être convient-il de donner raison à ceux qui prétendent que Cicéron aurait dû s’enfermer dans la littérature pour laquelle il était né et s’interdire la politique pour laquelle il n’avait pas les ressources nécessaires de volonté et de persévérance.

64. Origine d’une guerre civile (Tite-Live)

Deux jeunes gens demandaient la main d’une jeune plébéienne très connue pour sa beauté. L’un, plébéien comme elle, était soutenu par les tuteurs, qui, eux aussi, appartenaient à la même classe; l’autre, un noble, était épris uniquement de sa beauté1. Il était appuyé chaleureusement par la noblesse, en sorte que la lutte des partis pénétra jusque dans la famille de la jeune plébéienne. Sa mère préférait le prétendant noble, car elle désirait que sa fille fît le plus beau mariage possible. Quant aux tuteurs, n’oubliant pas, même en cette affaire, les rivalités de parti, ils penchaient2 pour le plébéien. Cette querelle n’ayant pu s’arranger en famille, on plaida3. Les magistrats, après avoir entendu la réclamation de la mère et celle des tuteurs, autorisent la mère à marier sa fille à son gré4. Mais la violence l’emporta. En effet, les tuteurs, entourés des gens de leur parti, se plaignent publiquement sur le forum de l’injustice de cette décision5, puis se formant en troupe6, ils enlèvent la jeune fille de la maison de sa mère. Pour réprimer cette violence, une troupe de nobles s’arme, et plus irritée encore, se met aux ordres du jeune noble que cette injustice enflammait de colère. Une bataille acharnée se livre. Les plébéiens, qui furent mis en déroute et qui n’étaient nullement aussi modérés que ceux de Rome, partent en armes de la ville, s’établissent sur une colline et font des incursions contre les propriétés des nobles, le fer et le feu à la main. Faisant appel à un grand nombre de manœuvres7, auxquels ils font espérer le pillage, ils se disposent à assiéger la ville. On voyait toutes les apparences et même toutes les réalités désastreuses de la guerre: on eût dit que la ville entière était gagnée8 par la folie de ces deux jeunes gens qui prétendaient à une union funeste, au prix de la ruine de leur patrie. Il sembla aux deux partis que cette guerre civile ne suffisait pas encore9. La noblesse appelle les Romains au secours de la ville assiégée; le peuple appelle les Volsques pour l’aider à la prendre.

Notes. – 1. Séduit par aucune chose, excepté par la beauté. – 2. Se dirigeaient (penchaient). – 3. On alla en justice. – 4. Donnent le droit de mariage, selon le libre choix (arbitrium) de la mère. – 5. Ayant fait un discours publiquement sur le forum au sujet de l’injustice de la sentence. – 6. Une troupe ayant été formée. – 7. Appelée (evocata) à l’espoir du butin. – 8. Comme la cité étant atteinte. – 9. Il sembla aux deux partis que pas assez d’armes et de guerre n’était chez eux = qu’il n’y avait pas encore, etc.

Commentaire grammatical. – 1. Virginem plebeii generis, génitif descriptif (Gr. § 114). – 2. Maxime notam, très connue; notus est traité comme participe; le superlatif de l’adjectif est notissimus. La traduction «surtout connue» n’offre pas un sens satisfaisant. – 3. Genere par, ablatif de relation: au point de vue du rang (Gr. § 189). – 4. Studium, i, n. signifie proprement ardeur, zèle; de là appui zélé; de là aussi goût (pour une chose), application, étude. – 5. Nobilis superior esse, infinitif de narration; le sujet est alors au nominatif (Gr. § 222). – 6. Quam splendidissimis (Gr. § 136); l’ablatif marque la circonstance (Gr. § 188): en un mariage (et non «noces») le plus brillant possible. – 7. Ventum est, on vint, passif impersonnel (Gr. § 203). – 8. Manu facta, une troupe ayant été formée, s’étant formés en troupe, abl. absolu (Gr. § 229). – 9. Infestior a le sens ordinaire du comparatif: plus acharnée (encore que les plébéiens); il ne s’agit pas du cas prévu dans la grammaire § 130. – 10. Nihil similis, en rien, nullement semblable; accusatif adverbial (Gr. § 164). – 11. Cum ferro et igni, portant avec eux le fer et le feu. S’il s’agissait de dire «par le fer et le feu», cum devrait être supprimé (Gr. § 187). – 12. Le participe, absolu ou non, est souvent accompagné de particules qui précisent son sens (Gr. § 232): velut contacta, étant comme (en quelque sorte) atteinte. – 13. Paulum, un peu; mais parum, peu, dans le sens de «trop peu»: il sembla aux deux partis qu’il y avait (encore) trop peu de guerre chez eux. – 14. Domi, locatif; à ne pas confondre avec le génitif domus (Gr. § 193). Domi signifie à la maison, chez soi, mais aussi «dans la patrie». – 15. Ad (pour) expugnandam (= expugnandum, = expugnare, prendre d’assaut) urbem (la ville). Cf. Gr. § 241. – 16. Excieo ou excio, ivi, itum, excire, de là exciverunt ou excivere (Gr. § 63, 1°).

Commentaire littéraire. – 1. Selon Tite-Live, les Volsques arrivèrent les premiers au secours des plébéiens d’Ardée, mais les Romains, appelés par les nobles, survinrent ensuite, vainquirent les Volsques et rétablirent la paix dans la ville en faisant trancher la tête aux promoteurs de la sédition. – 2. Tite-Live, fier de sa propre patrie, nous fait remarquer ici que la plèbe romaine se serait comportée avec plus de modération. En effet, à Rome, les dissensions entre la plèbe et les patriciens, ne dégénérèrent jamais en guerre civile. Le peuple se contentait de se retirer de Rome ou de refuser le service militaire. De simples promesses, souvent mal tenues, suffisaient à le calmer. Les guerres civiles ne commencèrent que plus tard et furent dues aux ambitions des particuliers. – 3. Tite-Live est trop patriote pour raconter une guerre civile avec indifférence. Bien qu’il ne s’agisse pas de sa propre patrie, on sent combien il désapprouve ces jeunes gens (rabie duorum juvenum) qui font passer l’intérêt de leur passion avant celui de leur pays. Il signale avec une ironie amère (parum armorum bellique visum est) l’inconscience des deux partis qui appellent l’étranger à leur secours. – 4. Cette rivalité d’amour qui provoque une guerre civile compliquée d’une guerre étrangère, peut paraître romanesque. Les historiens voient plutôt dans cette intervention des Volsques et des Romains dans les affaires d’Ardée, un épisode des luttes entre l’aristocratie et le peuple qui déchiraient la plupart des cités italiennes. Il n’est pas impossible, au reste, qu’une rivalité de ce genre ait mis aux prises les deux partis. Mais ne demandons pas à Tite-Live la défiance prudente si naturelle à l’historien moderne à l’égard de ces traditions incertaines. – 5. Même si ce fait était mieux établi, il est évident qu’il n’intéresse l’histoire que par ses conséquences. Un écrivain moins épris de romanesque se serait contenté de remarquer brièvement que l’émeute eut pour origine une question de mariage entre une plébéienne et un jeune noble. Tous les autres détails sont sans importance historique véritable. – 6. Mais Tite-Live veut intéresser son lecteur en déployant ses talents de narrateur. Il nous fait au début une exposition rapide et précise de la situation; il nous montre le différend limité d’abord à la famille, puis porté devant les juges et jusque sur la place publique; bientôt la violence intervient et, avec une dramatique rapidité, la simple rixe tourne en guerre civile, pour aboutir à la guerre étrangère. On voit par là que l’œuvre de Tite-Live est véritablement une œuvre d’art, non seulement si on la considère dans l’ampleur de ses proportions, mais jusque dans le détail savamment ciselé de ses narrations épisodiques.

65. Les druides (César, De bello Gallico)

Ils sont les ministres du culte1 et président les sacrifices publics et privés; on a recours à eux pour tout ce qui se rapporte à la religion. Les jeunes gens viennent en grand nombre s’instruire2 auprès d’eux. Ils sont entourés d’un grand respect par les Gaulois. Ce sont eux, en effet, qui jouent le rôle d’arbitres dans la plupart des différends publics ou privés. Si une faute grave, si un meurtre a été commis, si une contestation s’élève à propos d’un héritage ou des limites d’une propriété, ce sont eux qui tranchent la question. Si un individu ou un peuple ne se soumet3 pas à leur décision, ils l’excluent des sacrifices. Ils ont à leur tête un seul druide, qui exerce parmi eux l’autorité suprême. Á sa mort, sa place est occupée par celui qui jouit parmi les autres de la plus grande considération. Si plusieurs ont des titres égaux, les druides nomment leur chef par élection. Ils se réunissent à une époque déterminée chez les Carnutes, dont le pays est considéré comme le centre de toute la Gaule, en un endroit consacré à la divinité. C’est là que de toute la Gaule viennent ceux qui ont des différends à régler et tous se soumettent à leurs ordonnances et à leurs décisions. Les druides ne vont pas d’ordinaire à la guerre et ne paient pas les impôts comme les autres Gaulois. Ces avantages si considérables leur attirent de nombreuses recrues, soit qu’on vienne à eux spontanément, soit que les jeunes gens leur soient envoyés par leurs parents ou leurs proches. Chez eux, on apprend par cœur, dit-on, une grande quantité de vers; aussi, certains vont jusqu’à rester vingt ans sous leur direction. Ce serait, selon eux, un sacrilège que de mettre cet enseignement par écrit4, et pourtant, pour leurs autres affaires, ils se servent couramment de caractères grecs. Le point de leur doctrine auquel ils tiennent le plus, c’est l’immortalité de l’âme: selon eux, après la mort, l’âme passe dans un autre corps. Ils pensent que cette conviction est le meilleur stimulant du courage, puisqu’elle fait mépriser la mort. Ils s’occupent aussi beaucoup des astres et de leurs révolutions, des dimensions de l’univers et de la terre, de la nature5, de la puissance matérielle et de la souveraineté morale des dieux immortels et c’est ce qu’ils enseignent aux jeunes gens.

Notes. – 1. Ils se mêlent des choses du culte; ils s’occupent des sacrifices. – 2. En vue de s’instruire (de l’instruction). – 3. Stare, s’en tenir à (ablatif). – 4. Litteris mandare, confier à l’écriture. – 5. Rerum natura, la nature.

Commentaire grammatical. – 1. Religens était primitivement synonyme de diligens, soigneux, exact, scrupuleux; de là religio, le scrupule, puis plus particulièrement le scrupule dans les rapports avec la divinité, enfin l’ensemble de ces rapports: présages, serments, rites en général. On a donc tort de tirer parfois ce mot de religare, relier l’homme à Dieu. Religiones désigne ici tout ce qui a rapport au culte. – 2. Magno sunt honore est un exemple d’ablatif descriptif (Gr. § 114 et note). – 3. Aliquis est remplacé par quis (ou qui) après si, nisi, ne cum, cum (Gr. § 151). – 4. On dit interdicere alicui aliqua re, faire interdiction à qqn. de quelque chose, l’ablatif marque séparation (Gr. § 176). – 5. Excellere dignitate est un exemple d’ablatif de relation «au point de vue de» (Gr. § 189, praestare ingenio). – 6. Quand l’antécédent serait une apposition à ce qui précède la règle § 146 s’applique obligatoirement; l’antécédent passe dans la relative: in finibus Carnutum, regione quae devient quae regio. – 7. Consuerunt est une forme syncopée pour consueverunt (Gr. § 63, 2°); il faut traduire ici par un présent (Gr. § 85, note). – 8. Sponte est l’ablatif de spons, spontis, f. «volonté libre»; ce mot, inusité au nominatif, est très usité à l’ablatif avec ou sans possessif dans le sens de spontanément. – 9. Convenire in disciplinam, se réunir en vue de l’enseignement. In avec l’accusatif ne marque pas seulement le mouvement vers un lieu, mais aussi le but en général. – 10. Ex comme préfixe marque souvent qu’on fait une chose à fond, complètement: ediscere, apprendre par cœur; ebibere, boire complètement, exhaurire, épuiser. – 11. Vicenos, vingt années (pour chacun). – 12. Fas est, il est permis par la loi divine, par la loi naturelle; jus est, il est permis par la loi, par le droit positif. – 13. Cum utantur, bien qu’ils se servent; le subjonctif est de rigueur avec le sens concessif (Gr. § 299: cum posset dives esse). – 14. In primis, inprimis ou imprimis, litt.: «parmi les premières choses», signifie surtout, principalement.

Commentaire littéraire. – 1. Quand on nous parle des Druides, nous les voyons volontiers occupés à la cueillette du gui. En effet, les druides y procédaient au premier jour du mois lunaire et cette cérémonie était accompagnée de sacrifices. Les Celtes, depuis longtemps d’ailleurs, entouraient d’un culte certaines plantes. Quant à la vieille formule «au gui l’an neuf», elle n’a probablement aucun rapport avec l’usage druidique ni même peut-être avec le mot «gui», désignant la plante de ce nom. Les druides étaient divisés en trois classes: les druides proprement dits, puis les eubages ou ovates qui auraient été surtout des sacrificateurs et des devins, enfin les bardes spécialement adonnés à la poésie. Les bardes subsistèrent les derniers. On en trouve encore au VI° et VII° siècle en Grande-Bretagne. Ils vinrent au VI° siècle avec l’émigration bretonne dans notre Armorique. Ossian était dit-on un barde du III° siècle. – 2. Les renseignements que nous donne César semblent fournis par un homme bien informé et parfaitement impartial. Il était difficile qu’il ne fût pas parfaitement au courant de la question. Il était sans cesse en relations avec les peuplades gauloises et souvent sans doute avec les druides eux-mêmes. On a cependant contesté la possibilité de cette assemblée générale périodique des druides au pays des Carnutes. Elle a paru peu vraisemblable dans un pays si divisé. Pourtant il est difficile de supposer que César ait avancé à la légère une chose de cette importance. – 3. Malheureusement César pique notre curiosité plus qu’il ne la satisfait. Il s’intéresse visiblement peu à la manière de vivre des druides. Gardaient-ils le célibat, comme le ferait supposer leur mode de recrutement? Vivaient-ils isolés ou groupés? César ne rapporte de leur doctrine que l’immortalité de l’âme: c’est une croyance assez répandue chez tous les peuples. Combien d’autres questions on voudrait lui poser! – 4. Mais César est un guerrier, un administrateur: il lui suffit d’avoir mentionné l’influence sociale de la caste des druides; il lui suffit d’avoir signalé un seul point de leur doctrine dans la mesure où cette croyance explique la valeur guerrière du peuple qu’il veut soumettre. Il n’est pas homme à s’intéresser à la cueillette du gui. – 5. César est d’ailleurs fort sobre de renseignements sur les institutions gauloises. Il n’en parle qu’en passant, çà et là, sans méthode, dans la mesure où ces renseignements aident à comprendre ses opérations ou sa politique. Au fond, les Gaulois par eux-mêmes l’intéressent médiocrement: ils sont simplement pour lui une occasion de victoire et le marchepied de son ambition.

66. Caton en Afrique (Lucain, Pharsale)

Les corps sont trempés de sueur, les bouches desséchées par la soif: alors on aperçoit à quelque distance un peu d’eau qui filtre à travers le sable. Un soldat recueille avec peine cette eau dans la poussière pour la verser dans le fond arrondi1 d’un casque; puis il le tend à son général. Tous avaient la gorge chargée de poussière, et ce peu d’eau, même dans les mains de Caton, excitait l’envie de tous. «Eh quoi! dit-il, mauvais soldat, tu crois donc que je suis le seul dans cette armée à manquer d’endurance? T’ai-je paru faible à ce point et peu capable de supporter les premières chaleurs? Tu mérites plus que moi que l’on t’inflige cette honte, toi qui boirais2 pendant qu’un peuple entier souffre de la soif.» Et dans cet élan d’indignation, il renverse le casque…​ Si la gloire est réservée aux vrais hommes de bien, si l’on apprécie le mérite en lui-même, sans tenir compte du succès, tout ce que nous vantons dans n’importe lequel de nos anciens, ne fut qu’un bienfait de la fortune. Qui jamais par ses victoires, ou par le sang qu’ont répandu ses armes, a mérité un si grand nom? Pour moi, j’aimerais mieux avoir fait cette marche triomphante autour des Syrtes, à travers les régions les plus lointaines de la Lybie, que de monter trois fois au capitole sur le char de Pompée ou de briser la résistance de Jugurtha3. Le voilà, ô Rome, le vrai père de la patrie, le héros digne de tes autels, celui par qui, dans aucun temps, tu n’auras honte4 de jurer; celui dont un jour, si jamais ta tête se relève libre du joug, tu feras sans doute un dieu!

Notes. – 1. Dans le cercle creux. – 2. On entend aussi: digne de cette honte, (à savoir) de boire (dignior qui, Gr. § 125). – 3. Le sens de frangere colla est sans doute figuré, car Jugurtha ne fut ni étranglé, ni décapité, il mourut de faim dans sa prison. Il s’agit ici de Marius, vainqueur de Jugurtha. – 4. Á côté de pudebit on peut sous-entendre te ou nos, mais le sujet logique peut être aussi indéterminé: personne n’aura honte.

Commentaire grammatical. – 1. Maligna unda, ablatif descriptif: un peu d’eau (parva unda) au cours avare (peu abondant), pour dire un filet d’eau (Gr. § 114). – 2. On emploie le génitif avec les adverbes de quantité, seulement quand il s’agit de choses qui ne se comptent pas et ne peuvent se dire grandes ou petites (Gr. § 91, 3° cas). C’est donc par hardiesse poétique que Lucain a dit plus haut parva unda pour paulum undae. – 3. Mene = me (accus. de ego) et ne interrogatif. – 4. Quanto au lieu de quantum, à cause du comparatif: c’est l’ablatif de différence (Gr. § 91, 2° et § 137). – 5. Successu remoto est un ablatif absolu; les éléments de l’ablatif absolu peuvent être ainsi séparés, surtout en poésie. – 6. Extrema (loca) Libyae; cet emploi du neutre pluriel désignant le lieu et accompagné d’un génitif est très fréquent sous l’Empire. – 7. Maluerim est employé comme affirmaverim (Gr. § 220). Ce subjonctif parfait affaiblit l’affirmation. – 8. Capitolia n’a pas d’autre sens ici que Capitolium. Le pluriel est souvent employé en poésie au lieu du singulier. – 9. Cervice soluta pourrait être expliqué comme ablatif descriptif (Gr. § 114); il est plus simple d’y voir un ablatif absolu: ton cou étant (devenu) libre (du joug). – 10. Factura es: tu es sur le point de faire, tu es dans l’intention de faire; tu es destinée à faire. – 11. Cor ripi / ens gale / ae con / vex (um) in / fudit in / orbem. On remarquera l’élision de la syllabe terminée par m (Gr. § 371).

Commentaire littéraire. – 1. Ce trait est certainement admirable. Il symbolise la conduite que Lucain prête à Caton dans sa campagne d’Afrique: il donnait à ses soldats l’exemple de l’endurance, allant à pied à la tête de ses troupes, portant lui-même ses armes; quand on découvrait une source, il attendait debout que le dernier valet d’armée eût bu pour boire lui-même: stat, dum lixa bibat. On peut trouver cependant que Lucain prête à Caton un emportement inutile: le soldat qui lui offrait à boire obéissait à une louable intention et ne méritait pas d’être «rabroué» de cette façon. Certains traducteurs laissent même de côté degener miles, sans doute dans la pensée que ces mots gâtent un peu l’impression. Dans l’ensemble de l’attitude de Caton on voudrait plus de calme simplicité. Quinte-Curce, qui prête à Alexandre un trait analogue, lui donne un autre caractère: le roi refuse de boire seul, mais il rend le casque (VII, v, 9). – 2. La seconde partie du morceau est toute lyrique: «Ces brusques échappées, complètement absentes de l’œuvre paisible d’Homère, sont encore très rares dans le poème si discret de Virgile; fréquentes chez Lucain, tout en dérangeant un peu l’ordonnance du récit, elles donnent à la poésie un accent plus pathétique. Il semble que l’écrivain soit trop puissamment ému par ce qu’il a sous les yeux. Pour quelques-unes de ces apostrophes qui sont factices, il y en a beaucoup de fort éloquentes (Pichon)». – 3. Lucain, qui, dans les trois premiers livres (les seuls publiés de son vivant), flatte Néron, change ensuite d’attitude à l’égard du régime impérial. «Il entre dans son attitude beaucoup d’exaltation cérébrale, beaucoup de dépit…​ beaucoup de souvenirs de l’école des rhéteurs (Berthaut Litt. lat. p. 356).» Nous le voyons ici s’élever contre le titre de «père de la patrie» donné si fréquemment aux empereurs, contre leur apothéose indigne, contre le joug qu’ils font peser sur Rome. – 4. Lucain est très emphatique. L’éloquence le conduit aisément à l’enflure et la concision à l’obscurité: s’il parle de chaleur et de soif, c’est avec les traits les plus forts; s’il s’agit d’adresser un reproche, comme ici, ce reproche tourne à l’injure la plus violente; s’il faut louer Caton, Caton écrase tous les grands hommes de l’histoire. Néanmoins, même en faisant la part de ce qu’il peut y avoir d’artificiel dans cette perpétuelle exaltation, il faut reconnaître «que dans toute son œuvre, circule un souffle d’inspiration patriotique et stoïcienne, qui lui donne une grandeur et un éclat incontestables (Waltz)». – 6. Corneille a beaucoup aimé Lucain. Il disait que ce qui lui avait causé une de ses jouissances les plus pures, c’était le prix obtenu par lui en rhétorique chez les Jésuites de Rouen pour avoir traduit en vers une page de la Pharsale. Plus tard, dans une lettre il l’appelle «mon bon ami Lucain». Il passait près de ses contemporains pour le préférer à Virgile. Sa tragédie de Pompée est empruntée à la Pharsale. Il n’est pas difficile de saisir l’analogie de ces deux génies, tous deux épris de sublime et de grandeur surhumaine. Si Lncain tombe plus facilement que Corneille dans l’emphase, il faut l’en excuser en se rappelant qu’il est mort à 26 ans et que son œuvre est inachevée.

67. Misère d’un débiteur à Rome (Tite-Live)

L’État, en pleine discorde1, était en proie à la haine qui divisait les patriciens et le peuple, surtout à propos des débiteurs livrés à leurs créanciers. Les plébéiens2 murmuraient, disant que, tandis qu’ils combattaient au dehors pour la liberté et l’Empire, ils ne trouvaient dans leur patrie que captivité et servitude de la part de leurs concitoyens; que la liberté du peuple était mieux assurée dans la guerre que dans la paix, au milieu des ennemis que parmi leurs concitoyens. Ce mécontentement, qui croissait de lui-même, se trouva soudain porté à l’extrême par l’infortune particulièrement pénible d’un citoyen. Un vieillard portant dans son extérieur toutes les marques de ses infortunes3, s’élança sur le forum. Il était vêtu de haillons malpropres4, son corps, dont la pâleur et la maigreur annonçaient l’épuisement, apparaissait plus misérable encore5. En outre, sa barbe et ses cheveux longs donnaient à sa physionomie quelque chose de sauvage. On le reconnaissait pourtant, malgré cette laideur; on disait qu’il avait été centurion et dans le public apitoyé, on citait6 d’autres honneurs qu’il avait obtenus dans l’armée. Quant à lui, il montrait sur sa poitrine des cicatrices qui prouvaient qu’il avait combattu bravement en plus d’une occasion. On lui demandait la cause de cet état, de cette misère. Alors voyant la foule rassemblée autour de lui comme pour écouter un discours, il dit: «J’ai fait campagne contre les Sabins; en raison des dévastations faites sur notre territoire, non seulement j’ai été privé de mon revenu, mais ma maison a été brûlée, mes biens ont été pillés, mon bétail enlevé; dans un temps si peu favorable pour moi, il a fallu payer l’impôt; aussi ai-je dû emprunter. Cette dette augmentée par les intérêts, m’a d’abord dépouillé des terres héritées de mon père et de mon aïeul; ensuite, de tous mes autres biens. Elle a fini comme une lèpre, par attaquer ma personne. Mon créancier m’a emmené, non pas en esclavage, mais dans une maison de travaux forcés et dans un atelier de bourreaux.» Il montra alors son dos, où se voyaient d’affreuses traces de coups7 encore récentes. Á cette vue, à ce récit, une grande clameur s’élève.

Notes. – 1. En désaccord avec lui-même; ipsa, nominatif. – 2. Fremere, se dit toujours d’un bruit confus et non pas d’un mouvement. – 3. Insignia, employé comme nom. – 4. Obsitus, couvert de. – 5. Plus affreux était l’aspect (la tenue) de son corps miné par. – 6. Jactare, citer, répéter; de là le sens que ce verbe a parfois: vanter (jactance). – 7. Affreux à cause des traces récentes de coups.

Commentaire grammatical. – 1. Civitas signifie proprement, non pas ville, mais ensemble des citoyens, État, cité. – 2. Domi, locatif (Gr. § 13); ne pas le confondre avec le génitif domus. Il signifie: à la maison, dans la patrie, et, par opposition avec bella, en temps de paix. – 3. Natus, us, naissance (par rapport à l’âge), donc magno natu, d’un grand âge (Gr. § 114). – 4. Cum doit s’exprimer quand on veut marquer l’accompagnement: cum insignibus, avec les marques. – 5. Peremptus, miné par, s’explique très bien avec macie (par la maigreur), moins bien avec pallore (par la pâleur). C’est ce qu’on appelle zeugma (Gr. § 348). – 6. Promissa se rapporte à la fois à barba et à capilli, mais étant employé comme épithète, il ne peut s’accorder qu’avec le nom le plus rapproché (Gr. § 101). – 7. Il faut suppléer unde (esset) ille habitus, d’où venait cette tenue; unde (esset illa) deformitas, d’où venait cette laideur; le verbe au subjonctif à cause de l’interr. indir. (Gr. § 254). – 8. Inde ostentare tergum, infinitif de narration (Gr. § 222). – 9. Ad, signifie souvent «en présence de, à l’occasion de» et marque les circonstances qui motivent une action. Ad haec visa auditaque est un exemple de l’emploi du participe au lieu d’un nom: Sicilia amissa angebat Hannibalem (Gr. § 225). – 10. Æs alienum, aeris alieni (argent d’autrui), dette; aes alienum facere, s’endetter; sua sponte, spontanément (de sa propre volonté, spons, ontis, f.), on dit aussi simplement sponte; ordines ducere (conduire des rangs), être centurion; adverso pectore (sur la poitrine en face), en pleine poitrine. – 11. En style direct, on aurait: Sabino bello militans, quia propter populationes agri non fructu modo carui, sed villa incensa est, direpta omnia, pecora abacta, tributum iniquo meo tempore imperatum est, aes alienum feci; id cumulatum usuris, primo me agro paterno avitoque exuit, deinde fortunis aliis; postremo, velut tabes, pervertit ad corpus. Ductus sum ab creditore non in servitium, sed et in ergastulum et in carnificinem.

Commentaire littéraire. – 1. Précisément au moment où les plébéiens étaient surexcités par cet incident (495), on annonça une incursion des Volsques. Le peuple ne consentit à s’armer qu’à condition que pendant la durée de la guerre les débiteurs resteraient libres et qu’ensuite on modifierait la législation sur les dettes. Après la guerre, le Sénat ne tint pas ses promesses. Deux ans après (493) pour les mêmes motifs, le peuple se retira sur le Mont Sacré. C’est alors qu’intervint Ménénius Agrippa avec son fameux apologue des Membres et de l’Estomac. Cette fois le peuple obtint la nomination de deux tribuns pour défendre ses droits. – 2. La «contrainte par corps», c’est-à-dire le droit qu’avait le créancier de faire emprisonner le débiteur récalcitrant n’a été abolie qu’en 1867. Aujourd’hui, non seulement le créancier ne peut plus faire mettre en prison son débiteur, mais il ne peut plus faire saisir à son profit qu’une petite partie du salaire, s’il s’agit d’un ouvrier. Sont exempts aussi de la saisie les bestiaux destinés à la culture, les outils, les habits portés et ce qui est nécessaire au coucher de la famille. – 3. Tite-Live est très impartial dans le récit des querelles entre plébéiens et patriciens: il ne voit que la grandeur de l’ensemble de la nation. Il raconte volontiers ces dissensions qui ne tournent pas à la guerre civile et qui montrent au contraire la constitution romaine en train de s’organiser. Il note la sagesse du Sénat qui cède peu à peu, la sagesse du peuple qui réclame et sait attendre. Son cœur reste donc très libre de vibrer à son aise suivant que l’âme généreuse de l’écrivain est entraînée d’un côté ou de l’autre. Ici nous le sentons indigné des mauvais traitements subis par un ancien soldat, dont les malheurs ont pour origine son dévouement à la patrie. – 4. Au point de vue littéraire, Tite-Live voit dans cet épisode l’occasion de faire un récit à la fois pittoresque, dramatique et pathétique. Il cherche le pittoresque en évoquant l’extérieur misérable de son héros, les cicatrices de sa poitrine, les marques de verges sur son dos, la foule qui fait cercle pour l’écouter. Ce récit est en outre dramatique: nous sommes intrigués par la brusque apparition du vieillard déguenillé sur le forum; on fait cercle autour de lui: que va-t-il dire? Quelle sera l’attitude de la foule? C’est un drame qui se joue devant nous. Le pathétique ne manque pas, car l’héroïque conduite du soldat, la série de ses malheurs immérités s’opposent tragiquement à l’indignité du traitement qu’on lui a fait subir. Tite-Live veut que nous nous joignions de cœur au cri d’indignation de la foule. Dans tout cela d’ailleurs aucune exagération romantique: Tite-Live est un artiste, mais c’est un artiste classique.

68. Un discours de Catilina (Salluste, Catilina)

La faveur publique, la puissance, les charges, l’argent sont entre les mains de nos adversaires, ou entre les mains de ceux à qui ils veulent les donner. Á nous, ils réservent les échecs aux élections, les poursuites, les procès, la misère. Énergiques comme vous l’êtes, allez-vous supporter encore longtemps1 une pareille situation? Ne vaut-il pas mieux mourir courageusement que de finir dans la honte une vie misérable et obscure, toujours exposée aux humiliations de la part d’autrui? Mais que dis-je? J’en prends plutôt à témoins les dieux et les hommes! C’est à nous qu’appartient la victoire. Nous sommes jeunes; nous sommes vaillants; au contraire, chez nos ennemis, par l’effet des années et du luxe, tout ressort d’énergie est brisé. Il suffit de mettre la main à l’œuvre et les choses iront d’elles-mêmes. En effet, y a-t-il un homme, digne de ce nom, qui puisse supporter que ces riches aient l’argent à profusion pour le dépenser sans compter à bâtir des terrasses jusque sur la mer et à raser des montagnes, tandis que notre patrimoine ne suffit pas à assurer notre existence? Qui puisse supporter qu’ils élèvent deux maisons et davantage à la suite l’une de l’autre, tandis que nous n’avons pas de foyer? Ils ont beau acheter des tableaux, des statues, des ouvrages ciselés, démolir des constructions neuves pour en élever d’autres, ils ont beau dépenser l’argent à pleines mains à toute occasion, leurs profusions ne viennent pas à bout2 d’épuiser leurs richesses. Nous autres, à la maison, c’est la gêne qui nous poursuit; au dehors, les créanciers3; le présent est sombre; l’avenir plus redoutable encore. Que nous reste-t-il enfin, sinon une existence misérable? Allons, réveillez- vous! La voici, la voici, cette liberté si souvent appelée de vos vœux. En outre, vous voyez à votre portée4 la richesse, les dignités, la gloire. Ce sont là les récompenses que la fortune promet aux vainqueurs. Votre situation actuelle, les circonstances où nous sommes, les dangers que vous courez, votre dénuement, le riche butin réservé à la victoire, tout cela vous parle plus éloquemment que mon discours. Vous pourrez me prendre comme chef ou bien comme soldat. Je serai avec vous cœur et aussi de corps. Cette victoire, d’ailleurs, j’espère bien l’obtenir5 avec vous en qualité de consul.

Notes. – 1. Quae quousque = quousque igitur…​ haec (Gr. § 144). – 2. Littéral: «ils ne peuvent vaincre leurs richesses par le plus grand caprice (dans la dépense)». – 3. Aes alienum, l’argent d’autrui, dette. – 4. Sont placés sous vos yeux. – 5. Je ferai cela même, comme je l’espère.

Commentaire grammatical. – 1. Res (expediet, cetera): l’événement (fera marcher tout le reste); res familiaris: le patrimoine; (mala) res: la chose actuelle, le présent (est mauvais); Res (tempus): la situation (le moment). – 2. Souvent un relatif précédé d’une préposition est remplacé par un adverbe de lieu: ubi (= apud eos apud quos); ubi (in qua) ludibrio jueris. – 3. Per remplace souvent l’ablatif de manière ou de circonstance: per virtutem, avec courage; per dedecus, dans la honte, honteusement (Gr. § 188). – 4. Pro ou proh est une interjection accompagnée souvent de l’accusatif (Gr. § 100, 2°). Littér. «Oh! j’invoque (testor sous-entendu) la garantie (fidem), etc. – 5. Avec opus est, au lieu de l’infinitif on trouve parfois l’ablatif du participe neutre (opus est incipere ou incepto, Gr. § 181, note), – 6. Quas profundant est une attraction modale (Gr. § 341); cette proposition relative dépend en effet d’une infinitive (style indirect improprement dit). En outre le sens est: des richesses telles que (Gr. § 329, 3°). – 7. In exstruendo mari: dans le fait de (in) couvrir de constructions (exstruendo) la mer (mari). Sur le mot à mot fautif à éviter, voir Gr. § 241, note. – 8. Domi est toujours un locatif (Gr. § 27, 6° et 193). – 9. Quid reliqui rappelle la règle quid praemii? nihil novi (Gr. § 154). – 10. Quin interrogatif équivaut à cur non; c’est une manière de donner un ordre pressant: Pourquoi ne vous éveillez-vous donc pas? – 11. Imperatore, comme de général, consul, en qualité de consul (Gr. § 101, note 4°). – 12. Anima, c’est la respiration, le souffle vital, la vie; animus, c’est le sentiment, l’âme. Anima ne signifie couramment âme que dans le latin de l’Église.

Commentaire littéraire. – 1. Catilina n’apparaît pas dans ce passage comme une sorte d’anarchiste qui voudrait tout détruire. Il se plaint seulement que les richesses et les dignités soient concentrées dans les mêmes mains. Néanmoins on le sent prêt à ruiner son pays pour satisfaire son ambition et les appétits de ses complices. On devine qu’il ne reculerait pas devant la destruction et l’incendie, s’il n’arrivait pas à ses fins. Les accusations de Cicéron dans les Catilinaires ne paraissent donc pas sans fondement. D’autre part, ce n’est pas un révolutionnaire qui vise à niveler toutes les classes sociales. Il lui suffit, en faisant appel aux plus vulgaires appétits, de renverser les rôles et de faire passer la richesse et le pouvoir dans les mains de ses amis. Il faut donc voir en lui, d’après Salluste, un candidat deux fois malheureux aux élections, un ambitieux déçu qui joue sa dernière partie, bien décidé à recourir à tous les moyens de parvenir, sans se soucier des ruines qu’il peut ac
cumuler. – 2. Selon un procédé que nous voyons employé par tous les historiens anciens, même quand ils ont un texte authentique sous les yeux (et ce n’est évidemment pas le cas ici), Salluste invente le discours de Catilina. La réunion elle-même de tant de conjurés au fond d’une maison (in abditam partem aedium) n’est point certaine et semble difficilement réalisable. Salluste se propose simplement de montrer ici les mobiles auxquels obéissaient les complices de Catilina. Soucieux de vérité psychologique individuelle ou collective, préoccupé d’expliquer les événements plutôt que de les montrer, il néglige parfois la vérité matérielle des faits. Ce procédé ne choquait personne dans l’antiquité; c’est une affaire de perspective et de mise au point; mais il faut avouer que cette liberté déroute un peu nos idées sur l’histoire, que nous considérons aujourd’hui comme une œuvre scrupuleusement scientifique. – 3. On a reproché parfois à Salluste de se montrer sévère pour les nobles. Sa vie politique antérieure en faisait, en effet, l’adversaire du sénat. Cependant on ne peut dire qu’il soit indulgent pour le parti démocratique. Il prétend lui-même avoir écrit avec une complète impartialité. En réalité «l’impartialité de Salluste consiste surtout à frapper également sur les deux partis et vient de ce que l’auteur est également mécontent des nobles et du peuple…​ Ce n’est pas l’impartialité de la science qui comprend tout, mais celle de la mauvaise humeur qui critique tout (Pichon)».

69. Auguste et Cinna (Sénèque, De Clementia)

«Ce que je te demande avant tout, lui dit-il, c’est de ne pas m’interrompre et de ne couper mon discours d’aucune exclamation. Je te permettrai de parler après, tout à loisir. Je t’ai trouvé, Cinna, dans le camp de mes ennemis. Tu étais non pas devenu, mais né mon adversaire. Pourtant, je t’ai laissé la vie. Je t’ai rendu tout ton patrimoine; tu es aujourd’hui si heureux et si riche, que les vainqueurs envient le vaincu. Quand tu as demandé le sacerdoce, j’ai écarté, pour te l’accorder, de nombreux compétiteurs dont les parents avaient combattu à mes côtés. Voilà ce que j’ai fait pour toi, et cependant, tu veux m’assassiner.» Á ces mots, Cinna se récria, disant qu’une telle folie était bien loin de sa pensée. «Tu tiens mal ta promesse, dit Auguste, il était convenu que tu n’interromprais pas. Je te répète que tu te disposes à m’assassiner.» Puis, il indiqua le lieu, les complices, Je plan de l’attentat, celui à qui le poignard était confié. Voyant alors que Cinna tenait les yeux fixés à terre et se taisait, moins en raison de leur convention que parce qu’il se sentait coupable, il continua: «Dans quel espoir1, dit-il, as-tu conçu ce projet? Veux-tu régner toi-même? Ah, certes! le peuple romain est bien à plaindre, si je suis seul à te fermer l’accès du pouvoir. Tu ne peux même défendre ta maison; récemment l’influence d’un simple affranchi t’a fait perdre un procès. En es-tu donc2 à croire que rien n’est plus facile que de s’attaquer à César? Dis-moi, si je suis le seul3 à gêner tes espérances, est-ce que Paulus, est-ce que Fabius Maximus, est-ce que les Cossus et les Servilius te laisseront faire, ainsi que ces nobles si nombreux, non pas ceux qui portent de vains titres, mais ceux qui font honneur à leurs ancêtres?» Je ne veux pas, en reproduisant ce discours, en remplir ce livre tout entier; car il est certain qu’il parla durant plus de deux heures, pour faire durer plus longtemps le châtiment auquel il voulait s’en tenir. «Je te donne de nouveau la vie, Cinna, dit-il; la première fois, c’était à un ennemi, maintenant c’est à un traître et à un parricide. Commençons aujourd’hui4 à être de vrais amis. Faisons voir lequel de nous deux est le plus sincère, moi en t’accordant la vie ou toi en me la devant.»

Notes. – 1 . Quo animo, dans quelle disposition d’esprit. – 2. Adeo, à ce point. – 3. Si rien excepté moi ne te fait obstacle pour commander. – 4. Ex hodierno die, à partir d’aujourd,’hui.

Commentaire grammatical. – 1. Dans ne interpelles, ne signifie «que ne…​ pas» (Gr. § 273 et note). Hoc annonce cette complétive: ceci, (à savoir) que (Gr. § 281, II). – 2. Cum sic invenissem, bien que j’eusse trouvé (Gr. § 299); cum sic meruerim de te, bien que je t’aie rendu ce service (bien que j’aie mérité si bien de toi). Il y a dans meruerim un manquement à la concordance des temps, parce que constituisti est un parfait présent (Gr. § 207): tu as pris la résolution = tu es décidé à. D’ailleurs, les auteurs manquent parfois à cette règle par simple désir de varier. – 3. Convenerat ne interloquereris, il avait été convenu que tu ne m’interromprais pas (Gr. § 273). La proposition complétive joue le rôle de sujet (Gr. § 274 note). – 4. Dans cui commissum esset, subjonctif de l’interrog. indir. (Gr. § 254). – 5. Cum (eum) defixum videret (Gr. § 139). – 6. Ex indique l’origine, par suite la cause: «en raison de»; ex conscientia, par suite du sentiment de sa culpabilité. – 7. Quo animo, dans quelle intention? ablatif de manière et de circonstance (Gr. § 188). – 8. Imaginibus suis decori sunt: ils sont à honneur aux portraits de leurs ancêtres, double datif (Gr. § 174). – 9. Ne occupem, pour ne pas remplir, a pour proposition principale inquit; mais il faut, comme souvent en pareil cas, sous-entendre une idée intermédiaire: (je me contenterai d’ajouter que) il dit. – 10. L’ablatif marque parfois la durée au lieu de l’accusatif (Gr. § 198, note); cet usage est peu classique. – 11. Constat (eum) locutum esse; cette ellipse du sujet de la proposition infinitive, fréquente depuis Tite-Live, est assez rare chez Cicéron. – 12. Dans cum extenderet, cum a le sens causal parce qu’il prolongeait (à dessein) Gr. § 286. – 13. Qua sola erat contentus futurus, de laquelle seule il était dans l’intention de se contenter (Gr. § 233); contentus esse, se contenter. – 14. Prius, parce que l’on compare deux moments, deux occasions différentes (Gr. § 133). – 15. Contendamus, au sens de l’impératif (Gr. § 211); dederim et debeas sont des subjonctifs de l’interr. indir. (Gr. § 254). – 16. Meliore fide; ablatif de manière: avec une loyauté plus grande. Auguste pardonne «sincèrement»; Cinna devra être «sincère» dans sa reconnaissance.

Commentaire littéraire. – 1. L’argumentation d’Auguste est simple: il fait d’abord appel à la reconnaissance; puis, supposant à Cinna le désir de prendre sa place, il lui démontre la vanité de son ambition. Comme conclusion il lui demande de renoncer à ses projets et de devenir pour lui un ami sincère. Il y a un point faible dans cette argumentation, et Cinna, en le signalant, aurait fait crouler l’ensemble. Il lui suffisait de rappeler à Auguste que le complot avait pour but, non pas la satisfaction d’une ambition personnelle, mais la restauration de la liberté de Rome. Sénèque, qui écrit pour Néron, passe prudemment cette question sous silence: c’est pourtant lui qui nous apprend que Cinna est le petit-fils de Pompée. – 2. La conduite d’Auguste dans l’ensemble de sa vie était un médiocre exemple à offrir à Néron pour le pousser à la clémence. Sénèque remarque lui-même qu’Auguste «ne commença à être clément qu’à partir de son principat», c’est-à-dire à partir du jour où il ne trouva plus de sérieux obstacles sur sa route. Bien d’autres écrivains de l’Empire idéaliseront César et Auguste pour flatter les empereurs. Corneille partira de cette idéalisation pour pousser jusqu’au sublime la physionomie morale d’Auguste. Nous aurons ainsi le type de l’ambitieux sans scrupule transfiguré par l’orgueil magnifique du pouvoir absolu en un monarque idéal: superbe création poétique peu conforme à l’histoire. – 3. Corneille a suivi pas à pas ce discours: il le transpose simplement en une large paraphrase oratoire et poétique. Tel détail, comme le sacerdoce accordé à Cinna, se trouve confondu dans le terme général de «dignités», qui accuse moins la couleur locale. Corneille renchérit aussi sur les bienfaits de l’empereur, nomme les complices, développe le plan de l’assassinat. Son Auguste est plus méprisant pour Cinna. Corneille ne passe pas sous silence l’affranchissement de Rome, mais il n’insiste pas. D’ailleurs, à la différence de Sénèque, il a de bonnes raisons pour cela. Les données de la pièce l’autorisaient à la brièveté sur ce point, puisque la liberté de Rome n’est qu’un prétexte pour Cinna. – 4. Bien que nous ayons là un simple exposé de faits, on peut y signaler encore quelques traces d’affectation. Il y a des antithèses: non factum inimicum, sed natum; victo victoires invideant; non ex conventione, sed ex conscientia; des images hardies: tantum agmen nobilium; des idées un peu bizarres: cum hanc poenam, qua sola erat contentus futurus, extenderet; la dernière pensée est une pointe, difficile à rendre en prose et que Corneille a réussi à paraphraser merveilleusement en vers: «Commençons un combat qui montre par l’issue, qui l’aura mieux de nous ou donnée ou reçue.»

70. Le champ de bataille (Tite-Live)

Telle fut la bataille de Cannes aussi fameuse que le désastre de l’Allia. Sans doute ses conséquences furent moins graves parce que l’ennemi ne se hâta pas de profiter du succès; en revanche, la perte d’hommes fut plus grande et plus lamentable. En effet, à l’Allia, les soldats, en fuyant, livrèrent la ville à l’ennemi, mais l’armée fut sauvée; à Cannes, le consul qui s’échappa fut suivi de soixante-dix hommes à peine; l’autre périt et presque toute l’armée partagea son sort. Le lendemain, dès qu’il fit jour, les vainqueurs sortirent de leur camp pour recueillir les dépouilles et regarder ce carnage, hideux même pour des ennemis. Tous ces milliers de Romains1 gisaient là, fantassins et cavaliers pêle-mêle, selon que le hasard du combat ou de la déroute les avait rapprochés. Quelques Romains qui, tout sanglants, essayaient de se relever au milieu des monceaux de morts et avaient repris connaissance2 sous l’influence du froid matinal qui piquait leurs blessures, furent abattus par l’ennemi. On en trouva étendus, qui vivaient encore, avec les muscles des cuisses ou des jarrets tranchés: ils découvraient leur nuque et leur gorge et demandaient qu’on achevât de répandre leur sang. On en vit même dont la tête était enfoncée dans la terre remuée. De toute évidence3, ils avaient creusé eux-mêmes ces trous et s’étaient étouffés en ramenant la terre sur leur bouche. Ce qui attira4 surtout l’attention générale, ce fut un Numide qu’on retira encore vivant de dessous un Romain dont le cadavre pesait sur lui. Le nez et les oreilles du Numide étaient mutilés parce que le Romain, dont les mains ne pouvaient plus tenir une arme, saisi d’une colère furieuse5, avait expiré en déchirant son ennemi avec ses dents. Hannibal fit réunir au même endroit les cadavres de ses soldats pour leur donner la sépulture. On dit qu’on en trouva 8 000; c’étaient les plus vaillants. Certains historiens assurent qu’on rechercha aussi le corps du consul romain et qu’on lui rendit les derniers devoirs.

Notes. – 1. Tant de milliers de Romains. – 2. Excitare, réveiller. – 3. Lesquels il apparaissait clairement avoir fait pour eux-mêmes des trous et avoir obstrué leur respiration en enfouissant leur visage avec de la terre jetée dessus. – 4. Un Numide attira (les regards de) tous. – 5. Sa colère étant changée en rage.

Commentaire grammatical. – 1. Haec est pugna pour hoc est pugna (Gr. § 103: haec est mea gloria). – 2. Nobilitate, illis, strage, ablatifs de points de vue (Gr. § 189): au point de vue de la célébrité, des choses qui, du massacre. – 3. Ceterum, conjonction: du reste, d’ailleurs; certains auteurs comme Tite-Live l’emploient aussi au sens de sed, mais. – 4. Cessatum est ab hoste équivaut à hostes cessaverunt. Le passif impersonnel est accompagné parfois d’un complément avec ab (Gr. § 183) qui serait sujet dans la tournure active. Dans ce cas le passif impersonnel ne signifie pas «on». – 5. Les mots ut-sic, sicut-ita, qui marquent régulièrement une comparaison, «de même que…​ de même», marquent parfois (surtout chez Tite-Live) une opposition, «bien que…​ cependant». – 6. Ubi primum, aussitôt que; primum donne ce sens à plusieurs conjonctions: cum primum, ut primum. – 7. Quem est pour aliquem dans ut quem cuique (Gr. § 151, note): selon que le hasard avait joint quelqu’un à chacun, celui-ci à celui-là. – 8. Aut pugna aut fuga, ablatifs de circonstance (Gr. § 188): dans la bataille ou dans la fuite. – 9. Dans quosdam et jacentes, et signifie «aussi» (Gr. § 98, 3°). – 10. Quand se est joint à ipse, on ne les met pas d’ordinaire au même cas; on rapporte ipse au sujet (ici au sujet de la proposition infinitive quos). – 11. Subtractus est construit avec le datif comme beaucoup de verbes composés d’une préposition (Gr. § 170). – 12. Manibus inutilibus, ablatif absolu: ses mains étant inutiles, parce que ses mains ne pouvaient plus saisir, etc. – 13. On pourrait avoir obruendo ora, puisqu’il s’agit du moyen employé, mais on se contente parfois, en pareil cas, de la simultanéité: tout en couvrant; de même on trouve exceptionnellement l’ablatif du gérondif pour marquer non pas le moyen, mais simplement la circonstance (Riemann, § 253, rem. I): laniando hostem, tandis qu’il déchirait. – 14. Causa avec le génitif du gérondif signifie «en vue de»; il est toujours placé après le gérondif. – 15. Sui signifie: ses soldats en parlant d’un général; sa famille en parlant d’un père; ses concitoyens en parlant d’un citoyen, etc. – 16. Ad avec un nom de nombre est adverbe et signifie: environ. – 17. Le sens de quidam auctores sunt, certains sont garants, certains affirment, amène la proposition infinitive (Gr. § 281, I).

Commentaire littéraire. – 1. L’armée romaine qui tentait de s’opposer à l’invasion des Gaulois les rencontra sur les bords de l’Allia. Elle fut battue et dispersée. Les pertes furent plus considérables que ne le laisse supposer ici l’allusion de Tite-Live. Les Romains abandonnèrent Rome, qui fut incendiée; ils ne défendirent que le Capitole. Hannibal, lui, non seulement ne prit pas Rome, mais, après la bataille de Cannes, il ne marcha même pas dans cette, direction et mena ailleurs son armée victorieuse. – 2. Dans cette description d’un champ de bataille, Tite-Live ne se place pas au point de vue technique. Un écrivain militaire se préoccuperait d’expliquer les pertes par la configuration du. terrain, les dispositions prises, l’état moral des troupes. Tite-Live voit les choses de plus haut. Sa pitié s’attendrit sur tant de morts et de désespoirs, son patriotisme s’afflige devant tant de courage malheureux. Ces sentiments, provoqués par l’évocation de scènes bien choisies, donnent au récit une allure dramatique et pathétique. – 3. Le signe le plus certain de la richesse et de la souplesse du talent littéraire de Tite-Live, c’est la variété de son œuvre. On trouve dans cette immense série d’événements une foule de récits analogues, batailles, sièges, ambassades, séances du Sénat, etc. Tite-Live ne se répète pourtant jamais. Cette description d’un champ de bataille par exemple met en relief le caractère particulier de la bataille de Cannes, qui fut un véritable massacre. L’acharnement des adversaires (voir Introduction) apparaît dans l’épisode du Numide dont les oreilles et le nez ont été mordues. Ce trait prend la valeur d’un symbole. – 4. On remarquera qu’il n’est pas question ici de soins donnés aux blessés. On achève le massacre. Cette froide cruauté caractérise le monde antique. Le progrès des idées morales exige aujourd’hui qu’on soigne les blessés sans distinction de nationalité. La chirurgie, dont les moyens se sont merveilleusement accrus, en sauve un grand nombre. Mais dans l’antiquité, un homme blessé gravement était généralement perdu. Nous voyons ici les blessés demander eux-mêmes qu’on les achève. Le récit des «campagnes» d’Ambroise Paré, nous apprend qu’au XVI° siècle encore, les soldats d’une même armée se rendaient entre camarades cet horrible service.

71. Bons mots (Cicéron, De oratore)

Ce qui fait beaucoup rire, ce sont les plaisanteries, où, d’un air innocent1, on laisse échapper un mot qui a l’air d’une sottise2 et qui est une malice. Tel est le trait qu’on prête à Nasica. Il était venu voir le poète Ennius et le demandait à la porte3; une servante lui dit qu’il n’était pas là. Nasica s’aperçut qu’elle obéissait à un mot d’ordre de son maître et qu’Ennius était chez lui. Peu après Ennius vint voir Nasica et le demanda aussi à la porte. Nasica lui cria: «Je suis sorti.» Ennius de dire: «Comment? Crois-tu que je ne reconnais pas ta voix?» Nasica répondit: «Tu ne manques pas d’audace. Quand je suis allé te voir, j’ai cru, sur la parole de ta servante, que tu n’étais pas là; et toi, tu ne me crois pas moi-même!» – Il y a aussi du sel dans les réparties où se dissimule une intention comique, comme4 celle d’un Sicilien auquel un de ses amis racontait d’un ton plaintif que sa femme s’était pendue à un figuier: «De grâce, répondit-il, donne-moi des boutures de cet arbre pour que je les plante chez moi.» – Á la même catégorie appartient la réponse de Catulus à un mauvais orateur; celui-ci s’imaginait que sa péroraison avait ému de compassion l’auditoire; une fois assis, il demanda à Catulus s’il ne lui semblait pas qu’il eût excité la pitié: «Oh certes! une grande pitié, répondit Catulus; je ne crois pas qu’il existe un homme assez insensible pour que ton discours ne lui ait pas semblé capable d’exciter la pitié.» – Un genre presque entièrement opposé à celui-là, c’est la plaisanterie indulgente et paisible; ainsi Caton, heurté par un homme qui portait un coffre et qui, après coup, lui criait gare, lui dit: «Est-ce que par hasard tu portes encore autre chose?» – Il y a aussi une manière piquante de railler la sottise: ainsi fit ce Sicilien auquel Scipion désignait comme avocat un homme chez qui il logeait, personnage connu, mais fort peu intelligent: «De grâce, ô préteur, dit-il, donne cet avocat à mon adversaire et alors tu pourras te dispenser de me donner un défenseur.»

Notes. – 1. En quelque sorte par un faux-semblant de ne pas comprendre, en affectant un air innocent. – 2. D’une façon un peu absurde (en apparence) et spirituelle (en réalité). – 3. Ab ostio, a janua, depuis la porte. – 4. Quo in genere pour in quo genere = in eo genere, dans cette catégorie, ce genre.

Commentaire grammatical. – 1. Le démonstratif latin, jouant le rôle d’antécédent, correspond souvent à l’article en français, parfois même à l’article indéfini: haec quae, les paroles, les plaisanteries qui; ab eo qui, par l’homme ou par un homme qui. – 2. Illud Nasicae, cette parole, cette plaisanterie de Nasica (Gr. § 46, note). – 3. Domi, locatif (Gr. § 194, note). – 4. Paucis post diebus, ablatif de différence (Gr. § 137); on peut dire aussi post paucos dies. – 5. Quaero, is, quaesivi, quaesitum, ere, chercher, demander; queror, eris, questus sum, queri, se plaindre (les élèves confondent souvent ces deux verbes). – 6. Le latin aime à placer les incises, les vocatifs, les verbes comme inquit, ait, entre deux mots étroitement unis; ainsi: vocem, inquit, tuam. – 7. Hic Nasica (respondit), alors Nasica répondit; les verbes signifiant dire sont aisément sous-entendus dans le dialogue. – 8. Credere aliquid, croire quelque chose; credere alicui, croire qqn.; credere alicui aliquid, croire quelqu’un quand il dit quelque chose. – 9. Cui cum familiaris = cum enim ei familiaris (Gr. § 144). – 10. La proposition quod diceret est indépendante de quereretur et se rattache a la principale inquit; c’est une proposition causale (quod, parce que, comme); le subjonctif parce que ce motif est considéré dans l’esprit du Sicilien et non comme un simple fait (Gr. § 285). – 11. Le latin ne se préoccupe pas des amphibologies purement grammaticales dans la proposition infinitive lorsque le sens est clair par ailleurs: uxorem suam suspendisse se pourrait signifier: qu’il avait pendu sa femme; misericordiam movisse se, que la pitié l’avait ému. – 12. Amabo te, formule courante, comme «s’il vous plaît» ou «de grâce». – 13. Quos seram = ut eos seram (Gr. § 329, 2°). – 14. Qui cum in epilogo = nam cum is in epilogo (Gr. § 144). – 15. Dans tam durum cui, la proposition relative équivaut à une consécutive: tam durum ut ei (Gr. § 329, 3°); de là le subjonctif. – 16. Num quid pour num aliquid (Gr. § 151); ferret est au subjonctif de l’interrogation indirecte. – 17. L’attribut se met en latin au même cas que le sujet et les mots «pour, comme, en qualité de» ne s’expriment pas (Gr. § 101, note 4°); on doit donc penser à un attribut quand deux noms à l’accusatif, non coordonnés, dépendent du même verbe: patronum causae dabat hospitem suum. – 18. Neminem (= ne quemquam) dederis, n’est que l’application de la règle § 213 sur la manière d’exprimer une défense en latin.

Commentaire littéraire. – 1. La première anecdote est amusante parce qu’Ennius se voit payé de la même monnaie: l’apparence absurde de la réplique souligne d’une façon si plaisante l’intention goguenarde qu’il est impossible de s’en fâcher. La réponse du Sicilien à son ami suppose d’une façon à la fois absurde et drôle que certains arbres sont prédestinés à provoquer le suicide; elle amuse aussi par l’allusion malicieuse au bonheur d’un mari débarrassé d’une femme déplaisante. La réponse de Catulus est cruelle, mais on n’est pas fâché de voir un homme qui mendie un compliment recevoir en réponse une parole ambiguë dont il n’aperçoit peut-être pas immédiatement la malice. Quant à la question de Caton, c’est une manière bien innocente de faire remarquer à l’auteur d’un accident qu’il est ridicule d’avertir trop tard. Le Sicilien qui refuse l’avocat proposé par Scipion fait spirituellement ressortir le danger auquel on s’expose quand on confie ses intérêts à un maladroit. – 2. On appelle sel attique une manière fine et délicate de plaisanter par allusion à l’esprit des Athéniens. Le sel romain passe pour être plus lourd et moins aisé. Mais ces distinctions sont en grande partie une affaire de convention. Les plaisanteries d’Aristophane, par exemple, sont loin d’être toujours d’une délicatesse exquise. Beaucoup sont à peine dignes de Rabelais. – 3. Cicéron, apercevant son gendre avec une longue épée suspendue au côté, se mit à dire: «Qui donc a attaché mon gendre à cette épée?» Á propos d’une dame qui se faisait passer pour n’avoir que trente ans: «Ce doit être vrai, dit-il, car elle le répète depuis vingt ans.» Un vieillard disait: «Tant que je vivrai, cela ne se fera pas». Et Cicéron de remarquer: «Ce n’est qu’un léger retard.» Le censeur Cotta passait pour aimer le vin: «Je crains, dit Cicéron, qu’il ne cherche noise aux buveurs d’eau.» Plutarque nous rapporte un assez grand nombre de ses plaisanteries, mais plusieurs sont obscures pour nous, parce qu’elles tiraient leur prix et même leur sens de circonstances que nous connaissons mal; or, une plaisanterie qui a besoin d’explication perd beaucoup de son sel. – 4. Plusieurs des bons mots de Cicéron sont assez méchants. Il est bien difficile à un homme d’esprit de retenir une malice prête à s’échapper. Cependant il ne semble pas que Cicéron ait eu mauvais caractère. De réelles qualités de cœur, de la droiture et une honnêteté foncière corrigeaient sans doute ce que la causticité de son esprit pouvait avoir de déplaisant.

72. L’ombre de Cornélie (Properce, Élégie)

Cesse, ô Paullus, de verser d’abondantes larmes1 sur mon tombeau; la sombre porte de la mort ne s’ouvre devant aucune prière. Même si le dieu qui règne dans l’empire obscur des ombres entendait tes prières, tes larmes se perdraient certainement2 sur le rivage inexorable du Styx. Á quoi m’a-t-il servi d’être l’épouse de Paullus, d’avoir des ancêtres honorés du triomphe, de posséder tant de titres de gloire? Pour m’appeler Cornélie, en ai-je moins éprouvé la cruauté des Parques? Voici que je ne suis plus qu’un léger fardeau qu’une main suffit à soulever…​ J’en atteste les cendres de mes ancêtres, cendres que tu dois vénérer, ô Rome, j’en atteste leurs images sous lesquelles on voit étendue l’Afrique domptée: je n’ai jamais manqué aux lois de la morale la plus sévère, jamais votre foyer, ô mes aïeux, n’a eu à rougir d’une faute commise par moi. J’avais hérité, avec le sang, d’un penchant naturel à la vertu; aussi n’avais-je pas besoin d’être guidée par la crainte du jugement des hommes. Les larmes de ma mère, la douleur des Romains témoignent en ma faveur; mon souvenir est protégé contre la calomnie par le chagrin que César3 éprouva de ma mort. Et maintenant je te recommande les objets de notre tendresse commune4, nos enfants; toute morte que je suis, cette préoccupation ne cesse pas de vivre5 toujours en moi. Toi, qui es leur père, sois aussi pour eux une mère6. C’est à toi désormais de presser sur ton cœur tous mes enfants. Quand tu les auras embrassés pour apaiser leurs larmes, ajoute à tes baisers ceux de leur mère; c’est sur toi désormais que repose tout le soin de la famille7. Si tu t’abandonnes au chagrin8 quand ils ne seront pas là, aie soin, dès qu’ils apparaîtront, qu’ils ne trouvent en t’embrassant aucune trace de larmes sur tes joues; mais quand, dans la solitude, tu t’adresseras à mon ombre; parle toujours9 comme si j’allais te répondre.

Notes. – 1. De presser mon tombeau. – 2. Nempe, assurément. Les rivages sourds boiront tes larmes. – 3. Caesar désigne Auguste. Cornélie était parente par alliance de l’empereur. – 4. Pignus, gage (d’affection), s’applique souvent aux membres de la famille. – 5. Ce souci vit imprimé (comme au fer chaud) sur ma cendre. – 6. Acquitte-toi du rôle. – 7. Toute la troupe des miens. – 8. Si tu es destiné à souffrir en quelque chose, en quelque manière. – 9. Adresse chaque parole (les paroles une à une) à moi comme destinée à y répondre.

Commentaire grammatical. – 1. Dans licet audiat, licet est une conjonction signifiant quoique (Gr. § 298 et 299, note 2). – 2. Dans quid profuit conjugium et si quid doliturus eris, quid est un accusatif adverbial signifiant «en quoi, en quelque chose» (Gr. § 164). – 3. Le complément qui marque l’auteur de l’action et à qui incombe l’obligation se met au datif avec l’adjectif verbal; c’est la règle mihi colenda est virtus, § 185. – 4. Parfois dans la proposition consécutive ut non (Gr. § 291) est remplacé par ne, pour marquer une conséquence voulue (Riemann, Syntaxe latine § 199). La proposition consécutive se rapproche alors d’une proposition finale (Gr. § 289). «La nature a voulu que…​». – 5. Flentibus = eis flentibus, à eux pleurant; le pronom est laissé de côté conformément aux habitudes du latin (Gr. § 139: jacentem invenit). – 6. Adjice matris: ajoute (ceux de) leur mère. «Celui de, celle de» ne peuvent se rendre en latin. On répète le mot (adjice oscula matris) ou on le supprime (Gr. § 138). – 7. Sine testibus illis, «sans eux comme témoins» et non pas «sans ces témoins» (Gr. § 101, 4°); illis est donc un pronom démonstratif et non pas un adjectif. – 8. Aliquis doit être remplacé par quis après si, ne, num, cum; de là: si quid (aliquid) doliturus eris. – 9. Jace singula verba (mihi) ut responsurae. Cette ellipse rentre dans le cas indiqué dans la grammaire § 139.

Commentaire littéraire. – 1. Les censeurs avaient pour fonction essentielle le recensement des fortunes et la répartition des citoyens en différentes classes; mais ils surveillaient aussi les mœurs: les dépenses scandaleuses, le parjure, l’inconduite privée tombaient sous leur juridiction. Ils prononçaient en toute autorité sans avoir à suivre une procédure et sans avoir besoin d’entendre les délinquants. Les peines infligées par eux pouvaient être des amendes, mais aussi des blâmes infamants (nota, infamia) qui entraînaient la privation de certains titres ou de certains droits. Les mots censurae lex peuvent donc être pris dans le sens de «loi morale sévère». – 2. Les sentiments de Cornélie comme épouse et comme mère sont essentiellement de ceux qui forment le fonds commun de l’humanité et qu’on retrouve dans toutes les civilisations: Cornélie compatit à la douleur de son mari, le console et le calme, tout en restant flattée et heureuse des marques de regret qui prouvent son affection; elle veut vivre encore dans son souvenir. Surtout elle est mère: elle pense à ses enfants orphelins; elle veut qu’ils soient encore entourés d’affection, qu’ils souffrent le moins possible de sa disparition. Toutefois, ce fond universel de sentiments conjugaux et maternels se colore de nuances bien romaines. On y trouve l’énergie et l’esprit positif, qui lui font accepter la loi du destin et regarder les larmes comme une faiblesse inutile; on y trouve aussi l’orgueil patricien qui la rend fière de la gloire de ses ancêtres, de sa réputation sans tache et même des larmes de regret que sa mort a fait couler. – 3. Properce dans ses trois premiers livres d’élégies n’est guère que le chantre ému de Cynthie. Á partir du quatrième, peut-être sur le conseil de Mécène, il change de ton. Il s’intéresse à la gloire, aux légendes de Rome, un peu comme Ovide l’a fait dans les Fastes. Cette inspiration, pourtant plus sincère que celle d’Ovide, le soutient médiocrement. Mais ici, le sentiment national est appuyé sur l’émotion personnelle. En retraçant, dans le portrait de Cornélie, l’idéal de la matrone romaine, il a conscience sans doute de célébrer les mœurs de sa patrie sous leur aspect le plus respectable; mais il est ému aussi, personnellement, de la mort prématurée de cette jeune femme, fille des Scipions et modèle des vertus domestiques: «Ce mélange de sévérité et de tendresse, de mélancolie et de résignation fait de cette élégie une œuvre unique, nationale par la gravité, personnelle par l’émotion (Pichon).» – 4. On peut blâmer chez Properce un penchant trop visible à enfermer les idées les plus simples et les plus naturelles dans des tournures compliquées. Dans les vers cités les allusions mythologiques ne sont pas trop fréquentes; mais le poète aurait pu nommer le Styx et Pluton sans recourir à des périphrases comme litora surda, deus fuscae aulae. Les mots janua nigra, pour désigner la porte du tombeau, manquent un peu de clarté; les images des ancêtres deviennent les «gages de la renommée»; la loi morale rigoureuse devient la loi de la censure»; le «foyer» est personnifié et semble pouvoir rougir de honte: il s’agit sans doute des «dieux du loyer»; être porté naturellement et par hérédité à la vertu, c’est avoir reçu «des lois tirées du sang»; une préoccupation qui survit chez la mère morte, c’est «un souci qui respire encore, imprimé comme au fer rouge sur les cendres de la défunte», etc. Chaque vers appelle l’explication, le commentaire. Ce manque de simplicité caractérise les imitateurs des Alexandrins; son principal inconvénient est d’exposer l’auteur à l’obscurité et de l’empêcher d’être accessible au grand public.

73. Hercule et Cacus (Tite-Live)

On raconte qu’Hercule, après avoir tué Géryon, amena en cette contrée des bœufs d’une rare beauté et qu’il se coucha non loin du Tibre, dans un lieu plein d’herbe, pour laisser reposer et paître son troupeau. Gorgé de nourriture et de vin, il tomba dans un profond sommeil1. Alors un berger, nommé Cacus, qui habitait près de là, et que ses forces rendaient redoutable, tenté par la beauté de ces bœufs, résolut de les dérober2. Mais il se dit que, s’il dirigeait ces animaux3 vers sa caverne, leurs traces conduiraient aisément leur maître en cet endroit, quand il les chercherait. Il choisit donc les plus beaux bœufs et les tira à reculons, par la queue dans sa caverne. Dès l’aurore, Hercule s’éveilla, parcourut des yeux son troupeau et s’aperçut qu’il lui en manquait une partie4. Il va aussitôt vers la caverne voisine s’assurer si les pas de ses bœufs conduisaient de ce côté. Les voyant tous s’en éloigner5, embarrassé et ne sachant que résoudre, il se mit à chasser6 son troupeau hors de ce lieu dangereux. Au départ, certains bœufs, regrettant d’abandonner leurs compagnons, poussèrent des mugissements; ceux qui étaient enfermés répondirent de la caverne et firent retourner Hercule. Comme il revenait vers la caverne, Cacus voulut l’en écarter de vive force, mais un coup de la massue d’Hercule lui donna la mort7. Évandre gouvernait alors cette contrée. Cet Évandre, attiré par le rassemblement tumultueux des bergers autour de l’étranger, qu’ils avaient pris en flagrant délit de meurtre, se fit raconter le fait et ses causes. En voyant dans le héros des traits augustes et une taille qui semblaient dépasser8 la nature humaine, il lui demanda qui il était. Quand il connut son nom, son père et sa patrie: «Fils de Jupiter9, ô Hercule, dit-il, je te salue. Ma mère, interprète infaillible des dieux, m’a prédit que tu serais mis au nombre des habitants du ciel, qu’en ce lieu te serait consacré un autel, que cet autel serait un jour10 appelé très grand par la plus puissante nation du monde et que les cérémonies s’y feraient selon tes indications.

Notes. – 1. Le sommeil l’avait accablé. – 2. Avertere, dérober. – 3. Agendo, en le poussant devant lui. – 4. Une partie manquer au nombre. – 5. Foras versa, tournés vers le dehors. – 6. Agere porro, pousser plus loin. – 7. Morte occumbere, succomber par la mort, mourir. – 8. Aliquantum, passablement. – 9. Né de Jupiter. – 10. Olim se dit parfois de l’avenir.

Commentaire grammatical. – 1. Boves mira specie, ablatif descriptif (Gr. § 114). Nomine Cacus, ferox viribus, ablatif de relation: au point de vue du nom, au point de vue des forces (Gr. § 189). Remarquer le latinisme nomine Cacus, pour nommé Cacus, du nom de Cacus. – 2. Avertere, détourner (de sa direction) puis, comme en français, dérober. Aversus, le participe, est devenu un adjectif qui équivaut souvent à une locution adverbiale: par derrière, en arrière; au sens moral: hostile, qui répugne à. – 3. L’ablatif du gérondif marque le moyen (Gr. § 239): agendo, en les poussant droit devant lui. – 4. Deductura erant (ces traces) étaient destinées à conduire = auraient conduit. Cette forme périphrastique est ici plus claire et plus affirmative que deduxissent. C’est dans les proportions à l’infinitif et au. subjonctif que le participe en urus rend surtout notre conditionnel (Gr. § 342). – 5. Eximium quemque, tous les plus remarquables. Eximius, à cause de son sens, est facilement assimilé à un superlatif (Gr. § 136). Cette apposition est limitative: les bœufs (non pas tous, mais seulement) tous les plus beaux. – 6. Excitus somno, appelé hors du sommeil (réveillé), ablatif d’éloignement (Gr. § 179); excitus concursu, appelé (attiré) par le rassemblement, ablatif de cause (Gr. § 186). – 7. Si forte vestigia ferrent, «pour le cas où, pour voir si» par hasard les traces se dirigeaient (Gr. § 256, note IV). Eo est un adverbe de lieu de la question quo (Gr. § 90, note I). – 8. Foras, adverbe à forme d’accusatif, marque le mouvement, la direction: vers le dehors; foris, forme d’ablatif, répond à la question ubi: dehors (sans mouvement), Gr. § 87, note. – 9. Animi est considéré comme un génitif-locatif (Gr. § 194, note): dans son âme, dans son cœur. – 10. Ad indique souvent «en présence de», «à l’occasion de» quel fait ou de quel sentiment; il se rapproche donc de l’ablatif de cause (Gr § 186); Tite-Live dit de même: ad metum, ad spem, ad exspectationem. – 11. Bos fait au pluriel boves, boum, bobus ou bubus (Gr. § 27, 6°). – 12. Dans quem cum vadentem, quem est un relatif de liaison (Gr. § 144) comme s’il y avait: et cum eum vadentem. – 13. Qui vir esset, quelle sorte d’homme il était, subjonctif de l’interrog. indir. (Gr. § 254). – 14. Accipere a très souvent le sens d’apprendre (recevoir un renseignement) oralement, ou par la lecture, la tradition. – 15. Aucturus, sur le point de, dans l’intention de, destiné à augmenter (Gr. § 68, note). Le participe futur est actif et il est transitif si son verbe est transitif; il n’a jamais le sens passif; ici: destiné à augmenter le nombre, des dieux (en te réunissant à eux). – 16. Dans dicatum iri, dicatum est un supin, donc invariable (Gr. § 68, 3°). Dans cette forme iri est le passif du verbe ire. – 17. Dans quam vocet, colat, le subjonctif est dû au style indirect. En pareil cas, on néglige souvent d’exprimer l’idée du futur (Gr. § 342, 1°).

Commentaire littéraire. – 1. Le génie romain, plus froid, plus positif que le génie grec, était peu apte à la création des légendes, surtout de celles où le merveilleux prédomine. Il ne semble pas que le peuple romain, peuple de laboureurs et de soldats, ait jamais possédé la fraîcheur d’imagination nécessaire à l’éclosion des récits épiques (Cf. hypothèse de Niebuhr). Les monuments de l’ancienne langue latine révèlent une grande sécheresse au point de vue de l’invention. – 2. Il est vrai que les commencements de l’histoire romaine sont pleins de faits qui semblent en grande partie légendaires, mais ces déformations populaires d’événements réels sont peu de chose en comparaison de la merveilleuse éclosion de la mythologie grecque. Les légendes authentiques du Latium. sont peu nombreuses, pauvres et dénuées de tout sens poétique, comme celle de la laie aperçue par Énée avec ses trente marcassins (Énéide, VIII, 82). Celle de Cacus racontée ici est probablement due aux Grecs; c’est de l’Hercule grec, vainqueur de Géryon, qu’il s’agit; le nom d’Évandre est grec; ce sont d’ailleurs les Grecs qui ont inventé de toutes pièces la légende d’Énée qui s’est surajoutée à celle de Romulus. Aussi les poêles latins ont-ils généralement cherché leurs inspirations, non pas dans la mythologie nationale, mais dans celle, inépuisablement variée, de la Grèce. – 3. Tite-Live nous explique lui-même pourquoi il n’a pas voulu passer sous silence ces antiques légendes auxquelles il ne semble croire que médiocrement: «S’il est permis à quelque peuple de faire remonter son origine aux dieux, ce doit être le peuple romain en raison de sa gloire. Mais je n’attribue pas une grande importance à cette question; qu’on s’applique plutôt à examiner quelles vertus ont mérité au peuple romain l’Empire du monde.» Son patriotisme s’attache donc au côté moral plutôt qu’au merveilleux. – 4. Cette disposition n’est peut-être pas la plus favorable pour mettre en valeur ces vieilles légendes. Le récit que nous donne ici Tite-Live est sans grand intérêt parce qu’il représente la position un peu fausse d’un écrivain qui s’arrête à mi-chemin entre l’acceptation complète et la négation pure et simple. Son Cacus n’est plus qu’un berger voleur, qu’Hercule assomme sans peine. Tout autre est le Cacus de Virgile, sorte de monstre énorme et malfaisant, qui vomit des flammes et terrorise les environs. Et le combat est une lutte épique entre géants. Virgile a bien davantage le sens de ces vieilles légendes et semble retrouver la spontanéité d’imagination qui les avait fait éclore. – 5. Tite-Live, comme écrivain, garde encore l’ample période cicéronienne. Il la construit avec moins d’aisance et de spontanéité, mais parfois avec plus de science que Cicéron lui-même. Aussi le français lutte difficilement avec cette complexité. La période qui commence ici par les mots ibi cum eum cibo, sans être longue, est pourtant remarquable par la subordination de ses propositions: cum vellet, quia, si compulisset, deductura erant. La phrase française qui serait calquée sur cette période serait fort lourde et à peine correcte.

74. Cicéron en Grèce et en Asie (Cicéron, Brutus)

J’étais alors extrêmement maigre et d’une complexion fort délicate, j’avais le cou long et mince: or, ce tempérament et cette conformation passent pour mettre en danger la vie elle-même1 pour peu qu’on y joigne le travail et de grands efforts des poumons2. -Ceux qui m’étaient attachés s’en alarmaient d’autant plus que, dans mes discours, je ne baissais jamais la voix, je gardais toujours le même ton, je parlais de toutes mes forces dans un élan de tout le corps. Aussi, amis et médecins me conseillaient de renoncer à la plaidoirie. Mais j’estimai qu’il valait mieux courir tous les risques3, que de renoncer à la réputation d’éloquence que je commençais à entrevoir. Toutefois, persuadé que je pouvais éviter le danger en baissant le ton, en modérant ma voix et en modifiant mon élocution, je résolus de transformer la manière qui m’était devenue habituelle et ce fut la raison pour laquelle je partis pour l’Asie. Ainsi, après avoir plaidé deux ans et acquis déjà au barreau une certaine notoriété, je quittai Rome. Arrivé à Athènes, je passai six mois avec Antiochus, le plus illustre et le plus docte philosophe de l’ancienne Académie; je ne laissais pas dans le même temps, à Athènes, de m’exercer avec ardeur à la parole sous la direction de Démétrius Syrus, maître d’éloquence, dont l’expérience était déjà ancienne et la renommée bien établie. Ensuite je parcourus toute l’Asie. J’allai aussi à Rhodes, où je m’attachai à ce même Molon, dont j’avais déjà suivi les leçons à Rome, maître consommé dans l’art d’observer et de censurer les défauts. Il s’efforça de réprimer mon exubérance excessive et de contenir cette sorte de débordement qui m’entraînait comme un torrent hors de ses rives4. Aussi je rentrai à Rome deux ans après, non seulement mieux exercé, mais presque transformé. En effet, mon débit, autrefois trop véhément, s’était calmé; mon style était devenu plus paisible, mes poumons s’étaient fortifiés et j’avais acquis un embonpoint convenable.

Notes. – 1. Ne pas être éloigné du danger de mort (periculum vitae). – 2. Latus, eris, n. côté = poumon. – 3. N’importe quel danger devoir être abordé par moi. – 4. En quelque sorte coulant hors des rives.

Commentaire grammatical. – 1. Qui habitus = hic autem habitus; quae figura = et haec figura (Gr. § 144). – 2. Abesse ab, aiscedere ab, au sens propre ou au sens figuré, pour marquer l’éloignement (Gr. § 176). – 3. Eo magis, d’autant plus; eo est un adverbe à forme d’ablatif de différence (Gr. § 137); hoc est un nominatif neutre, sujet de commovebat; pour l’emploi de eo…​ quod au lieu de eo…​ quo, Cf. Gr. § 333, 3° exemple. – 4. Cum hortarentur, quoiqu’ils m’exhortassent (Gr. § 299); cum censerem, comme (= du moment que, sens causal, Gr. § 286) je pensais. – 5. Dans periculum mihi adeundum, mihi est au datif comme complément du passif: devoir être affronté par moi (Gr. § 185); on remarquera que le datif en pareil cas se justifie parce qu’il s’agit de marquer à qui incombe l’obligation: il y avait obligation pour moi d’affronter. – 6. Avec potius quam, le subjonctif peut être remplacé par l’infinitif (discedendum esse) si le verbe précédent est lui-même à l’infinitif (adeundum esse), Cf. Gr. § 334 et note. – 7. Ea causa par attraction (Gr. § 103) id fuit causa: cela fut le motif, etc.; id ne fait que rappeler la proposition finale ut mutarem. L’auteur aurait pu se contenter de dire ut mutarem, profectus sum. – 8. Biennium et plus loin sex menses, sont des accusatifs de durée (Gr. § 198). – 9. Avec les noms propres de ville, on supprime la préposition aux trois questions de lieu ubi (Atheiss), quo (Athenas, Rhodum), unde (Roma); à la question ubi on a le locatif: Romae (Gr. § 193-194). – 10. In notandis = in notando (vitia), quand il s’agissait de, pour ce qui est de. In s’emploie souvent ainsi pour délimiter le champ auquel s’applique une affirmation: in illis qui, quand il s’agit de ceux qui. – 11. Dare operam ut, donner son soin pour que, revient à «s’efforcer de, faire en sorte que». – 12. Ut reprimeret, coerceret, en vertu de la règle de concordance des temps (Gr. § 250). – 13. Biennio post, ablatif de différence (Gr. § 137; 200, note); on pourrait dire post biennium.

Commentaire littéraire. – 1. Cicéron avait défendu, dans le Pro Roscio, un jeune homme accusé de parricide par Chrysogonus, favori de Sylla (voir n°54). Cette affaire avait fait quelque bruit et Cicéron, simple chevalier, qui aspirait à se faire connaître par l’éloquence, avait obtenu un beau succès. Mais, malgré les éloges prodigués à Sylla, ïl pouvait redouter la vengeance du dictateur, tout au moins de Chrysogonus. Aussi, prit-il la résolution de voyager en Grèce, sous prétexte de santé. Ce qu’il dit ici n’est point faux, mais on peut supposer qu’il ne dit pas tout. On a d’ailleurs parfois contesté cette crainte de représailles en faisant observer qu’il était resté près d’un an à Rome après ce procès et que, par conséquent, la menace ne devait pas être très pressante. – 2. On distinguait alors trois écoles d’éloquence, l’école asiatique, exubérante et fleurie; l’école rhodienne, d’un goût plus sobre et plus sévère, qui n’excluait pas pourtant une certaine abondance; enfin l’école attique (ou mieux néo-attique) qui s’efforçait de reproduire la netteté et la concision des orateurs athéniens, de Lysias surtout. On voit qu’il est ici question des pays qui ont donné leur nom à ces trois écoles: Athènes, Rhodes et l’Asie. (Il faut entendre ici, bien entendu, le littoral de l’Asie Mineure.) – 3. Cicéron se défendait d’appartenir à l’école asiatique et se réclamait de l’école rhodienne. Mais les néo-attiques, qui avaient pour idéal la précision et la sobriété de Lysias, l’accusaient de se rapprocher des rhéteurs d’Asie par le mauvais goût et par l’emphase. Ils exagéraient, mais il est certain que, de ce côté, Cicéron prête un peu le flanc à la critique. Aussi ses traités de rhétorique renferment des passages apologétiques. Nous le voyons reconnaître ici, que ses premières tendances le dirigeaient vers l’école asiatique, mais il se défend d’avoir persévéré dans cette voie. Ce voyage, selon lui, l’a entièrement transformé. – 4. Cicéron nous donne ici sur lui-même, un renseignement qui explique en grande partie sa carrière. Il nous apprend que la gloire qu’on peut acquérir par l’éloquence a été la passion de sa jeunesse. On peut ajouter qu’elle a été la passion de toute sa vie. C’est un trait bien romain, car le Romain est orgueilleux; mais tandis que, chez les contemporains de Cicéron, ce désir de notoriété se tourne en ambition sans scrupule, Cicéron reste honnête. Il a voulu la gloire acquise par le talent et le travail et l’on voit ici avec quelle ardeur il poursuivait cette légitime ambition. – 5. C’est qu’en effet à Rome, comme en Grèce, à défaut d’une naissance illustre, le moyen de parvenir aux plus hautes charges était de cultiver l’art de la parole. C’est en s’imposant dans ces joutes oratoires en plein air qu’on obtenait la notoriété nécessaire pour se faire élire par le peuple et qu’on acquérait ensuite le prestige et l’influence nécessaire pour jouer un rôle au Sénat.

75. L’enfance de Camille (Virgile, Énéide)

Tout en brandissant ce javelot de sa main puissante, il adresse au ciel cette prière: «Vénérable fille de Latone, ô toi qui aimes à parcourir les forêts, je voue ma fille à ton service1. Mise sous ta protection dès son âge le plus tendre, voici qu’elle fuit l’ennemi attachée à tes armes. Accueille comme tienne cette enfant que mon bras confie aux vents incertains.» Il dit et, ramenant son bras en arrière pour faire tournoyer le javelot, il le lance. Les ondes en retentirent et la malheureuse Camille, attachée au trait qui sifflait, traversa les airs. Quant à Métabus, comme un parti nombreux d’ennemis allait le rejoindre, il se jeta à la nage dans le fleuve. Ayant réussi grâce à la faveur de Diane, il arracha du gazon de la berge le javelot auquel était fixée l’enfant. Aucune ville ne le reçut dans ses maisons, ni même à l’intérieur de ses remparts; lui, d’ailleurs, à cause de son caractère indépendant, n’était pas homme à se soumettre. Il vécut comme un berger sur les montagnes solitaires2. Dès que l’enfant commença à marcher, il lui mit dans les mains un trait à la pointe effilée, lui suspendit à l’épaule un arc avec des flèches. Au lieu d’ornement d’or pour sa chevelure, au lieu d’une longue robe, une peau de tigre descendait de sa tête le long de son dos. Dès cette époque, elle commença à lancer de sa jeune main des traits proportionnés à sa taille et à faire tournoyer la fronde autour de sa tête avec une solide courroie pour abattre la grue du Strymon3 ou le cygne au blanc plumage. En vain, dans les villes d’Étrurie beaucoup de mères désirèrent lui faire épouser leur fils; attachée à Diane seule, elle resta pure, n’aimant que la chasse et refusant toujours Je mariage.

Notes. – 1. Moi-même son père, je te consacre celle-ci comme servante. – 2. Il mena la vie des bergers et (cela) sur des monts solitaires. – 3. Du Strymon, c’est-à-dire qui séjournent en été au bord du Strymon, rivière de Thrace.

Commentaire grammatical. – 1. Æthera est un accusatif masculin singulier de forme grecque (æther, eris, Gr. § 26). – 2. Les mots «pour, comme, en qualité de», que le français emploie souvent devant l’attribut ne s’expriment pas en latin (Gr. § 101, note 4). – 3. Non ullae équivaut à nullae, il n’y a qu’une négation; mais dans nonnullae, il y a deux négations (Gr. § 94, 2°), le sens est donc affirmatif: quelques. – 4. L’ablatif feritate est un ablatif de cause (Gr. § 186). – 5. Pro, au sens local signifie «devant»; au sens figuré il signifie «à la place de, en guise de, pour la défense de, en proportion de». Pour se traduit en latin par le datif et ne doit se traduire par pro que quand il a un des sens indiqués plus haut.

Commentaire littéraire. – 1. Le personnage de Camille a probablement été suggéré à Virgile par la légende des Amazones. Dans l’antiquité et même dans les temps modernes (Cf. le fleuve des Amazones en Amérique), on a signalé plus d’une fois l’existence assez problématique de ces femmes guerrières, organisées en États indépendants, d’où les hommes étaient bannis. La comparaison avec Camille est si naturelle que le poète lui-même l’exprime: at médias intercædes exultat Amazon. (Livre XI, v. 648.) Camille, vouée à Diane et refusant tout mariage, fait songer aussi aux vestales, chargées d’entretenir le feu sacré sur l’autel de Vesta et auxquelles il était interdit, pendant trente années, de se marier. – 2. Ce rapprochement de Camille avec les Amazones et les vestales nous rappelle que Virgile rêvait de faire de son Énéide une œuvre qui condensât toutes les vieilles légendes, en les dirigeant toutes vers la glorification de Rome, dont la majestueuse grandeur domine toutes les perspectives de son poème. – 3. On a reproché à Virgile de manquer de puissance dans la création des caractères. On prétend d’ailleurs que les caractères de femmes sont tracés, dans l’Énéide, d’une façon plus originale et plus vivante que ceux des hommes. On rappelle, pour le prouver, Andromaque, dont l’attitude, au livre troisième, a inspiré Racine; Didon, le caractère le plus dramatique de l’œuvre entière; il faut citer aussi Camille. On a objecté que ce n’est pas un caractère que de mourir à la fleur de l’âge et que nous ne connaissons pas plus la jeune guerrière que les jeunes guerriers Nisus et Euryale, Pallas et Lausus. Cependant Camille, dans son ardeur guerrière, a des traits bien féminins: sa perte est due à son imprudente convoitise; elle voulait dépouiller un Troyen de ses riches atours: femineo praedae et spoliarum ardebat amore. – 4. Cet épisode romanesque révèle certainement plus de grâce et de sensibilité, dans le génie de Virgile, que de puissance. C’est bien la caractéristique du poète. Il aime à nous attendrir sur le sort des jeunes gens fauchés par la mort. Il appelle ici Camille, la malheureuse Camille (infelix), non pas à cause du danger immédiat qu’elle court, mais parce qu’il ne perd pas de vue sa tragique destinée. «Dans la poésie sereine et un peu indifférente des Grecs, dans la poésie mâle et dure des Romains, Virgile apporte quelque chose de nouveau: le frisson de la bonté» (Pichon). – 5. Ce caractère de jeune guerrière a inspiré plus d’une fois la poésie moderne. Sans doute, avant Virgile, on citait les noms de reines célèbres des Amazones: Hippolyte, qui envahit l’Attique, Antiope, vaincue par Thésée, Penthesilée, qui alla au siège de Troie et fut tuée par Achille, Thalestris, qui vint voir Alexandre, etc. Mais c’est bien à la Camille de Virgile que nous devons les héroïnes des épopées modernes, telles que Clorinde, l’amazone des Sarrasins dans la Jérusalem délivrée du Tasse, et l’invincible Bradamante du Roland Furieux de l’Arioste.

76. Les chrétiens sous Trajan (Pline le Jeune, Lettres)

Avec ceux qu’on me dénonçait comme chrétiens voici la procédure que j’ai suivie. Je demandais à chacun s’il était chrétien. Á ceux qui répondaient affirmativement, je posais la même question une seconde et une troisième fois, en les menaçant de la peine de mort. J’envoyais au supplice ceux qui ne se rétractaient pas. Il s’en est trouvé d’autres que j’ai réservés, comme citoyens romains, pour être renvoyés à Rome. Quant à ceux qui prétendaient qu’ils n’étaient pas chrétiens ou qu’ils ne l’avaient jamais été, lorsqu’ils consentaient à invoquer les dieux dans les termes dictés par moi et à offrir de l’encens et du vin à ta statue que j’avais fait apporter exprès avec celles des dieux, lorsque en outre ils injuriaient le Christ, actes auxquels ne se résignent jamais, paraît-il, ceux qui sont réellement chrétiens, j’ai pensé qu’il fallait les acquitter. D’autres se disaient chrétiens, puis se rétractaient. Ils l’avaient été, disaient-ils, mais ne l’étaient plus. Ils assuraient d’ailleurs que leur faute ou, si l’on voulait, leur égarement s’était réduit à ceci: ils se réunissaient régulièrement à une date fixe avant le jour pour réciter, en alternant entre eux, des formules rituelles en l’honneur du Christ considéré comme dieu; ils s’obligeaient par serment non pas à commettre quelque crime, mais à éviter tout larcin, tout brigandage, à tenir soigneusement leurs engagements1, à rendre tout dépôt réclamé. En présence de ces affirmations, j’ai cru d’autant plus nécessaire de me faire avouer, même en recourant à la torture, par deux femmes esclaves qu’on disait vouées au service de ce culte, ce qu’il y avait de vrai. Je n’ai trouvé qu’une déraisonnable, une extravagante superstition. C’est pourquoi, interrompant le procès, j’ai recouru à toi pour me renseigner. En effet beaucoup de personnes de tout âge, de toute condition et même de l’un et de l’autre sexe sont accusés ou le seront; et ce n’est pas seulement dans les villes, mais encore dans les bourgades et les campagnes que cette croyance superstitieuse s’est répandue.

Notes. – 1. Fidem fallere, manquer à sa parole.

Commentaire grammatical. – 1. In signifie souvent «quand il s’agit de»; par exemple avec le gérondif on l’adjectif verbal: in scribenda historia, quand il s’agit d’écrire l’histoire. – 2. L’emploi de an dans l’interrogation indirecte simple est irrégulier en dehors des cas cités par la grammaire (Gr. § 256, note II). C’est un des caractères de la langue de l’époque impériale. – 3. Minari veut l’accusatif du nom de chose et le datif du nom de la personne: minari mortem alicui (Gr. § 158). – 4. Ducere signifie parfois «conduire à la mort, au supplice», les mots ad mortem, ad supplicium étant sous-entendus par euphémisme. – 5. L’adjectif verbal sert à marquer la destination après un certain nombre de verbes: dedit mihi libros legendos; annotavi remittendos, je les ai inscrits pour être renvoyés (Gr. § 243). – 6. La forme active cogere aliquem aliquid, forcer quelqu’un à quelque chose (Gr. § 160, id te moneo), devient régulièrement au passif, en conservant l’accusatif du pronom neutre: aliquis cogitur aliquid, quelqu’un est forcé à quelque chose: donc quorum nihil, etc.: (choses) à aucune desquelles on dit que ne peuvent être forcés, etc. – 7. Dans hanc fuisse summam on retrouve la règle Hæc est mea gloria (Gr. § 103): car le sens est hoc (cela) fuisse summam. Hoc annonce la proposition complétive avec quod: ceci (à savoir), ce fait que (Gr. § 281, II). – 8. C’est le subjonctif des propositions subordonnées dans le discours indirect (Gr. § 340). – 9. In, dans obstringere se in, marque en vue de quoi, pour aller vers quel but, sens qui réclame l’accusatif, bien qu’il ne s’agisse que d’un mouvement figuré. – 10. Obstringere se, s’obliger à (faire), est construit avec ut (ne quand la subordonnée est négative) par analogie avec les verbes qui marquent une intention ou un effort (Gr. § 273). – 11. Quo est un véritable relatif de liaison = et eo magis, etc. C’est un ablatif de cause: à cause de cela j’ai cru plus nécessaire. – 12. Et ne joignant pas deux termes signifie «aussi» ou «même».

Commentaire littéraire. – 1. Le dernier livre des Lettres, le dixième, ne contient que des lettres de Pline à Trajan, avec les réponses de l’empereur. Ce recueil nous donne une idée curieuse de cette administration romaine, si centralisée, dont tous les fils vont se réunir en une seule main. Pline consulte l’empereur sur une foule de détails qui nous semblent de minime importance. C’était conforme à l’esprit du gouvernement impérial, mais, tout de même, il nous semble que Pline exagère. Ses scrupules révèlent un caractère irrésolu et timoré. Il nous semble au reste deviner dans les réponses de Trajan «l’impatience de l’homme supérieur qu’un lieutenant incapable dérange chaque jour pour des misères». Qu’on songe que Pline va jusqu’à s’excuser d’avoir accordé d’urgence, sans autorisation préalable, un passeport à sa propre femme que la mort de son grand-père rappelait à Rome. Il n’est donc pas étonnant que dans une affaire importante comme celle-ci, il ait demandé conseil à l’empereur. La réponse de Trajan est plus nette que conforme à la stricte justice: «Il ne faut pas les rechercher; mais s’ils sont dénoncés et convaincus, on doit les punir.» – 2. Pline, en cette occurrence, nous fait un peu songer à un personnage du théâtre cornélien, à Félix, sénateur romain, gouverneur d’Arménie et beau-père de Polyeucte. Seulement Félix est une âme beaucoup moins noble et sa situation est plus embarrassante: «J’entre en des sentiments qui ne sont pas croyables; j’en ai de violents, j’en ai de pitoyables; j’en ai de généreux qui n’oseraient agir, j’en ai même de bas et qui me font rougir.» Pline n’a sans doute que des sentiments généreux: le respect des lois et le souci de la justice, mais il manque de l’énergie nécessaire pour les mettre d’accord. – 3. Il faut reconnaître qu’un Romain de cette époque pouvait difficilement admettre que les chrétiens ne fussent pas coupables. Rome, qui avait des dieux fort nombreux, adoptait aisément les divinités des peuples incorporés à son Empire. Le Dieu des Juifs, considéré comme dieu spécial d’un peuple soumis, avait son culte autorisé, même à Rome. Mais les chrétiens étaient dans un tout autre cas: ils rejetaient en bloc le polythéisme, comme une injure au seul vrai Dieu. Or un Romain ne pouvait concevoir que la religion ne fît pas corps avec la patrie, avec l’État, et ne fût pas une affaire d’administration. L’empereur était le pontife suprême et presque un dieu, puisque dès sa mort, par l’apothéose, il prenait officiellement place parmi les dieux protecteurs de la cité et que des honneurs religieux étaient rendus de son vivant même à ses portraits. Les idées philosophiques de Pline étaient trop inconsistantes pour lui ôter ce préjugé. D’ailleurs des Romains plus intelligents que lui, comme Cicéron, et fort sceptiques sur le polythéisme, n’avaient jamais pensé que le culte national pût être modifié sans crime. Pline rêve peut-être d’un dieu supérieur unique, mais il est d’accord avec les stoïciens pour légitimer le polythéisme populaire en admettant des dieux subalternes. Le christianisme qui niait l’existence de ces dieux et exigeait de ses adeptes une vertu surhumaine devait lui paraître une doctrine dont l’outrance choquait la raison (superstitionem pravam, immodicam). Cela, au point de vue philosophique; au point de vue national, ce devait être pour lui une doctrine révolutionnaire fort dangereuse. – 4. Pline, dans cette affaire, malgré la brutalité qu’il avoue au début de sa lettre, reste en somme sympathique. Son caractère hésitant a ici l’avantage de lui faire écouter des scrupules de justice et d’honnêteté. Si l’on a pu contester l’authenticité de cette lettre, sous prétexte qu’elle est trop favorable aux chrétiens, c’est une assez belle preuve de la bonne, foi et de l’impartialité de Pline: il veut savoir, en définitive, si l’on entend punir les chrétiens simplement en tant que chrétiens ou pour les méfaits que la voix populaire leur attribue et dont ils seraient éventuellement reconnus coupables: nomen ipsum an flagitia cohaerentia nomini puniantur. – 5. Dans les lettres adressées à Trajan, le style de Pline est plus simple et plus naturel. Il peut paraître parfois même négligé. Plus de belles antithèses, plus de pensées fines, plus de citations érudites, mais de simples billets d’affaires. Aussi l’intérêt de ces lettres, d’ailleurs extrême, est exclusivement historique.

77. Défaite et mort de Catilina (Salluste, Catilina)

Cependant Catilina, accompagné de soldats armés à la légère, se tenait au premier rang de la bataille, courait au secours de ceux qui pliaient, remplaçait les blessés par des troupes fraîches, pourvoyait à tout, luttait fréquemment lui-même et frappait souvent sur l’ennemi. Il remplissait à la fois les devoirs d’un soldat courageux et d’un bon général. Quand il vit ses troupes en déroute et quelques soldats seulement restés autour de lui, le souvenir de sa noble origine et de son ancienne dignité le poussa à se jeter au plus épais des ennemis. Tout en combattant, il tomba criblé de blessures. C’est surtout après la bataille qu’on put constater de quelle résolution, de quelle énergie étaient animées les troupes de Catilina. Presque tous les soldats étaient étendus morts à l’endroit où ils étaient arrivés en combattant. Quelques-uns seulement, au milieu desquels la cohorte prétorienne avait fait une trouée, étaient tombés un peu à l’écart les uns des autres, mais tous avaient été frappés par devant. Quant à Catilina, on le trouva loin des siens, au milieu des cadavres de ses ennemis; il respirait à peine, mais sa physionomie reflétait encore le caractère indomptable qu’il avait de son vivant. Pour tout dire, sur toute l’armée1, pas un seul citoyen de naissance libre ne fut fait prisonnier, pas plus dans le combat qu’au cours de la déroute. Tant il est vrai qu’ils avaient aussi peu ménagé leur vie que celle de leurs adversaires. D’ailleurs, les troupes de la République avaient remporté là une victoire qui leur coûtait des regrets et du sang. Tous les plus braves étaient morts dans le combat ou n’en étaient sortis que grièvement blessés. D’autre part, beaucoup de soldats, sortis du camp pour voir le champ de bataille ou pour recueillir les dépouilles, en retournant les cadavres des ennemis, trouvaient qui un ami, qui un hôte, qui un parent. D’autres reconnaissaient des gens qu’ils avaient haï2. Aussi se manifestait-il dans toute l’armée un mélange de joie et de chagrin, de deuil et d’allégresse.

Notes. – 1. Copia, quantité, nombre; an pluriel: troupes. – 2. Inimicus, l’ennemi particulier; hostis, l’ennemi public.

Commentaire grammatical. – 1. Les infinitifs vorsari (versari), succurrere, etc., sont des infinitifs de narration (Gr. § 222). Le sujet de ces infinitifs est au nominatif. – 2. On peut trouver après postquam un présent historique (Gr. § 316, note 1°). – 3. Pugnando est un ablatif du gérondif et signifie «par le combat», pugnans est un participe et signifie «pendant le combat»; on a donc: pugnans confoditur, tout en combattant, il est percé de coups; mais plus loin: pugnando ceperat: il avait pris (cette place) par le combat, en combattant (Gr. § 239). – 4. Cerneres, quoique imparfait du subjonctif a le sens du conditionnel passé; la seconde personne correspond ici au français «on» (Gr. § 148, note; 217, note II). – 5. Dans quem quisque locum, etc., on retrouve la règle quam quisque norit artem (Gr. § 146): l’antécédent a passé dans la relative, au lieu de eum locum quem quisque. – 6. Dans quos medios disjecerat, medius a son sens ordinaire (Gr. § 117): que la cohorte prétorienne (soldats d’élite formant la garde du général) avait dispersés par le milieu. – 7. Neque quisquam équivaut à et nemo (Gr. § 150 et note). – 8. En dépit de la règle du comparatif des adjectifs en -ius, -eus, et -uus, on trouve chez certains auteurs exiguissimus, piissimus, strenuissimus; mais il vaut mieux suivre la règle générale; piissimus par exemple est blâmé par Cicéron. – 9. Au lieu de gratia, on trouve plus souvent causa avec le même sens: spoliandi causa ou gratia, en vue de dépouiller. – 10. Pour dire, «les uns, les autres», ou «ceux-ci, ceux-là», le latin peut dire alii, alii, ou pars, pars, ou encore alii, pars. – 11. Fuere qui cognoscerent se rattache à la règle sunt qui censeant (Gr. § 330).

Commentaire littéraire. – 1. Salluste dans le chapitre précédent avait indiqué sommairement le plan de bataille de Catilina et de son adversaire Pétréius, lieutenant d’Antoine. Mais la bataille une fois engagée il se contente d’ajouter ceci: «Pétréius en voyant Catilina combattre avec plus d’acharnement qu’il n’avait supposé, lance sa garde contre le centre des ennemis, l’enfonce; puis il dirige une attaque de flanc contre les deux ailes.» C’est, au point de vue militaire, un minimum. On ne peut dire non plus que ce récit soit dramatique ou simplement coloré. Le souci de l’auteur est visiblement ailleurs. Il s’agit avant tout de faire ressortir quelques traits du caractère de Catilina, ainsi que les dispositions morales des deux armées. – 2. Chez Catilina nous constatons une activité fiévreuse, une énergie indomptable, une sorte d’obstination farouche. Ce dernier trait lui est commun avec ses soldats. Pas un, sauf parmi les affranchis ou les esclaves, n’a reculé ou ne s’est rendu. Les vainqueurs eux-mêmes ont fait preuve de l’acharnement qui se rencontre d’ordinaire dans les guerres civiles. Mais la bataille finie, les sentiments individuels d’amitié ou de haine réapparaissent. – 3. On trouverait naturel que Salluste fît suivre ce récit de quelques-unes de ces réflexions morales qu’il sème si aisément dans son œuvre ou qu’il indique quelques conséquences de la conjuration de Catilina, par exemple l’exil de Cicéron, qui fut accusé plus tard, d’avoir fait périr illégalement les complices du conspirateur. Ce qui peut être attribué à une faute de composition peut pourtant aussi s’expliquer par un souci artistique: «N’y a-t-il pas là une intention voulue et comme la recherche d’un effet dramatique? Quelle plus forte conclusion imaginer à cette sombre peinture de la corruption romaine et des luttes fratricides qu’elle engendre, que ce tableau du champ de bataille où, courbés sur leur tâche funèbre, parents et amis et ennemis avancent lentement sur le sol semé de cadavres, palpant et retournant les corps et se livrant, suivant le hasard des rencontres, aux transports de la douleur la plus vive ou aux éclats d’une haineuse allégresse (Berthaut, Catilina et Jugurtha).» – 4. Taine, dans son essai sur Tite-Live, juge ainsi le talent de narrateur de Salluste: «Chez lui, la narration est d’une vivacité extrême; toute composée de petites phrases elle va aussi vite que les événements.» On signale en outre chez lui «une sorte d’ardeur frémissante» dont nous trouvons un exemple dans confecto prœlio, tum vero cerneres: le combat une fois terminé, oh! c’est alors qu’on put voir. L’emploi fréquent de l’infinitif de narration et du présent historique accentuent cette impression.

78. L’éducation romaine (Tacite, Dialogue des orateurs)

Tout le monde ne sait-il pas que l’éloquence et tous les autres arts ont perdu leur ancien éclat, non point par manque d’hommes, mais par suite de l’indolence des jeunes gens, de la négligence des parents, de l’inexpérience des maîtres et de l’oubli des principes du vieux temps? Autrefois, en effet, dans chaque famille, l’enfant1, né d’une mère vertueuse, était élevé non pas dans la chambrette d’une nourrice esclave2, mais sur les genoux et dans les bras de sa mère, qui se faisait gloire avant tout de surveiller sa maison et de se dévouer à ses enfants. On choisissait aussi une parente assez âgée pour confier à sa vertu éprouvée et bien connue la direction de tous les enfants d’une même famille. En sa présence, on n’eût jamais osé3 dire une parole qui eût pu sembler inconvenante, faire une chose qui eût pu paraître malhonnête. L’influence de son austérité de mœurs et de sa sage réserve se faisait sentir4 non seulement sur les études et les travaux écrits des enfants, mais encore sur leurs récréations et leurs jeux. L’histoire nous apprend que c’est ainsi que Cornélie dirigea l’éducation5 des Gracques, Aurélie, celle de César, Atia, celle d’Auguste et que c’est ainsi qu’elles firent de leurs enfants des hommes destinés à jouer un grand rôle6. De nos jours, au contraire, l’enfant est confié dès sa naissance7 à quelque misérable servante grecque que secondent un ou deux esclaves désignés au hasard8, souvent de valeur très médiocre et impropres à tout emploi sérieux. Leurs contes et leurs préjugés imprègnent dès le début les esprits crédules et sans expérience des enfants et personne absolument dans la maison ne se soucie de surveiller ses paroles ou ses actes en présence de son tout jeune maître. Bien plus, les parents eux-mêmes ne font pas prendre aux enfants des habitudes d’honnêteté et de modestie, ils les rendent au contraire impertinents et moqueurs. C’est par là que les enfants arrivent peu à peu à l’effronterie, à l’absence de respect d’eux-mêmes et des autres.

Notes. – 1. Le propre enfant à (= de) chacun. – 2. Achetée (et non pas: payée). – 3. Le mot fas indique qu’on eût cru commettre une sorte de sacrilège. – 4. Temperare, c’est proprement régler en imposant une juste modération. Le mot s’applique mieux à remissiones et à lusus qu’à studia curasque; il y a donc zeugma (Gr. § 348). – 5. Tacite emploie facilement le pluriel des mots abstraits. – 6. On peut regarder principes comme une sorte d’attribut proleptique (usuel en grec), c’est-à-dire indiquant d’avance le résultat de l’action marquée par le verbe. – 7. Natus, une fois né. – 8. Ex omnibus (pris) parmi tous, c’est-à-dire dans la masse des esclaves, au hasard.

Commentaire grammatical. – 1. Parens, entis est masculin ou féminin suivant qu’il désigne le père ou la mère. Parentes au pluriel désigne toujours les parents (père et mère), jamais les proches. – 2. Il faudrait régulièrement in, mais Tacite emploie hardiment l’ablatif seul non seulement à la question ubi, mais encore aux question unde et qua. – 3. Committeretur est au subjonctif parce que la proposition relative marque le but (Gr. § 329, 2°). – 4. Major natu (litt.: plus grand par la naissance, par l’âge) signifie: aîné, plus âgé. Il ne faut pas entendre: plus âgée (que la mère) mais prendre le comparatif sans complément dans le sens de passablement âgée (Gr. § 130). – 5. Dictu et factu sont des supins employés selon la règle § 126. Sur la valeur substantive du supin et sur la question de savoir si cette forme, communément considérée comme un ablatif, est en réalité un datif, voyez Riemann, Syntaxe latine § 256. – 6. Videretur est au subjonctif parce que la proposition relative a le sens consécutif: une chose telle qu’elle put sembler (Gr. § 329, 3°). – 7. Nec cuiquam est pour et nulli, nec quisquam est pour et nemo (Gr. § 150). – 8. Infans, c’est le petit enfant qui ne parle pas encore (fari, parler); parvulus, C’est le tout jeune enfant; puer, c’est l’enfant par opposition au jeune homme ou à l’homme; régulièrement puer ne signifie pas l’enfant de quelqu’un, c’est filius (en poésie souvent natus) qui a ce sens; liberi, toujours au pluriel, désigne l’ensemble des enfants de quelqu’un, garçons ou filles. De plus liberi désigne des enfants de condition libre, tandis que puer désigne souvent un esclave. – 9. Habere ou ducere pensi signifie proprement considérer (qque chose) comme (étant) d’importance. Pensi est un génitif partitif qui peut se traduire par: en fait de chose importante. Cf. Gr. § 154. Donc: pensi habet, il se soucie, il attache de l’importance à ce fait (à savoir) quelle chose…​ L’interrogation indirecte est amenée par l’idée de délibération qui précède la parole ou l’action (Gr. § 281). – 10. Aut dicat aut faciat sont des subjonctifs de l’interrogation indirecte (Gr. § 254). – 11. Per quas se rapporterait directement à lasciviae et dicacitati, tandis que per quae, au neutre pluriel, est plus général (choses, procédés, par lesquels) et s’applique à tous les défauts de cette méthode d’éducation. D’ailleurs avec des noms de choses, même masculins ou féminins, le neutre s’introduit aisément dans l’accord (cf. Gr. § 102). – 12. Les redondances ou redoublements d’expressions ne sont pas rares dans ce passage: gremio ac sinu, probatis spectatisque, studia curasque, remissiones lususque, fabulis et erroribus. D’autres redoublements d’expressions, moins caractéristiques, il est vrai, pourraient encore être cités; pour la conséquence à en tirer, voir plus bas le Commentaire littéraire sur la question du style (numéro 6).

Commentaire littéraire. – 1. La première partie de ce morceau définit les traits essentiels de l’éducation sous la république. Pridem est un peu vague, mais les mots vetere gloria, appliqués à l’éloquence et les exemples cités, nous font aisément remonter jusqu’à l’époque de Cicéron, au 1er siècle avant J.-C. La seconde partie signale les abus qui se sont glissés dans la famille romaine sous l’Empire. Nunc désigne le moment où le dialogue eut lieu; Tacite ne pouvait guère avoir moins de vingt ans. Il dit lui-même: juvenis admodum audivi; par conséquent nunc s’applique très probablement à l’année 75 ou 76 après J.-C. Un siècle et demi environ sépare donc les deux époques dont il s’agit. La différence essentielle tient dans le fait que la mère a renoncé à son rôle d’éducatrice et s’est substitué une esclave. De là des conséquences nettement opposées: autrefois l’enseignement d’une morale sévère était perpétuellement appuyé sur de bons exemples, actuellement le manque de direction morale s’aggrave de la contagion perpétuelle d’un mauvais voisinage. – 2. L’ancien système d’éducation habituait les enfants à une sage réserve dans les paroles comme dans la conduite, même au moment des récréations et dans les jeux; le nouveau nuit à l’intelligence des enfants qu’il imprègne de préjugés populaires, mais surtout il gâte leur caractère. Le manque de surveillance et la fréquentation des esclaves de la maison, qui ne se gênent point en leur présence, leur ôtent toute réserve: ils deviennent impertinents et turbulents (lascivia), bavards et agressifs (dicacitas), bientôt même effrontés (impudentia) et finissent par se dépouiller de tout scrupule de dignité personnelle (sui alienique contemptus). – 3. Les exemples cités sont contestables. Les Gracques, en se jetant dans les discordes civiles qui leur coûtèrent la vie, ne se montrèrent guère dignes de l’éducation vigilante de leur mère Cornélie. César et Auguste jouèrent un grand rôle, mais leur jeunesse, surtout celle de César, paraît avoir été fort différente de l’idée qu’en voudrait donner Tacite. De son temps, d’ailleurs, les noms de César et d’Auguste sont devenus tellement vénérables (divus Julius, divus Augustus) qu’on ne peut plus juger ces personnages en toute. liberté. – 4. Sous l’Empire, on avait conservé un souvenir très net de l’ancien idéal romain. Le caractère du vrai Romain eut toujours quelque chose de sérieux, de réservé, de sévère, de dur même. Les mots verecundia et sanctitas le caractérisent assez bien. Les écrivains de cette époque écrasent volontiers la petitesse de leurs contemporains sous l’énumération des anciennes vertus romaines un peu idéalisées. Il est certain, d’ailleurs, que la diminution de ce sens religieux du devoir fut la cause principale de la décadence romaine. – 5. Tacite a sans doute ici songé à lui-même. «Au chapitre XXVIII du Dialogue des orateurs (c’est précisément notre passage), il a, sur un ton de poète attendri, parlé de la sainte austérité avec laquelle les Romains, et surtout les Romains de jadis élevaient leurs enfants; ailleurs, dans l’Agricola, c’est en des termes non moins émus et non moins pénétrants qu’il nous raconte l’enfance de son beau-père, enfance toute nourrie de science et de vertu sous la direction d’une mère incomparable…​ Il n’est pas douteux que pour écrire de telles pages, Tacite ne se soit inspiré des souvenirs de sa propre enfance, qu’il ne nous ait là, consciemment ou non, livré le secret de sa formation première, à la fois intellectuelle et morale.» (De la Boissière, Tacite). – 6. Le style de ce passage et du Dialogue en général est oratoire, cicéronien. Les périodes comme les développements sont volontiers symétriques. Les redondances et les redoublements d’expressions sont particulièrement fréquents. C’est sur cette constatation que s’appuient précisément ceux qui ont contesté à Tacite la paternité de cet opuscule. Mais il suffit, pour expliquer la différence évidente qui sépare ce style du style heurté et concis des Annales et des Histoires, de rappeler que Tacite a alors, selon toute probabilité, vingt-six ou vingt-sept ans. Les études, dont peu d’années le séparent, l’ont habitué à considérer Cicéron comme le premier des modèles. D’ailleurs, même à l’époque où le souci de la concision extrême le dominera, on retrouvera encore chez lui cette symétrie, mais savamment dissimulée. Les redoublements d’expressions eux-mêmes ne disparaîtront jamais complètement de son style.

79. Le repas ridicule (Horace, Satires)

Sur ces entrefaites, le baldaquin suspendu au-dessus de nos têtes fit une lourde chute sur le plat lui-même, en soulevant un nuage de poussière noire tel que l’aquilon n’en provoque pas dans les plaines de Campanie. Nous autres, qui avions d’abord craint un plus grand malheur, en voyant qu’il n’y avait pas de danger, nous reprîmes notre assurance1. Mais Nasidiénus Rufus, baissant la tête, se mit à pleurer comme s’il venait de perdre un jeune fils. C’eût été une scène interminable, si le sage Nomentanus n’eut relevé par ces mots le courage de son ami: «O Fortune! tu es bien la divinité la plus impitoyable pour nous! Voilà donc comme tu te plais2 à te jouer des choses humaines.» Varius réussissait difficilement à étouffer son rire dans sa serviette. Mais Balatron, d’un ton comiquement grave, se mit à dire: «Telle est la condition de notre vie ici bas: jamais3 le succès ne répond pleinement à nos efforts4. Pour bien recevoir ses hôtes, on se donne une peine infinie5: on veille à ce que le pain ne soit pas trop cuit, à ce qu’on serve une sauce assaisonnée à point, à ce que les esclaves qui servent soient correctement habillés et peignés. Et voilà qu’il faut encore compter avec des malheurs imprévus: le baldaquin peut s’effondrer, comme tout à l’heure, un lourdaud peut faire un faux pas et casser un plat. Mais le génie d’un maître de maison, comme celui d’un général, se révèle dans les revers, mieux que dans les succès.» Et Nasidiénus de répondre: «Puissent les dieux6 exaucer tous tes souhaits: tu es vraiment un excellent homme et un aimable convive.» Le voilà qui demanda ses sandales. Ce fut alors que, sur chaque lit, commencèrent à se faire entendre des chuchotements à voix basse7 entre voisins de table.

Notes. – 1. Nous sommes rassurés. – 2. Comme tu te réjouis toujours de. – 3. Eoque, et à cause de cela. – 4. Tuo. La seconde personne, ici, ne s’applique pas spécialement à Nasidiénus. Mais il est certain que son emploi donne une saveur particulière à cette réflexion générale. – 5. Être torturé étant tiraillé par toutes sortes de soucis. – 6. Que les dieux te dorment les avantages, quels qu’ils soient, que tu demandes, tellement tu es, etc. – 7. Littéral. des chuchotements séparés, l’oreille (du voisin) étant prise à part, pour dire: des chuchotements entre voisins de table.

Commentaire grammatical. – 1. Pulveris atri dépend de tantum sous-entendu: autant de noire poussière que (quantum). – 2. Rufus flere est un infinitif de narration avec son sujet au nominatif (Gr. § 222). – 3. Parfois l’imparfait du subjonctif correspond à notre conditionnel passé 4 (Gr. § 217, note II; voir aussi Riemann, Syntaxe latine § 163, rem. II et § 207). – 4. Tene torqueri offre un exemple de l’infinitif, exclamatif (Gr. § 222, note). – 5. Aulaea ruant si est un exemple de la liberté avec laquelle le latin place parfois la conjonction de subordination en la rejetant après un ou plusieurs mots; toutefois sa place ici est un peu exceptionnelle. – 6. On sous-entend parfois un verbe de sens général signifiant dire ou faire; la construction ad haec, indique bien que le verbe sous-entendu est ici respondit. – 7. Le subjonctif dans quaecumque preceris est contraire à la règle des pronoms relatifs indéfinis: quisquis es (Gr. § 327). Il faut entendre ici: tout ce que tu pourrais souhaiter. – 8. Videres offre le même cas que plus haut quis esset finis (Rem. 3).

Commentaire littéraire. – 1. Ce passage, comme beaucoup d’autres chez Horace, est surtout amusant. Sans doute Nasidiénus est d’une fatuité ridicule et l’épisode de la chute du baldaquin le punit précisément par où il a péché; mais l’anecdote est comique plutôt que méchante. C’est qu’en effet la satire, genre proprement romain, n’est qu’une causerie où s’entremêlent tous les sujets et où la raillerie mordante ne règne pas exclusivement. C’est bien ainsi que l’a entendue Horace après Lucilius. Le titre de Sermones par lequel on désigne souvent les satires, ou les satires et épîtres réunies, signifie «conversations familières» et les caractérise fort bien pour le ton et la variété des sujets. – 2. Ce court récit forme une scène de comédie fort amusante. La chute des tentures se produit juste au moment où Nasidiénus, l’amphytrion prétentieux, achève de vanter les mets qu’on vient d’apporter sur la table. Sa tirade est coupée brusquement et le plat, objet de son orgueil, détruit tout d’un coup. Nous ne pouvons nous empêcher de rire de la douleur du pauvre homme devant cet accident qui gâte la belle ordonnance du repas offert à Mécène. Le premier moment de surprise passé, l’incident paraît comique aux convives eux-mêmes. Varius est obligé d’étouffer son rire dans sa serviette, pendant que Nomentanus, ami du maître de la maison, exprime des condoléances avec une solennité si maladroite que l’idée vient à Balatron, le pince-sans-rire, de continuer sur le même ton. L’impression comique s’affirme encore davantage quand on voit Nasidiénus, naïf non moins que prétentieux, remercier avec effusion, celui qui le tourne en ridicule. – 3. Dans ses premières œuvres, Horace se bornait à la peinture réaliste de détails assez insignifiants, à des lieux communs où la morale ne s’élevait pas au-dessus de l’intérêt matériel. Mais peu à peu, la fréquentation de Mécène et du monde officiel romain lui a fait hausser le ton. Il arrive à traiter des sujets de morale et de critique littéraire. Il est moins âpre et plus délicatement spirituel. Ici, le sujet est encore assez peu relevé, mais l’art n’est pas borné à ce réalisme un peu brutal qui caractérise certaines satires; tout y est arrangé en vue de mettre finement en relief le comique de l’aventure: Horace a, comme Molière, trouvé le moyen de faire rire les «honnêtes gens». – 4. Le Repas ridicule de Boileau est inspiré à la fois de celui d’Horace et de celui de Régnier. Le cadre général ressemble à celui d’Horace: c’est aussi le récit, fait par un convive, d’un repas donné par un amphytrion prétentieux et maladroit. Comme dans la satire d’Horace on trouve un coup de théâtre qui interrompt le dîner et jette le désarroi dans le service. Mais il ne s’agit pas, comme ici, d’un accident assez banal; Boileau, imitant Régnier, introduit une querelle littéraire, qui tourne en bataille entre un poète «au maintien jaloux» et un «noble campagnard» intransigeant.

80. Derniers moments de Vitellius (Tacite, Histoires)

La ville une fois prise, Vitellius se fait porter par le côté opposé du palais1, sur une modeste chaise à porteurs, à la maison de sa femme. Son intention était, s’il réussissait à se dissimuler durant la journée, de se rendre à Terracine, auprès des cohortes que commandait son frère. Ensuite, cédant à son irrésolution habituelle ou parce que, selon l’ordinaire effet de la peur, il se croyait toujours le plus en danger là où il était, il rentra dans sa demeure du Palatin. Elle était vide2 et abandonnée: les esclaves même les plus infimes avaient fui ou évitaient de se trouver sur son passage. La solitude et le silence l’épouvantent; il entrebâille les portes des salles3, frissonne de les trouver vides. Fatigué d’errer misérablement4, il s’était dissimulé dans un réduit abject quand il en fut tiré par Julius Placidus, qui commandait une cohorte. On lui lia les mains derrière le dos. C’était une chose lamentable que de le voir emmener, les vêtements déchirés, sous les huées, sans que personne versât une larme. N’ayant conservé aucune dignité dans sa chute, il n’inspirait aucune pitié. Un soldat de l’armée de Germanie qui passait asséna un grand coup d’épée5: voulait-il frapper Vitellius par haine ou pour le soustraire plus tôt aux humiliations? Voulait-il atteindre le tribun? On ne le sut pas: il ne réussit qu’à couper l’oreille du tribun et fut massacré aussitôt. Vitellius, qu’on obligeait en le menaçant de la pointe des épées, tantôt à lever la tête pour mieux l’offrir aux outrages, tantôt à regarder ses statues qu’on était en train d’abattre, souvent aussi les Rostres et l’endroit où Galba avait péri, fut finalement poussé jusqu’aux Gémonies, où avait été exposé le corps de Flavius Sabinus. On n’entendit de lui qu’une seule parole qui indiquât quelque noblesse de caractère: aux insultes du tribun il répondit qu’il avait tout de même été son général6. Il tomba ensuite percé de coups. Quant au peuple, il maudissait Vitellius mort avec autant d’inconscience7 qu’il l’avait acclamé vivant.

Notes. – 1. Le côté opposé à celui par où arrivaient les partisans de Vespasien. – 2. Vastus se dit souvent des lieux vides et désolés. – 3. Tentare, non pas «essayer d’ouvrir», mais ouvrir et explorer d’un coup d’œil. – 4. Error, au sens propre: marche faite sans but. – 5. Ictus infestus, un coup menaçant, donc fortement asséné. – 6. Général, plutôt qu’empereur, pour le rappeler à la discipline militaire. – 7. Pravitas, déviation du sens moral, vient de pravus qui s’oppose à rectus, droit.

Commentaire grammatical. – 1. Quae natura pavoris est est pour quod natura, etc.: ce qui est la caractéristique de la peur. – 2. Tacite emploie facilement le neutre en parlant des lieux (loca) clausa; (locis) vacuis. – 3. Semet est composé de se et de la particule invariable met (Gr. § 40, note 1°). – 4. Foedum spectaculum est une apposition au nominatif, non pas au sujet Vitellius seulement, mais à l’ensemble de la phrase. Cette construction, rare chez Cicéron, devient fréquente chez Sénèque et Tacite. – 5. On a quo maturius eximeret conformément à la règle quo facilius teneatur (Gr. § 290); quo remplaçant ut à cause du comparatif qui suit. – 6. «Tantôt»,. répété se dit en latin modo…​ modo; ou nunc…​ nunc, Tacite a employé ici modo…​ nunc par souci de la variété. – 7. Galbae occisi locum comme Sicilia amissa. Le latin dit «le lieu de Galba tué» pour le lieu du meurtre de Galba (Gr. § 225). – 8. Pello, is, pepuli, pulsum, pellere; foveo, es, fovi, fotum, fovere. – 9. Insectabatur (eum) interfectum, foverat (eum) viventem, selon la règle de l’ellipse des pronoms personnels ou possessifs (Gr. § 139)

Commentaire littéraire. – 1. Les Rostres étaient la tribune aux harangues, qui s’élevait sur le forum. Son nom lui venait des éperons de navires (rostrum) qui la décoraient. Les Gémonies étaient un escalier situé sur le flanc du mont Capitolin. On y exposait les cadavres des suppliciés avant de les jeter dans le Tibre. On dit encore en français: traîner aux Gémonies, pour: livrer quelqu’un au mépris public. – 2. Tacite n’est assurément pas un peintre dans le goût de Chateaubriand, par exemple. Il ne vise pas à nous donner la sensation directe des formes et des couleurs. Il recule même parfois devant le mot précis, concret, coloré. Son dédain du détail réaliste se montre dans pudenda latebra, une cachette indigne: selon Suétone, c’était la loge du portier, selon Dion c’était un chenil. Mais Tacite est bien peintre par sa tendance à découper des scènes dans la suite continue des événements historiques. Toutefois, ces scènes, il les décrit sommairement avec quelques mots énergiquement expressifs, à l’aide desquels il se contente d’ouvrir une perspective à notre imagination. Son art fait songer au bas-relief plutôt qu’à la peinture proprement dite; des mouvements, des attitudes, pas d’effort pour faire ressortir le côté proprement pittoresque des choses: vinctæ post tergum manus, laniata veste, foedum spectaculum, ducebatur, multis increpantibus, nullo illacrimante. – 3. Tacite peut être appelé le plus grave des historiens en ce sens qu’il cherche visiblement dans l’histoire tout autre chose que la satisfaction d’une curiosité légitime, mais superficielle. Il ne perd jamais de vue les plus grandes idées ni les sentiments les plus élevés. Des réflexions fréquentes coupent le récit et nous ramènent à des vues plus générales: c’est ici une observation psychologique sur les effets de la peur (quæ natura pavoris est), des rappels au souci de la dignité personnelle qui ne doit pas abandonner l’homme jusque dans les pires infortunes (pudenda latebra, deformitas exitus, fœdum spectaculum, non aegeneris animi), un jugement sur les inconstances méprisables de la foule (eadem pravitate insectabatur qua foverat). – 4. Il n’y a pas d’opposition entre les préoccupations d’artiste de Tacite et son austérité de moraliste; bien au contraire. On lui a reproché, il est vrai, de viser parfois à rendre sa peinture plus dramatique au moyen de retouches opérées aux dépens de la stricte exactitude. Ici, par exemple, qui lui a fourni des traits si précis sur les allées et venues de Vitellius dans son palais, désert (tentat clausa, inhorrescit vacuis)? Mais c’est que justement il vise à faire ressortir une vérité supérieure, qui est la vérité morale. La matière historique est destinée à la mettre en lumière. «Peu d’hommes, dit-il (Annales, V, 33), distinguent par leurs seules lumières ce qui avilit et ce qui honore, ce qui sert et ce qui nuit: la plupart des gens ne s’instruisent que par l’exemple d’autrui.» Il a voulu nous faire réfléchir ici en mettant en relief la lâcheté devant l’infortune et devant la mort chez ce Vitellius qui avait osé dire sur un champ de bataille au temps de sa prospérité.: «Le cadavre d’un ennemi sent toujours bon, surtout si c’est celui d’un concitoyen.» Faut-il le blâmer d’avoir été dans cette voie un peu plus loin que ne le permettrait l’idée plus rigoureuse que nous avons aujourd’hui de l’histoire? – 5. Nous trouvons dans ce passage quelques expressions caractéristiques de la manière concise et hardie de Tacite: vitare diem latebra, où diem est mis pour pericula quibus per huno diem obnoxius erat; tacentes loci pour loci in quibus nulla vox silentium rumpit; tentat clausa, où tentare a le sens de aperire raptimque scrutari oculis; inhorrescit vacuis pour inhorrescit cum ea vacua esse intellegit.

Troisième partie: Classe de PREMIÈRE.

81. Vercingétorix accusé (César, De bello Gallico)

Á ces accusations, Vercingétorix répondit qu’il avait levé le camp en raison du manque de fourrage et sur leur propre conseil; s’il s’était rapproché des Romains, c’est que la position lui avait paru favorable, étant donné qu’on pouvait même la défendre sans retranchements1; de propos délibéré, en partant, il n’avait confié à personne le commandement suprême, de peur que son remplaçant ne se laissât entraîner à engager la bataille en cédant à leur désir; il savait, en effet, qu’ils désiraient2 tous combattre, par manque d’énergie, parce qu’ils ne pouvaient endurer plus longtemps les fatigues. Si le hasard avait amené les Romains, il fallait en remercier la fortune; si quelqu’un les avait appelés par trahison, il fallait lui en savoir gré, car les Gaulois avaient pu ainsi, de la position élevée qu’ils occupaient, constater le petit nombre et le peu de courage des Romains, qui, sans oser combattre, étaient retournés honteusement dans leur camp. Il ne désirait nullement obtenir de César par trahison, une autorité que la victoire pouvait lui donner: or, cette victoire, tous les Gaulois, comme lui-même, pouvaient la considérer comme assurée. Bien plus, il était prêt à se démettre du commandement3, s’ils s’imaginaient lui faire honneur plutôt que lui devoir leur salut. «Pour mieux juger, ajouta-t-il, de la vérité de mes paroles, écoutez ce que disent des soldats romains.» Il fait amener des esclaves, qu’il avait surpris quelques jours auparavant en train de fourrager et dont il avait miné les forces en les privant de nourriture et en les chargeant de chaînes. Ces prisonniers, à qui il avait dicté d’avance la réponse à faire, déclarent qu’ils sont des légionnaires, que la faim et les privations les avaient fait sortir secrètement de leur camp pour chercher un peu de blé et quelque tête de bétail; que toute leur armée était dans le même dénuement; qu’en conséquence, le général romain avait résolu, si le siège n’avançait pas sensiblement, de s’éloigner avec ses troupes dans les trois jours. «Voilà, dit Vercingétorix, les services que je vous ai rendus4: et vous m’accusez de trahison, alors que vous pouvez constater que grâce à mes efforts, sans que vous ayez versé une goutte de sang, cette armée victorieuse et si considérable est presque réduite à mourir de faim.»

Notes. – 1. Qui se défendait lui-même sans retranchement. – 2. Studere, être zélé pour, désirer vivement une chose. – 3. (Il disait) qu’il leur rendait ce pouvoir. On interprète aussi remittere dans le sens de «s’en remettre à». – 4. Vous avez (vous tenez) de moi ces avantages (Gr. § 177).

Commentaire grammatical. – 1. Quod castra movisset: ce fait que il avait levé le camp: cette proposition complétive sert de sujet à factum (esse): avoir été produit. – 2. Quod accessisset, ce fait qu’il s’était approché, sert de sujet à persuasum (esse sibi), avoir été conseillé à lui par l’avantage du lieu. Ce serait une complication inutile d’entendre: quod, «quant à ce fait que» et d’expliquer ensuite (se fecisse) persuasum, lui l’avoir fait décidé par. – 3. Qui se ipse defenderet est au subjonctif comme appartenant au style indirect; mais ce subjonctif n’exclut pas une idée causale (Gr. § 340 et 329, 1°). – 4. Ad suivi du gérondif ne signifie pas toujours «pour», mais parfois simplement «à»: ainsi paratus ad dimicandum, ici: impellere ad. – 5. L’absence de ponctuation devant si indique que cette conjonction doit être reportée avant Romani: si Romani casu intervenerint. – 6. Dans si intervenerint, fortunae, si alicujus indicio vocati huic habendam gratiam, on a l’exemple de propositions symétriques, dont l’une est elliptique, fortunae habendam (esse) gratiam, falloir rendre grâce à la fortune (Gr. § 346, 2°). – 7. Même après un verbe principal au passé (respondit), les historiens latins, pour éviter la monotonie, font se succéder parfois ces temps différents du subjonctif, contrairement à la stricte concordance des temps (Riemann, Syntaxe latine § 236, VII, b.). – 8. Les expressions desiderare ab Caesare, accipere a se, habere a se, se rattachent à la règle § 177: accepi litteras a patre meo. – 9. L’ablatif dans paucis ante diebus est un ablatif de différence (Gr. § 137, exemple 3). – 10. Dans edocti quae pronuntiarent, on a le subjonctif de l’interrogation indirecte: instruits quelle chose ils devaient dire; mais il contient aussi un subjonctif délibératif (Gr. § 254, cas spécial). – 11. Dans si quid (pour aliquid, Gr. § 151) frumenti reperire possent, si signifie «pour le cas où» (Gr. § 256, note IV). – 12. Quid frumenti, quelque chose en fait de blé = du blé (Gr. § 154). – 13. Dans proditionis insimulare le génitif marque la cause; ce génitif s’emploie avec les verbes signifiant accuser ou condamner pour indiquer le motif de l’accusation ou de la condamnation (Gr. § 168).

Commentaire littéraire. – 1. Vercingétorix, enfermé avec son armée dans Alésia (Alise-Sainte- Reine, Côte-d’Or), dut se rendre. Il resta plusieurs années à Rome, enfermé dans un cachot. Après avoir figuré au triomphe de César, il fut mis à mort. – 2. Il n’est guère possible, avec les renseignements donnés par César, de reconstituer la physionomie morale de ce héros de l’indépendance. D’abord, César se soucie peu de psychologie; il ne s’y intéresse que dans la mesure où il en a besoin pour pénétrer les intentions de ses adversaires. Ce n’est pas à lui qu’il faut demander des portraits dans la manière de Salluste. D’ailleurs, même en ce cas, il serait difficile de se fier à lui: il est trop homme d’action pour étudier une âme humaine d’une façon désintéressée et impartiale, en artiste ou en philosophe. – 3. Aussi la fameuse scène de la capitulation d’Alésia, où l’on nous montre le défenseur de la liberté des Gaules se rendant au galop de son cheval devant César, faisant le tour de son «tribunal» et jetant ses armes aux pieds du vainqueur est réduite à ceci dans César: Vercingetorix deditur. Ce qui suit, arma projiciuntur, est dit de tous les Gaulois prisonniers. Le caractère dramatique de la scène nous a été transmis par Plutarque et par Dion Cassius, on ne sait trop sur la foi de quel témoignage. Selon Plutarque d’ailleurs, Vercingétorix se serait assis aux pieds de César. C’était une posture de suppliant et il est bien difficile de donner un autre sens au texte de Plutarque (Vie de César, 27). Selon Dion Cassius, il se jeta à genoux. Combien d’incertitudes en histoire! – 4. Il n’est d’ailleurs pas à supposer que César invente de toutes pièces ce discours de Vercingétorix: César a une idée de l’histoire entièrement originale et fort différente de celle de ses contemporains. Il a parfaitement pu savoir par des transfuges ou des prisonniers, ou même par Vercingétorix lui-même ce qui s’était fait et s’était dit alors dans le camp des Gaulois. – 5. Toutefois il ne faut accorder à ce discours tel qu’il est rapporté et surtout au récit de certaines circonstances, qu’une confiance limitée. César désire nous persuader que Vercingétorix recourut à des moyens peu avouables pour maintenir le moral de ses troupes. Surtout il ne veut pas admettre que Vercingétorix ait pu prendre et faire parler de véritables légionnaires. Mais qui saura jamais la vérité en cette matière? César est le témoin le mieux informé de la conquête romaine dans les Gaules; il est aussi le seul témoin qui ait parlé, mais nous savons par ailleurs que son impartialité n’est pas entière: il écrit pour se faire valoir et pour se défendre contre ses ennemis de Rome qui lui reprochent de provoquer inutilement la guerre en Gaule.

82. Un discours de Pline au Sénat (Pline le Jeune, Lettres)

L’affaire fut remise à la séance suivante du Sénat, dont l’aspect seul offrait déjà le spectacle le plus auguste. L’empereur, étant consul, présidait. De plus, c’était le mois de janvier, époque où il y a beaucoup de monde à Rome1, mais surtout beaucoup de sénateurs. En outre, on était accouru de partout en raison des proportions de l’affaire, en raison des retards qui avaient piqué la curiosité et fait du bruit autour du procès, en raison aussi de cet instinct qui pousse les hommes à vouloir connaître les nouvelles importantes et extraordinaires. Imagine-toi donc mon inquiétude, mon appréhension, à l’idée qu’il me fallait parler d’une si grave affaire, dans une pareille assemblée, en présence de l’empereur. Sans doute j’ai pris la parole2 plus d’une fois au sénat; je dirai même que c’est là que je suis d’ordinaire écouté avec le plus de bienveillance; et pourtant, comme si tout eût été nouveau pour moi, tout me donnait une appréhension inaccoutumée. Outre les motifs que je viens de dire, je me sentais impressionné par le caractère épineux de l’affaire. J’avais devant moi, comme accusé, un homme qui avait tout récemment encore rang de personnage consulaire, de fonctionnaire chargé des repas sacrés3, et qui n’était plus ni l’un ni l’autre. C’était par conséquent une chose extrêmement délicate que d’accuser un homme déjà condamné, sur qui sans doute pesait la plus grave accusation, mais que protégeait aussi la pitié excitée par une condamnation devenue presque un fait accompli. Cependant, de mon mieux, je réunis toutes les ressources de mon courage et de mon intelligence et je me mis à parler au milieu d’une attention dont la bienveillance égalait la grandeur de ma propre émotion. Je parlai durant près de cinq heures. En effet, aux douze grandes clepsydres qu’on m’avait accordées d’abord, on en ajouta quatre; tant ces conditions, qui, au moment de parler, me paraissaient gênantes et contraires, se trouvèrent finalement favorables. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’empereur montra pour moi tant d’intérêt, tant de souci, je n’ose dire de sollicitude, qu’il chargea plusieurs fois mon affranchi, placé derrière moi, de me conseiller d’épargner ma voix et mes poumons, quand il lui semblait que je devenais plus véhément que ne le permettaient mes faibles forces.

Notes. – 1. Celeberrimus cetera frequentia, litt.: est très abondant en affluence de toute sorte, c’est-à-dire, amène à Rome toutes sortes de gens. – 2. Agere (causam), prendre, la parole dans un procès, plaider. – 3. Septemvir des épulons, c’est-à-dire membre du collège des sept prêtres chargés des repas sacrés offerts aux divinités du capitole.

Commentaire grammatical. – 1. Dans ipse conspectus, ipse, comme souvent, distingue et isole. Ex.: ipse feci, je l’ai fait moi-même, donc sans aide, donc seul. Ici: l’aspect à lui seul (indépendamment de l’importance de l’affaire). – 2. Cum…​ tum, d’une part…​ d’autre part; non seulement…​ mais encore. – 3. Le gérondif qui a un complément à l’accusatif «peut» ne pas être remplacé par l’adjectif verbal s’il est au génitif ou à l’ablatif sans préposition. On sent, d’ailleurs qu’avec un complément au pluriel neutre, il serait difficile et extrêmement lourd de recourir à l’adjectif verbal (Gr. § 235 et note). – 4. Le latin n’emploie jamais vos pour s’adresser à une seule personne; mais nos est assez souvent employé au lieu de ego, par modestie. Cependant on peut admettre que Pline pense ici non seulement à lui-même, mais aussi aux autres orateurs. – 5. Quin immo ou quin etiam sont des expressions très usitées au sens de: bien plus, en outre. – 6. Modo répété signifie habituellement «tantôt…​ tantôt»; mais parfois il conserve son sens ordinaire de «récemment» ou «seulement». – 7. Ut…​ ita, au lieu de signifier «de même que…​ de même», signifie parfois «bien que…​ cependant». – 8. Il faut distinguer soigneusement scelus, crime, de crimen, grief, accusation. Quand crimen paraît signifier crime, c’est que le crime est envisagé comme charge contre l’accusé. – 9. Minore assensu et sollicitudine sont à l’ablatif de circonstance: au milieu d’une approbation, avec une inquiétude; c’est la règle silentio audire, Gr. § 188. – 10. Il faut rétablir ut dans admoneret (ut) consulerem; c’est la règle oportet discas (Gr. § 276) qui est étendue par certains auteurs à un grand nombre de verbes.

Commentaire littéraire. – 1. Les mots peculatus (péculat) et pecuniae repetundae (concussion) sont souvent traités comme synonymes, mais le premier (peculatus) s’applique plus spécialement au fonctionnaire qui s’approprie ce qui appartient à l’État ou aux dieux, le second au magistrat qui, à la faveur de ses fonctions, extorque de l’argent. – 2. Le sénat n’avait en principe aucune juridiction, mais peu à peu il prit l’initiative des poursuites en cas de crimes très graves, commis, par des magistrats ou des sénateurs. On se rappelle l’affaire de Catilina. Bien que le sénat eût délibéré sur le sort des conjurés, on reprocha à Cicéron d’avoir fait exécuter des citoyens romains illégalement (indicta causa). Sous l’Empire, toute l’autorité judiciaire est entre les mains de l’empereur et le sénat n’est plus que l’exécuteur de ses volontés. – 3. Pline fut, pour ses contemporains, surtout un orateur et un avocat. C’est son talent de parole qui le conduisit à la carrière politique et administrative, qui alla pour lui jusqu’au consulat et se termina à sa nomination au poste de propréteur de la Bithynie et du Pont. Pline l’Ancien, qui était l’auteur d’une sorte d’Institution oratoire, avait sans doute soigné cette partie de l’éducation de son neveu. Pline le Jeune débuta au barreau à 19 ans, sous Titus. Il plaida souvent, mais il n’insiste pas dans ses lettres sur les causes civiles dont il fut chargé. Il ne regarde guère, comme dignes d’intéresser la postérité, que les procès criminels intentés à des sénateurs devant le sénat lui-même, tels que celui de Priscus, dont il s’agit dans ce passage. – 4. Pline est ici, comme souvent, très soucieux de se faire valoir. S’il nous avoue ses appréhensions avant de parler, son émotion en parlant, ce n’est qu’un moyen assez candide de nous faire mieux apprécier l’importance des intérêts dont il est chargé et la solennité de la séance dont il est l’acteur principal. Il en prend occasion pour nous rappeler qu’il plaide assez souvent devant le sénat, et que les sénateurs l’écoutent volontiers. Nous apprenons aussi qu’il a parlé pendant près de cinq heures et que ses auditeurs l’ont écouté non seulement sans ennui, mais encore avec une complaisance marquée. Mais surtout, il tient à nous faire savoir que l’empereur a de délicates attentions pour sa frêle santé. – 5. Un détail de ce passage indique clairement que Pline écrit sa lettre, moins pour son ami Arrianus à qui elle est adressée, que pour la postérité. Il dit en effet: princeps praesidebat, erat enim consul. Or cette lettre a été écrite très peu de temps après le procès, certainement la même année, probablement dans le même mois (accipe quod per hos dies actum est). Or il est difficile de supposer qu’Arranius même retiré définitivement dans ses propriétés (quamvis quietis amore secesseris) ignore qui est consul cette année-là. On attendrait en tous cas: princeps praesidebat, est enim consul. On ne peut pas non plus voir dans ces mots une addition de copistes postérieurs, car ils sont donnés par tous les manuscrits. Il est plus simple de penser que Pline est tellement préoccupé de la gloire, qui semble être pour lui la seule forme d’immortalité, qu’il finit, quand il publie ses lettres, par oublier son correspondant pour s’adresser directement à la postérité.

83. César à ses soldats hésitants (César, De bello Gallico)

Quant il eut constaté cet état d’esprit, César convoqua une réunion à laquelle assistèrent1 les centurions de tous les manipules. Il les réprimanda sévèrement. «Tout d’abord, leur dit-il, vous n’avez ni à vous informer, ni à vous inquiéter de la direction dans laquelle je vous mène ni de mes intentions. Arioviste, durant mon consulat, a désiré vivement devenir l’allié des Romains: quelle raison a-t-on de penser qu’il va renoncer ainsi à la légère à ses obligations d’allié? Pour moi, je suis persuadé que, quand il connaîtra mes demandes et qu’il comprendra l’équité des conditions que je lui pose, il ne voudra renoncer ni à mon amitié ni à celle du peuple romain. Si toutefois la déraison et la folie le poussent à la guerre, qu’avez-vous donc à craindre? Quelle raison avez-vous de vous défier de votre courage ou de ma vigilance? Du temps de nos pères, nos soldats se sont mesurés avec cet ennemi2: or, dans la défaite des Cimbres et des Teutons par Marius, l’armée mérita autant d’éloges que le général. Quant au bruit qui court, que vous n’obéirez pas au signal du départ, il ne m’inquiète nullement; je sais que chaque fois qu’une armée a refusé l’obéissance, c’est qu’un revers3 avait montré que le général n’était pas favorisé par la fortune, ou que quelque faute grave4 avait révélé sa malhonnêteté. Pour moi, ma vie entière témoigne de ma probité et la guerre contre les Helvètes a montré que la chance ne me manque pas. Par conséquent, je vais avancer la date de l’exécution de mes projets5. Cette nuit, à la quatrième veille6, je donnerai l’ordre de marche. Je tiens à savoir au plus tôt si vous êtes hommes à obéir au sentiment de la dignité et du devoir ou à la peur. Au surplus, si personne ne veut me suivre, je partirai avec la dixième légion toute seule; je connais sa fidélité; elle me servira de garde prétorienne.»

Notes. – 1. Adhibere, appeler (à une réunion). – 2. Facere periculum, faire l’essai de. – 3. Male re gesta, une affaire ayant été mal conduite. – 4. Une faute grave ayant été connue; convincere avaritiam, prouver la cupidité de quelqu’un. – 5. Je vais exécuter sur-le-champ, ce que j’étais dans l’intention de remettre à une date plus éloignée. – 6. De, à un moment de.

Commentaire grammatical. – 1. On aurait dans le style direct: Ariovistus, me consule, cupidissime populi Romani amicitiam appetiit: cur hunc tam temere quisquam ab officio discessurum (esse) judicat? Mihi quidem persuadetur, eum neque meam neque populi Romani gratiam repudiaturum. Quod si…​ bellum intulerit, quid tandem veremini aut cur de vestra virtute aut de mea diligentia desperatis? – 2. Dans quod putarent, le subjonctif indique qu’on rapporte l’opinion de César (Gr. § 285). Plus loin, au contraire, en plein discours indirect, on a cum videbatur, par une sorte d’anacoluthe qui n’est pas extrêmement rare (Riemann, Syntaxe latine § 230, rem. I). – 3. La locution quod si peut se traduire littéralement par «que si». Quod est ici une simple liaison et quod si équivaut à et, autem, enim. – 4. Facere periculum, faire l’essai, l’épreuve de; dicta audiens, obéissant (à l’ordre); signa ferre, se mettre en marche; castra movere, lever le camp, partir. – 5. Dans quod non fore dicto audientes dicantur, quod signifie «ce fait que» et sert d’apposition à ea re: je ne suis pas ému par ceci, à savoir que. – 6. Nihil, dans nihil se commoveri est à l’accusatif adverbial: en rien, nullement (Gr. § 164). – 7. Quam primum, le plus tôt possible; primum est un véritable superlatif dont le comparatif est prius (Gr. § 136: oratio sit quam brevissima). – 8. Dans utrum valeret, le subjonctif est dû à l’interrogation indirecte; il n’y a donc pas lieu de le rendre par un conditionnel. En pareil cas d’ailleurs, pour rendre l’idée du conditionnel on se sert du participe futur (Gr. § 342, 2 °).

Commentaire littéraire. – 1. César nous révèle ici quelques-uns des procédés qui ont fait de lui un des plus grands conducteurs d’hommes qui aient jamais existé. Avant de raisonner, il affirme son autorité. Il remet vigoureusement chacun à sa place et dans son rôle. Il y gagne d’emblée le prestige qui accompagne toujours une volonté énergique et sûre d’elle-même. Ce prestige acquis, il peut sans se compromettre, donner des raisons. N’en pas donner, ce serait dangereux, puisqu’il s’agit de rassurer des timides. Il sait aussi qu’il faut inspirer confiance, qu’il faut montrer aux hommes qu’on les estime, que les considérer comme courageux, comme fidèles, est le meilleur moyen de les rendre tels. Il sait faire appel à l’amour-propre et piquer l’émulation, comme le prouve la dernière phrase. – 2. L’éloquence de César est une éloquence d’homme d’affaires. Point d’argument sentimental, point de lieu commun éloquemment développé, rien qui puisse perdre quelque chose à être rapporté simplement en style indirect. Chez Tite-Live en pareil cas on aurait trouvé des maximes générales sur la discipline, des tirades émouvantes sur le courage, sur la patrie, les soldats hésitants auraient été enfermés dans un dilemme savamment construit. Ici, rien de pareil; des affirmations nettes, des faits précis, servent d’arguments. César veut-il prouver que les Germains ne sont pas invincibles? il rappelle les batailles antérieures. Veut-il vanter ce qu’il appelle modestement sa «chance?» il cite la guerre contre les Helvètes. Et toute cette argumentation, très positive, est d’une rapidité, d’une concision que le style indirect accuse encore. Les discours rapportés dans De bello Gallico sont d’ailleurs brefs. Celui-ci, dans son entier, n’est même pas le double du passage cité. – 3. Le De bello Gallico a un but de propagande politique. César veut montrer dans ses Commentaires qu’il est un grand général, tant pas tant à la postérité qu’à ses propres concitoyens, pour mieux assurer son influence parmi eux. Il peut sembler que ce but eût été atteint par le simple exposé des résultats obtenus; mais César ne néglige aucun moyen d’action. Il est de son intérêt que l’on sache à Rome qu’il est bon orateur militaire, comme il était bon orateur au Sénat ou sur le Forum. Il n’est pas non plus inutile à son ambition que l’on sache les raisons du prestige qu’il exerce sur ses troupes. Pour être le premier à Rome, il faut en imposer par les talents les plus variés. Il se fait orateur militaire et rapporte ses propres discours, tout comme il s’est fait grammairien dans le traité De Analogia, tout comme il se fait polémiste dans ses deux Anti-Caton.

84. Immortalité (Cicéron, Songe de Scipion)

«Mais pour que tu te mettes avec ardeur au service de l’intérêt public, sache bien ceci: à tous ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur patrie, un lieu spécial est réservé dans le ciel, où ils jouissent d’un immortalité bienheureuse.» Alors malgré mon effroi, j’osai lui demander s’il était lui-même vivant, ainsi que mon père Paul-Émile et d’autres que nous considérions comme morts. «Mais justement, répondit-il, ceux-là seuls vivent vraiment, qui se sont échappés des liens du corps comme d’une prison. Quant à ce que vous appelez, vous autres, la vie1, c’est réellement une mort. Tiens, regarde ton père Paul-Émile, qui vient à ta rencontre.» En le voyant, je me mis à pleurer abondamment; mais lui, me serrant sur son cœur et m’embrassant, s’efforçait d’arrêter mes larmes. Quand2, cessant de pleurer, je pus parler, je lui dis: «Je t’en prie, ô mon vertueux et excellent père, puisque la vie qu’on mène ici est la vraie vie, à ce que m’assure Scipion l’Africain, pourquoi demeurerais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi ne me hâterais-je pas de vous rejoindre?» – «Non point, me répondit-il; il faut que le dieu auquel appartient ce séjour te délivre lui-même des liens du corps, pour que tu puisses y avoir accès. Les hommes en effet sont créés exprès pour gouverner ce globe que tu vois situé au milieu de cet espace et qui s’appelle la terre. Ils ont reçu une âme extraite de ces feux éternels, que vous appelez astres et étoiles et qui, animés par une intelligence divine, exécutent leur course circulaire et leurs révolutions avec une rapidité étonnante. Par conséquent, il faut, Publius, que toi, ainsi que tous les hommes religieux, vous gardiez votre âme enfermée dans la prison du corps et que vous ne sortiez pas de la vie terrestre sans l’ordre de celui qui vous l’a octroyée. Autrement vous paraîtrez déserter le poste que la divinité vous a assigné parmi les hommes. Mais plutôt, Scipion, à l’exemple de ton grand-père et de moi, pratique les devoirs de la justice et de la piété. Cette piété est fort importante quand il s’agit de parents ou de proches, elle l’est surtout quand il s’agit de la patrie. Cette manière de vivre est le moyen de parvenir au ciel et de se faire admettre parmi ceux qui, après avoir achevé leur existence et s’être débarrassés des liens du corps, habitent le séjour que tu as sous les yeux.

Notes. – 1. Votre vie, qui est appelée (vie) = ce que vous appelez votre vie; votre vie, comme vous l’appelez. – 2. Ut primum, aussitôt que.

Commentaire grammatical. – 1. Quo (afin que) sis alacrior (Gr. § 290). Il y a en effet un comparatif dans cette proposition finale. – 2. Habere, considérer comme, penser; sic habeto, sache bien que. – 3. Conservaverint, au subjonctif par attraction modale (Gr. § 341, 2°); par ailleurs, cette proposition relative a le sens consécutif: à tous ceux qui sont tels qu’ils ont été (Gr. § 329, 3°). – 4. Ubi fruantur, attraction modale, mais cette proposition relative a aussi le sens final: afin qu’ils y jouissent de, etc. (Gr. § 329, 2°). – 5. Hic est souvent adverbe: ici ou à ce moment. – 6. Arbitraremur, attraction modale (Gr. § 341, 2°). – 7. Immo ou quin immo, bien plus, bien au contraire; ces mots se mettent au début d’une réponse, pour contredire fortement; immo vero enchérit, en corrigeant ce qui précède. – 8. Quin, pourquoi ne…​ pas?; c’est un encouragement ou un ordre donné sous forme d’interrogation. – 9. Quem ut vidi pour et ut eum vidi (Gr. § 144). – 10. Equidem est un quidem renforcé: certes, assurément. Les classiques l’emploient surtout avec un verbe à la première personne. – 11. Vis signifie souvent quantité, grande quantité. – 12. Prohibebat, il essayait d’empêcher (Gr. § 208, imparfait de tentative). – 13. Haec est vita, pour hoc est vita, puisque cela (ce que je vois ici) est la (vraie) vie (Gr. § 103). – 14. Quia moror, pourquoi tardé-je (Gr. § 164). – 15. Huc est l’adverbe de lieu marquant le mouvement (Gr. § 90, 2°); le nom aditus est construit comme le verbe adire dont il dérive. – 16. Hac lege, ablatif de circonstance (Gr. § 188): avec cette condition (à savoir), afin de (qui = ut ii). – 17. Tuerentur au subjonctif parce que cette relative a le sens final (Gr. § 329, 2°). – 18. Dans quæ terra dicitur, l’accord du relatif est fait non pas avec l’antécédent globum, mais avec l’attribut terra (Gr. § 108, note 2°). – 19. Celeritate mirabili, ablatif de manière (Gr. § 188). – 20. Tibi retimendus est comme mihi colenda est virtus (Gr. § 185): doit être retenu par toi. – 21. Injussu, ablatif de manière: sans l’ordre de. – 22. Migrandum est, passif impersonnel (Gr. § 203). – 23. Cum…​ tum, d’une part, d’autre part; non seulement, mais encore. – 24. In avec l’ablatif précise une affirmation, «quand il s’agit de». – 25. Vixerunt, ils ont vécu, ils ont fini leur vie, ils sont morts (Gr. § 207).

Commentaire littéraire. – 1. Les anciens n’ont jamais eu d’idées bien arrêtées sur le sort des âmes après la mort. D’après Homère, au delà de l’Océan se trouve la terre des ténèbres et de la mort. Ulysse qui y est parvenu creuse une fosse, dans laquelle il fait couler le sang des victimes. Les morts accourent en foule. Ulysse revoit ceux qu’il a connus dans le monde des vivants. Les morts sont confondus tous ensemble et l’on ne voit pas que leur état diffère selon leur conduite sur la terre de la lumière et des vivants. Selon Virgile les enfers sont souterrains; les mânes ou ombres, gardant l’apparence qu’avait le corps au moment de la mort, habitent des régions différentes: les méchants sont châtiés dans le Tartare, les bons récompensés dans les Champs-Élysées – 2. Les idées de Cicéron sur la destinée des âmes manquent de précision. S’agit-il d’une âme immatérielle? d’un corps apparent ou réel? L’Africain apparaît à son petit-fils semblable à ses «portraits»; le père de Scipion «vient» vers son fils et le «tient embrassé». Et quel est exactement cet empyrée où s’entend l’harmonie des sphères célestes? – 3. Dès la première phrase de ce passage on comprend qu’il s’agit des âmes des grands hommes, mais que deviennent les autres? Cicéron a du moins le mérite, au milieu d’un siècle épris de gloire humaine, où les hommes se disputaient la puissance dans les discordes civiles, d’avoir compris que la vie terrestre, n’est pas le tout de l’homme. «Il s’efforce d’arracher la politique aux mesquines querelles de César et de Pompée, de Clodius et de Milon, et de l’élever jusqu’aux régions célestes et divines.» (Pichon). – 4. Un passage de Macrobe nous apprend comment cette question de l’immortalité de l’âme pouvait se poser dans un traité de politique. «Lélius (dans le De republica) se plaignait qu’on n’eût pas élevé de statues à Scipion Nasica. Scipion lui répond et termine ainsi: la vertu des sages aspire à une récompense plus solide et plus durable. – Laquelle? dit Lélius». Scipion raconte alors le songe qu’il avait eu en Afrique. Mais ce n’est là que la transition littéraire. Le véritable lien qui rattache la métaphysique à la politique, c’est le désir de Cicéron de fonder sa cité idéale sur des aspirations supérieures aux besoins de luxe et de domination qu’il voyait grandir autour de lui. – 5. Cicéron se trouve avoir ici sur le suicide des idées qui s’opposent à celles des stoïciens. Ceux-ci croyaient comme lui que l’homme est placé ici-bas par la divinité comme en un poste où il a des devoirs à remplir; mais ils pensaient que quand «les raisons de vivre» venaient à manquer à un homme, c’était comme «un signal de congé» donné par les dieux eux-mêmes. Mourir alors volontairement, ce n’était plus un abandon de poste, c’était se montrer empressé à obéir à la volonté céleste.

85. La pêche dans la Moselle (Ausone, La Moselle)

Aux endroits où la rive offre un abord facile, une foule dévastatrice fouille tout le lit de la rivière. Pauvres poissons, mal défendus par les profondeurs1 de l’eau! L’un, au loin, vers le milieu du fleuve, traîne ses filets humides et balaie les troupes de poissons surpris par les mailles2. Cet autre, là où le fleuve coule d’une allure plus paisible, traîne des rets3 que des morceaux de liège maintiennent flottants et signalent à la surface. Un autre encore, penché du haut de la rive escarpée sur les eaux qu’il domine, incline l’extrémité arrondie de sa ligne flexible pour lancer des hameçons dissimulés sous un appât mortel. La troupe vagabonde des habitants des eaux, sans soupçonner le piège, se jette, gueule ouverte4, sur cet appât. Dès qu’ils ont senti, trop tard, au fond de leur gosier dilaté5, la blessure du fer dissimulé, ils s’agitent et ce mouvement se trahit à la surface; le roseau, en se courbant par secousses6, obéit à la vibration tremblante de la soie qui frissonne. Aussitôt l’enfant, d’une secousse qui fouette l’air, jette hors de l’eau son butin en tirant obliquement vers la droite…​ J’ai vu moi-même des poissons, saisis déjà par les derniers frissons de la mort, rassembler un reste de vie, puis s’élancer en l’air7 et aller retomber à pic, en bas, dans le fleuve, retrouvant ainsi les eaux qu’ils ne pensaient plus revoir. L’enfant, exaspéré de cette perte, sans réfléchir, se jette sur eux du haut de la rive et essaie sottement de les rattraper en nageant…​ Dominant ce spectacle, en longue file le long des ondes azurées, s’accrochent aux rochers des fermes dont le toit semble surplomber les eaux. Les méandres de la rivière vagabonde passent entre elles et des maisons de plaisance ornent alternativement les deux rives.

Notes. – 1. Par le fleuve profond, en entendant: par la profondeur du fleuve. – 2. Nodosis plagis, les filets aux mailles nouées: nodosa tollite lina (Ovide). – 3. Il tire des rêts flottant grâce à des signes d’écorce (de liège). – 4. Rictibus, avec les gueules ouvertes. – 5. La gorge ouverte jusqu’au fond (per intima). – 6. Le roseau s’inclinant (à plusieurs reprises) obéit au tremblement sinueux de la soie qui vibre. – 7. Lancer (dare) à pic (praeceps) leurs corps précipités (cernua) dans le fleuve placé au-dessous.

Commentaire grammatical. – 1. Qua est l’adverbe relatif de la question qua (Gr. § 90, 1°). Les adverbes de la question qua s’emploient parfois au lieu de ceux de la question ubi; le lieu est alors indiqué avec moins de précision. – 2. L’accusatif exclamatif est employé dans male defensos pisces (Gr. § 100, note, 2°). – 3. Tranquillo agmine est un ablatif de manière: d’un cours paisible (Gr. § 188). – 4. Scopulis (= in scopulis). C’est surtout la langue poétique qui emploie, pour marquer le lieu, l’ablatif sans in d’un nom qui n’est pas accompagné d’un adjectif. – 5. Le génitif en um pour ium est fréquent en poésie où il facilite la versification. – 6. Sera dans sera vulnera équivaut à un adverbe qui se rattacherait au verbe: sentir des blessures tardives pour sentir trop tard les blessures. Cet exemple est à rattacher à la règle § 117. – 7. Nec mora (est), et il n’y a aucun retard = aussitôt. – 8. Stridenti, instanti sont des participes employés comme adjectifs (Gr. § 58, note). – 9. Dexter est employé aussi, par analogie avec la règle § 117, au lieu d’une locution adverbiale: ad dexteram, vers la droite. Cf. Virgile: quo tantum mihi dexter abis? (Æn. V, 162). D’ailleurs, dexter ne signifie pas adroit, mais favorable: Rem ita dexter egit signifie non pas: si adroitement, mais si heureusement. Ici (en tirant) vers la droite dans une direction oblique. Dextera est une variante, mais peu heureuse. – 10. Sub marque le temps: sub noctem, vers la nuit; sub profectione, au moment (précis) du départ. Le sens change donc avec le cas employé: sub fine leti, au dernier moment de la mort. – 11. Praeceps à l’accusatif neutre, comme un adverbe (§ 164); on dit couramment facile, pour facilement. – 12. La construction régulière de potiri est l’ablatif en dehors de l’expression potiri rerum, s’emparer du pouvoir. – 13. On dit impos ou impotens sui, qui n’est pas maître de lui-même, violent, impatient. Par analogie l’auteur a dit impos damni au sens de impatiens damni, incapable de se résigner à cette perte. Ponr le génitif, Gr. § 118, note. – 14. Captare prend ici le sens de «essayer, tenter» et se construit avec l’infinitif: quid me çaptas laedere (Phèdre). – 15. Longo tractu est un ablatif de circonstance (Gr. § 188): en longue rangée. – 16. Saxis est à l’ablatif; la construction plus ordinaire est pendere de, ex ou ab. On dit en latin pendre de et non pendre à. – 17. Instanti culmine peut être pris pour un ablatif descriptif: des fermes au faîte surplombant.

Commentaire littéraire. – 1. Cette description de la Moselle nous révèle une civilisation prospère. Les Gaulois s’étaient de bonne heure ralliés à leurs conquérants romains, et ceux-ci, de leur côté, les avaient mis rapidement sur le pied d’égalité avec eux-mêmes. Les cinq premiers siècles de l’ère chrétienne sont pour la Gaule une époque de développement matériel et intellectuel extrêmement rapide. On y trouve des poètes et des écrivains renommés, des écoles célèbres, de belles villes (Lyon, Bordeaux, Lutèce, Autun, Marseille, Trêves), un réseau de routes très développé. Le poème de la Moselle est un document qui prouve que cette prospérité s’étendait jusqu’aux frontières, même les plus menacées. Des fermes nombreuses et des châteaux bordent la Moselle du côté de Trêves; la navigation est intense sur cette rivière; un chemin de halage permet de remonter le courant (nusquam cessante remulco); des vignes s’étagent sur les coteaux; une population pacifique s’adonne aux plaisirs de la pêche. – 2. Ausone a le tort d’avoir été professeur et de garder un souvenir trop fidèle des auteurs classiques. Il a même composé, avec des hémistiches de Virgile des centons, qui témoignent, à défaut d’autres qualités, d’une adresse merveilleuse. Le salut que dès le début de son poème (v. 23) il adresse à la Moselle: salve, amnis laudate agris, laudate colonis, rappelle trop le beau mouvement de Virgile faisant l’éloge de l’Italie (Géorg. II, 173): Salve, magna parens frugum. Ici même des réminiscences se rencontrent: amne trahens humentia lina, c’est le pelagoque alius trahit humida lina (Géorg. I. 142); vaga turba natantum, c’est le genus omne natantum (Géorg. III, 541); vidi egomet commence un vers de l’Énéide. Ovide avait dit en parlant des filets: nodosa tollite lina; un vers de Juvénal (VII, 241) se termine par in fine trementes, trop semblable à sub fine trementes. Aussi a-t-on pu dire d’Ausone: «La mémoire des grands modèles et une virtuosité incomparable de versificateur lui tiennent lieu de talent.» (Berthaut). – 3. Cette mémoire pourtant ne saurait lui tenir lieu d’inspiration: aussi cherche-t-il, autour de lui, dans les plus minces détails l’occasion de déployer sa virtuosité. Le sujet du poème sur la Moselle n’était point à dédaigner. Il pouvait s’y rencontrer un fort sentiment de la nature: naturae mirabor opus, dit-il lui-même (vers 51); Claudien n’aurait pas manqué de célébrer, à cette occasion, les bienfaits de Rome; Ausone dit aussi ailleurs: diligo Burdigalam, Romam colo; mais il n’a pas pour la ville civilisatrice la ferveur de Claudien: Haec est in gremium victos quæ sola recepit, etc. En bourgeois qui a des loisirs, il s’est amusé à regarder et à peindre des détails infimes. Il énumère tous les poissons de la Moselle, depuis le goujon (gobio) jusqu’à l’esturgeon (silurus). Son tableau des pêcheurs ne manquerait pas d’agrément si chaque geste n’était comme regardé à la loupe et décrit à grand renfort de pléonasmes (crispus, tremor, vibrare, nutare; cernua, præceps). Il raconte l’agonie du poisson sur l’herbe, en douze vers que nous avons supprimés après raptat puer. C’est un défaut presque inévitable dans la poésie descriptive, c’est-à-dire qui décrit pour décrire: Rémi Belleau n’y échappe pas en nous décrivant fort inutilement l’huître et l’escargot, pas plus que Delille en nous expliquant ingénieusement la manœuvre du moulin à café (Calvet, Morceaux choisis, p. 627).

86. Le destin des grands orateurs (Cicéron, De oratore)

Ce discours fut pour cet homme de génie comme le chant du cygne. Et nous, comme si nous espérions l’entendre encore, nous venions au Sénat après sa mort, contempler l’endroit où il avait pris place pour la dernière fois. En effet, pendant qu’il parlait encore, il ressentit, nous dit-on alors, une vive douleur au côté; il transpira ensuite abondamment; après quoi, un frisson le saisit et il rentra chez lui avec la fièvre. Six jours après, il succomba à ce mal de côté. Ce fut une perte cruelle pour les siens, douloureuse pour sa patrie, pénible pour tous les gens de bien; mais telle fut ensuite la destinée de la République, qu’il me semble que les dieux ne l’ont pas privé de la vie, mais que plutôt il lui ont fait présent de la mort. Il n’a pas vu l’Italie en proie aux fureurs de la guerre, le Sénat en butte à la haine, les principaux citoyens accusés de haute trahison, le deuil de sa fille, l’exil de son gendre, la fuite douloureuse de Marius, les proscriptions d’une cruauté sans pareille qui suivirent son retour; en un mot, il n’a pas vu la déchéance complète de cette République1, qui, au temps de sa prospérité, l’avait mis au premier rang des hommes illustres. En effet, comment ne pas trouver heureuse2 la mort de Licinius Crassus, quand on se rappelle3 le sort de ceux qui s’entretinrent alors avec lui presque pour la dernière fois. Nous nous souvenons4 en effet que Q. Catulus, homme si estimable à tous égards, qui demandait en grâce qu’on lui laissât, non point la jouissance de tous ses droits, mais seulement la liberté de s’exiler et de fuir, fut réduit à se donner la mort. Bien plus, la tête de Marc-Antoine, de cet homme, qui avait lui-même sauvé la tête de tant de citoyens, fut placée sur cette tribune même où, comme consul, il avait si fermement défendu la république, et que, comme censeur, il avait embellie avec sa part du butin fait sur l’ennemi. Vraiment, celui qui n’a pas assisté à de telles scènes, on peut bien dire qu’il a vécu avec la République et qu’il a disparu en même temps qu’elle.

Notes. – 1. In omni genere deformatam, souillée de toute manières, sous tous les rapports. – 2. Qui n’appellerait pas à bon droit heureuse. – 3. Cum recordatus sit, alors qu’il se rappelle, s’il se rappelle. – 4. Tenere memoria, se rappeler.

Commentaire grammatical. – 1. Illud (pour illa, Gr.§ 103) fuit tanquam (en quelque sorte) vox et oratio cycnea hominis divini; le mot vox est mis simplement pour préparer oratio parce qu’on dit couramment cycnea vox, le chant du cygne. – 2. Quam = et eam (Gr. § 144): et quasi exspectantes eam (vocem et orationem); pour l’emploi de quasi, Gr. § 232 et note. – 3. In quo institisset, attraction modale (Gr. § 341, 2°). – 4. Postremum, accusatif adverbial: pour la dernière fois (Gr. § 33 et 164). – 5. Audire avec la proposition infinitive: entendre dire; audiebamus revient donc à: on nous racontait. – 6. Sudorem est sujet de consecutum esse, qui a le sens intransitif ici: une transpiration abondante (multum, adjectif) s’ensuivit. – 7. Ex quo cum = et cum ex eo: à la suite de cette sueur; ex quo signifie parfois «depuis que» ou «par suite». – 8. Die septimo, ablatif de date (Gr. § 199). En pareil cas, il faut retrancher une année pour passer du nombre ordinal au nombre cardinal (Gr. § 198, 2° et 199, 1°, exemple 3). – 9. Dans ii reipublicae casus, is prend le sens de talis; c’est un cas fréquent (Gr. § 329, 3°). – 10. Dare, donner, en général; donare, toujours au sens favorable de «faire un présent». – 11. Flagrare, ardere, brûler, être en flammes, se disent souvent pour «être violemment en proie à»; le feu symbolise à la fois la violence et la destruction. – 12. Reus avec le génitif sceleris, par analogie avec les verbes signifiant «accuser» (Gr. § 168); de même manifestus, insons, noxius, innoxius; pour certains, le génitif, avec ces adjectifs, indiquerait participation (Gr. § 118). – 13. Gloria praestitisset, ablatif de point de vue ou de relation (Gr. § 189). – 14. Quis dixerit, subjonctif à sens de conditionnel, pour affaiblir une affirmation (Gr. § 220); cum recordatus sit, subjonctif par attraction modale (Gr. § 341, 2°). – 15. Omni laude praestantem, ablatif de relation (Gr. § 189). – 16. Coactum ut se privaret, ut avec les verbes d’effort (Gr. § 273, note II, 3°). – 17. Jam ou jam vero, comme quin etiam indique, au début d’une phrase, que l’on veut renchérir: de plus, en outre, bien plus. – 18. Ornarat, forme syncopée pour ornaverat (Gr. § 63, 2°). – 19. Caput étant un nom de chose, ne devrait pas semble-t-il être représenté par a quo près du verbe passif (Gr. § 183); mais on observera que caput représente Antoine lui-même, la tête étant considérée comme le siège de l’activité intellectuelle dont il est question ici (Gr. § 184, note). – 20. Ut ille, qui haec non vidit: en sorte que (Gr. § 291) celui-là (Crassus) qui (en fait) n’a pas vu. Ille ne désigne pas un homme quelconque, autrement on aurait qui non viderit au subjonctif.

Commentaire littéraire. – 1. Cicéron né en 106 avant J.-C. avait 15 ans quand Crassus mourut (91); en 90, il commence à aller au forum écouter les orateurs en renom. Antoine ne meurt qu’en 87 et Cicéron a alors 19 ans. C’est Cotta qui lui aurait raconté dans sa jeunesse la conversation qui fait le sujet du De oratore et qui fut tenue l’année même de la mort de Crassus. – 2. Avant Cicéron, les seuls orateurs importants sont les Gracques, Antoine et Crassus. Son contemporain Hortensius jouit d’une grande réputation. Après lui, l’éloquence est paralysée par le manque de liberté. Le fond s’appauvrit de plus en plus et la forme semble préoccuper exclusivement les orateurs. En un mot, Cicéron résume à lui seul l’éloquence romaine, et Quintilien a raison de dire: «Cicéron n’est pas le nom d’un homme, mais celui de l’éloquence.» – 3. Toute la phrase M. Antonii, in iis ipsis rostris…​ positum caput fuit, etc., s’applique à la lettre à Cicéron (voir n°53, Mort de Cicéron). On rapproche, la mort de Cicéron de celle de Démosthène, qui fut réduit à s’empoisonner pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis (Cf. Juvénal, Sat. X, vers 118): Eloquio sed uterque perit orator, utrumque largus et exundans leto dédit ingenii fons. – 4. Cicéron était revenu d’exil en 57, presque triomphant. Mais sa joie fut courte; on l’indemnisa parcimonieusement de l’incendie de sa maison (voir n°63). Clodius continuait à provoquer des désordres; l’ambition de César et de Pompée grandissait. Cicéron s’éloigna alors de la politique active et s’enferma dans une retraite studieuse. Il écrit le De oratore en 55. Son découragement se montre ici à mots couverts. Quand il parle de déchéance de la république, il entend bien qu’elle ne s’est pas relevée depuis. – 5. Il est d’ailleurs clairvoyant dans son pessimisme. Les deux rivaux Pompée et César ont l’air de s’accorder encore, mais une sourde rivalité grandit qui va bientôt éclater et provoquer la guerre civile. Il est patriote aussi, car il estime qu’il vaut mieux mourir que de survivre à la liberté de sa patrie. – 6. La pensée de Cicéron, dès qu’elle s’élève ou qu’elle s’émeut, s’enferme instinctivement en une forme oratoire. Son éloquence n’a d’ailleurs rien de monotone; elle s’adapte toujours exactement à la pensée. On remarquera la chute harmonieuse de la dernière phrase avec la «clausule» préférée de Cicéron: esse videatur.

87. Le lever du paysan (Virgile, Moretum)

Déjà dix heures de la nuit d’hiver s’étaient écoulées, quand Simulus, paysan qui cultivait un petit domaine, se mit à soulever peu à peu ses membres allongés sur un pauvre grabat. Sa main explore prudemment les ténèbres qui paralysent ses mouvements; il cherche en tâtonnant son foyer; s’y étant heurté, il le trouve enfin. Un peu de fumée s’exhalait encore d’une souche consumée et la cendre cachait l’éclat du charbon qu’elle recouvrait. Il se baisse et penchant sa lampe, il l’approche du feu languissant, qu’il attise en soufflant à plusieurs reprises. Enfin, la flamme jaillit1 et chasse les ténèbres. Il place sa main devant sa lampe pour l’abriter des courants d’air et va ouvrir, avec sa clé, la porte close qu’il voit maintenant devant lui. Un maigre tas de blé gisait sur le sol. Il en remplit sa mesure, s’en retourne et se rend auprès de sa meule. Sur une petite tablette, il place sa lampe fidèle. Puis après avoir dégagé de son vêtement ses deux bras et mis en guise de tablier une peau de chèvre velue, il nettoie avec un balai de crin la pierre et l’intérieur des meules. Ensuite, il se met à l’ouvrage, donnant à chaque main son rôle2: la gauche se contente d’aider, tandis que la droite travaille; de temps à autre, la gauche, prenant la place de sa sœur fatiguée, travaille à son tour. Tantôt Simulus, fredonnant un air rustique, allège sa fatigue en chantant d’une voix rude, tantôt il crie: Cybalé! C’était la seule servante de la maison, une Africaine dont tout l’extérieur3 révélait l’origine: cheveux crépus, lèvres épaisses, teint noir, jambes grêles, mais pieds largement développés. Simulus l’appelle et lui commande de mettre du bois sur le foyer pour l’allumer.

Notes. – 1. Fulgore concepto, la flamme étant allumée; cf. Concivere ignem, prendre feu. – 2. Ayant réparti (le travail) de chaque côté. – 3. Figura, c’est l’ensemble de la forme extérieure.

Commentaire grammatical. – 1. La division de la nuit en quatre veilles est surtout militaire. Les douze heures de nuit vont du coucher du soleil à son lever le lendemain. Dix heures écoulées nous amènent donc à deux heures avant le lever du soleil en hiver, soit cinq heures environ du matin. On n’oubliera pas que les heures de nuit en hiver sont pour les Romains plus longues que celles d’été. – 2. La conjonction cum est rejetée dans Simulus exigui cultor cum; la conjonction et dans excitat et; le pronom relatif dans laesus quem. – 3. Il faut ranger dans l’ablatif proprement dit, les ablatifs d’éloignement: defendit ab aura; veste liberat; dans l’ablatif instrumental, les nombreux ablatifs de moyen: sollicita manu, crebris flatibus, opposita manu, clavi, cinctus tergore, cauda, agresti voce, tota figura, ainsi que les ablatifs de point de vue: labro tumentem, cruribus exilis, spatiosa prodiga planta; dans l’ablatif remplaçant le locatif, les ablatifs de lieu: vili grabato, terra, parva tabella et les ablatifs absolus: exusto stipite, summissa fronte, concepto fulgore. – 4. Les datifs dans admovet his (prunis) adsistit molae, advocat operi, imponere focis s’expliquent tous selon la règle § 170, comme compléments d’un verbe composé d’une préposition. Il faut se garder de prendre en pareil cas les datifs pluriels pour des ablatifs; cette erreur est fort commune. – 6. Scandez: cruribus / exi / lis spati / osa / prodiga / planta. – 6. L’élision se rencontre dans inde abit et dans dextra est.

Commentaire littéraire. – 1. Nous avons ici un exemple curieux de réalisme. L’écrivain prétend reproduire la réalité sans autres modifications que celles dont les lois mêmes de l’art font à l’artiste une nécessité. Le réalisme le plus intransigeant, en effet, suppose toujours un choix parmi le réel, car il est impossible d’atteindre dans la description la richesse inépuisable de la réalité dans le plus humble sujet. Ici, par exemple, l’écrivain ne peut suivre tous les gestes du paysan, il choisit les plus caractéristiques, ceux qui rendent superflue l’énumération interminable des autres moins importants. Mais la condition essentielle du réalisme, c’est qu’aucune modification n’intervienne au nom d’un idéal préconçu, qu’il procède de l’imagination ou de la sensibilité. Ainsi Coppée n’est pas réaliste, même en décrivant le plus banal des paysages de banlieue, parce qu’il le regarde «rêveur et plein d’émoi». Ici rien de pareil. Le poète enregistre la réalité sans commentaire: il n’est pas plus question d’admirer l’activité de Simulus, que de prendre en pitié sa vie misérable. Il est presque fatal qu’un auteur délibérément réaliste, tende, pour mieux éviter tout soupçon d’idéalisme, à nous mettre sous les yeux les objets les plus communs, les plus vulgaires, qui, par leur platitude même ou par l’habitude que nous avons de les voir, paraissent incapables de provoquer la moindre réaction esthétique ou sentimentale. De là vient la préférence de certains réalistes pour le trivial, pour le laid même. Il s’agit, par exemple, ici, des gestes d’un pauvre paysan, gestes sans poésie, sans beauté, uniquement voués à la vie physique la plus étroitement utilitaire. De là aussi l’absence de tout trait psychologique: tout est vu de l’extérieur, avec une indifférence absolue. C’est le plaisir de voir et de décrire, dépouillé de toute autre intention, indépendant même du degré d’intérêt que peut offrir le sujet; c’est, en un mot, ici, le réalisme le plus rigoureux. – 2. Cette sorte de réalisme ne se retrouve guère dans les écrits authentiques de Virgile. Ce n’est pas qu’il dédaigne les petites gens ou les petits sujets; mais ils sont toujours relevés chez lui par un sentiment délicat ou une idée élevée. S’il décrit minutieusement les mœurs des abeilles, il sait ce que ce spectacle peut provoquer d’admiration: admiranda tibi levium spectacula rerum. (Géorg. IV, 3). Quelle différence entre le paysan fruste du Moretum et le vieillard de Tarente, ami des fleurs, si fier et si heureux dans son petit jardin qu’il a conscience de valoir un roi: regum aequabat opes animis (Géorg. IV, 132). Dans ce passage nous ne trouvons aucune trace des dons essentiels de Virgile: l’imagination gracieuse et souriante, la sensibilité toujours prête à palpiter du triple amour de la nature, de la patrie et de l’humanité.

88. Le sentiment religieux à Rome (Tite-Live)

Même si les institutions religieuses n’avaient pas été établies chez nous dès l’origine de notre ville et ne nous avaient pas été transmises sans interruption1, la divinité, dans ces derniers temps, est intervenue si visiblement dans les affaires romaines, qu’il me semble que les hommes n’oseront plus désormais négliger2 le culte des dieux. Examinez en effet les succès et les revers de ces dernières années. Vous constaterez que les succès accompagnèrent3 notre soumission aux ordres des dieux, les revers suivirent la désobéissance. Voyez d’abord4 la guerre contre Véies (combien longue, combien pénible!): elle ne se termina qu’après que, sur l’ordre des dieux, nous eûmes dérivé les eaux du lac d’Albe. Eh quoi? et cette dernière invasion qui s’est abattue sur notre ville? n’a-t-elle pas commencé après que nous eûmes dédaigné5 l’avertissement du ciel concernant l’arrivée des Gaulois? après que nos ambassadeurs eurent violé le droit des gens? Aussi, battus, pris, rachetés à prix d’or, nous avons été si durement punis par les dieux et les hommes que nous pouvons servir d’exemple à l’univers. Ces malheurs nous ont ramenés à la piété. Nous nous sommes réfugiés auprès des dieux du Capitole, dans le séjour même du très bon et très grand Jupiter. Dans cette dévastation complète de nos biens, nous avons caché les objets sacrés du culte en les enfouissant ou bien nous les avons soustraits aux regards de l’ennemi en les envoyant dans des villes voisines. Abandonnés des dieux et des hommes, nous n’avons pas interrompu le culte des dieux. Aussi nous ont-ils rendu notre patrie, la victoire, notre ancien prestige militaire que nous avions perdu, tandis qu’ils ont semé la terreur, la fuite et la mort dans les rangs de nos ennemis, qui, aveuglés par la cupidité, avaient, en pesant l’or, violé le traité et trahi la foi jurée6. Notre ville a été fondée avec la garantie des auspices et des augures; chaque endroit y est plein des dieux et de leur culte. Pour les sacrifices solennels, les endroits7, où ils doivent se faire sont aussi rigoureusement fixés que les jours où on doit les célébrer.

Notes. – 1. Per manus, de main en main. – 2. Je pense toute négligence être ôtée aux hommes. – 3. Vous trouverez tout être arrivé heureusement. – 4. Comme première chose entre toutes, la guerre de Véies (faite pendant combien d’années, avec quelles grandes fatigues!) ne prit pas fin avant que. – 5. Spreta (est). – 6. Ils ont tourné contre (sur) les ennemis qui, aveuglés par la cupidité, avaient manqué au traité et à la parole donnée. – 7. Les jours ne sont pas plus (strictement) fixés que ne le sont les lieux.

Commentaire grammatical. – 1. Les verbes qui signifient «enlever, arracher» sont souvent construits avec le datif d’intérêt (Gr. § 173): exemptam hominibus; ôtée aux hommes. – 2. Les participes sequentibus, spernentibus se rapportent à nobis sous-entendu: à nous obéissant, à nous dédaignant (Gr. § 139). – 3. Veiens bellum, comme pugna Cannensis, la guerre de Véies ou contre Véies. En latin, l’adjectif tiré d’un nom propre conserve régulièrement la majuscule. – 4. Monitu deorum, sur l’avertissement des dieux, est un ablatif de cause (Gr. § 186). On trouve ainsi, jussu, sur l’ordre de; hortatu, sur l’exhortation de, permissu, concessu, rogatu, etc. – 5. Tantum poenarum, une si grande masse de châtiments, tournure moins régulière, mais plus expressive que tantas poenas, de si grands châtiments (Gr. § 91). – 6. Dare poenas signifie proprement «fournir des expiations», donc être puni; ne pas confondre avec exigere poenas, infliger, tirer un châtiment. – 7. Dans terrarum orbi documento on a un exemple du double datif (Gr. § 174): être à titre d’enseignement à toute la terre = servir d’exemple à. – 8. On construit avec le génitif un très petit nombre de verbes, memini, obliviscor, moneo, admoneo, misereor, etc. (Gr. § 159, 165, 166, 168); admonere religionum, faire souvenir du culte des dieux. – 9. Optimi maximi, asyndète habituelle dans cette expression rituelle (Gr. § 349); l’asyndète ne marque pas ici opposition; de même velit nolit, qu’il le veuille ou non. – 10. Terrae est un locatif comme humi (Gr. § 194, note); cet emploi est exceptionnel. – 11. In signifie souvent «à propos de, quand il s’agit de»; in pondere auri, quand il s’est agi du poids de (de peser) l’or. – 12. Auspicato, inaugurato, sont des participes neutres à l’ablatif absolu (Gr. § 231). Cette construction aboutit à donner des adverbes: consulto, à dessein. Il n’y a pas lieu de chercher un sens différent aux deux termes; il s’agit d’un pléonasme venu sans doute de la langue rituelle: les cérémonies des auspices ayant été accomplies. – 13. Nullus locus non = omnis locus (Gr. § 94, 2°); il n’y a aucun lieu qui ne soit, ou tout lieu est. – 14. Sacrificiis solemnibus est un datif d’intérêt (Gr. § 173): désignés (stati) pour les sacrifices. – 15. In quibus fiant, proposition relative marquant le but: ut in iis (sacrificia) fiant, pour que les sacrifices y soient célébrés (Gr. § 329, 2°).

Commentaire littéraire. – 1. Le peuple romain se considérait comme le peuple le plus religieux; mais le sentiment n’entrait guère dans sa religion que sous forme de peur ou de reconnaissance. Aussi le culte se réduit à des pratiques compliquées qui ont pour but d’apaiser la colère des dieux ou d’attirer leurs faveurs. On voit qu’il n’est question ici que d’actes sans signification morale; il ne s’agit nullement de cette amélioration de la conduite, de cette conversion vers le bien dont parlent si souvent les prophètes juifs. – 2. Le tempérament religieux des romains, en effet, ne les pousse pas à rattacher leur vie morale à un idéal divin. «Les dieux romains ne demandent pas à leurs fidèles de pratiquer la justice» (Duruy). Pour ce peuple, la religion consiste à soumettre à des rites religieux tous les actes de la vie publique ou privée. Nous le voyons ici pour la guerre. Les succès et les revers sont dûs à la plus ou moins grande diligence dans l’accomplissement des cérémonies prescrites ou dans l’exécution de certains travaux commandés par les dieux, comme la dérivation des eaux du lac d’Albe. – 3. Il est probable que la tradition indiquait simplement ici à Tite-Live que Camille, en intervenant dans cette affaire, avait insisté sur les raisons religieuses. Ce canevas suffit à l’historien: il met sur pied le discours qu’il juge vraisemblable dans la bouche de Camille, en oubliant d’ailleurs que la culture intellectuelle de cette époque ne permettait pas de composer un plaidoyer si adroit. Certains historiens modernes sont même portés à penser que le projet de transporter Rome à Véies ne serait qu’une invention des rhéteurs en quête de beaux sujets de déclamation. – 4. Aussi ne faut-il pas chercher, dans les détails de ce discours, l’état d’esprit des contemporains de Camille. Nous y voyons plutôt l’opinion de Tite-Live sur l’importance de la religion dans l’État et l’aspect sous lequel il se représente les temps héroïques de la République romaine; nous y trouvons aussi un des traits de cette hauteur morale dont son œuvre est toute pénétrée. Il déclare d’ailleurs lui-même que le principal profit qu’on tire de la lecture de l’histoire réside dans les exemples dont le lecteur peut s’inspirer pour régler sa conduite.

89. La narration oratoire (Quintilien)

Le principal moyen de donner de la brièveté à une narration, c’est de commencer l’exposé des faits à partir du point1 qui intéresse le juge. Un autre moyen, c’est de ne rien dire d’étranger au procès; ensuite, de retrancher tout ce dont la suppression2 ne nuit ni à l’intelligence de l’affaire ni aux intérêts du client. Il y a, en effet, une manière d’être bref dans les détails, qui n’empêche pas l’ensemble d’être fort long: «J’arrivai sur le port, j’aperçus un vaisseau, je demandai le prix de la traversée, je conclus le marché3, je m’embarquai, on leva l’ancre, nous partîmes.» Sur chacun de ces détails, il est impossible d’être plus bref; mais il suffît de dire: «Je m’embarquai.» Chaque fois que la conclusion fait suffisamment comprendre ce qui précède, il faut se contenter de l’exprimer4: le reste se devine. Cependant, il est bien entendu que noue faisons consister5 la brièveté non pas à dire moins, mais à ne pas dire plus qu’il ne faut. On ne doit pas moins se mettre en garde contre l’obscurité, que produit la tendance à tout abréger6. Il vaut encore mieux dire trop que pas assez. Le superflu ennuie l’auditeur7, mais l’omission du nécessaire compromet le succès de la cause. Évitons donc le style trop concis et trop ramassé8, à la manière de Salluste, quoique ce soit chez lui une qualité. Ce qui passe plus difficilement inaperçu aux yeux du lecteur, qui est de loisir, peut échapper entièrement à l’attention de l’auditeur et le temps manque pour y revenir9. Ce qui est plus grave encore10, c’est que les lecteurs sont généralement des gens instruits, tandis que les juges qui quittent la campagne pour venir siéger au tribunal, ne peuvent décider11 en connaissance de cause que dans la mesure où ils ont compris. Par conséquent, dans tout le discours, mais principalement dans la narration, il faut tenir un juste milieu, qui consiste à dire tout ce qu’il faut, et rien que ce qu’il faut.

Notes. – 1. Inde, unde, du point à partir duquel. – 2. Lesquelles choses étant supprimées, rien n’est ôté. – 3. Convention fut faite, on tomba d’accord au sujet du prix. – 4. Nous devons nous contenter de ce grâce à quoi le reste est compris.. – 5. Ponere, placer, faire consister dans. – 6. Qui atteint ceux qui abrègent trop tout. – 7. Avec ennui (pour l’auditeur); avec danger (pour le client). – 8. Abruptum, proprement: mal lié, haché. – 9. Cela n’attend pas jusqu’à ce qu’on le reprenne (pour l’examiner à nouveau). – 10. Cum praesertim, du moment que surtout, d’autant plus que. – 11. Destiné à décider, qui décidera ce qu’il aura compris, c’est-à-dire selon ce qu’il aura compris: pronuntiaturum (sententiam de eo) quod.

Commentaire grammatical. – 1. Pour savoir si coeperimus, dixerimus, reciderimus sont à l’indicatif ou au subjonctif, reportons-nous au verbe principal: erit, et voyons la règle générale § 300: on emploie après si le même mode et souvent le même temps que dans la principale. – 2. L’ablatif absolu peut avoir pour sujet un pronom relatif: quitus sublatis. – 3. On a quidquam (au lieu de mihil) detrahatur, parce qu’une négation est déjà exprimée (Gr. § 150). – 4. Detrahatur est au subjonctif parce que la proposition relative a le sens consécutif: toutes les choses telles que étant supprimées, etc. (Gr. § 329, 3°). – 5. Quanti est un adverbe de prix (Gr. § 91, 3° et 190 bis). – 6. Dans quanti veheret le subjonctif tient à l’interrogation indirecte (Gr. § 254) et l’imparfait à la concordance des temps (Gr. § 250). – 7. Le sens de certains verbes s’explique par un complément qu’on a fini par sous-entendre: solvere (navem), délier les amarres du navire, quitter le port; Cf. agere (vitam), vivre; agere (causam), plaider. – 8. Priora est au comparatif parce qu’on oppose deux choses: la série des faits antécédents et la conclusion (Gr. § 133). – 9. La règle qui proscrit l’emploi du neutre aux cas obliques souffre quelques exceptions à l’ablatif (Gr. § 46, note), surtout quand l’antécédent ou le relatif est au nominatif ou accusatif neutre: omnia, quibus sublatis; de eo quod intellexerit. – 10. In hoc, ut, en ceci, (à savoir) que; ne, (à savoir que ne pas. Ut et ne introduisent donc des complétives en apposition à hoc (Gr. § 281, II). – 11. Fallere a souvent le sens «d’échapper aux regards ou à l’attention de». On emploie de même fugere, praeterire. – 12. Dum avec le subjonctif signifie «pourvu que» ou «jusqu’à ce que» (Gr. § 99 bis): exspecta dum veniat (§ 325). – 13. Cum praesertim a le sens causal: du moment que surtout, d’autant plus que, c’est donc le subjonctif qui convient (Gr. § 286). – 14. En transposant pronuntiaturum au mode personnel on aurait: pronuntiabit de eo quod intellexerit: intellexerit serait alors un futur antérieur. Mais, dans le texte, intellexerit est au subjonctif par attraction modale. En pareil cas, c’est le parfait du subjonctif qui se substitue au futur antérieur (Gr. § 342, note).

Commentaire littéraire. – 1. Quintilien exige ici de la narration deux qualités essentielles: la brièveté et la clarté. Il ne parle d’ailleurs de la clarté qu’à propos du risque que pourrait lui faire courir un excès de brièveté. Les deux défauts opposés sont la prolixité et l’obscurité. – 2. Il est bien entendu que Quintilien ne parle ici que d’un genre très spécial de narration: on s’en rend compte à chaque ligne; l’auteur ne perd pas un instant de vue les juges et le tribunal: les mots judex, cognitio, utilitas, periculum, decuria nous rappellent de quoi il s’agit. Cependant même pour ce genre spécial, les deux qualités indiquées ne peuvent suffire. Quintilien, citant d’ailleurs Isocrate, en ajoute une troisième: la vraisemblance. Il admet pour des cas particuliers le pathétique et cite avec éloge les narrations de Cicéron dans le De supplicis. Pour ce qui est de la sincérité, voici son opinion dans toute sa candeur; «N’inventons rien qui puisse être réfuté par un témoin; faisons parler les morts; ils ne viendront pas nous réfuter; invoquons le témoignage de nos partisans, ils ne nous démentiront pas; celui de notre adversaire: s’il nous donne le démenti, on ne le croira pas». – 3. Un historien ne pourrait se contenter de la clarté, de la brièveté et de la vraisemblance; il lui faudrait en outre la couleur locale qui permet à l’imagination de reconstituer l’aspect vrai et coloré des faits. Le romancier, lui, a un but spécial; il veut intéresser en donnant l’illusion de la vérité. Tout ce qui conduit à ce but, le précision des détails, le pittoresque, le pathétique, est de mise; la brièveté au contraire s’impose à lui moins rigoureusement. – 4. Quintilien, admirateur de Cicéron, est loin de reproduire la période ample et solide du grand orateur. Malgré son adresse, il n’a pu s’assimiler les procédés, désormais périmés, de son modèle. Sa phrase est généralement courte, les liaisons inexistantes ou vagues comme et dans et quoties. Il se contente le plus souvent de deux propositions; s’il en ajoute d’autres, elles se succèdent en s’accumulant sans former de véritables périodes. La première et la dernière phrase de ce passage sont «filandreuses», mais nullement périodiques.

90. Misère de l’homme (Pline l’Ancien)

Dès qu’il fait l’apprentissage de la lumière1, l’homme se voit entouré de liens; tous ses membres sont garrottés. Cet heureux nouveau-né gît donc étendu, pieds et poings liés; il est tout en pleurs, cet être destiné à commander à tous les autres. Il commence sa vie sous les auspices des plus grandes douleurs, sans avoir commis d’autre faute que celle de naître. Quelle folie chez ceux qui croient, après de tels débuts, que notre naissance nous donne des droits à l’orgueil! Le premier essai de ses forces2 fait de l’homme une sorte de quadrupède. Au bout de combien de temps peut-il marcher3, peut-il parler, peut-il broyer les aliments dans sa bouche4. Ajoutez les maladies, tant de remèdes inventés contre les maux, remèdes bientôt réduits à l’impuissance par de nouveaux fléaux. Tous les autres êtres prennent immédiatement conscience de leurs instincts: les uns se mettent à courir, d’autres à voler rapidement, d’autres à nager; l’homme ne sait rien sans qu’on le lui enseigne, ni parler, ni marcher, ni se nourrir. En un mot, son instinct ne lui apprend qu’à pleurer. Aussi s’est-il rencontré beaucoup d’hommes pour penser que le mieux était de ne pas naître ou de disparaître au plus tôt. Á l’homme seul entre tous les êtres vivants a été donné le deuil, le luxe, l’ambition, la cupidité, une curiosité insatiable, la superstition, le souci de la sépulture et le souci même de ce qui se passera après sa mort5. Aucun n’a une existence plus fragile, aucun n’a une fureur plus violente. Enfin nous voyons tous les autres animaux se réunir et combattre les autres espèces. Les féroces lions ne se font pas la guerre; les serpents ne cherchent pas à mordre les serpents; les monstres marins eux-mêmes et les poissons ne s’attaquent qu’aux espèces étrangères; quant à l’homme, c’est de l’homme que lui viennent6 la plupart de ses maux…​ Toi qui te confies dans tes forces physiques, qui jouis largement des dons de la fortune, qui te crois un dieu dès qu’un succès t’enfle d’orgueil, pour te tuer, il suffit de la morsure d’un serpent, il suffit pour t’étrangler7, comme il arriva au poète Anacréon, d’un pépin de raisin sec, ou d’un seul poil dans une gorgée de lait, comme pour le sénateur Fabius. En un mot, pour estimer la vie à sa juste valeur8, on ne doit jamais oublier la fragilité de la nature humaine.

Notes. – 1. Entendez: dès qu’il essaie pour la première fois d’ouvrir les yeux. – 2. La première espérance (signe) de force. – 3. Incessus, us, m. marche. – 4. Bouche résistante pour (broyer) les aliments. – 5. Cura de futuro post se, le souci de ce qui est destiné à arriver après lui (le réfléchi parce que le sujet logique de l’action, c’est l’homme). – 6. Esse ex, provenir de. – 7. Tu peux périr frappé…​ ou même étranglé comme Anacréon, par…​, comme le sénateur Fabius, par…​ – 8. Is demum profecto, celui-là seulement (enfin) certes, pèsera avec une balance juste.

Commentaire grammatical. – 1. Imperaturum, destiné à commander. Cet emploi comme adjectif épithète est peu classique pour quod imperaturum est (Gr. § 233 et note). – 2. Ab indique le point de départ; de là pour marquer le temps «dès»: a rudimento, dès l’apprentissage; pour marquer le commencement: auspicari a suppliciis, commencer par des supplices; pour marquer le point de départ d’un raisonnement: ab his initiis, par suite de, d’après ces débuts. – 3. Dementiam est à l’accusatif d’exclamation (Gr. § 100, note 2). – 4. Ad superbiam genitos rappelle la règle natus ad imperium: les adjectifs marquant aptitude se construisent ainsi (Gr. § 121). – 5. Jam (ou jam vero) indique au début d’une phrase qu’on ajoute des termes à une énumération, souvent en renchérissant: et en outre, et de plus. – 6. Sentire, usurpare, nare, scire, sont des infinitifs d’exclamation (Gr. § 222); on pourrait expliquer de même non fari, non vesci, parce que scire signifiant «savoir (faire)» est peu usité avec un infinitif; mais nihil prépare cette construction, et de plus c’est bien scire qu’il faut sous-entendre dans non aliud (scire) quam flere. – 7. Sponte, même quand il est considéré comme adverbe est l’ablatif du mot spons, tis, f.; naturae sponte, par la volonté (libre, spontanée) de sa nature. – 8. Entendez: censerent non nasci (le fait de ne pas naître) (esse, sous entendu) optimum. L’imparfait censerent étant dû à la concordance des temps on peut le traduire par un passé composé. – 9. Quam avec le superlatif signifie «(le plus) possible» (Gr. § 136). – 10. Congregari doit se traduire par un verbe pronominal (Gr. § 202: in flumine lavantur). – 11. In avec l’accusatif au sens figuré peut signifier «pour» ou «contre». – 12. Dans memor fuerit, le verbe est au futur antérieur (Gr. § 303, 2°).

Commentaire littéraire. – 1. L’enfant, dès sa naissance est déposé à terre devant le père, qui en le relevant lui-même (tollere) le reconnaît pour sien et accepte de l’élever. Sinon, l’enfant est abandonné. On a voulu voir une allusion à cet usage dans l’emploi du mot jacet, qui d’ailleurs se retrouve dans le célèbre passage de Lucrèce dont il sera question plus loin: humi jacet. L’enfant était enveloppé de langes (panni) et de bandelettes (fasciae) dont l’ensemble s’appelait incunabula. Plaute dans Amphitryon dit qu’on ne put emmailloter le petit Hercule: nequem eum quisquam colligare quivit incunabulis. C’est cette opération si simple qui est rappelée un peu trop tragiquement ici par les mots: vincula, nexus, manibus pedibus que devinctis. – 2. Bon nombre de passages célèbres seraient à rapprocher de cette page pessimiste. Les vers fameux de Lucrèce ont certainement inspiré en partie Pline: «Puer, ut saevis projectus ab undis navita, nudus humi jacet, infans, indigus omni vitalii auxilio…​ vagituque locum lugubri complet, ut aequum est, cui tantum in vita restet transire malorum; l’enfant comme un naufragé que rejettent les ondes impitoyables, gît nu sur le sol, incapable de parler, incapable de s’aider lui-même à vivre…​ il remplit la salle d’un vagissement lugubre, comme il convient à un être qui doit s’attendre à traverser tant de douleurs». Saint Augustin (Enarrat. in psalm. 125, 10) s’inspire à son tour de Pline quand il dit: «Quare (qui nascitur) a fletu incipit vivere? ridere nondum novit, quare plorare jam novit?» Cicéron, à la fin du premier livre des Tusculanes attribue à Silène, s’adressant à Midas, la célèbre parole pessimiste répétée ici par Pline (voir Cléobis et Biton, n°122). Pascal parlant de la fragilité de la vie humaine, se rencontre avec Pline: «L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature…​ une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer». (Edit. Brunschvicg § 347). – 3. Pour savoir ce qu’il faut penser de ce pessimisme, on peut s’adresser à Pascal lui-même: «Quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt…​» Bossuet dit très sagement: «Il ne faut pas permettre à l’homme de se mépriser tout entier, de peur qu’il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs.» (Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre). D’ailleurs, le pessimisme de Pline est exagéré; Cicéron remarque que la raison compense toutes ces apparentes infériorités et nous donne de beaucoup l’avantage sur les animaux. Le ton déclamatoire de Pline fausse sa pensée. Il recourt à l’exclamation: Heus! dementiam; il interpelle un personnage imaginaire: tu qui corporis viribus fidis; l’hyperbole lui fait voir dans l’innocent maillot de l’enfant un instrument de torture et un symbole de captivité. Quant à l’antithèse qui oppose l’homme aux animaux à propos de l’instinct, elle pourrait aisément être retournée en faveur de la supériorité de l’homme: l’homme a besoin de tout apprendre, soit; mais c’est donc qu’il est apte à recevoir un enseignement; c’est qu’il est intelligent. Il n’aura aucune peine à dépasser infiniment l’animalité grâce aux ressources de la raison. En outre, Pline a tort d’oublier que si l’homme est sujet aux passions, il est aussi capable de vertus. On préférera toujours à cette rhétorique la simplicité d’un Lucrèce ou d’un Pascal.

91. Inconstance de la Fortune (Ovide, Pontiques)

Cette déesse, montée sur une roue qui tourne sans cesse sous son pied mal assuré, indique par là combien elle est inconstante. N’importe quelle feuille est moins mobile, n’importe quel vent moins variable: ta légèreté seule, mauvais ami, égale la sienne. La destinée des hommes1 est suspendue à un fil fragile; et les situations les plus solides s’écroulent en un clin d’œil. Qui n’a entendu parler de l’opulence de Crésus? Et pourtant il a dû vivre en captivité2 auprès d’un ennemi. Ce fameux tyran, naguère redouté à Syracuse, trouva à peine de quoi se sauver de la faim en exerçant un humble métier. Qui fut plus grand que le grand Pompée? Et pourtant, dans sa fuite, il dut implorer d’une voix suppliante le secours d’un client. Ce général rendu célèbre par son triomphe sur Jugurtha et sur les Cimbres, celui sous le consulat duquel Rome fut tant de fois victorieuse, Marius, dut se cacher dans la fange d’un marais, au milieu des roseaux et supporter bien des humiliations indignes d’un grand capitaine. La puissance divine se joue des choses humaines et c’est à peine si nous pouvons compter sur l’heure actuelle3. Si quelqu’un m’eût dit: «Tu iras au bord du Pont-Euxin et tu auras à redouter les coups partis de l’arc du Gète», – «Va, eussé-je répondu, va boire ces breuvages qui purgent la raison, bois le suc de toutes les plantes qui croissent à Anticyre.» Et pourtant j’ai subi ce malheur: quand même j’aurais pu échapper aux traits des mortels, je ne pouvais éviter ceux du dieu souverain. Crains donc aussi toi-même; et, quand tu parles4, songe que ta situation, qui te paraît heureuse, peut se changer en un sujet d’affliction.

Notes. – 1. Toutes les affaires des hommes. – 2. On entend aussi: fait prisonnier, il accepta de l’ennemi la vie. Notre traduction nous semble plus naturelle: pris par l’ennemi, il supporta la vie. – 3. L’heure actuelle a à peine une certitude assurée. – 4. Dum loqueris, on pourrait être tenté de comprendre, au moment même où tu parles, c’est-à-dire d’un instant à l’autre. Mais le début de la lettre ne laisse guère de doutes sur le sens: vix equidem credo, sed et insultare jacenti te mihi, nec verbis parcere, fama refert.

Commentaire grammatical. – 1. Haud tombe toujours sur le mot qui suit; non peut tomber sur le mot qui suit, mais peut tomber aussi sur le verbe dont il est séparé. Il faut donc toujours avec non envisager les deux cas. – 2. Quam signifie ici combien; c’est une faute grave de lui donner le sens de que, comme après un comparatif. – 3. Quem summum habet: qu’elle tient à son sommet, c’est-à-dire, dont elle a le sommet sous son pied. – 4. Cui au lieu de a quo; c’est une liberté fréquente en poésie et chez les auteurs non classiques surtout avec une forme passive composée du participe (Gr. § 185, note). – 5. Quo consule est à l’ablatif absolu: lequel étant consul. – 6. Et en poésie se rejette souvent, comme que, après un mot mais sans se lier à lui. – 7. On attendrait si dixisset, mais l’imparfait du subjonctif a parfois le sens du conditionnel passé (Gr. § 217, note II). – 8. I bibere serait contraire à la règle eo lusum (Gr. § 245). – 9. Fac timeas est la tournure régulière au lieu de fac (ut) timeas (Gr. § 276). – 10. Quidquid et / in to / ta / nascitur / Anticy ra (Gr. § 375).

Commentaire littéraire. – 1. Crésus, roi de Lydie, fut célèbre par ses immenses richesses (environ 563 à 548 av. J.-C.). Vaincu et pris par Cyrus, il allait être brûlé vif quand son vainqueur décida de lui faire grâce et de le garder auprès de lui. Denys II le Jeune, fils du fameux Denys le Tyran, succéda à son père; mais, chassé de Syracuse, il dut se réfugier à Corinthe et fut réduit dans sa vieillesse à se faire maître d’école. Pompée, après avoir obtenu trois fois le triomphe, fut battu par César dans la guerre civile et réduit à demander l’hospitalité à son protégé, le jeune Ptolémée, qui régnait en Égypte. Il fut tué au moment où il débarquait. Marius, après avoir battu Jugurtha en Afrique et les Cimbres à Verceil, dut, dans sa vieillesse, fuir la rancune de Sylla en se cachant dans les marais de Minturnes. – 2. Ovide, dans les six premiers vers, affirme l’inconstance de la fortune. Puis vient l’énumération des exemples. Ils ne sont pas rangés strictement dans l’ordre chronologique: Marius devrait venir avant Pompée; mais peut-être le poète, soucieux de la variété, a-t-il voulu éviter la répétition de ille en tête de deux distiques consécutifs. Revenant brièvement à son affirmation du début pour l’accentuer encore, il cite son propre cas et montre combien sa disgrâce lui eût semblé autrefois invraisemblable. Pour terminer, il applique cette leçon à son ancien ami et l’invite à se montrer désormais plus retenu dans son langage. Ce développement si méthodique nous rappelle que la poésie d’Ovide doit beaucoup à la rhétorique. «Il est le premier des écrivains latins qui ait été élevé dans les écoles de déclamation (Pichon).» Il sait admirablement tourner et retourner une idée, l’enrichir par des comparaisons ou des énumérations d’exemples et surtout dissimuler la monotonie du procédé sous la variété des tours. On peut étudier à ce point de vue la façon dont il introduit chacun des quatre exemples historiques qu’il allègue. – 3. On a souvent reproché à Ovide d’avoir gâté par la rhétorique et l’esprit précieux les plus touchantes de ses lettres d’exil. C’est un peu le cas de celle que nous avons sous les yeux. Dans ces reproches, on aurait pu espérer trouver ou bien un appel attendri au souvenir d’une amitié d’enfance ou l’amère indignation d’un ami renié et trahi. Ces sentiments sont à peine légèrement indiqués; ce qui domine c’est une pâle leçon de morale sur l’inconstance de la fortune, selon un plan trop prévu, avec des détails plus jolis que frappants. Il faut pourtant reconnaître qu’on trouve aussi çà et là, dans les Tristes et les Pontiques, d’autres éléments d’intérêt, «quelques brusques sursauts de fierté, de la mélancolie résignée, de la curiosité souriante pour le monde si nouveau qui l’entoure (Berthaut)».

92. La guerre et le droit des gens (Cicéron, De officiis)

Nous avons des devoirs à observer, même à l’égard de ceux qui nous ont fait quelque tort; car le droit à la vengeance et aux représailles n’est pas illimité. Spécialement quand il s’agit de l’État, le droit des gens doit être scrupuleusement respecté durant la guerre. Il y a en effet1 deux manières de régler un différend, l’un par la discussion, l’autre par la force; l’une est naturelle à l’homme, l’autre aux bêtes sauvages: il ne faut donc recourir à la seconde que quand la première est devenue impossible. Par conséquent, on a, il est vrai, le droit de faire la guerre quand on a à défendre sa sécurité et sa tranquillité, mais la victoire une fois obtenue, il faut épargner ceux qui dans la lutte n’ont été ni cruels ni barbares. C’est ainsi que nos ancêtres ont été jusqu’à donner le droit de cité aux Tusculans, aux Eques, aux Volsques, aux Sabins et aux Herniques; en revanche, ils ont détruit complètement Carthage et Numance. Je regrette qu’ils aient ruiné Corinthe; mais ils avaient probablement quelque raison particulière2: sans doute la situation trop favorable de cette ville, qui risquait de l’inciter un jour à recommencer la guerre. Á mon avis, il faut toujours chercher à établir une paix loyale; et s’il faut être généreux après la victoire, il faut aussi accepter la capitulation de ceux qui déposent leurs armes et se remettent à la merci du général, même si le bélier a déjà frappé leur muraille. D’ailleurs, le droit fécial du peuple romain a fort scrupuleusement défini les règles de la justice en temps de guerre. Il nous apprend3 qu’il n’y a de guerre juste que celle qui est précédée d’une demande en réparation ou qui est signifiée et déclarée d’avance. Pompilius était gouverneur de la province4 où le jeune Caton faisait ses premières armes. Avant décidé de licencier une légion, Pompilius congédia aussi le jeune Caton qui en faisait partie. Mais celui-ci, par amour de la guerre, demeura dans les rangs de l’armée. Alors Caton, son père, écrivit à Pompilius d’avoir soin, s’il jugeait à propos de garder son fils à l’armée, de lui faire prêter de nouveau le serment militaire; car, le premier se trouvant annulé, il n’avait plus le droit d’en venir aux mains avec l’ennemi.

Notes. – 1. Alors qu’il y a, étant donné qu’il y a. – 2. Je crois qu’ils ont suivi, qu’ils ont envisagé quelque chose. – 3. Ex quo, par suite duquel, grâce auquel. – 4. Pompilius occupait comme gouverneur la province dans l’armée de laquelle, etc. Il est plus simple de rapporter cujus à provincia et l’on sait qu’on disait très bien l’armée de Germanie par exemple, pour les troupes romaines qui guerroyaient dans ce pays.

Commentaire grammatical. – 1. Adversus (ou adversum) ne signifie pas seulement «contre», mais aussi «envers, à l’égard de». – 2. A quibus acceperis, comme accepi litteras a patre meo (Gr. § 177). – 3. Le génitif du gérondif s’emploie parfois au sens d’un nom: genera decertandi pour decertationis; on dit usuellement vis dicendi, pour l’éloquence. – 4. Posterior et superior parce qu’il s’agit de deux choses (Gr. § 133). – 5. Ob eam causam, ut, pour cette raison (à savoir) pour que; la proposition avec ut est annoncée, comme souvent par ideo, idcirco; pour ob eam causam annonçant une proposition causale, cf. Gr. § 283, note. – 6. Vivatur, passif impersonnel (Gr. § 203): (afin que) on vive. – 7. Nollem (eos sustulisse funditus) Corinthum; c’est l’ellipse du verbe voisin. – 8. Ad bellum faciendum peut signifier: pour faire la guerre; mais l’emploi de ad peut tenir aussi à une construction qui demande cette préposition: paratus ad faciendum, prêt à faire; adhortari ad faciendum, exhorter à faire. – 9. Mea quidem sententia, ablatif de relation (Gr. § 178). – 10. Habitura sit, est une forme périphrastique remplaçant le futur du subjonctif (Gr. § 342, 1°); le subjonctif parce que la proposition relative a le sens consécutif: une paix, telle que, etc. (Gr. § 329, 3°). – 11. Nihil insidiarum, rien en fait d’embûches, de perfidie (Gr. § 154). – 12. Consulere alicui rei, veiller à quelque chose, alicui, sur quelqu’un; consulere aliquem, consulter quelqu’un (Gr. § 156). – 13. Cum.., tum, d’une part, d’autre part, non seulement, mais encore. – 14. Les subjonctifs geratur ou denuntiatum sit, à cause du sens consécutif de la relative (Gr. § 329, 3°) et aussi par attraction modale (Gr. § 341, 2°). – 15. Videti a rarement le sens du passif de videre; il est d’ordinaire un véritable verbe déponent signifiant «paraître, sembler», et quelquefois comme ici «sembler bon»: si tibi videtur, si tu le juges à propos. – 16. Scribere se construit avec la proposition infinitive ou avec ut suivant son sens; ici il s’agit d’une intention exprimée (Gr. § 275); ut signifie simplement «que» et non pas «afin que».

Commentaire littéraire. – 1. Civitas, c’est le «droit de cité», c’est-à-dire la qualité de citoyen, la jouissance des droits civils et politiques avec la participation aux charges de l’État. Dare civitatem alicui ou accipere aliquem in civitatem, c’est donc admettre quelqu’un comme citoyen romain, c’est lui accorder la naturalisation. Cette acquisition du droit de cité exigeait une décision émanant de l’assemblée du peuple ou d’un magistrat expressément autorisé par le peuple. – 2. Les Tusculans, les Eques, les Volsques, les Herniques étaient des voisins immédiats de Rome. Ils l’encerclaient du coté de l’Orient et du Midi, tandis que les Étrusque se trouvaient au Nord-Ouest. Rome naissante lutta d’abord contre ces peuples, surtout contre les Eques, montagnards pauvres et remuants, et contre les Volsques, riches et puissants. Cicéron mentionne ces peuples parce qu’ils ont reçu les premiers le droit de cité romaine. – 3. Corinthe, vaincue et abandonnée par ses habitants, fut livrée au pillage et à la destruction par le consul Mummius en 146. La même année, Scipion Emilien prit et rasa Carthage. Mais elle fut rétablie vingt-cinq ans plus tard et devint une des grandes villes de l’Empire romain. Ce même Scipion prit en 133, Numance, ville espagnole qui lui opposa une résistance acharnée. Elle fut détruite et la plupart de ses habitants furent massacrés. – 4. Le droit fécial est l’ensemble des règles observées par les Féciaux. C’étaient des prêtres chargés des relations avec les peuples étrangers, surtout à l’occasion des déclarations de guerre ou des traités. L’une de leurs fonctions consistait à demander satisfaction préalablement à toute déclaration de guerre. Demander satisfaction, c’est res repetere; «réclamer les choses volées», puis «demander réparation du tort causé». Un délai de 30 jours était accordé. – Le serment militaire était prêté aussitôt après l’enrôlement. Ce serment était une promesse d’obéissance absolue; il s’appelait sacramentum (et non jusjurandum), parce que celui qui y manquait devenait sacer et se trouvait voué aux dieux infernaux. – 5. Cicéron exagère un peu le respect des Romains pour le droit des gens. Ils se montrèrent plutôt formalistes que profondément soucieux de justice internationale. Cependant on ne peut nier que dans bien des cas ils obéirent à des scrupules honorables et que leur manière de déclarer la guerre s’inspirait de sentiments d’humanité que les peuples modernes n’ont pas constamment respectés. – 6. Cependant le droit de la guerre a fait de grands progrès à l’époque moderne. Il est admis aujourd’hui que la population civile doit être respectée et les droits du vainqueur sont limités par des règles précises et par des sentiments inspirés par une civilisation issue du christianisme.

93. Discours d’Alexandre (Quinte-Curce)

La clémence des souverains et des chefs militaires ne dépend pas uniquement d’eux-mêmes; elle dépend aussi des dispositions de leurs inférieurs. L’autorité s’adoucit quand on ne lui résiste pas; mais quand la soumission disparaît des cœurs, quand tous les degrés de la hiérarchie sont confondus1, nous sommes bien forcés de repousser la violence par la violence. Mais pourquoi m’étonner que ce jeune homme m’ait reproché d’être cruel, puisqu’il a osé m’accuser de cupidité? Je ne veux pas faire appel au témoignage de chacun d’entre vous: je craindrais2 que mes largesses ne devinssent un argument contre moi, si je vous humiliais en les rappelant. Mais regardez tous nos soldats. Naguère encore ils ne possédaient que leurs armes. Aujourd’hui, ils s’étendent sur des lits d’argent, la vaisselle d’or couvre leurs tables, ils ont de véritables troupes d’esclaves; ils succombent sous le poids des dépouilles enlevées à l’ennemi. Mais, dira-t-on, les Perses, que nous avons vaincus, sont entourés par moi de tous les égards. Je donne précisément là une preuve palpable de ma modération, en n’exigeant même pas des vaincus une soumission humiliante. Si j’ai envahi l’Asie, ce n’était pas pour ruiner de fond en comble les peuples, ce n’était pas pour faire de la moitié de la terre un désert, mais en désirant que les vaincus n’eussent pas trop à regretter ma victoire. Aussi, vous les voyez dans nos rangs, ils versent leur sang pour maintenir votre Empire; tandis qu’une domination orgueilleuse les aurait tournés contre nous. Un pouvoir fondé sur la force des armes3 ne saurait durer longtemps; la reconnaissance, au contraire, dure toujours. Si nous voulons garder l’Asie et ne pas nous contenter de la traverser, il faut que notre bonté agisse aussi4 en faveur de ses habitants. C’est leur attachement qui donnera à notre Empire une base à jamais inébranlable. Mais on me reproche de pousser les Macédoniens à adopter leurs mœurs. Si je le fais, c’est que je vois chez bien des peuples des usages5 qu’on peut adopter sans rougir. D’ailleurs un si grand Empire ne peut être administré convenablement que si nous donnons aux Perses certaines de nos habitudes et si nous empruntons quelque chose des leurs.

Notes. – 1. Quand les choses (situations) d’en haut sont confondues avec celles d’en bas. – 2. De peur de rendre ma générosité défavorable pour moi, si je la rend gênante pour votre fierté (pudor, honte qui part d’un sentiment de fierté et de dignité). – 3. La propriété, dans laquelle nous sommes introduits (dont nous sommes mis en possession) par le glaive. – 4. Communicare, mettre en commun. – 5. Quae, des choses (usages) que.

Commentaire grammatical. – 1. Mirer doit être expliqué de préférence comme un subj. délibératif (pourquoi faut-il que je m’étonne) plutôt que comme un simple conditionnel (pourquoi m’étonnerai-je) (Gr. § 214, 216). – 2. Ausus sit est au subjonctif pour deux raisons: par attraction modale (Gr. § 341, 2°) et parce que cette relative a le sens causal: qui, lui qui, puisqu’il (Gr. § 329). – 3. Totus, tout entier; omnis, tout, chaque; universus, tout (considéré dans son ensemble); cuncti, tous ensemble, tous à la fois; ceteri = omnes alii, tous les autres. – 4. Quod impero, ce fait que je commande (Gr. § 280); cette proposition complétive avec quod joue le rôle de sujet: ce fait que…​ est une preuve. – 5. L’imparfait dans veni ut everterem est réclamé par la concordance des temps (Gr. § 250). – 6. En mettant le verbe principal au présent, on aurait: venio enim in Asiam, non ut funditus evertam gentes, nec ut…​ solitudinem faciam, sed ut illos, quos bello subegero, victoriae meae non paeniteat. Subegissem, ne signifie donc pas «que j’avais soumis», mais «que j’aurais soumis». – 7. Pro signifie: devant, à la place de (en guise de), pour la défense de, en proportion de. – 8. Superbe habiti est l’équivalent d’une proposition conditionnelle, si superbe habiti essent, s’ils avaient été traités avec dédain, (Gr. § 227). – 9. On a l’indicatif, comme en français, dans si habere volumus, parce que la condition est supposée réalisée: s’il est vrai que (Gr. § 301). – 10. Dans quae non erubescamus, le relatif équivaut à talia ut; ce sens consécutif amène le subjonctif (Gr. § 329, 3°): des usages tels que nous n’avons pas à rougir. – 11. Non aliter (non autrement) quam (que) ut (de manière que): tout cela équivaut simplement à: sans que ou à si…​ ne…​ pas, avec la négation dans la proposition principale.

Commentaire littéraire. – 1. Alexandre se défend d’abord du grief de cruauté, en répondant que la sévérité est parfois rendue nécessaire par l’indiscipline des inférieurs. En second lieu il repousse l’accusation d’aimer trop les richesses: sa libéralité envers ses amis le justifie amplement. Il explique en troisième lieu que s’il a ménagé les Perses, c’est qu’il est nécessaire de gagner leurs sympathies si l’on veut rendre durable la conquête. Enfin le reproche qui lui a été adressé de faire adopter aux Macédoniens les usages des peuples vaincus est écarté pour la même raison d’utilité politique. – 2. Ce discours est certainement tout entier de l’invention de Quinte-Curce. Il a pu d’ailleurs en trouver les éléments dans les historiens grecs où il a puisé. Il est peu probable qu’Alexandre, brusque et autoritaire comme il était, ait prononcé tous les discours que lui prête l’auteur et particulièrement qu’il ait parlé si longuement dans cette circonstance. Les historiens anciens n’ont aucun scrupule à cet égard (Cf. numéros 105, 106, 119, etc.). – 3. La tendance romanesque de l’œuvre de Quinte-Curce est encore rehaussée par le caractère qu’il donne à son héros. Alexandre est chevaleresque. Ici, avant de sévir, il tient à se justifier et à convaincre de déloyauté ses adversaires. Il le fait avec dignité et modération. Un tel discours ne paraît répondre ni au caractère réel d’Alexandre, ni à la sentence sévère qu’il va prononcer et par laquelle il envoie à la torture et à la mort non seulement les conjurés, mais en outre Callisthène qui est innocent. – 4. On ignore la biographie de Quinte-Curce, mais il est certain que son éducation a été toute oratoire. Le souci de l’ordonnance parfaite des arguments est poussée jusqu’à l’excès: aussi les transitions sont-elles mises fortement en relief: sed quid ego mirer…​? At enim Persae…​! Verumtamen eorum mores…​! Il y a dans ce court passage une maxime sur la discipline, d’autres sur la manière de rendre durables les conquêtes et d’administrer un vaste Empire; on y trouve aussi des «pointes». Ainsi, pour dire simplement qu’il ne veut pas s’aliéner la bienveillance de ses amis en leur rappelant les bienfaits qu’ils ont reçus de lui, il s’exprime de cette façon compliquée: «je ne veux pas rendre ma libéralité gênante pour votre dignité de peur de la rendre défavorable pour ma cause». (voir n°44, l’Inde au temps d’Alexandre. Comm. litt. 4).

94. Agélisas (Cornélius Népos, Agélisas)

La nature avait favorisé1 Agésilas sous le rapport des qualités de l’âme, mais elle s’était montrée peu généreuse au point de vue physique: il était de petit taille, chétif et boitait d’un pied. Tout cela lui donnait un aspect assez disgracieux et ceux qui ne le connaissaient pas en concevaient, à le regarder, une médiocre estime. En revanche, ceux auxquels ses qualités étaient connues ne pouvaient se lasser de les admirer. C’est ce qui lui arriva, quand, à l’âge de quatre-vingts ans, il se rendit en Égypte pour porter secours au roi Tachus. Il était campé sur la plage avec ses soldats sans aucun abri; son lit se réduisait2 à un peu de paille jetée sur le sol, sans autre chose qu’une peau pour le recouvrir; il portait3 le même vêtement, grossier et usagé, que ses compagnons, en sorte que leur aspect non seulement ne dénotait pas la présence d’un roi parmi eux, mais donnait à penser qu’il s’agissait d’hommes peu fortunés. Quand la nouvelle de leur arrivée parvint aux officiers du roi4, on leur apporta rapidement des présents de tout genre. Aux envoyés qui demandaient Agésilas, on eut bien de la peine à faire admettre5 qu’il était un de ceux qui campaient là. Quand ils lui eurent remis au nom du roi6 ce qu’ils apportaient, Agésilas n’accepta que de la viande de veau et des aliments de ce genre7. Quant aux parfums, aux couronnes et aux friandises, il les distribua à ses esclaves et fit remporter tout le reste. Cette conduite le fit d’autant plus mal juger par les barbares qu’ils s’imaginaient que c’était par ignorance qu’il avait préféré aux choses de valeur les objets les plus communs.

Notes. – 1. De même qu’il avait eu la nature favorable dans le fait d’accorder (dans l’octroi de) les qualités de l’âme, de même il la rencontra défavorable, etc. – 2. Il avait un lit tel que (fait de manière que). – 3. Eodem vestitu, avec le même vêtement. – 4. Regii, les officiers ou amis du roi. – 5. Vix fides facta est, la certitude fut difficilement donnée. – 6. D’après les paroles du roi. – 7. Ejus modi = talia: de semblables catégories de provisions.

Commentaire grammatical. – 1. In tribuendis virtutibus est l’équivalent de in tribuendo virtutes, qui équivaut à in (tribuere) virtutes, dans le fait d’accorder les qualités; de même in fingendo corpore, dans le fait de façonner son corps (Gr. § 62, 235 et 241 note). – 2. Statura humili, corpore exiguo sont des ablatifs descriptifs (Gr. § 114). – 3. Altero pede est un ablatif de relation (Gr. § 189); il marque de quelle partie du corps il s’agit. – 4. On trouve ici de nombreux relatifs de liaison: quae res = haec autem res; quod ei usu venit = hoc autem ei usu venit; qui cum régis verbis = cum ii autem; quo facto = eo autem facto. – 5. Nonnullus, quelque; les deux négations se détruisent en donnant une affirmation restreinte (Gr. § 94, 2°). – 6. Noverant a la forme d’un plus-que-parfait, mais se traduit par un imparfait (Gr. § 85, 1° et note). – 7. Annorum octoginta est un génitif d’évaluation qui se rattache au pronom is, sous-entendu: celui-ci étant de quatre-vingts ans (cf. Gr. § 114, ex. 3); on peut dire en latin vir octoginta annorum, un homme de quatre-vingts ans aussi bien que octoginta annos natus (Gr. § 198, 2°). – 8. Ire subsidio alicui est un double datif (Gr. § 174). – 9. Huc marque le mouvement (Gr. § 90, 2°); il est pour in ea (stramenta), sur cette litière de paille. – 10. Eodem vestitu est un ablatif descriptif (Gr. § 114): (étant) du même vêtement = ayant le même vêtement. – 11. Les expressions suspicionem praebere, fidem facere, suggèrent l’idée de penser et d’affirmer, de là leur construction avec l’infinitif (Gr. § 281). – 12. Cum doit être replacé en tête de sa proposition: cum fama perlata esset, etc. On observera qu’en pareil cas la conjonction n’est pas précédée d’une virgule et qu’on doit la ramener jusqu’à la ponctuation précédente. Cum est ici construit avec le subjonctif selon la règle § 319. – 13. Eo est un adverbe de lieu de la question quo et signifie là (où il était), avec mouvement. Ne pas le confondre avec le datif ei. – 14. Certains adjectifs deviennent des noms parce que le nom lui-même est sous-entendu aisément: vitulina (caro), viande de veau; frigida (aqua), eau froide; merum (vinum), vin pur. – 15. Fidem facere, produire la conviction, faire croire; usu venire (venir à usage), arriver, se produire (ici usu est un datif, Gr. § 24): regis verbis, au nom du roi; secundam mensam, le second service, c’est-à-dire la seconde partie du repas, le dessert.

Commentaire littéraire. – 1. Cornélius Népos veut ici nous faire entendre deux choses; d’abord que les qualités physiques sont sans importance en comparaison des qualités morales; ensuite que l’homme vertueux et énergique, au lieu de rechercher le bien-être matériel doit s’en défier, car il amollit les âmes. – 2. Agésilas est le type même du Spartiate, habitué à une vie simple et rude. Sparte n’avait d’autre but que de faire de ses citoyens des guerriers. Les enfants avaient la tête rasée, les pieds nus; le même vêtement servait pour l’été et pour l’hiver; ils couchaient sur la dure. Les hommes partageaient leur temps entre l’exercice militaire et la chasse. Une simple tunique, avec un manteau de laine rouge, formait leur vêtement. Un banquet, où paraissait le fameux brouet noir, les réunissait sur la place publique. Ils parlaient peu; de là le mot «laconisme». – 3. Le mot «barbare» est pris ici dans le sens où le prenaient les Grecs. Ce mot désignait proprement tous ceux qui ne parlaient pas la langue grecque. Il est donc synonyme d’«étranger» et non pas de «cruel» ou «non-civilisé». C’est justement pour montrer qu’une civilisation trop raffinée a amolli les barbares, que l’historien insiste sur leur étonnement devant l’attitude d’Agésilas. – 4. Ce fragment nous donne une assez juste idée de la manière dont Cornélius Népos entend l’histoire. Il ne s’agit pas pour lui de raconter les faits essentiels et d’en montrer l’enchaînement; il s’agit de raconter des anecdotes instructives où le lecteur pourra puiser quelque leçon morale. Souvent l’auteur signale lui-même avec une pédanterie maladroite l’enseignement pratique que l’on doit retirer de son récit. (voir n°11, Thrasybule) En somme Cornélius Népos est un médiocre écrivain et ses idées morales, louables en elle-même, sont sans originalité et sans profondeur.

95. Une femme héroïque (Pline le Jeune, Lettres)

Cécina Pétus, son mari, était malade, ainsi que son fils. Tous deux paraissaient en danger de mort, Le fils mourut. C’était un fort bel enfant, d’une vertu égale à sa beauté et ses parents l’aimaient autant pour ses qualités1 que parce qu’il était leur fils. Arria prépara les funérailles et accompagna le cortège de telle manière que son mari n’en sut rien. Bien plus, chaque fois qu’elle pénétrait dans sa chambre, elle lui faisait croire que leur fils vivait et même qu’il allait mieux2. Et très souvent, quand Pétus demandait comment allait leur fils, elle répondait: «Il a bien dormi; il a mangé avec appétit.» Puis, quand les larmes, longtemps retenues, jaillissaient en dépit de sa volonté, elle sortait. Alors elle s’abandonnait à sa douleur. Une fois rassasiée de pleurs, les yeux séchés, elle rentrait avec un visage calme, comme si elle eût laissé à la porte le souvenir de son enfant mort3…​ Cette même Arria, en présence de Claude, dit à la femme de Scribonianus qui consentait à se faire dénonciatrice4: «Puis- je t’écouter, toi qui a pu survivre à ton mari, tué dans tes bras.» Cette parole montre bien que sa résolution de mourir glorieusement était dès longtemps prise. Bien plus, comme Thraséa, son gendre, la suppliait de renoncer à mourir et lui disait entre autres choses: «Veux-tu donc que ta fille, au cas où je serais contraint de mourir, meure avec moi?» elle répondit: «Si, à ce moment, elle a passé autant d’années et dans une union aussi complète que moi avec Pétus, j’y consens.» Cette réponse avait augmenté les craintes de sa famille; on la surveillait plus étroitement. Elle s’en aperçut et dit: «Vous perdez votre temps; car vous pouvez bien m’obliger à choisir une mort cruelle, mais m’empêcher de mourir, non pas.» En prononçant ces mots, elle s’élança de son siège et donna de la tête si violemment en plein mur5, qu’elle tomba inanimée. Quand les soins l’eurent fait revenir à elle, elle dit aux siens: «Je vous avais prévenus que je trouverais un moyen de mourir, quelque cruel qu’il fût, si vous m’empêchiez de recourir à un plus doux.»

Notes. – 1. Non moins à cause d’autres choses, que parce que. – 2. Commodus, «en bon état» s’est dit d’abord de la santé, puis par une sorte d’hypallage, de la personne elle-même: bien portant. – 3. Orbitas, privation d’enfant, perte d’un enfant. – 4. Profiteri indicium: déclarer la dénonciation, c’est-à-dire, se déclarer prêt à dénoncer ses complices. – 5. Adverso parieti, contre le mur (placé) en face, en plein mur; adverso pectore, en pleine poitrine.

Commentaire grammatical. – 1. L’ablatif eximia pulchritudine se rattache à filius; c’est un ablatif descriptif (Gr. § 114) complément de nom. – 2. Dans quoties intraret on devrait avoir l’indicatif puisqu’il y a répétition de l’action; mais les dérogations à cette règle sont nombreuses à l’époque impériale (Gr. § 315 et note). – 3. Simulare appelle régulièrement la proposition infinitive en raison de son sens de «faire croire», qui le rapproche des verbes d’opinion (Gr. § 264). – 4. Interroganti quod agebat ne serait même pas intelligible en latin. L’interrogation indirecte est ici obligatoire (Gr. § 255). – 5. Tanquam, au sens de comme si, a pour synonymes quasi, ut si, velut ou velut si, perinde ou proinde ac (si) Gr. g 312 et note. – 6. Audiam doit être considéré de préférence comme un subjonctif délibératif (Gr. § 214, 1°). – 7. Il faut bien observer que quand le génitif du relatif dépend d’un complément d’objet indirect ou circonstanciel, il reste à sa place en latin, tandis qu’en français nous donnons alors au relatif une forme particulière et nous le rejetons à la suite: dans le giron de laquelle. – 8. Deprecari se construit avec ne parce qu’il signifie empêcher (par des prières) Gr. § 278. – 9. Mihi pereundum est, il faut que je périsse; mihi pereundum erit, il faudra que je périsse. – 10. Impegit vient de impingo (impegi, impactum), composé de pango (pepigi, pactum). – 11. Au style direct on aurait: inveniam (futur) quamlibet duram ad mortem viam, si vos facilem negaveritis (fut. antér.). On voit que l’idée du futur est négligée au style indirect dans la proposition avec si (Gr. § 342, note) et c’est le subjonctif plus-que-parfait qui remplace le futur antérieur.

Commentaire littéraire. – 1. Chez les Romains le corps, avant les funérailles (funus) était parfumé et exposé pendant huit jours dans l’atrium sur un lit de parade, les pieds tournés vers la porte. Le cortège (exsequiae) constituait un véritable spectacle en vue d’attirer la foule à la cérémonie. Non seulement on y voyait des pleureuses à gages, des hommes qui, à l’aide de masques et de costumes représentaient les ancêtres illustres du mort, mais des histrions y figuraient même des scènes comiques. La famille fermait la marche. Á l’époque classique, les riches faisaient brûler (urere) leurs morts, mais les pauvres continuaient comme autrefois à les enterrer (sepelire). Le tombeau élevé au-dessus du sol est le tumulus ou monumentum, s’il est souterrain, c’est le sepulchrum. – 2. Il faut se garder de juger la vertu antique avec une trop grande étroitesse de vues. On estimait alors, plus que la délicatesse exquise de conscience et de sentiments, l’énergie et le désintéressement, poussés jusqu’au sacrifice de la vie. Pour ce qui regarde la conduite d’Arria, il faut se rappeler que, même dans la morale chrétienne, le mensonge est défini: negatio veritatis debitae: c’est, en somme, le refus de dire la vérité quand on n’a pas de raison légitime de la cacher. Quant au suicide, inexcusable au point de vue chrétien, il était autorisé par la morale antique. La doctrine stoïcienne, qui était alors embrassée par bien des gens comme une sorte de religion, spécialement dans la famille d’Arria, considérait même le suicide comme un devoir dans certains cas. – 3. Pline, en célébrant la vertu des victimes de la tyrannie obéit en partie à une rancune. Il avait souffert sous Domitien d’être obligé de dissimuler ses vrais sentiments et de se faire par son silence complice du tyran. Ses amis avaient été persécutés. Il en compte (Lettres, III, 11) trois mis à mort et quatre exilés; sur ces sept personnes, trois appartenaient à la famille d’Arria. Il a parlé lui-même des foudres qui tombaient autour de lui et dont il sentait la brûlure (tot circa me jactis fulminibus quasi ambustus). Il ne fut point alors un héros et refuse modestement sur ce point la louange, mais il espère avoir évité la honte. Du moins, devenu libre de parler, il veut qu’on rende aux victimes courageuses le tribut de gloire qu’elles méritent. Cependant il célèbre aussi Arria par simple admiration pour l’héroïsme. Pline est une âme honnête et douce qui se tourne facilement vers les spectacles consolants de la vertu. Aussi nous donne-t-il de son époque une idée, en somme, favorable, tandis que Tacite, plus pessimiste, insiste davantage sur les traits de corruption ou de cruauté. – 4. Il se fait d’autant plus volontiers auprès de nous le héraut de ces gloires vertueuses, que, pour sa part, le souci de la postérité ne le quitte jamais. Pour lui, la seule récompense certaine que puisse attendre le mérite après cette vie consiste dans l’immortalité de la gloire. Il cherche pour lui-même tous les moyens d’échapper à l’oubli et, comme c’est une âme noble, il s’efforce aussi très loyalement de perpétuer le souvenir des belles actions et des belles paroles d’autrui. Il prêche et moralise à tout propos, comme la plupart de ses contemporains, mais en s’adressant surtout aux siècles à venir. Il est regrettable que cette soif d’immortalité terrestre, au lieu de l’éclairer, l’ait empêché de porter ses regards plus haut.

96. Panorama du monde (Saint Cyprien, Ad Donatum)

Imagine-toi un moment que tu es hissé sur la cime la plus élevée d’une montagne escarpée. Embrasse d’un coup d’œil les spectacles qui se déroulent à tes pieds1; promène ton regard dans toutes les directions; regarde les remous d’un monde toujours agité: tu prendras bientôt en pitié le siècle et, avec plus de reconnaissance, avec plus de joie, tu remercieras Dieu de t’y avoir soustrait. Vois les chemins barrés par les brigands, la mer infestée de pirates, les guerres répandues partout. Les hommes s’entretuent dans le monde entier2 et l’homicide qui, s’il est commis individuellement3, est considéré comme un crime, s’appelle acte de courage s’il est commis au nom de l’État. Si maintenant tu tournes les yeux4 vers les villes elles-mêmes, tu y trouveras une affluence plus attristante que n’importe quelle solitude. On prépare un combat de gladiateurs5, pour que les yeux de spectateurs sans pitié se rassasient de la vue du sang6; on tue des hommes pour amuser d’autres hommes et le meurtre7 devient une affaire d’adresse, d’entraînement, de métier. Non seulement on commet le crime8, mais on l’enseigne. Que peut-on citer de plus inhumain, de plus douloureux? Ils vivent encore et on les orne9 déjà pour des funérailles volontaires. Ces malheureux tirent même vanité de leurs infortunes. Des pères regardent leurs fils combattre; le frère est dans l’assistance; la sœur est là. Tourne maintenant tes regards vers un spectacle différent, mais non moins regrettable, non moins malsain. Dans les théâtres aussi tu verras des spectacles capables de te remplir de douleur et de honte. La tragédie10 consiste à passer en revue et à célébrer les forfaits d’autrefois. Les siècles passent, mais le souvenir de ces fautes ne meurt pas11; ces crimes ne sont jamais ensevelis dans l’oubli. Quant aux acteurs comiques, ils représentent sur la scène leur fameux Jupiter, qui tient le premier rang dans le vice tout aussi bien que dans la hiérarchie. Mais peut-être qu’après avoir considéré ces spectacles sanglants ou déshonnêtes, tu trouveras les tribunaux irréprochables. Tourne les yeux de ce côté. Tu verras là plus de choses abominables encore…​ Par conséquent, il n’y a qu’un moyen de s’assurer une paix sans trouble et sans déconvenues, une sécurité solide et stable, c’est de s’arracher aux orages de ce monde agité et de quitter des yeux la terre pour regarder le ciel.

Notes. – 1. Les aspects des choses qui gisent au-dessous de toi. – 2. Le monde est mouillé de sang réciproque (réciproquement versé). – 3. Quand des individus le commettent. – 4. Tes yeux et ton visage. – 5. Gladiatorius ludus désigne quelquefois une école de gladiateurs; il nous semble que ce n’est pas le cas ici. – 6. Pour que le sang contente la passion des yeux (lumen) cruels. – 7. Pour que quelqu’un puisse tuer, il y a une adresse, un entraînement. – 8. Geritur = peragitur. – 9. Il faut sans doute entendre ornari de l’équipement souvent luxueux des gladiateurs, qui fait penser à la toilette des cadavres lorsqu’on les expose sur le lit funéraire: on les prépare pour leurs funérailles. – 10. Le cothurne tragique (la tragédie) est (consiste à). – 11. Ævi senio, par l’épuisement de l’âge = par l’effet du temps.

Commentaire grammatical. – 1. Celsiorem, au comparatif indique qu’on considère un sommet; «plus élevé» que tous les autres. Ce sens est régulièrement marqué par le superlatif. On peut d’ailleurs aussi entendre: passablement élevé (Gr. § 130). – 2. Le neutre au singulier et au pluriel marque souvent l’idée de lieu: in diversa, dans des directions opposées, différentes. – 3. Magis évoque le degré et s’emploie avec des adjectifs; plus marque la quantité et s’emploie avec les verbes; on voit ici la nuance d’ailleurs légère: davantage reconnaissant. – 4. Le nom d’être vivant avec les verbes passifs est construit sans ab quand on le considère comme un moyen, donc comme une chose: obstruée de brigands, infestée de pirates (Gr. § 184, note). – 5. Couvertere oculos atque ora, tourner ses yeux et son visage, pléonasme qui ne doit pas passer en français. – 6. Si convertas, offendes. La symétrie habituelle si converteris, offendes, n’est pas absolument obligatoire (Gr. § 309, note II). Ici la principale est plus énergiquement affirmative que la conditionnelle: s’il arrive que tu tournes tes regards, sûrement tu rencontreras. – 7. In avec l’accusatif marque le but: in voluptatem, pour le plaisir, in funus, pour les funérailles. – 8. Quis pour aliquis après ut (Gr. § 151, note). – 9. Dans la langue archaïque existait le verbe pæniteo dont l’adjectif verbal pænitendus est resté avec le sens de «regrettable». – 10. Tibi dolori sit, double datif (Gr. § 174). – 11. Regno, vitiis (principem) sont des ablatifs de point de vue (Gr. § 189). – 12. Le subjonctif correspondant à notre conditionnel, affaiblit une affirmation: fortasse videatur, pourrait peut-être paraître. – 13. Quae detesteris est une relative à sens consécutif; des choses telles que (Gr. § 329, 3°).

Commentaire littéraire. – 1. M. Pichon, dans son histoire de la littérature latine trouve que le cadre idyllique de l’entretien avec Donat est au moins inutile à ce sombre tableau des souillures de la société antique. Il oublie que ce contraste contribue à l’impression d’ensemble. Il s’agit d’opposer aux agitations du «siècle» la paix douce et souriante d’une âme chrétienne. Le livre se termine d’ailleurs aussi sur une impression de joie innocente (ducamus hanc diem laeti) et sur l’invitation au chant des psaumes avant et après le repas du soir (sonet psalmos convivium sobrium et ut tibi vox canora, aggredere hoc munus). Quand à l’idée de placer le lecteur sur une montagne pour lui montrer le spectacle de ce monde, idée blâmée aussi par M. Pichon, elle donne, ce semble, de la vie et de l’unité à tout ce qui suit. C’est d’ailleurs une fiction assez naturelle à laquelle recourt également saint Jérôme: si possemus talem ascendere speculam, de qua universam terram sub nostris pedibus videremus, etc. Sénèque place son sage encore plus haut: terrarum orbem superne despiciens, etc. – 2. Saint Cvprien blâme d’abord le triomphe de la violence: les brigands, les pirates, la guerre; puis l’immoralité des spectacles, spécialement les combats de gladiateurs. Les institutions chargées de sauvegarder la justice sont elles-mêmes faussées par le mensonge et la vénalité: calumniator impugnat, testis. infamat, judex sententiam vendit. Les prédicateurs chrétiens ont toujours élevé la voix contre les vices du «siècle» ou du «monde»; mais ces tares, sans doute inhérentes à la société humaine, étaient infiniment plus graves dans le monde antique. Le monde sur ce point s’est considérablement amélioré sous l’influence du christianisme. – 3. Cette condamnation rigoureuse du théâtre a été longtemps une tradition dans l’Église. Ce sentiment était renforcé par le souvenir des chrétiens exposés aux bêtes sous les yeux de la foule. Au dix-septième siècle encore les acteurs sont excommuniés. Bossuet, dans ses Maximes et réflexions sur la comédie, où il condamne si sévèrement le théâtre de Corneille, de Quinault, de Racine et de Molière se fonde fréquemment sur l’autorité des Pères: «Par tous les principes des Saints Pères, dit-il, on voit qu’il faut la ranger (la comédie, c’est-à-dire tout le théâtre) parmi les choses les plus dangereuses». – 4. On a comparé saint Cyprien, évêque de Carthage, à saint François de Sales, évêque de Genève. Ce n’est pas sans raison. Voici quelques expressions avec lesquelles M. Calvet caractérise le talent de saint François de Sales; elles s’appliquent littéralement à saint Cyprien: «l’abondance joyeuse et fleurie de ses développements», «l’imagination créatrice vive et riche», «cette suavité devient souvent préciosité, c’est-à-dire recherche mignarde de l’élégance et de la grâce». – 5. Peut-être la préciosité subtile est-elle plus accusée chez saint Cyprien pour plusieurs raisons. Il a enseigné la rhétorique; il appartient à une époque de décadence et on ne peut lui demander raisonnablement de d’affranchir entièrement du goût de son temps; enfin c’était un Africain, imitateur de Tertullien. Nous avons dû supprimer dans ce passage certaines phrases. Non seulement elles auraient arrêté de jeunes traducteurs, mais il eût été difficile de les leur expliquer avec une clarté parfaite, tant la pensée est subtile et la forme compliquée. Par suite, le style de ce passage peut paraître plus simple qu’on ne s’y attendait. On ne saurait trop déplorer que la décadence du goût, en affectant inévitablement la littérature chrétienne, empêche de la présenter plus amplement à la jeunesse des écoles. En lisant ces lignes de saint Cyprien, on sent combien l’idéal moral s’était élevé avec le christianisme, et quelle distance sépare les plus beaux sentiments des païens de cette inspiration nouvelle et vivifiante.

97. Utilité de l’histoire (Salluste, Jugurtha)

Parmi tous les travaux de l’esprit, l’un des plus utiles1 est la composition de l’histoire. Comme beaucoup d’écrivains ont déjà fait remarquer ses avantages, je n’insisterai pas sur ce point: je ne voudrais pas non plus qu’on m’accusât de vanter mes propres travaux avec une arrogance présomptueuse. Aussi bien, je pense qu’il se trouvera des gens, qui, sous prétexte que j’ai résolu de passer ma vie désormais loin de la politique, qualifieront de paresse mes occupations, pourtant si importantes et si utiles. Ils jugent sans doute que l’activité consiste essentiellement à saluer les gens du peuple et à leur offrir des banquets pour se rendre populaire. S’ils veulent bien se rappeler au milieu de quelle crise politique je suis parvenu aux magistratures, quels hommes de mérite n’ont pu alors les obtenir, quelle sorte de gens sont entrés depuis au sénat, ils comprendront sans doute que c’est moins la paresse que la raison qui m’a fait changer ma manière de voir et que notre pays tirera de mes loisirs plus de profit que des occupations politiques de certains autres. Souvent en effet j’ai entendu raconter que Q. Maximus, P. Scipion et d’autres hommes illustres aussi de notre pays disaient volontiers que la vue des portraits de leurs ancêtres les excitait merveilleusement à la vertu. Évidemment ce n’étaient pas leurs images de cire qui produisaient un tel effet; c’était le souvenir de leurs exploits qui allumait dans l’âme de ces hommes supérieurs cette ardeur qui n’était pas satisfaite que quand leur propre mérite avait égalé la renommée et la gloire de ces ancêtres. Mais, au contraire, avec les mœurs d’aujourd’hui, est-ce que tous ne rivalisent pas2 plutôt avec leurs aïeux par les richesses et les prodigalités que par l’intégrité et le travail? Les hommes nouveaux eux-mêmes, qui, autrefois, dépassaient souvent les nobles par leurs mérites, s’efforcent de parvenir aux magistratures militaires ou civiles par la fraude ou la violence plutôt que par la vertu3: comme si4 la préture ou le consulat, aussi bien que les autres titres, avaient par eux-mêmes de l’éclat et du prestige et n’étaient pas estimés suivant5 le mérite de ceux qui en sont investis.

Notes. – 1. In primis ou imprimis, surtout. – 2. Qui y a-t-il entre tous, qui ne (quin = qui non) rivalise. – 3. Bonae artes, la bonne conduite, la vertu. – 4. Proinde quasi, exactement comme si. – 5. Perinde ut, de même que, selon que.

Commentaire grammatical. – 1. Dans magno usui esse on trouve le datif de destination (Gr. § 174). – 2. La conjonction quia est rejetée après plusieurs mots comme on le voit par l’absence de ponctuation: sed quia multi dixere de virtute ejus. – 3. Praetereundum est: il faut passer sous silence. – 4. Memet, sese, hujusce offrent l’exemple de pronoms renforcés par des particules invariables (Gr. § 40, note). – 5. Le relatif de liaison équivaut à un démonstratif accompagné d’une particule de liaison: (sed) quia multi dixere de virtute (ejus); (at) si (illi) reputaverint. – 6. Adeptus sim est au subjonctif de l’interrog. indir. {Gr. § 254). – 7. Cum intuerentur est au subjonctif du style indirect (Gr. § 340). Le style indirect est introduit par dicere. – 8. Scilicet a ici son sens étymologique: scire licet; on comprend qu’il puisse introduire une proposition infinitive comme signifiant: il est permis de savoir que: il est clair que. – 9. His moribus est un ablatif absolu. Cet ablatif est fréquent avec hic, ille, nullus, etc. (Gr. § 230 note).

Commentaire littéraire. – 1. Les candidats aux élections avaient soin de se faire accompagner de «nomenclateurs» c’est-à-dire d’esclaves dont le rôle spécial consistait à apprendre les noms de beaucoup de citoyens, pour les souffler à leur maître. Ils pouvaient ainsi saluer, en ayant l’air de les connaître, tous les électeurs qu’ils rencontraient. Quant aux repas qui assuraient aux candidats des partisans, ce n’étaient pas des repas privés, mais des banquets offerts au peuple dans certaines occasions, par exemple à propos des spectacles publics ou de cérémonies funèbres. Il y en avait parfois un par quartier. – 2. L’homme nouveau est celui qui, le premier de sa famille, parvient à une magistrature curule (édilité, préture, consulat, censure) et prend ainsi rang parmi les nobles. – 3. Au moment où Salluste brigua les honneurs, la lutte était vive entre les partisans de l’aristocratie, triomphante depuis Sylla, et les partisans de la démocratie. Salluste avait pris le parti du peuple, mais il reconnaît que ces luttes écartaient des hommes de mérite: quales viri, etc., est une allusion à l’échec de Caton qui demandait le tribunat. Il reconnaît aussi, lui, le partisan du dictateur, que beaucoup de sénateurs nommés par César étaient indignes de ce rang (quae genera hominum, etc.)., Les mots his moribus désignent surtout les événements qui suivirent la mort de César, les luttes et les marchandages entre Octave et Antoine. Ce passage a été écrit, en effet, entre 42 et 40 avant J.C. – 4. Salluste avait été chassé du Sénat probri causa, c’est-à-dire à cause du scandale de sa vie privée, mais il faut avouer que ce motif était allégué souvent pour assouvir des rancunes politiques: on ne lui pardonnait pas d’avoir, comme tribun du peuple, ameuté la foule à l’occasion de la mort de Clodius (52 avant J.-C.). Quant à sa conduite comme gouverneur d’Afrique, elle paraît avoir valu celle de Verrès en Sicile: il semblait «avoir été préposé par César, de nom au gouvernement, de fait à la ruine du pays». Aussi son attitude de moraliste sévère s’est retournée contre lui. Ce n’était pas à un homme qui avait si largement partagé la corruption de son siècle à prendre le ton chagrin pour faire la leçon à ses contemporains. Il n’a pas réussi à faire illusion à la postérité. – 5. Ses idées sur l’utilité de l’histoire ne sont à aucun degré originales. Mais cette défense avait alors son importance. Elle contribuait à réhabiliter les occupations intellectuelles. Cette réhabilitation n’était pas inutile au temps de Salluste. Le vieux préjugé romain ne permettait les travaux intellectuels que comme préparation à l’éloquence. Toute l’activité devait être tournée vers la politique. Même après les efforts de Cicéron et de Salluste pour détruire ce préjugé, on continuera à appeler «loisir» (otium) les travaux littéraires et à les opposer aux véritables «occupations» (negotium = nec-otium).

98. Antigone (Sénèque, Phéniciennes)

Aucune violence, ô mon père, ne pourra séparer ma main de la vôtre. Personne ne pourra jamais1 m’empêcher de vous accompagner. Que mes frères se disputent, le fer à la main2, le palais splendide de Labdacus et son riche royaume; je possède la part la plus importante3 de l’héritage d’un père puissant, c’est mon père lui-même. Aucun de mes frères ne pourra me l’enlever, ni celui qui retient injustement le sceptre de Thèbes, ni celui qui s’est mis à la tête des bataillons argiens. Non, quand Jupiter tonnerait sur le monde arraché de ses bases4, quand la foudre tomberait entre nous sur nos mains unies, je ne desserrerais pas la mienne. En vain, vous voudriez m’en empêcher, mon père, je vous guiderai en dépit de vous-même, je conduirai vos pas malgré vous. Voulez-vous aller dans la plaine? J’y vais; désirez-vous gravir une pente abrupte? Je ne m’y oppose pas, bien au contraire, je vous y précède. Prenez-moi comme guide pour aller où vous voudrez. Le chemin que vous choisirez sera choisi pour tous deux. Sans moi, vous ne pouvez trouver la mort; avec moi, vous le pouvez. Là se dresse le sommet abrupt5 d’un rocher élevé, qui domine au loin la mer6, voulez-vous le gravir? Ici, la pierre nue pend en précipice; voici un ravin à pic qui s’ouvre en crevasse dans la terre7, voulez-vous que nous y portions nos pas? Ailleurs un torrent impétueux se précipite et roule, en les rongeant, les débris d’une montagne écroulée. Faut-il nous y jeter? Pourvu que je marche la première, je vais où vous voulez. Je ne vous retiens ni ne vous excite. Êtes-vous las de vivre, et la mort, ô mon père, est-elle le plus cher de vos vœux? Si vous mourez, je vous précède; si vous vivez, je vous suis. Mais changez de résolution; rappelez votre ancien courage; à force d’énergie8, venez à bout de vos misères. Tenez bon: dans de si grands malheurs, se laisser vaincre, c’est un malheur de plus.

Notes. – 1. Ne m’ôtera à toi comme compagne. – 2. Cherchent à acquérir avec le fer. – 3. La part la plus importante (provenant) du royaume d’un père puissant est mienne; c’est mon père lui-même. – 4. Mundo revulso, ablatif absolu. – 5. Arduo jugo, en un sommet abrupt. – 6. Ici la terre fendue s’ouvre en une gorge abrupte. – 7. Regarde au loin les espaces de la mer placée au bas. – 8. Magno robore (animi).

Commentaire grammatical. – 1. Nos et noster sont parfois employés pour ego et meus; jamais vos et vester pour tu et tuus. – 2. Ferro petere, chercher à obtenir par le fer (ablatif de moyen, Gr. § 187). – 3. Il y a anaphore dans non hunc, non hunc, non (Gr. § 351). – 4. Alter s’emploie en parlant de deux; il s’agit ici d’Étéocle et de Polynice. – 5. En prose, l’ablatif absolu forme d’ordinaire un groupe isolé qu’on peut limiter par des virgules; mais il peut aussi en poésie surtout être intimement mêlé à une autre proposition, rapto sceptra qui regno tenet, revulso Jupiter mundo tonet. – 6. On a le premier cas du mode potentiel (Gr. § 216) dans si fulmen cadat, non remittam. Il s’agit d’une possibilité que l’on considère, par la pensée comme pouvant se réaliser (Gr. § 217). – 7. Cadere medium (am, um), c’est tomber au milieu (Gr. § 117). – 8. Licet prohibeas pour licet ut prohibeas (Gr. § 276 et note). On voit ici comment le verbe licet, il est permis, a fini par être considéré dans certains cas comme une conjonction signifiant «quoique» (Gr. § 298). – 9. Le pronom est sous-entendu souvent près du participe ou d’un adjectif: regam (te) abnuentem; dirigam (tui inviti, pour tuum inviti ou te invito) gradum (Gr. § 189). – 10. Duce est un attribut devant lequel il faut rétablir en français les mots pour, comme, en qualité de: sers-toi de moi comme guide (Gr. § 101, note 4°). – 11. Duobus est au datif d’intérêt: pour nous deux (Gr. § 139 et 173). – 12. Il y a asyndète entre sine me non potes et mecum potes; cette asyndète marque une opposition (Gr. § 349): (mais au contraire) avec moi tu le peux. – 13. Dans arduo surgit jugo l’ablatif pourrait être expliqué comme un ablatif descriptif rattaché à rupes; mais il vaut mieux y voir un ablatif de manière précisant le sens de surgit (Gr. § 188): il se dresse avec un sommet abrupt. – 14. Vis petamus comme phis haut licet prohibeas (Gr. § 276). – 15. Dans in hunc ruamus on a un subjonctif délibératif (Gr. § 214, 1°).

Commentaire littéraire. – 1. Le poète se propose de peindre l’idéal du dévouement et de l’abnégation. Antigone désire que son père vive; elle l’y exhorte, mais elle est prête à mourir avec lui. Elle ne cherche nullement à lui imposer ses préférences, son rôle est d’obéir et, de peur que le conseil qu’elle donne ne semble intéressé, elle ne fera que suivre son père dans la vie, elle le précédera dans la mort: si moreris, antecedo; si vivis, sequor. – 2. On a reproché à Sénèque de montrer des volontés tellement inflexibles, des énergies si violemment tendues vers un but, que les nuances disparaissent, au point que les caractères de femmes ne se distinguent même plus des caractères d’hommes. Antigone montre, jusque dans l’abnégation même de sa volonté, une obstination, une sorte d’entêtement farouche peu naturel chez une jeune fille. C’est la personnification du dévouement abstrait, sans mélange de douceur ni d’émotion vraiment humaine, encore moins féminine. – 3. Sénèque, comme son neveu Lucain, est d’origine espagnole. Il y a des traits communs entre eux et Lope de Véga, par exemple. Une certaine prédilection pour les passions extrêmes, pour la violence déchaînée, pour la fierté sauvage, pour la jactance grandiloquente et l’emphase provocante caractérise le théâtre espagnol. Corneille, qui sentait en lui des goûts analogues, aimait Sénèque. Nous trouvons cette raideur et cette exaltation dans ce passage, là même où elle est le moins à sa place, dans le dévouement d’une jeune fille. – 4. Quelques paysages sont esquissés ici: un rocher qui domine la mer, un précipice, un torrent impétueux. Ce procédé d’amplification est trop «littéraire»; cependant ces détails, considérés à part, sollicitent agréablement l’imagination. – 5. L’ensemble de la tirade ne nous donne nullement l’impression de la vie. Tout y est excessif, absolu, et par conséquent artificiel et froid. En revanche, le détail du style révèle une concision savante et un art subtil. Chacune de ces phrases menues renferme une pensée vigoureuse, un trait frappant et inattendu. C’est du style de lecture publique, calculé pour piquer la curiosité et solliciter les applaudissements. – 6. Sénèque a influencé notre théâtre du XVI° siècle surtout; mais au XVII° encore il communique à nos auteurs dramatiques une certaine raideur solennelle qui rappelle le stoïcisme, le goût de la grandiloquence, et surtout une prédilection pour ces «sentences» et ces «maximes» qui se rencontrent si fréquemment, chez Corneille, par exemple.

99. Protrait et destinée d’Agricola (Tacite, Agricola)

Agricola était né sous le troisième consulat de Caligula, aux ides de juin, il mourut1 à cinquante-trois ans le dixième jour avant les calendes de septembre, sous le consulat de Collega et de Priscus. Si la postérité désire connaître aussi son aspect physique, je dirai qu’on y voyait plus de dignité que de majesté. Il n’avait rien de très animé dans l’expression du visage, mais beaucoup d’agrément dans les traits2. Aisément on le devinait honnête, volontiers on le supposait grand. Quant à lui3, bien qu’emporté par la mort dans la pleine vigueur4 de sa maturité, il a achevé, si l’on considère sa gloire, une longue carrière. En effet, il avait joui complètement des vrais biens, qui consistent dans la vertu; d’autre part, ayant été consul, ayant obtenu les ornements du triomphe, que pouvait-il attendre encore de la fortune? Il ne tenait pas à d’excessives richesses: il avait d’ailleurs une aisance honorable. Puisqu’il n’a vu ni la mort de sa fille ni celle de sa femme, puisqu’il a gardé jusqu’au bout son rang et sa belle renommée, puisqu’il a laissé sains et saufs ses amis et ses proches, on peut le considérer comme heureux5 d’avoir échappé aux malheurs qui ont suivi sa mort. S’il ne lui fut pas donné de prolonger sa vie jusqu’à l’aurore de notre heureuse époque et de voir Trajan empereur, bien qu’il eût pressenti et souhaité6 cet événement dans ses conversations intimes avec nous, c’est néanmoins une grande compensation que de n’avoir pas connu cette dernière période du règne de Domitien, époque où cet empereur acheva d’épuiser7 l’État en frappant non plus par intervalles, avec des moments de relâche, mais sans trêve et comme d’un seul coup. Agricola n’a pas vu la curie assiégée, l’entrée du sénat fermée par les soldats, le meurtre coup sur coup8 de tant d’anciens consuls, l’exil et le départ9 de tant de femmes des plus nobles familles.

Notes. – 1. Excessit pour excessit e vita. – 2. Superesse, être en surabondance, être plus qu’abondant. – 3. Ipse pour en venir de ces détails extérieurs, à la personnalité complète d’Agricola – 4. Au milieu de la carrière d’une vie non entamée (par la vieillesse). – 5. Joindre potest videri effugisse, et expliquer beatus comme un adverbe: heureux, c’est-à-dire heureusement, pour son bonheur. – 6. Ominari augurio votisque, deviner par le pressentiment et le souhait. – 7. Épuiser, c’est ici vider de son sang en supprimant les meilleurs citoyens. – 8. Les meurtres (commis) et un même (= seul) carnage. – 9. Fuga, d’ordinaire synonyme d’exilium, lui est opposé ici et semble désigner un exil volontaire par opposition au bannissement.

Commentaire grammatical. – 1. Tertium, à l’accusatif adverbial (Gr. § 164), signifie «pour la troisième fois» (Gr. § 33). – 2. Idibus Juniis, c’est le 13 juin (de l’an 40 après J.-C.); Decimo Kalendas septembris, c’est le 23 août (93 ap. J.-C.). – 3. Idibus est à l’ablatif de date (Gr. § 99); decimo également. L’expression complète, abrégée ensuite dans l’usage, serait decimo die ante Kalendas (Gr. § 362). – 4. Dans des phrases de ce genre le latin sous-entend facilement des mots comme «je dirai que», «sachez que». – 5. Decentior quam sublimior, plus digne que majestueux; magis decens quam sublimis, plutôt digne que majestueux (Gr. § 128 et note). – 6. Un classique, au lieu de quantum ad gloriam, dirait quod attinet (pour ce qui regarde) ad gloriam; cette expression quantum ad est l’origine de notre «quant» et en explique l’orthographe. – 7. Les propositions à l’ablatif absolu, comme les propositions participiales sont équivalentes à des propositions circonstancielles (Gr. § 226). Ici la proposition serait causale: puisque, etc. – 8. Ut (ou sicut)…​ ita, au lieu de marquer une simple comparaison marquent souvent une opposition et peuvent se traduire par «s’il est vrai que…​ il n’en est pas moins vrai que». Cette construction, qui est déjà dans Cicéron, se rencontre surtout chez Tite-Live. – 9. Evasisse joue le rôle d’un nom et sert de complément direct à tulit, solatium étant un attribut: il a obtenu comme grande consolation «le fait d’avoir échappé». – 10. L’asyndète (Gr. § 349) consiste en l’omission voulue d’une conjonction de coordination, d’ordinaire en vue de marquer une opposition assez forte: Nihil impetus in vultu, (at) gratia, etc.; opibus nimiis non gaudebat: (at) speciosæ contigerant.

Commentaire littéraire. – 1. On peut trouver que Tacite, après s’être offert spontanément à contenter notre curiosité, tourne un peu court et nous dit vraiment trop peu de chose du portrait physique d’Agricola: il ne donne aucun trait précis, mais seulement une appréciation générale de l’effet produit par son aspect extérieur. Cela s’aggrave d’une certaine préciosité dans l’expression comme dans la pensée: decentior quam sublimior; nihil impetus in vultu, gratia oris supererat. Les mots sont habilement choisis, savamment opposés: Tacite nous montre plus distinctement sa virtuosité de styliste que la figure de son beau-père. C’est qu’en effet Tacite est peintre, mais non pas peintre d’après nature, ni peintre de petits sujets. Il n’est pas attiré par la forme extérieure et la couleur vraie des objets, ni par conséquent tenté de les rendre vigoureusement, comme le fera Saint-Simon, par exemple. C’est plutôt un peintre séduit par les vastes tableaux violemment dramatiques et pathétiques qu’il peut organiser un peu à son gré. L’honnête et calme physionomie d’Agricola n’avait sans doute rien qui pût frapper fortement une telle imagination. Un peu plus loin Tacite parle, il est vrai, du teint naturellement rouge de Domitien, mais c’est pour faire une antithèse et mettre en relief un trait de caractère. Si Tacite est peintre de portraits, il ne s’agit pas de portraits physiques, mais de psychologie. Pourtant, le portrait moral d’Agricola, même à le considérer dans l’ensemble de l’ouvrage, reste un peu terne. Celui de Domitien, personnage plus digne du pinceau de Tacite, est beaucoup plus vigoureusement tracé. – 2. Tacite a écrit ce passage sous Trajan au moment où se produisait une réaction violente contre les suppôts du régime tyrannique. Il a fort bien senti ce qu’on pouvait reprocher à son beau-père. Agricola avait accepté des fonctions officielles, il avait en somme servi Domitien au lieu de lui faire une opposition irréductible comme tant d’honnêtes gens qui furent d’ailleurs victimes de leur courage. Aussi, dans ce passage, Tacite a soin de nous rappeler que son beau-père souhaitait vivement un changement de régime. Il n’en parlait toutefois qu’à des gens sûrs, à son gendre par exemple, et comme à voix basse (apud nostras aures), par crainte des délateurs. Deux chapitres plus haut, Tacite prend plus directement la défense d’Agricola: «Que ceux qui n’admirent que la résistance illégale sachent donc que, même sous de mauvais princes, il peut y avoir de grands hommes et que la soumission et la modestie, pourvu qu’elles ne soient pas dépourvues de talent ni d’énergie, peuvent surpasser la gloire de tant d’hommes qui se sont illustrés par une mort prétentieuse, sans profit pour leur pays.» – 3. Tacite a des tendances très marquées au pessimisme et au stoïcisme. Si l’on ajoute qu’il conçoit l’histoire comme un enseignement moral, qu’il dédaigne le menu détail pour s’élever d’instinct à quelque haute leçon de vertu, on n’est pas étonné de le voir moins préoccupé ici de résumer brièvement et clairement la carrière de son beau-père que de nous indiquer à cette occasion son idéal d’une vie à la fois belle et heureuse. Cet idéal est tout romain, car le pessimisme et le stoïcisme sont assez d’accord avec la pure vertu romaine. Une belle et heureuse vie n’a pas besoin d’être longue, elle n’a pas besoin de luxe. La vertu et la gloire, avec une aisance «honorable» qui assure l’indépendance, lui suffisent. En dehors de ces nobles satisfactions: vertu, gloire, indépendance, point d’égoïsme. On se console de mourir en pensant qu’on laisse vivants les membres de sa famille et en bon état les intérêts de ses proches et de ses amis. On remarque que la religion ne tient ici aucune place, car augurio et votis ne sont que des formules tombées dans l’usage courant; il n’est pas question de vie future. Si Tacite en parle plus loin, c’est sous forme dubitative: si quis piorum manibus locus, si non cum corpore extinguntur magnae animae, etc., à ce point de vue l’âme romaine est alors dans un grand désarroi, partagée entre l’impossibilité de se contenter du paganisme traditionnel et le besoin intime de croire qui la pousse au fatalisme et à la superstition. – 4. Tacite ne ménage pas les louanges à son beau-père. Pour la gloire, pour la vertu, il en fait l’égal des plus authentiques héros de l’histoire romaine. Mais en général, le ton révèle plus de chaleur oratoire un peu factice que de véritable attendrissement. Ici même, où le style est plus calme, comme il convient dans un résumé biographique, nous rencontrons l’hyperbole, aggravée d’interrogation oratoire: quid aliud adstruere fortuna poterat? La mort prématurée devient pour Agricola une sorte de chance. Nous avons signalé plus haut des asyndètes, qui soulignent des oppositions d’idées subtiles, brillantes et même un peu précieuses. En somme nous trouvons ici plus de savante rhétorique que de sincère émotion.

100. Il y a une Providence (Claudien, In Rufinum)

Je me suis souvent demandé avec anxiété1 si les dieux s’intéressaient au monde ou si, faute d’une Providence, la destinée des mortels n’était soumise qu’au hasard capricieux2. En effet, quand j’examinais les lois qui gouvernent avec tant d’ordre3 le monde physique, les bornes imposées à la mer4, le cours des saisons, la succession du jour et de la nuit, alors je me convainquais que tout était établi par la sagesse divine qui faisait mouvoir les astres régulièrement, faisait naître les productions du sol chacune en son temps, faisait briller la lune changeante d’une lumière5 empruntée et le soleil de la sienne propre, qui avait fixé les rivages comme limite à la mer et placé en équilibre la terre au milieu de l’axe du monde. Mais quand je voyais la destinée humaine se dérouler dans une obscurité si complète, les méchants jouir d’une heureuse prospérité et les gens de bien persécutés, mes croyances ébranlées6 m’abandonnaient et malgré moi je m’attachais aux théories du système opposé, qui prétend que les atomes s’agitent dans le vide, que les formes qui se renouvellent dans l’espace immense obéissent au hasard et non point à une volonté intelligente, et qui, sans se décider entre les deux opinions7, pense que la divinité n’existe pas ou qu’elle ne s’occupe pas de nous. Le châtiment de Rufin est venu faire cesser cette crise de ma pensée en justifiant les dieux; maintenant je ne me plains plus de voir les méchants monter au faîte du pouvoir: il ne sont élevés si haut que pour tomber plus lourdement. Quant à vous, ô Muses, apprenez à votre poète quelle a été l’origine8 de ce redoutable fléau.

Notes. – 1. Une opinion a tiraillé souvent mon esprit incertain. On peut considérer dubiam comme faisant hypallage (Gr. § 350) et entendre dubia sententia, une opinion douteuse, un doute a tiraillé mon esprit. – 2. S’il n’y avait aucun dirigeant et si les choses humaines coulaient (se déroulaient) par l’effet d’un hasard capricieux. – 3. Dispositus, bien ordonné. – 4. Les limites prescrites à la mer et les routes (révolutions) prescrites aux années. – 5. Igni ou igne à l’ablatif (Gr. § 20). – 6. Par contre (rutsus) ma croyance ébranlée tombait. – 7. Qui par une opinion indécise (entre deux affirmations). – 8. De quelle origine est sorti.

Commentaire grammatical. – 1. Au premier membre d’une interrogation on emploie utrum ou ne, au second an; on peut aussi sous-entendre utrum comme ici et mettre ne ou an au second membre (Gr. § 257, note). L’interrogation est amenée ici par l’idée de doute (se demander si, Gr. § 281, I). – 2. Curarent, inesset, fluerent sont au subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254). – 3. Cum quaessissem, cum adspicerem devraient être à l’indicatif, mais sous l’Empire le subjonctif remplace de plus en plus l’indicatif pour marquer la répétition (Gr. § 315, note). – 4. L’ablatif lege marque la manière: avec une règle, selon une règle; en prose: ordine (Gr. § 188 et note). – 5. Jusserit et porrexerit sont au subjonctif comme faisant partie du style indirect. Ce parfait du subjonctif est contraire à la concordance des temps; il faudrait jussisset, porrexisset, mais des exceptions se rencontrent au style indirect (Gr. § 250, I). – 6. L’ablatif marque le lieu dans medio axe. Pour les anciens le monde tourne autour de la terre. Sur l’absence de in avec medius, voir Gr. § 192, note. – 7. Tanta caligine est un ablatif de circonstance (Gr. § 188): dans une si grande obscurité. – 8. Relligio au lieu de religio pour allonger la première syllabe (Gr. § 4); on trouve de même reppuli, rettuli, repperi. – 9. On a alter (causae alterius) parce que le poète oppose seulement deux systèmes (Gr. § 44, II). – 10. Vacuus, dans vacuo motu est employé très hardiment pour mouvement «fait dans le vide». Ce qui permet cette hardiesse c’est que vacuus peut signifier «libre de toute gêne» et que d’ailleurs ces théories atomistiques étaient familières aux lecteurs. – 11. L’absence de virgule devant quae indique qu’il faut placer ce mot dans la construction avant vacuo. – 12. Esse est sous-entendu dans firmata (esse); nulla (esse). – 13. Les verbes de sentiment comme queror, gaudeo etc. se construisent avec la proposition infinitive injustos crevisse queror (Gr. § 266) ou la proposition causale avec quod (Gr. § 287). – 14. Eruperit est au subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254).

Commentaire littéraire. – 1. Claudien oppose ici deux conceptions absolument contraires: d’une part le spiritualisme qui affirme que le monde a été créé et continue à être dirigé par la Providence; d’autre part, le matérialisme, représenté ici sous la forme rigoureuse et sommaire que lui ont donnée Démocrite, Épicure et Lucrèce. La conclusion de Claudien est conforme aux idées chrétiennes. Ce Rufin fait penser au Cromwell de Bossuet; «Dieu détermine jusqu’à quand doit durer l’assoupissement et quand aussi doit se réveiller le monde» (Oraison funèbre de la reine d’Angleterre). Cependant Claudien parle des dieux (superi, deos). Il est obstinément païen et attaché aux anciennes traditions de Rome. S’il ne parle nulle part du christianisme, c’est peut-être parce qu’il n’ose en dire du mal, les gouvernants d’alors, qui sont aussi ses protecteurs, étant chrétiens. – 2. Claudien est un vrai poète. Son seul tort est d’être né à une époque de décadence. Il est étonnant de constater combien son goût, à travers la rhétorique qui s’impose alors, le ramène vers les grands classiques. Ses vers ont une beauté marmoréenne qui fait songer non seulement à Lucain et à Juvénal, mais aussi à Virgile. On l’a rapproché de notre Corneille. Il se plaît, en effet, comme notre grand poète, à discourir en vers sur un beau lieu commun de morale. Ses vers prennent alors une ampleur superbe, sa phrase a un élan à la fois puissant et solennel qui rappelle les plus belles tirades de Corneille. Nous voyons ici l’abondance des développements et des énumérations portée sans défaillance par la trame d’un solide raisonnement. Ce passage est un de ceux dont a pu dire: «Quelques-uns des développements de Claudien, à la fois oratoires et lyriques, sont parmi les plus vastes et les plus majestueux de la poésie latine» (Pichon). – 3. Ce morceau, comme d’ailleurs les deux livres des Invectives contre Rufin, appartient au genre qu’on appelle la satire lyrique. Juvénal en avait donné quelques exemples, mais la violence est chez lui parfois un peu artificielle. Au contraire la haine politique de Claudien est profonde, sincère, fondée sur un ardent patriotisme. Elle rappelle l’acharnement de V. Hugo contre Napoléon III dans les Châtiments. II est curieux de voir V. Hugo terminer son œuvre comme Claudien commence la sienne, par un acte de foi dans la Providence qui renverse les tyrans; il écrit en 1853: «Ne doutons pas, croyons! La fin c’est le mystère. / Attendons! Des Nérons comme de la panthère / Dieu sait briser la dent. / Dieu nous y essaie, amis. Ayons foi, soyons calmes…​ / Parce qu’il ne fait pas son œuvre tout de suite, / Nous désespérerions!» L’auteur des Châtiments parle souvent de Juvénal, mais il fait songer aussi à Claudien.

101. Devoirs du professeur (Quintilien)

Qu’avant tout il prenne à l’égard de ses élèves les sentiments d’un père et qu’il se considère comme tenant la place de ceux qui lui confient leurs enfants. Son sérieux ne doit rien avoir de morose, son affabilité doit exclure la faiblesse: autrement l’un produirait l’antipathie, l’autre enlèverait toute autorité. Il devra parler souvent1 de la vertu et du bien; car plus il multipliera ses avertissements, moins il recourra aux punitions. Bien qu’inaccessible à la colère, il ne laissera passer aucune faute sans la reprendre. Son enseignement sera sans prétention; il sera laborieux, exact à remplir son rôle plutôt que trop exigeant. Il répondra volontiers aux questions, il aimera même à les provoquer. Il ne sera ni trop avare d’éloges, ni trop prodigue, quand il s’agira de féliciter ses élèves de leurs compositions. Ne jamais louer l’enfant, c’est le décourager; le louer trop, c’est lui donner une excessive confiance en lui-même. Dans ses critiques, le maître évitera toute amertume et plus encore tout terme blessant. Ce qui fait prendre l’étude en aversion à beaucoup d’enfants2, c’est de s’entendre blâmer avec une violence qui semble de la haine. Ce qu’il faut absolument se garder de permettre aux jeunes écoliers, c’est cette liberté, trop fréquente dans les écoles, de se lever et de s’agiter pour applaudir. Je dirai plus3, les jeunes gens eux-mêmes doivent témoigner leur sentiment avec discrétion quand ils écoutent un discours. L’élève prendra ainsi l’habitude de s’en remettre4 au jugement de son professeur et à ne regarder comme bien dit que ce dont il l’aura félicité. C’est sur le visage du maître que ceux qui écoutent comme celui qui parle doivent avoir les yeux fixés, pour apprendre à distinguer ce qui est bon et ce qui est mauvais. Malheureusement, aujourd’hui, ils se penchent, comme aux aguets5, vers leur camarade qui déclame et à la fin de chaque période6, non seulement ils se lèvent, mais ils trépignent et poussent des acclamations déplacées. Le résultat, c’est la vanité, c’est une suffisance injustifiée, à tel point qu’enflés d’orgueil par ces approbations tumultueuses de leurs condisciples, ils prennent une mauvaise opinion de leur maître, s’ils en reçoivent des éloges insuffisants. Les maîtres, eux aussi, d’ailleurs, doivent exiger qu’on les écoute avec une attention déférente, car le maître ne parle pas pour se faire juger par ses élèves, c’est aux élèves à se plier au goût de leur maître.

Notes. – 1. Que l’entretien soit très fréquent. – 2. Ceci, à la vérité, détourne beaucoup (d’élèves) de la résolution d’étudier, (à savoir ce fait) que certains blâment, comme s’ils haïssaient. – 3. Quin, bien plus. Il vaut mieux séparer ici quin de etiam et faire tomber etiam sur juvenum, opposé à pueris. – 4. Pendere, dépendre de, s’en remettre à. – 5. Penchés en avant et retroussés (comme prêts à s’élancer). – 6. Clausula, chute (spécialement: chute harmonieuse) d’une période à la fin d’un développement.

Commentaire grammatical. – 1. Sumat et existimet tiennent lieu d’impératifs (Gr. § 211). – 2. Tradantur est au subjonctif par attraction modale: la relative dépend d’une infinitive (Gr. § 341, 1° et 2°). – 3. Puer c’est l’enfant par opposition avec l’homme fait; liberi ce sont les enfants de quelqu’un. Liberi est synonyme de filii, mais se dit des filles aussi bien que des garçons. – 3. Sibi est employé régulièrement dans sibi liberi tradantur puisqu’il renvoie au sujet de la principale et que la subordonnée représente la pensée de ce sujet (Gr. § 141). – 4. Quo saepius monuerit etc. est une proposition comparative du même type que eo modestior est, quo doctior, (Gr. § 333). – 5. Les dérivés de verbes en -tor ou –trix, indiquent une disposition habituelle à faire l’action marquée par le verbe. Le langage familier les employait beaucoup. Ils sont plus fréquents, par exemple, dans les lettres de Cicéron que dans ses discours. – 6. In avec le gérondif signifie: dans l’action de, quand il s’agit de (Gr. § 240, exemple 3). – 7. Patiens laboris est un exemple de la règle amans patriae; le participe est ici employé comme adjectif pour marquer l’habitude. – 8. Alter s’emploie en parlant de deux choses: ici on considère deux alternatives (Gr. § 44, II, 1°). – 9. Minime et minus ont parfois le sens négatif spécialement minime dans les réponses: pas du tout; minus dans les expressions si minus, sinon; quominus, que ne. – 10. Plerique, qui signifie régulièrement «la plupart», prend parfois, au temps de l’Empire, le sens affaibli de «nombreux». – 11. On sait que l’adjectif verbal en -dus marque l’obligation quand il est épithète; ce sens se maintient quand cette épithète est prise comme nom. – 12. Le réfléchi, dans vana de se persuasio, renvoie au sujet logique de l’action marquée par le nom verbal persuasio: ils sont contents d’eux-mêmes. – 13. Parum signifie «trop peu», paulum, «un peu».

Commentaire littéraire. – 1. Dans une école de rhétorique de l’antiquité le programme comporte exclusivement; d’une part l’enseignement théorique des procédés, alors infinis, de l’art oratoire avec références aux œuvres des orateurs illustres, d’autre part des «exercices pratiques». L’élève lit ou déclame ses compositions, qui sont toujours des discours sur un sujet proposé par le professeur. Parfois ce sont des improvisations (dictiones extemporales). Le maître en fait la critique; souvent il déclame lui-même pour montrer comment il fallait traiter le sujet. – 2. Ces observations de Quintilien témoignent qu’il est un homme du métier et qu’il a su tirer profit de son expérience de l’enseignement. Ce qu’il dit de l’influence de l’attitude plus ou moins sévère, plus ou moins débonnaire du maître sur le travail des élèves est toujours rigoureusement vrai. Les remarques sur la tendance des élèves à manifester bruyamment leur sentiment et sur les inconvénients de cette habitude est très judicieux et reste très actuel. – 3. On a accusé Quintilien, non sans raison d’ailleurs, de ramener toute l’éducation à l’enseignement de la rhétorique. Mais il ne faut pas oublier que les jeunes romains de condition aisée visaient tous, par tradition, à devenir des orateurs. La politique sous l’Empire était concentrée entre les mains de l’empereur; mais il restait une foule d’affaires et de procès, dont la solution dépendait du talent oratoire. D’ailleurs, Quintilien élargit le domaine de la rhétorique. Cet enseignement ne se borne pas pour lui à l’assimilation de préceptes ingénieux; il devient entre ses mains une discipline morale. Q
uintilien insiste sur l’idée de Caton, qu’il n’y a pas d’éloquence possible sans probité. Nous le voyons ici indiquer précisément les facteurs essentiels de la formation de la conscience de l’enfant, c’est-à-dire l’affection et le respect qui doivent unir le professeur et l’élève. – 4. Quintilien semble ici se défier beaucoup du goût des jeunes gens et des signes d’approbation qu’ils donnent à leurs camarades. D’abord, ces applaudissements ne sont pour lui qu’une affaire de politesse fort mal entendue (vitiosissima humanitas); en outre, les élèves de son temps ont une fâcheuse tendance à partager le goût des contemporains pour les pensées subtiles, pour les effets de style, obtenus à force de couleur ou d’emphase. Quintilien avait écrit sur ce sujet un ouvrage aujourd’hui perdu: De causis corruptae eloquentiae. Il reproche plus d’une fois aux élèves d’imiter la manière de Sénèque, qui symbolise les défauts du temps; il cherche à réagir en proposant pour modèle Cicéron. – 5. Pourtant, il lui arrive assez fréquemment de tomber lui-même dans les défauts qu’il signale. Dans ce passage, certaines petites phrases coupées, certaines oppositions savamment calculées, le trait final lui-même rappellent assez bien Sénèque. «Ces petits ornements, qui prouvent combien il est difficile de se soustraire à l’influence du temps, même lorsqu’on le critique, enlèvent un peu d’autorité au réformateur» (Pichon, p. 663).

102. La pitié humaine (Juvénal, Satires)

En nous donnant les larmes, la nature témoigne qu’elle nous a donné une sensibilité profonde; et c’est la meilleure partie de nous-mêmes1. Elle nous fait donc une loi de pleurer sur un ami2 qui paraît devant les juges les vêtements en désordre, sur un pupille qui invoque l’appui des lois contre un tuteur infidèle, orphelin tout en pleurs3 à qui sa longue chevelure donne l’aspect d’une jeune fille. La nature encore nous ordonne de gémir, quand s’offre à nos regards le convoi d’une vierge adulte, quand la tombe se ferme sur un enfant trop jeune pour le bûcher. Quel homme de bien, digne de porter la torche aux mystères, tel que le réclame la prêtresse de Cérès4 peut se croire étranger5 aux maux d’autrui? C’est là ce qui nous distingue du troupeau des bêtes6; c’est pour cela que, doués seuls7 d’une noble intelligence, capables d’embrasser les vérités divines, d’inventer et de pratiquer les arts, nous avons puisé aux régions célestes le sentiment refusé à la brute courbée vers la terre. Á l’origine du monde, le créateur commun des êtres ne leur a donné que la vie; à nous, il a donné en outre une âme; il voulait qu’une affection mutuelle nous fit chercher tour à tour et prêter un appui, nous rassemblât en un peuple, nous fît abandonner les antiques forêts habitées par nos ancêtres, construire des maisons et placer nos pénates près de ceux d’autrui8, pour goûter, grâce à une confiance réciproque9, un tranquille sommeil près de nos voisins; il voulait que cette affection mutuelle nous fît protéger de nos armes un concitoyen abattu ou chancelant sous le coup d’une grave blessure, donner avec la trompette le signal commun du combat, nous défendre par les mêmes tours et nous abriter derrière les mêmes portes.

Notes. – 1. Sensus, us, m. âme. – 2. L’aspect négligé d’un ami qui plaide (dicere) sa cause et (qui est) accusé. – 3. Dont les cheveux de jeune fille rendent difficile à distinguer le visage inondé de pleurs. – 4. Tel que la prêtresse de Cérès veut qu’il soit. – 6. Croit aucun malheur étranger à lui-même? – 6. Muta, orum, les êtres muets, les animaux. – 7. Sortiti soli, ayant obtenu seuls. – 8. Unir un autre toit à nos lares. – 9. Pour qu’une confiance réciproque nous donnât des sommeils sûrs un seuil étant voisin (grâce à la présence de voisins, plutôt que: malgré la présence de voisins).

Commentaire grammatical. – 1. En fait de verbes simples employés au lieu des composés on trouve ici: fateri (natura fatetur), qui n’a pas tant le sens d’avouer que celui de déclarer bien haut (profiteri); clauditur pour includitur (terra); linquere pour relinquere qu’on emploie toujours en prose. – 2. Haec (est) pars optima nostri sensus est à interpréter selon la règle § 103, pour hoc est pars optima. – 3. Pour rendre compte de et il faut sentir infans comme un adjectif: (un enfant) qui ne parle pas encore et qui est trop petit pour qu’on brûle son corps. – 4. Sacerdos est un mot masculin ou féminin. On le prend d’ordinaire ici dans le sens de prêtresse (de Cérès); mais peut-être aussi s’agit-il de l’hiérophante qui avertissait les impies de se retirer des cérémonies d’Éleusis. – 5. Le semi-négatif ullus est employé parce que cette interrogation oratoire a le sens négatif (Gr. § 150): il n’est personne…​ qui croie. – 6. L’ablatif d’éloignement s’emploie avec les verbes qui marquent séparation (Gr. § 176): separare a grege. Dans a caelesti demissum traximus arce, le complément à l’ablatif avec ab dépend aussi bien de demissum que de traximus (Gr. § 155). – 7. Egeo se trouve avec l’ablatif, mais aussi avec le génitif: ici, non pas «avoir besoin», mais «être privé de». – 8. Principio est à l’ablatif de temps dans mundi principio (Gr. § 199, note). – 9. Proavis habitatas constitue une dérogation à la règle amor a Deo (Gr. § 183); mais il faut bien observer qu’ici proavis est au datif et non pas à l’ablatif (Gr. § 185, note). – 10. On a supposé que la forme archaïque defendier était née du besoin de distinguer le parfait en i, de l’infinitif en i (defendi et defendi); mais on trouve des cas comme laudarier, pour lesquels cette explication n’est pas valable. – 11. Le neutre singulier ou pluriel des pronoms ou des adjectifs ne signifie pas seulement «chose», mais aussi «être». Muta, les bêtes (les êtres qui ne parlent pas); prona, les êtres penchés (vers le sol). Dans divinorum le neutre signifie «chose» et est employé contrairement à la règle ordinaire (Gr. § 46) au lien de divinarum rerum.

Commentaire littéraire. – 1. Le poète ne va pas bien loin chercher son sujet. Un lieu commun lui suffit pour donner carrière à sa virtuosité; il s’agit ici de la pitié. Il n’importe que le titre de la Satire XV soit La superstition que l’idée lui en soit venue au cours d’un exil problématique en Égypte où il aurait assisté à une scène de cannibalisme: le lieu commun auquel se rattache tout le développement est celui de la pitié humaine et le passage capital de la satire est certainement celui qui nous est proposé. Autour de cette idée générale se groupent immédiatement dans l’esprit du rhéteur, une foule de réminiscences littéraires dont nous apercevons quelques-unes. Aristote, l’un des premiers, a mis à la mode le lieu commun des aptitudes de l’homme à la vie sociale; mais depuis, Térence a écrit le vers bien connu: homo sum, humant nil a me alienum puto; Salluste a choisi l’épithète qui caractérisera désormais les animaux par opposition à l’homme: prona atque ventri oboedientia, et qu’Ovide a déjà reprise pour son compte; le canevas du cinquième chant de Lucrèce se retrouve dans les vers 149-159 de cette satire; ajoutez Cicéron et Horace en plus d’un passage et vous aurez une idée bien incomplète des souvenirs littéraires qui devaient déterminer à l’avance, pour Juvénal, la physionomie générale de ce développement. – 2. Alors seulement «l’art de Rhétorique» intervient. Il s’agit de développer, c’est-à-dire de diviser l’idée en ses éléments ou plutôt d’en distinguer les différents aspects, puis d’énumérer des exemples. En conséquence Juvénal, après avoir exprimé l’idée générale (mollissima corda humano generi natura dedit) considère la pitié: 1° dans l’expérience personnelle de chacun de nous; 2° dans l’homme en général étudié soit abstraitement par opposition à l’animalité entière, soit dans l’histoire des progrès de la civilisation. Cette distinction faite, il reste à énumérer des preuves de fait: A) Énumération des cas où nous nous sentons apitoyés: un ami injustement poursuivi en justice; un orphelin dépouillé par son tuteur; les funérailles d’une jeune fille ou d’un enfant; B) Énumération méthodique des progrès de la civilisation depuis les origines et la vie sauvage jusqu’à la constitution de cités organisées. – 3. Mais cet art si sûr de lui-même se méfie de la clairvoyance du lecteur; il veut montrer ses ressources, mais cacher ses «ficelles». Aussi cherche-t-il à dissimuler ce qu’aurait de banal et de scolastique un développement d’allure trop régulière. Il s’agit donc: a) de substituer aux idées générales, un peu vagues, des détails concrets, précis, pittoresques et réalistes au besoin: les longs cheveux de l’orphelin qui pleure, le flambeau d’Éleusis, la vaste plaie du soldat; la clef qui ferme les portes de la ville, b) Il faut aussi brusquer les transitions, se donner l’air d’improviser, de sauter d’une idée à l’autre: excellent moyen, d’ailleurs, pour tenir en éveil l’attention du lecteur. Au besoin, on dissimulera une transition sous une interrogation: quis enim bonus…​? c) La variété dans les tournures grammaticales contribuera également à masquer la symétrie foncière de la pensée: natura plorare jubet…​ Naturae imperio gemimus. Et ne sera-t-on pas d’avis, après cet examen, d’abord, que l’authenticité de cette satire a été contestée à tort par Ribbeck; eusuite, que Juvéual a bien, selon l’expression de M. Pichon, renouvelé la satire «par sa faconde de rhéteur et sa hardiesse de réaliste»?

103. Une aventure de Massinissa (Tite-Live)

Massinissa, accompagné seulement de cinquante cavaliers, s’échappa1 dans la montagne par des détours inconnus de ses adversaires. Néanmoins, Bucar put suivre sa piste2; il le rejoignit dans une plaine assez vaste non loin de Clupéa et le cerna si bien qu’il lui tua tous ses cavaliers à l’exception de quatre. Mais dans la mêlée, Massinissa, qui était lui-même blessé, lui échappa pour ainsi dire des mains3 en compagnie des survivants. Les cavaliers de Bucar, répandus dans toute la plaine, se mirent à la poursuite de ces cinq ennemis, certains s’élançant4 même dans d’autres directions pour leur couper la retraite. Les fuyards, trouvant devant eux un vaste fleuve, s’y réfugièrent (en effet, menacés d’un danger plus grand encore, ils n’avaient pas hésité à y lancer leurs chevaux). La profondeur du courant les entraîna et les fit dévier obliquement. Deux d’entre eux disparurent5 dans les eaux impétueuses sous les yeux de leurs ennemis; aussi l’on se persuada que Massinissa lui-même avait péri. Cependant ses deux compagnons et lui sortirent du fleuve entre les arbrisseaux de l’autre rive. Bucar ne poussa pas plus loin sa poursuite, car il n’osait affronter le fleuve et, d’ailleurs, pensait n’avoir plus personne à poursuivre. Il retourna donc auprès du roi pour lui annoncer à tort6 que Massinissa n’était plus. Des émissaires allèrent porter à Carthage une nouvelle si réjouissante et le bruit de cette mort, répandu dans toute l’Afrique, y provoqua les sentiments les plus opposés. Cependant Massinissa pansait sa blessure avec des plantes dans une caverne ignorée; il y vécut ainsi quelques jours, nourri par les deux cavaliers gui allaient marauder. Dès gue la plaie fut cicatrisée7 et qu’elle parut en état de supporter le trot du cheval, Massinissa, avec une audace extrême, entreprit de reconquérir son royaume. Accompagné seulement de quarante cavaliers recrutés en route, il arriva chez les Massyliens, sans dissimuler désormais son identité; aussi, tant en raison de l’attachement qu’on avait pour lui autrefois, que de la joie qu’on éprouvait à le retrouver8 sain et sauf après l’avoir cru perdu, il se fit un tel mouvement9 en sa faveur qu’en quelques jours six mille fantassins tout armés et quatre mille cavaliers accoururent sous ses ordres.

Notes. – 1. Se déroba aux poursuivants. – 2. Conserva (ne perdit pas) ses traces. – 3. II lâcha presque de ses mains Massinissa. – 4. Quibusdam tendentibus, abl. abs. – 5. Haurire, engloutir. – 6. Il revint comme garant inexact = il revint assurer (ce qui était faux) que etc. – 7. Ducere, tirer, ramener par dessus: dès que la cicatrice recouvrit la blessure; ducta (est), visa (est). – 8. Tantum motum fecit, il provoqua une telle agitation. – 9. Quod, parce que ils voyaient sain et sauf celui que.

Commentaire grammatical. – 1. Les mots haud amplius, haud plus, «pas plus de», avec ou sans quam, sont sans influence sur le nom de nombre qu’ils accompagnent (Gr. § 35 note 3). – 2. Patentibus campis, ablatif marquant le lieu à la question ubi, sans in (Gr. § 192, note I), quand le nom est accompagné d’un adjectif; mais l’emploi de in est plus régulier. – 3. Omnes ad unum, latinisme: tous jusqu’au dernier. – 4. En latin, surtout après l’époque classique, le neutre particulièrement au pluriel, marque souvent le lieu; ici, il marque plus spécialement la direction: per obliqua, in obliquum, obliquement. – 5. Les propositions relatives causales veulent le verbe au subjonctif (Gr. § 329, 1°). Ce sens causal est souvent indiqué en outre par quippe ut, utpote: ut quos urgeret, comme (il est naturel à) des gens que pressait. – 6. Periisse creditus (est), tournure personnelle (Gr. § 260). – 7. Is finis fuit pour hoc fuit finis (Gr. § 103). – 8. Habere (aliquem) quem sequeretur, avoir quelqu’un qu’il poursuivît (quelqu’un à poursuivre); la proposition relative marque le but (Gr. § 329, 2°) et veut par conséquent le subjonctif. – 9. Auctor absumpti Massinissae, garant de la mort de Massinissa; c’est l’emploi du participe au lieu d’un nom (Gr. § 225: Sicilia amissa). – 10. Missi (sunt) qui nuntiarent, relative finale (Gr. § 329, 2°). – 11. Tota Africa repleta, toute l’Afrique remplie, pour «le fait que l’Afrique fut remplie etc.» (Gr. § 225). – 12. Primum se joint aux conjonctions de temps pour les renforcer: ut primum, ubi primum, cum primum, aussitôt que. – 13. Audacia ingenti, ablatif de manière (Gr. § 188). – 14. Ad regnum repetendum, pour regagner son royaume; pour le sens de l’adjectif verbal en pareil cas, voir Gr. § 241, note. – 15. Ferre ou ferre prae se, porter devant soi, montrer, ne pas cacher; de là l’interrogation indirecte et le subjonctif (Gr. § 254). – 16. Intra, à l’intérieur des limites de, sans dépasser: intra paucos dies, en moins de quelques jours, en quelques jours à peine.

Commentaire littéraire. – 1. Les Romains débarqués en Afrique avec Scipion battirent Syphax et le firent prisonnier. Sophonisbe tomba au pouvoir de Massinissa qui l’épousa. Mais Scipion, qui craignait que la Carthaginoise ne détachât son nouveau mari de l’alliance romaine, exigea qu’elle lui fût livrée et la fit périr. Quant à Massinissa, il mourut roi de Numidie dans un âge fort avancé, vers 148 avant J.-C. La situation tragique souvent mise au théâtre est celle de Massinissa obligé de livrer Sophonisbe qu’il aime ou de renoncer à l’amitié des Romains. On admet avec Tite-Live que Massinissa, pour lui épargner la captivité, lui envoie du poison qu’elle boit courageusement. – 2. Les aventures de Massinissa, plusieurs fois vaincu, s’échappant toujours et revenant à la charge avec une audace et une opiniâtreté que rien ne lasse, font penser à Jugurtha d’abord, puis aux chefs algériens ou marocains des guerres de l’Afrique moderne. Tel fut Abd-el-Kader dans sa lutte contre la domination française en Algérie. – 3. Tite-Live cherche à intéresser et à édifier son lecteur: de là une certaine prédilection pour le romanesque, surtout quand l’aventure qu’il raconte révèle des qualités de courage et d’énergique persévérance. Le roman est un genre peu cultivé dans l’antiquité; on comprend que les lecteurs aient cherché dans l’histoire un plaisir analogue à celui que nos contemporains cherchent dans le récit d’aventures fictives et que les auteurs aient voulu satisfaire ce goût. – 4. Tite-Live, comme d’ailleurs les autres historiens anciens, ne peut répondre entièrement à nos exigences actuelles en fait de couleur locale. Les progrès de l’histoire au XIX° siècle, qui poussent à insister sur les différences qui séparent les siècles et les races, l’influence du romantisme, l’invention de la photographie qui place aujourd’hui si aisément et si exactement sous nos yeux les monuments et les paysages, les costumes et les portraits, tout nous invite à nous représenter par l’imagination les scènes qui nous sont racontées. Les historiens anciens, mal informés eux-mêmes sur ce point et peu curieux de ce décor extérieur, ne sauraient nous donner complètement satisfaction. Le fleuve que traverse Massinissa n’est pas plus un fleuve d’Afrique que d’Italie ou de Gaule. Nous ne devinons rien de la silhouette de Massinissa et de ses compagnons. Pourtant Tite-Live est encore beaucoup plus pittoresque que Salluste et que César, qui avaient visité les lieux ou assisté aux scènes dont ils parlaient.

104. Sachons attendrir nos juges (Cicéron, De oratore)

Rutilius reprochait à Galba d’avoir pour ainsi dire élevé sur ses propres épaules le jeune Quintus, fils orphelin de son parent C. Sulpicius Gallus, afin que cet enfant, en rappelant le souvenir de son illustre père, fit couler les larmes du public. Il le blâmait en outre d’avoir mis ses deux jeunes fils sous la protection du peuple et déclaré, tout comme s’il faisait son testament sur le champ de bataille en dehors des formes ordinaires1, qu’il instituait le peuple romain tuteur de ces orphelins2. Rutilius prétendait que c’était à ces simagrées théâtrales que Galba avait dû son acquittement en dépit de son impopularité et de la haine du peuple contre lui. Je vois que Caton pensait de même, car il a écrit que sans les enfants et les larmes, Galba aurait été châtié. Rutilius s’indignait de cette attitude et disait que l’exil et la mort étaient préférables à un tel abaissement. Il ne se contenta pas de le dire: c’était sa conviction et il s’y conforma. C’était, comme vous savez, un modèle de désintéressement, il n’y avait pas dans notre cité un homme plus intègre, ni plus vertueux que lui; cependant, non seulement il refusa de supplier les juges, mais il ne permit même pas que sa cause fût plaidée avec plus d’ornement et de liberté que n’en comportait le strict exposé des faits3. Si tu avais pris la parole, ô Crassus, et s’il t’avait été permis de plaider pour Rutilius non point à la manière d’un philosophe, mais à ta guise, en dépit de la scélératesse, trop réelle d’ailleurs, des juges, la force de ton éloquence aurait fini par extirper du fond de leur cœur toute leur méchanceté. Malheureusement, nous avons perdu un homme de cette valeur parce que sa cause fut plaidée comme si l’on eût été dans la République idéale de Platon. Personne ne poussa des gémissements, aucun avocat n’éleva fortement la voix, personne n’eut l’air de souffrir, personne ne se plaignit, personne n’invoqua la République, personne ne se fit suppliant; bref, je crois que personne ne frappa même le sol du pied dans ce procès, afin de ne pas déplaire aux stoïciens4.

Notes. – 1. Comme s’il faisait son testament en tenue de combat sans balance et sans tablettes. – 2. Orbitas, situation d’orphelin. – 3. Ratio veritatis, l’établissement de la vérité. – 4. On entend parfois: de peur que la chose ne fût rapportée aux stoïciens; mais nous nous rangeons à l’avis des éditeurs qui attribuent à renuntiare un sens plus fort: se brouiller, rompre avec quelqu’un.

Commentaire grammatical. – 1. Quod extulisset, au subjonctif, parce que la responsabilité de la raison alléguée est renvoyée à Rutilius (Gr. § 285). – 2. Recordatione et memoria sont parfois réunis; bien qu’ils forment pléonasme, ils ne sont pourtant pas entièrement synonymes: recordatio, c’est l’effort pour retrouver un souvenir; memoria, c’est le souvenir lui-même; en traitant cette expression comme un hendiadyn (Gr. § 347), on aurait: par le rappel du souvenir, etc. – 3. Cum premeretur, bien qu’il fût sous le coup de (Gr. § 299); en pareil cas, toujours le subjonctif. – 4. La particule ce s’ajoute à certaines formes de pronoms pour les renforcer (Cf. en français: celui-ci); voir Gr. § 40, note. – 5. Quod étant un relatif de liaison (Gr. § 144), il faut entendre: et video hoc scriptum esse item apud Catonem, et je vois que cela est consigné de même dans les livres de Caton, à savoir qu’il aurait été puni; la proposition daturum esse s’introduit donc comme apposition à hoc (Gr. § 281, II); pour le sens conditionnel de l’infinitif futur, voir Gr. § 342, 8°. Dare pœnas, fournir une expiation, être puni: punir quelqu’un se dit: exigere poenas ab aliquo. – 6. Anteponendam est accordé seulement avec le mot le plus rapproché, bien que l’adjectif verbal joue ici le rôle d’attribut. Cette apparente irrégularité est un accord par attraction dû au voisinage (Cf. Gr. § 106). – 7. Dans supplex judicibus esse, judicibus est au datif, parce que supplex esse alicui revient à suplicare alicui (ce verbe se construit toujours avec le datif chez les classiques). – 8. Ornatius, libenus, adverbes au comparatif (Gr. § 88): plus élégamment, plus librement. – 9. Dans l’expression quod si, quod ne joue plus le rôle que d’une simple liaison; il n’est ni sujet, ni complément; le français en a fait «que si»; on peut traduire ici par «mais si». – 10. Quamvis signifie «quelque que» et tombe sur un adjectif; quanquam tomberait sur le verbe et signifierait simplement «quoique» (Gr. § 298 et 299, note). – 11. Nunc, ou nunc vero, «mais en réalité, mais malheureusement», après une période à l’irréel (Gr. § 309, note I). – 12. Dolet est ici impersonnel: cela fait mal; nihil est un accusatif adverbial (Gr. § 164): il n’y eut du chagrin en rien (= nullement) pour personne; personne ne manifesta du chagrin; pour quisquam, voir Gr. § 150. – 13. Quid multa (dicam), ellipse usuelle. – 14. Renuntiaretur est au passif impersonnel (Gr. § 203): de peur que, ce faisant, on ne signifiât la rupture.

Commentaire littéraire. – 1. Cicéron est certainement de l’avis d’Antoine. C’est à dessein qu’il a confié à cet orateur le soin de défendre le pathétique; on racontait en effet qu’Antoine excellait sur ce point et qu’un jour il déchira la tunique d’un vieux général qu’il défendait pour montrer au peuple les glorieuses cicatrices de sa poitrine. Cicéron admire 1a vertu de Rutilius, mais trouve certainement qu’il eut tort de ne vouloir faire appel qu’à la raison. Ce ne fut, selon lui, qu’un entêtement maladroit, désastreux pour lui-même et fort préjudiciable à l’État, qui se trouvait ainsi privé d’un excellent citoyen. – 2. Cicéron n’est pas seulement de l’avis d’Antoine; en réalité, c’est lui-même qui parle et qui défend ses propres idées. Les néo-attiques prétendaient que l’idéal pour l’orateur était d’atteindre une perfection, à laquelle l’esprit le plus délicat et le plus raffiné ne trouvât rien à reprendre. Cicéron, qui triomphe dans le pathétique répond qu’un purisme excessif est déplacé dans un discours adressé au public, aussi bien que certains scrupules d’austérité stoïcienne. L’orateur doit non seulement convaincre, mais aussi plaire, et surtout émouvoir; bref, son obligation essentielle est d’amener les auditeurs à son avis et de gagner sa cause. – 3. Les Grecs, plus fins et plus malicieux, se méfiaient davantage du pathétique. Le Romain, plus fruste, moins sensible aux nuances délicates, a besoin d’être secoué plus fortement. Il faut l’entraîner en faisant appel, vigoureusement, à ses sentiments les plus profonds: la justice, le courage, l’amour de la patrie ou de la famille. – 4. Le De oratore est écrit sous forme de dialogue. Ici, Antoine paraît s’adresser à Crassus seul, mais si l’on observe le pluriel ut scitis, on se rappelle que la conversation a lieu en présence de l’augure Mucius Scévola et de deux jeunes orateurs Aurelius Cotta et Sulpicius Rufus. On observera d’ailleurs que ces interlocuteurs ne coupent pas la parole à Antoine. On a reproché à Cicéron de transformer ainsi ses dialogues en une suite de conférences où chacun parle tour à tour. On a comparé ces tirades un peu prétentieuses aux dialogues si coupés, si souples, si vivants, si naturels de Platon. On oublie que Cicéron ne visait peut-être pas à imiter Platon, mais plutôt Aristote dont les dialogues aujourd’hui perdus pouvaient avoir un caractère moins familier et moins primesautier.

105. Orgueil de plébéin (Salluste, Jugurtha)

Je ne puis, pour capter votre confiance, faire étalage des portraits, des triomphes et des consulats de mes ancêtres. Mais si l’occasion l’exige, je puis montrer les armes d’honneur, l’étendard, les phalères, et les autres récompenses militaires que j’ai reçues; je puis aussi montrer les cicatrices que je porte sur la poitrine1. C’est là ce qui me tient lieu de portraits d’ancêtres et de titres de noblesse. Tout cela ne m’a pas été transmis, comme leurs titres2, par héritage: c’est le fruit de mes nombreuses fatigues et des dangers que j’ai courus. Mes paroles ne sont point savamment arrangées. Peu m’importe. Mon mérite se montre assez de lui-même: eux, ils ont besoin des artifices de la parole pour masquer la honte de leur conduite. Je n’ai pas appris les lettres grecques. Je me souciais peu de les apprendre, puisqu’elles n’avaient pu inspirer le courage à ceux qui les enseignaient. Mais j’ai appris des choses qui sont de la plus haute utilité pour le bien de l’État: à frapper sur l’ennemi, à défendre un poste, à ne craindre rien sinon de nuire à ma renommée, à endurer les rigueurs de l’hiver comme celles de l’été, à coucher sur la dure, à supporter à la fois les privations et les fatigues. Voilà les leçons que je donnerai aux soldats. C’est la manière vraiment utile de commander, la seule qui convienne entre citoyens libres. C’est par ces méthodes que vos ancêtres ont illustré et eux-mêmes et la République. Fiers de ces succès3, les nobles, dont la conduite est pourtant si différente, nous méprisent, nous qui rivalisons de vertu avec les hommes d’autrefois; ils vous demandent toutes les charges non point au nom de leurs mérites personnels, mais comme s’ils y avaient droit. Mais ces vaniteux sont dans la plus complète illusion4. Leurs ancêtres leur ont laissé tout ce qui pouvait se transmettre: leur fortune, leurs portraits, leur souvenir glorieux; mais leur vertu, non pas; c’était impossible. C’est la seule chose qu’on ne peut donner ni recevoir. Ils disent que je suis grossier et sans éducation, parce que je ne sais pas ordonner un festin et que je n’ai avec moi aucun histrion, aucun cuisinier qui me coûte plus cher qu’un fermier. Je n’ai nulle honte à l’avouer, citoyens; car mon père et d’autres personnes vénérables m’ont enseigné que les parures conviennent aux femmes, le travail aux hommes et que c’est l’aptitude au métier des armes et non pas notre mobilier qui nous fait honneur.

Notes. – 1. Advorso corpore, litt. sur le corps placé en face, c’est-à-dire reçues par devant. Les blessures reçues par derrière passaient pour honteuses. – 2. Comme ces choses (ont été transmises) à eux. – 3. Comptant sur ces choses (les actions des ancêtres). – 4. Se trompent de beaucoup.

Commentaire grammatical. – 1. On trouve ici: advorso, pour adverso; plurumis pour plurimis; optuma pour optima; faciundo pour faciendo, omnis pour omnes (Gr. § 21, note III); superbissumi pour superbissimi; coquom pour coquum; lubet pour libet. – 2. Causa, à l’ablatif devient une sorte de préposition qui signifie «en vue de» et se place après son complément (Gr. § 96, 3°). – 3. Á la règle haec est mea gloria se réfèrent les exemples: hae sunt mae imagines: ce sont là mes portraits d’ancêtres; haec (est) nobilitas, hoc (est) civile imperium. – 4.Parvi est un génitif de prix avec lequel facio prend le sens d’estimer (Gr. § 91, 3° et 190). – 5. Quippe quae (en effet elles qui) introduit une proposition relative causale; il faudrait donc le subjonctif (Gr. § 329, 1°); mais on sent ici que l’indicatif est amené par le désir d’affirmer la chose comme une vérité évidente: puisque, incontestablement, elles n’ont servi à rien. – 6. Doceo se construit avec deux accusatifs, l’accusatif de la chose se maintient au passif (Gr. § 161, note 2): pueri docentur grammaticam. – 7. Humi est un locatif (Gr. § 194, note). – 8. Celebravere, reliquere sont des formes secondes en -ere pour erunt (Gr. § 63, 1°). – 9. Quis est un archaïsme qui se rencontre assez fréquemment pour quibus; il est préférable de le prendre ici pour un neutre: majorum factis. – 10. On dit petere ou repetere aliquid ab aliquo, demander une chose (une faveur) à quelqu’un. Quaerere se dit d’un renseignement qu’on demande, d’une question qu’on pose. – 11. Dono (dare), decori (esse) sont des datifs marquant la destination (Gr. § 174). – 12. Aiunt me (esse) incultis moribus: l’ablatif est un ablatif descriptif construit comme un attribut avec esse (Gr. § 114, note). – 13. (Coquum) pluris preti (pour pretii, Gr. § 15, note) est un génitif d’évaluation se rattachant an génitif descriptif (Gr. § 114): un cuisinier d’un prix plus grand (plus, pluris, pris adjectivement). On explique aussi, avec habeo au sens de «considérer comme», je ne considère pas un histrion ou un cuisinier comme étant d’un plus grand prix. – 14. Accipere, très fréquemment signifie «apprendre» (par l’histoire, par la tradition), comme tradere signifie «enseigner».

Commentaire littéraire. – 1. En vertu du jus imaginum, les nobles conservaient chez eux des masques en cire, attachés à des bustes, représentant ceux des leurs qui avaient rempli quelque fonction importante. On portait ces images dans les cortèges des funérailles. Des inscriptions placées au dessous (imaginum tituli) rappelaient leurs titres de gloire. – 2. Les actions d’éclat ou services exceptionnels des soldats étaient récompensés, soit par une somme d’argent, soit par une part spéciale du butin, des armes d’honneur, des guidons ou étendards (vexilla), des colliers (torques), des phalères, sorte de médaillons en bronze, argent ou or, que l’on portait sur la cuirasse. Il y avait aussi des citations à l’ordre du jour (laudes). – 3. Marius prit la direction de la guerre contre Jugurtha, le vainquit et se le fit livrer. Il se tourna ensuite contre les barbares qui menaçaient l’Italie; il battit les Teutons à Aix et les Cimbres à Verceil. Brouillé ensuite avec Sylla, il fut obligé de fuir et de se cacher dans les marais de Minturnes. Il passa de là en Afrique, sur les ruines de Carthage; mais il revint à Rome, se vengea de ses ennemis par des proscriptions et mourut peu après (86 av. J.-C.). – 4. Ce discours de Marius est de l’invention de Salluste selon un procédé familier aux historiens anciens (voir n° 119, Les Romains jugés par Mithridate, Comm. litt., § 2). – 5. Salluste est un moraliste et un psychologue. Pour peindre le caractère de ses héros tantôt il fait un portrait complet (Catilina), tantôt un parallèle (Caton et César), tantôt il prête à ses personnages des discours où ils se peignent eux-mêmes; c’est le cas pour Marius. La stricte vraisemblance n’est pas toujours respectée. Marius avoue sans doute ici trop visiblement sa rusticité, ses rancunes et ses ambitions. Ce procédé est intéressant puisqu’il met en scène le personnage lui-même; toutefois il tient du drame plutôt que de l’histoire proprement dite. – 6. Tout en conservant à son style l’allure concise et rapide qui lui est ordinaire, Salluste lui donne ici une certaine brusquerie, destinée à rappeler un peu le tempérament fruste et violent de Marius. Il essaie ainsi de concilier les nécessités de l’unité artistique de l’œuvre (voir n°119, Comm. Litt. § 3) avec la vraisemblance. – 7. Salluste montre ici que ses rancunes contre la noblesse n’étaient pas éteintes durant sa retraite. Il développe avec une complaisance visible les arguments de Marius. Nulle part il ne nous donne, comme contre-partie, le discours d’un partisan de la noblesse contre la plèbe et les hommes nouveaux.

106. Une mutinerie militaire (Tacite, Annales)

Il y avait dans le camp un certain Percennius, autrefois chef de claque au théâtre, simple soldat depuis, effronté dans son langage et que son métier d’histrion avait habitué à provoquer des désordres dans les foules. Il se mit à exciter peu à peu ces hommes simples qui se demandaient ce que deviendrait le métier militaire après la mort d’Auguste. Il s’entretenait avec eux la nuit, ou groupait les plus pervers à la chute du jour, quand les meilleurs s’étaient retirés dans leurs tentes. Finalement, se sentant soutenu1 par d’autres meneurs, il osait, comme dans un vrai discours, leur demander: «Pourquoi obéissez-vous comme des esclaves à quelques centurions, à des tribuns moins nombreux encore? Quand oserez-vous demander des réformes, si vous ne recourez pas avec des prières ou avec la menace de vos armes à un prince nouveau et encore mal affermi? On a assez péché par lâcheté durant tant d’années en laissant2 des vieillards, dont beaucoup sont restés mutilés par suite de leurs blessures, supporter trente ou quarante années de présence aux armées. Et même le licenciement ne marque pas réellement le terme du service militaire, mais, campant encore auprès des étendards3, nous supportons sous un autre nom les mêmes travaux. Et s’il arrive à quelqu’un de survivre à tant de périls, on l’emmène encore dans des pays lointains où on lui donne, sous couleur de domaine à cultiver, des terrains humides dans les marécages ou stériles dans les montagnes. Et pourtant certes, considéré en lui-même, le service militaire est dur et ne rapporte guère: dix as par jour, c’est à ce prix qu’on estime le risque de perdre la vie ou les membres. Et sur cette somme4 il faut prendre de quoi payer les habits, les armes, les toiles de tentes, de quoi se racheter de la cruauté des centurions et se procurer des exemptions de service. Est-ce que les soldats des cohortes prétoriennes, auxquels ont été attribués deux deniers par jour, qui sont rendus à leur foyer au bout de seize ans, affrontent plus de dangers? Je ne veux pas dénigrer les services de garde qu’on fait à Rome5, mais il n’en est pas moins vrai que moi, parmi ces peuples barbares, du seuil de ma tente, je vois l’ennemi.»

Notes. – 1. Promptus, prêt, à la disposition de. – 2. Quod, par ce fait que, en raison de ce fait que (pour expliquer en quoi a consisté la lâcheté). – 3. On les appelait vexillarii. – 4. Hinc, hinc, non pas d’un côté, de l’autre; mais avec cela: ex ea pecunia. Cf. unde au lieu de ex quo. – 5. On entend parfois: service efféminé, mais il est plus naturel d’entendre les nombreuses gardes qu’on doit monter dans Rome.

Commentaire grammatical. – 1. Quisque avec le superlatif signifie «tous», fortissimus quisque, tous les plus braves (Gr. § 136). – 2. Et ne joignant pas deux termes signifie aussi ou même (Gr. § 98). Cet emploi est particulièrement fréquent chez Tacite. – 3. Plerique, sous l’Empire, tout en conservant d’ordinaire le sens de «la plupart», signifie souvent permulti, très nombreux, ou même simplement multi, nombreux. – 4. Ce sont des distributifs (Gr. § 34); ils sont employés ici parce que le nombre est répété: chacun trente, chacun quarante, etc. – 5. Le neutre inculta signifie ici: des lieux incultes; mais ce sens rentre dans l’emploi général du neutre (Gr. § 46, note). Cet emploi avec un génitif partitif est une particularité de la langue de l’Empire. Le sens est peu différent de incultos montes. – 6. Il y a zeugma dans l’emploi de redimi, car le sens va bien avec saevitiam et vacationes: racheter = se racheter de; mais, avec les autres compléments, on attend simplement emere (Gr. § 348). – 7. L’as (en cuivre) valait environ 5 centimes et le denier (en argent) seize fois plus. On sait d’ailleurs que ces équivalences ne donnent qu’une idée fort imparfaite des rapports de la monnaie avec les marchandises. On le devine aisément ici. – 8. Se est visiblement au singulier; c’est Percennius qui parle de lui: ego non obtrecto. Sibi pourrait être considéré comme un pluriel: nos aspicimus; mais il est plus naturel de penser qu’il est au même nombre que se, et l’opposition apparaît plus vigoureuse avec le singulier: ego aspicio. – 9. Les propositions interrogatives qui seraient à l’ indicatif dans le style direct sont généralement mises à l’infinitif au style indirect, si l’interrogation est «oratoire», au subj. si l’interrogation est «réelle». 1° cas: quando ausuros = quando audebitis. L’interrogation est oratoire, car le sens est «vous n’oserez jamais si vous ne profitez pas d’une telle occasion». Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire d’entendre: quando audebimus. Pour plus de détails, cf. Riemann, § 228. – 2° cas: cur obedirent = cur obeditis. Si l’on voulait considérer cette interrogation comme oratoire (vous avez tort d’obéir), la subjonctif s’expliquerait par l’emploi de la deuxième personne au style direct: Riemann, § 228. L’interrogation an…​ suscipere se rattache au premier cas. An indique visiblement l’interrog. oratoire (Gr. § 92, note).

Commentaire littéraire. – 1. Nous voyons par ce passage que les principaux officiers qui forment les cadres de l’armée romaine, ceux du moins qui sont le plus habituellement en contact avec le simple légionnaire, sont les tribuns militaires et les centurions. Au-dessus d’eux est le legatus, lieutenant du général. L’imperator est le général en chef, mais sous l’Empire, c’est l’empereur lui-même qui est le véritable imperator de toutes les armées. Les six tribuns de la légion se relayent pour la commander. Les centurions commandent une centurie (environ 100 hommes), il y en a 60 par légion. Ils correspondaient pour le grade à peu près à nos lieutenants, mais leur rôle était plutôt celui de nos capitaines. Pourtant, à cause de leur origine, ils étaient considérés comme des sous-officiers. Leur importance est capitale dans l’organisation de l’armée romaine. – Une cohorte est la dixième partie de la légion, elle comprend 600 hommes et se divise en trois manipules de 200 hommes. – L’étendard de la légion est l’aigle (aquila); la cohorte a pour étendard l’enseigne (signum) de son premier manipule; le vexillum est proprement l’étendard de la cavalerie, mais les troupes de vétérans hors cadre avaient aussi un vexillum. C’était un drapeau carré suspendu à la hampe par une traverse. – 2. On voit ici que sous l’Empire, l’armée, qui est permanente, se compose de soldats de carrière recrutés par engagement; que la durée du service, qui était au minimum de seize ans, pouvait être considérablement prolongée. Aussi, nous voyons les soldats inquiets des nouveaux règlements toujours possibles et réclamant des réformes. La discipline est maintenus au besoin par les coups (saevitia centurionum). Le soldat reçoit une solde (stipendium: ce mot est employé dans le texte pour désigner les années de solde, c’est-à-dire de service). Lorsqu’on lui fournit le blé, qui est son principal aliment, on lui fait une retenue. Il doit en outre acheter et entretenir lui-même ses vêtements et ses armes. Il a le butin (praeda) pour se dédommager. Mais ce butin est partagé avec ordre et l’État en garde une bonne part. Le soldat qui a fini son temps est en principe mis en congé (dimissus), mais on le conserve encore assez longtemps comme vétéran dans des corps spéciaux (vexillarii), où il jouit de certaines dispenses et de certaines faveurs; eosdem labores perferre est donc une exagération voulue de Percennius. Dans cette situation il attend la retraite, accordée aux soldats qui ont donné satisfaction. La retraite est payable en principe en argent, mais on la donne aussi en terres à cultiver, d’ordinaire dans les provinces (diversas in terras). – 3. Tandis que les légionnaires sont toujours occupés sur les frontières à guerroyer ou à exécuter des travaux, les prétoriens (praetoriae cohortes) forment la garde de l’empereur. Comme les «cohortes urbaines», auxquelles il est sans doute fait allusion dans excubias urbanas, ils sont casernés à Rome ou aux environs. Ces troupes veillent à la sécurité de l’empereur et de la ville. Elles jouissent de toutes sortes de privilèges, qu’envient les légionnaires. Dans la révolte dont il s’agit ici, ce furent précisément ces troupes d’élite, envoyées de Rome par Tibère, qui firent, par la force, rentrer dans l’ordre les plus dangereux mutins. – 4. Les historiens anciens, formés à l’art d’écrire par la rhétorique, aiment à faire parler leurs personnages. Les discours sont d’ailleurs un aspect important de la vie antique. Tacite, comme les autres historiens romains, ignore en cette matière les scrupules d’exactitude des modernes. Même quand il a sous les yeux le texte authentique, il refait le discours. La vraisemblance lui suffit et le souci de l’art prime le scrupule scientifique. Ici, c’est lui qui trouve les arguments «qu’a dû employer» Percennius. Ce système a au moins l’avantage de nous donner une vue d’ensemble de l’auteur sur une situation donnée. Nous saisissons nettement ici les motifs de mécontentement qui pouvaient travailler une armée romaine au début du premier siècle. Un moderne, pour expliquer la sédition, aurait fait la même chose, mais autrement: il aurait parlé en son propre nom. – 4. Ces sortes de discours, même brefs comme celui-ci, sont composés selon toutes les règles de la rhétorique. Tacite d’ailleurs avait parmi ses contemporains la renommée d’un grand orateur. S’il est vrai que les morceaux écrits en style indirect sont d’ordinaire plus simples, celui que nous avons ici n’en est pas moins fort habile et digne d’un excellent avocat. Il est fort bien fait pour exciter les passions d’une multitude. L’appel à la jalousie, par exemple, que provoque le dernier argument et qui laisse le venin dans la plaie déjà irritée, est une habileté de premier ordre. Toutefois, et pour obéir en cela même aux préceptes de la rhétorique, l’auteur a adapté les paroles au caractère de son personnage. Percennius a le langage audacieux (procax lingua), il sait comment on agit sur une foule: aussi procède-t-il par des interrogations provocantes, qui appellent des réponses immédiates: quando ausuros; par ironie: in modum servorum, uligines paludum, inculta montium; il a recours aux hyperboles qui frappent l’imagination et ne craint pas les affirmations contestables: eosdem labores, diversas in terras. En somme, ce discours par sa familiarité un peu brusque est vraisemblable dans la bouche d’un soldat, mais non pas d’une vraisemblance étroite qui ne serait après tout qu’un mauvais réalisme.

107. Mélius prétend à la royauté (Tite-Live)

Le lendemain, après avoir placé à divers endroits des postes de soldats, Cincinnatus descend sur le forum. Le peuplé, étonné de ces précautions insolites1, le regardait curieusement. Les partisans de Mélius et leur chef lui-même comprenaient que toute l’autorité de cette magistrature suprême était dirigée contre eux; quant à ceux qui n’étaient pour rien dans ces projets d’usurpation, ils demandaient à tout venant quelle sédition, quelle guerre soudaine avait rendu nécessaire l’autorité dictatoriale et le choix de Quinctius, plus qu’octogénaire, pour gouverner l’État. Cependant Servilius, maître de la cavalerie, député à Mélius par le dictateur, lui dit: «Le dictateur te demande.» Tout effrayé, Mélius s’enquit de ce qu’il lui voulait. Servilius lui déclara qu’il avait à se défendre2 et à réfuter l’accusation portée contre lui au Sénat par Minucius. Alors Mélius se retirant parmi la foule de ses complices et regardant autour de lui, parut hésiter. Mais comme, sur l’ordre du maître de la cavalerie, un licteur tentait de l’entraîner, il fut délivré par la foule et s’enfuit en faisant appel à la protection du peuple romain. Il disait que les sénateurs avaient comploté3 sa perte parce qu’il avait été le bienfaiteur du peuple; il suppliait les assistants de le secourir dans ce mortel danger et de ne pas le laisser massacrer sous leurs yeux. Tandis qu’il parlait ainsi, Servilius le rejoignit et l’égorgea. Tout couvert de sang et entouré d’un groupe de jeunes patriciens, Servilius retourne annoncer au dictateur que Mélius, mandé auprès de lui, a repoussé le licteur, a cherché à ameuter la multitude et a reçu le châtiment mérité. Alors, le dictateur lui dit: «J’applaudis à ta bravoure, Servilius; tu as sauvé la liberté de l’État.» Comme la foule s’agitait, dans l’ignorance où elle était des raisons de ce meurtre, Cincinnatus fît réunir une assemblée et déclara que Mélius avait été tué à bon droit, même s’il n’avait pas aspiré à la royauté4, parce que, mandé auprès du dictateur par le maître de la cavalerie, il avait refusé de venir.

Notes. – 1. Le peuple était tourné vers lui (avait son attention attirés sur lui) par le caractère insolite et l’étrangeté de la chose. – 2. Dicere causam, plaider sa cause, se défendre. – 3. Consensus, non pas consentement, mais «entente, complot». – 4. Même s’il était innocent de l’accusation de royauté (de vouloir régner).

Commentaire grammatical. – 1. Expers est construit avec le génitif comme les adjectifs qui signifient que l’on possède ou que l’on sait (ou les idées contraires), Gr. § 118. – 2. Rectorem est attribut: réclamer Quinctius comme dirigeant (Gr. § 101, note 4°). Le subjonctif tient à l’interrogation indirecte. – 3. Dans quid vellet le subjonctif tient aussi à l’interrogation indirecte (Gr. § 254). – 4. Recipere se, tergiversari, dicere, orare sont des infinitifs de narration; le sujet est alors au nominatif (Gr. § 222). – 5. Quod benigne fecisset est au subjonctif du style indirect (Gr. § 340). – 6. Tandis que neque est régulièrement pour et non (rarement et ne), neve est pour et ne: et ne sinerent; ve en pareil cas n’a donc pas le sens de «ou bien». – 7. Eum vociferantem est à la fois le complément de adsecutus et de obtruncat (Gr. § 155). – 8. Le mot mactus se rattache à la racine mag (grandir) comme magis et magnus; il signifie «grandi, honoré». Il s’employait dans la langue des sacrifices au vocatif macte. C’est ce qui a sans doute contribué à faire conserver le vocatif au lieu du nominatif dans macte esto. L’ablatif qui accompagne macte indique la cause: sois honoré à cause de ton courage. Le mot mactus a donné mactare, tuer en l’honneur d’un dieu; l’espagnol matar, tuer, a donné le dérivé matamore, tueur de Maures où nous retrouvons la racine mactus. – 9. Liberata Republica peut s’expliquer comme un ablatif absolu; mais il équivaut à une proposition causale: quia Rempublicam liberavisti (Gr. § 227). – 10. Le vocatif est en i (Servili) dans les noms propres latins en -ius, auxquels il faut ajouter filius et meus (Gr. § 15); mais Darius fera Darie, parce que ce n’est pas un nom d’origine latine. – 11. La concordance des temps (Gr. § 250) n’est pas observée dans etiamsi fuerit. Les historiens y manquent parfois dans le style indirect en vue de la variété; il s’agit ici d’éviter la consonance fuiesset, venisset. – 12. Les adjectifs insons, ou innocens peuvent être rattachés aux adjectifs qui indiquent l’absence de participation et se construire avec le génitif (Gr. § 118): insons consilii (Salluste), comme plus haut expers consiliorum; mais ils signifient aussi «être exempt ou éloigné de»; aussi les trouve-t-on avec l’ablatif (Gr. § 123). – 13. Cum est construit dans ce passage avec le subjonctif parce qu’il indique presque partout que les événements ont réagi l’un sur l’autre (Gr. § 319); mais même en dehors de ce cas (cum expertes rogitarent) l’imparfait du subjonctif peut s’employer (Gr. § 318, note).

Commentaire littéraire. – 1. Depuis l’expulsion des Tarquins le nom de roi était haï chez les Romains. Ils continuaient à honorer Romulus, mais exécraient le régime monarchique. Ils considéraient comme des esclaves les peuples gouvernés par des rois. «L’aristocratie romaine avait adroitement nourri dans le peuple l’horreur pour le nom de roi. Avec ce mot, elle s’était débarrassée de Sp. Cassius, de Manlius, de Mélius, et du premier des Gracques; avec lui encore, elle réussit à se délivrer de César: c’est toi, s’écriait Cicéron dans une de ses Philippiques contre Antoine, c’est toi qui as tué César, quand tu lui as offert le bandeau royal» (Duruy). – 2. Tite-Live vit sous Auguste. Á la vérité, l’Empire est un gouvernement monarchique, mais les Romains feignent de ne pas s’en apercevoir, sous prétexte que les formes extérieures du régime républicain sont maintenues. Ils continuent à honnir la royauté. Tite-Live en particulier, quand il parle de liberté, se fait une âme de vieux Romain de la République: cela ne l’empêche pas d’être un familier d’Auguste. L’empereur s’amusait à rappeler «le Pompéien», sachant bien que ses préférences pour Pompée et pour la république étaient surtout littéraires et ne tiraient pas à conséquence. – 3. Tite-Live essaie de nous faire assister par l’imagination à cette scène. Il nous y prépare d’abord en créant une sorte d’atmosphère particulière qui résulte de l’attitude inquiète du peuple et de la curiosité générale. Puis il met en présence les deux protagonistes. L’un bref et impérieux, décidé à recourir immédiatement à la violence, l’autre aussitôt décontenancé, implorant en vain l’aide du peuple et succombant sous les coups d’un adversaire plus résolu. Enfin la foule apaisée par le dictateur qui couvre du prestige de sa dignité le meurtre commis. Le drame est rapide; on sent planer sur cette scène non pas tant l’image de la liberté sauvée que le spectre redoutable de l’autorité dictatoriale qui en imposa toujours à ce peuple discipliné. – 4. La première phrase nous montre la richesse de la période chez Tite-Live. Deux ablatifs, l’un de date, l’autre absolu, indiquent deux circonstances essentielles. Puis viennent plusieurs propositions subordonnées avec cum qui nous font connaître l’attitude des divers éléments de la foule en présence des mesures prises par le dictateur. Alors seulement est indiquée, dans la proposition principale l’action essentielle qui va déclencher le drame: vocat te, inquit, dictator. Obligé de diviser en plusieurs phrases cette période, le français détruit l’unité d’impression en plaçant sur le même pied que l’action principale des circonstances qui, dans la réalité, en dépendent et ne sont mentionnées que pour lui donner tout son relief (Gr. § 845).

108. La déclamation dans les écoles (Pétrone, Satiricon)

Ne sont-ils pas agités par une frénésie du même genre1 les déclamateurs qui s’écrient: «Ces blessures, c’est pour la liberté de tous que je les ai reçues! Cet œil, je l’ai sacrifié pour vous! Donnez-moi un guide qui me ramène à mes enfants, car mes jarrets mutilés ne peuvent plus soutenir mon corps!» Ces bizarreries elles-mêmes seraient supportables si au moins elles ouvraient la voie à ceux qui aspirent à l’éloquence. Mais ces sujets prétentieux, ces phrases vides et tapageuses les conduisent simplement à ce résultat: une fois sur le forum, ils ont l’impression d’être égarés dans un autre monde. Et je crois que si les jeunes gens deviennent si sots dans les écoles, c’est qu’ils n’y entendent et n’y voient rien de notre vie réelle. Il n’y est question que de pirates embusqués avec des chaînés sur le rivage, de tyrans dont les édits obligent des fils à trancher la tête de leur père, d’oracles qui prescrivent, comme remède à la peste, l’immolation de trois jeunes filles ou davantage; bref, des mots arrangés en boulettes de pâtisserie au miel2, le tout, paroles et faits, saupoudré de sésame et de pavot. Avec une formation pareille, il est aussi impossible d’acquérir du goût que de sentir bon quand on habite une cuisine. Laissez-moi vous le dire, c’est vous les premiers qui avez tué l’éloquence. On n’astreignait pas encore la jeunesse aux déclamations3, à l’époque où Sophocle et Euripide surent trouver les mots qu’il leur fallait. Mais je n’ai pas même besoin du témoignage des poètes. Je constate que ni Platon, ni Démosthène n’ont abordé ce genre d’exercice. C’est depuis peu que ce bavardage ampoulé et hyperbolique a passé d’Asie à Athènes pour empoisonner, comme par une sorte d’influence venue d’un astre malfaisant, les jeunes esprits ambitieux de succès. Qui donc depuis a pu atteindre à la hauteur de Thucydide, à la renommée d’Hypéride?

Notes. – 1. C’est-à-dire: les déclamateurs ne sont-ils pas aussi fous que ceux dont je viens de parler? (Mais les lignes précédentes sont perdues). – 2. Des boulettes de mots au miel. – 3. Maintenus (tenus longtemps) dans les exercices de déclamation.

Commentaire grammatical. – 1. Num signifie «est-ce que par hasard?»; on attend alors une réponse négative. Ici: non, ce n’est pas une espèce de furies différente, c’est là même. – 2. Pro signifie fort régulièrement «pour la défense de». – 3. Dans qui me ducat, le subjonctif indique une idée de but: pour me conduire (Gr. § 329, 2°). – 4. Iturus (de eo), sur le point d’aller, destiné à aller, dans l’intention d’aller (Gr. § 233); ici: ceux qui sont dans l’intention d’aller, qui se destinent à l’éloquence. – 5. Nunc, nunc vero, après l’irréel signifie: mais en réalité (Gr. § 309, note). – 6. Proficere peut être intransitif et signifier «réussir, progresser»; mais avec un pronom neutre, il peut être transitif et signifier «gagner quelque chose, faire quelque progrès». C’est d’ailleurs un cas particulier de la règle eadem student (Gr. § 160). Ut putent est une proposition complétive qui sert d’apposition à hoc (Gr. § 281, II): ils gagnent simplement ceci: à savoir que. – 7. Venerint est au subjonctif par attraction modale (Gr. § 341, 2°). – 8. Imperent est au subjonctif parce que la relative a le sens consécutif (Gr. § 329, 3°): des édits tels que. – 9. Responsum signifie souvent réponse donnée par un oracle, d’où simplement: oracle. – 10. In avec l’accusatif marque le but: en vue de, pour ou contre: des oracles obtenus contre la peste. – 11. La proposition ut virgines immolentur est une complétive dépendant de l’idée de dire: oracles disant que (Gr. § 281, I). Ici «dire» a le sens de «commander», de là remploi de ut et non pas de la proposition infinitive (Gr. § 275). – 12. Pace vestra est un ablatif de circonstance (Gr. § 188): avec votre paix, c’est-à-dire sans vous blesser; cum est parfois exprimé. – 13. Il y a une nuance entre liceat dixisse et liceat dicere: le premier signifie «qu’il me soit permis de l’avoir dit, ne vous fâchez pas quand je l’aurai dit», il indique qu’on est décidé à passer outre sans attendre la permission et peut paraître plus impertinent. – 14. Dans quibus deberent loqui, le subjonctif est dû à l’idée de conséquence: des mots tels que. Mais on remarquera que l’interrogation indirecte donnerait aussi: quibus verbis deberent loqui. – 15. Ne poetas quidem citem, je ne citerais pas (bien que je le puisse), je n’ai pas même besoin de citer (Gr. § 216). – 16. L’accusatif dans Athenas marque le but, sans préposition, comme il convient avec les noms propres de villes (Gr. § 193). – 17. Quidam, surtout avec quasi, tanquam, velut (veluti), sert à faire accepter une expression figurée,qui pourrait paraître un peu hardie; il peut alors se rendre par «en quelque sorte une sorte de».

Commentaire littéraire. – 1. Thucydide eut un historien grec (460-895 av. J.-C.) qui a raconté la guerre du Péloponnèse à laquelle il avait pris part lui-même. Il est célèbre par sa concision qui va jusqu’à l’obscurité. Hypéride est un homme d’État et un orateur athénien (389-322 av. J.-C.) Il s’opposa avec Démosthène à la politique macédonienne. Au cours du XIX° siècle, on a retrouvé six de ses discours sur des papyrus égyptiens. – 2. Sénèque le père, connu aussi sous le nom de Sénèque le Rhéteur, rédigea, vers la fin de sa vie, un recueil des déclamations les plus intéressantes qu’il avait entendues dans les écoles. Ce sont des compositions fort artificielles, qui peuvent servir de commentaire à ce que dit ici Pétrone. On y voit Agamemnon délibérer s’il sacrifiera sa fille; un esclave ayant refusé de donner à son maître le poison qu’il réclamait, se trouve condamné à mort par disposition testamentaire: il plaide sa cause devant les tribuns, etc. Ce recueil est le seul document qui nous montre en quoi consistait pratiquement l’éducation oratoire chez les Romains. Nous la connaissons au point de vue théorique par l’Institution oratoire de Quintilien. Nous voyons ici ce qu’en pensaient un certain nombre de bons esprits. – 3. Ces exercices étaient de nature à nuire profondément à l’éloquence pour deux raisons qui sont indiquées ici par Pétrone: d’abord le caractère artificiel des sujets (nihil ex iis quae in usu habemus) ôtait le sens et le goût des réalités quotidiennes; ensuite ces parades oratoires destinées, non pas à gagner une cause, mais à plaire simplement, développaient la tendance au style ampoulé ou précieux (rerum tumore et sententiarum vanissimo strepitu; mellitos verborum qlobulos). – 4. Mais les déclamations, tout comme les lectures publiques en vogue alors, ne sont que des causes particulières. Il y avait à la décadence littéraire des raisons plus profondes et plus générales: le cosmopolitisme introduit dans la littérature latine des écrivains de races différentes et supprime l’originalité du vieil esprit romain; le gouvernement impérial, souvent représenté d’ailleurs par des monstres ou des sots, gêne le développement de l’éloquence qui vit de liberté politique et d’indépendance. Enfin la décadence des mœurs.n’est pas non plus un facteur négligeable. – 5. Le style de Pétrone est animé d’une vie extraordinaire: les métaphores et comparaisons familières y abondent, on a l’illusion d’entendre le ton de voix de celui qui parle, on devine son geste. Cette langue savoureuse rappelle parfois Rabelais, avec plus de goût pourtant. L’œuvre, plus immorale incomparablement, est plus décente dans les termes que celle de notre Rabelais. Ici, on croirait entendre, toutes proportions gardées, une tirade de Panurge contre l’enseignement des docteurs de Sorbonne. Les élèves s’abêtissent dans les écoles des rhéteurs, tout comme Gargantua, entre les mains de Thubal Holoferne et de Jobelin Bridé, devient «niais, tout resveux et rassoté».

109. Á un ami (Catulle)

Accablé d’une cruelle épreuve par la fortune1, tu m’envoies ce billet mouillé2 de tes larmes pour me demander de te secourir comme un naufragé rejeté par les ondes écumantes de la mer et de te ramener des portes de la mort. Je te suis reconnaissant de m’appeler ton ami et de me demander des vers, présents des Muses et de Vénus. Mais pour que tu n’ignores pas mes propres ennuis, ô Manlius, et que tu ne t’imagines pas que je me dérobe à mon devoir d’ami, apprends de quels orages la fortune m’enveloppe moi-même et tu n’attendras plus d’un malheureux des présents capables de rendre le bonheur. Dans les premières années où je portai la robe virile, quand ma vie radieuse était dans son aimable printemps, j’ai fait beaucoup de vers frivoles…​ Mais le deuil de la mort d’un frère m’en a ôté complètement le goût. «O frère, dont la disparition fait mon désespoir, en mourant tu as détruit tout ce qui donnait pour moi du prix à l’existence; c’est notre famille entière qui, avec toi, est descendue au tombeau3; avec toi s’est évanouie toute ma joie, que ta douce affection entretenait tant que tu vécus. Depuis ta mort, j’ai chassé entièrement de mon esprit le goût des vers et tout ce qui me charmait.» Tu me pardonneras donc, si, ces présents que la douleur supprime pour moi-même, je me trouve dans l’impossibilité de te les accorder.

Notes. – 1. Par la fortune et par un malheur. – 2. Proprement: écrit. – 3. Una tecum, ensemble avec toi.

Commentaire grammatical. – 1. Quod (mittis) signifie «ce fait que»; il introduit une proposition complétive sujet, qui est ensuite rappelée par id, cela (Gr. § 280); ut (sublevem) pourrait signifier simplement «que» et être introduit par l’idée de «demander» que suggèrent les mots mittis epistolium: tu m’envoies ce billet (demandant) que (Gr. § 275 et 281), mais il est plus simple de lui donner le sens de «afin que». – 2. Assez souvent, en poésie surtout, la conjonction de subordination est rejetée après un ou plusieurs mots. On le voit d’ordinaire à l’absence de ponctuation devant cette conjonction. – 3. Hinc ne signifie pas seulement «d’ici», mais «de moi». Ainsi unde peut être l’équivalent de ex quo. Ces adverbes de lieu remplacent parfois un pronom personnel accompagné d’une préposition. – 4. On trouve même en prose, chez Tite-Live, par exemple, les datifs-ablatifs pluriels quis pour quibus, aliquis pour aliquibus; ces formes paraissent avoir appartenu à la langue familière. – 5. Ludere, jouer, devient transitif dans un certain nombre de sens; ici, il signifie chanter ou composer sur un ton léger. – 6. Fraterna mors, la mort d’un frère; fratris mors, la mort du frère (Gr. § 115). Mais en poésie la nuance qui sépare ces deux constructions peut être fort légère. – 7. Interitu est à l’ablatif de cause, «à cause de la mort duquel = à cause de ta mort». – 8. La concordance ordinaire du futur (Gr. § 303, 2°) dans une période conditionnelle peut manquer si le sens l’exige ou le permet. Ici: tu pardonneras (quand tu recevras ma lettre), si je ne t’accorde pas (en ce moment même où je t’écris). – 9. Cum causal veut régulièrement le subjonctif; mais parfois l’écrivain ne met pas lui-même en relief ce sens au moyen du subjonctif; il laisse au lecteur le soin de le deviner. C’était d’ailleurs le cas ordinaire dans l’ancienne langue (Riemann, § 194). – 10. Haec studi / a atque / om nes / delici / as ani mi. On remarquera la double élision dans le même pied.

Commentaire littéraire. – 1. Dans le vers tempore quo primum vestis mihi tradita pura est, il est fait allusion à la solemnitas togae purae. Ce jour-là, le jeune homme, parvenu à l’âge de dix-sept ans, quittait la toge bordée de pourpre (praetexta) que portaient les enfants de naissance libre et revêtait la toge virile (toga virilis) appelée aussi toge unie, toge sans ornement (toga pura). Á partir de cette date, il était considéré comme citoyen. – 2. Catulle a composé des fragments épiques à la manière des Alexandrins; cette poésie impersonnelle est la partie la moins appréciée de son œuvre. Les noces de Pélée par exemple, qui en sont le morceau le plus important, renferment, avec de jolis détails, de la mièvrerie, de la fadeur, de l’érudition déplacée. Sa renommée de grand poète lui vient de sa poésie personnelle, dont nous avons un exemple ici. Catulle y parle de Lesbie, de son frère, de ses amis et de ses ennemis, de lui-même surtout, avec une sincérité parfaite. – 3. Dans les pièces de cette dernière catégorie, les défauts qui lui venaient de l’imitation des Alexandrins, le pédantisme et la mièvrerie, ont disparu. On peut en juger par ce passage. C’est le ton naturel d’une lettre où l’âme s’épanche. Les images n’ont rien d’artificiel: rien de plus naturel que de comparer à une tempête, à un naufrage, une douleur violente qui bouleverse l’âme. Á peine un vers comme jucundum cum aetas florida ver ageret peut paraître un peu chargé d’épithètes molles; mais l’ensemble est d’une beauté simple et touchante. – 4. Tout, dans cette pièce, révèle un cœur sensible, une âme délicate et vibrante. C’est le cri spontané d’une douleur sincère. L’apostrophe directe à son frère apparaît comme la réouverture soudaine d’une plaie mal cicatrisée; c’est une crise subite de douleur qui le saisit au moment même où il vient de rappeler son deuil avec les mots fraterna mors. Quant au refus qu’il adresse à son ami, il est présenté affectueusement et justifié avec beaucoup de délicatesse. – 5. On a parfois comparé Catulle à Alfred de Musset. Tous deux ont mené une vie tour à tour studieuse et dissipée; leur carrière poétique, commencée tôt, s’est terminée rapidement; mais il y a d’autres raisons. «Á cause de ce mélange de galanterie et d’esprit, de simplicité et d’enjouement, on a souvent comparé Catulle à Musset. La comparaison est surtout exacte si l’on ajoute que Catulle, comme Musset, s’est surpassé sous l’influence d’une grande passion. De lui aussi on peut dire: rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur (Pichon).» – 6. La versification de Catulle, quoique très travaillée, n’a pas encore l’aisance, la souplesse de celle de Virgile ou d’Ovide. Les périodes qui se rencontrent dans ses vers sont d’un dessin solide mais un peu lourd. Telle est celle que forment les six premiers vers de ce morceau. Les élisions sont trop multipliées, surtout les élisions de syllabes terminées par m (conscriptum hoc, natif ragum ut, musarum hinc, etc.) ou de monosyllabes (neu me odisse putes, jucundum cum aetas). Les allitérations (répétition du même son dans un vers: muneraque et musarum, fortunae fluctibus, interitu tota de mente) font paraître parfois sa poésie un peu archaïque et dure. C’est pourtant lui qui a assoupli la langue poétique et préparé le terrain aux poètes de l’époque d’Auguste.

110. Fragilité de la vie humaines (Sénèque, Lettres à Lucilius)

Chaque jour, chaque heure nous montre à quel point nous ne sommes rien et nous rappelle, par quelque exemple nouveau, notre fragilité que nous oublions toujours. Tu désires savoir où je veux en venir1 avec ce début? Tu connaissais Sénécion Cornélius, notable chevalier romain et homme fort serviable. Après d’humbles commencements2, il s’était élevé par ses propres moyens et désormais la voie lui était ouverte vers tous les autres honneurs. En effet, la grandeur croît plus aisément qu’elle ne commence, et la fortune aussi a fort à faire au début pour se tirer de la pauvreté3. Il visait à la richesse; il y allait d’ailleurs par deux routes très sûres, sachant à la fois acquérir et conserver; un seul de ces talents eût suffi à l’enrichir. Cet homme, qui vivait fort simplement et prenait grand soin de son bien comme de sa santé, m’avait rendu visite le matin comme d’ordinaire; toute la journée jusqu’à la nuit, il était resté au chevet d’un ami gravement malade et qu’on n’espérait plus sauver. Il avait été de bonne humeur en dînant; eh bien, il fut saisi d’une maladie foudroyante, d’une angine aiguë, qui permit à peine à son souffle, gêné par l’enflure de sa gorge, de se maintenir jusqu’au lendemain matin. Ainsi, cet homme qui venait de s’acquitter de tous les devoirs qu’on peut attendre d’un homme en excellente santé, perdit la vie en quelques heures. Cet homme, qui faisait valoir ses capitaux sur terre et sur mer; qui, pour ne négliger aucune source de revenu4, s’était intéressé même aux fermages publics, se trouva emporté par la mort au moment même où l’argent affluait chez lui5. «Et maintenant, Mélibée, greffe des poiriers; plante soigneusement des vignes!» Qu’il est déraisonnable d’arranger d’avance le temps de notre vie! Le lendemain ne nous appartient même pas. Qu’il est insensé6 de concevoir des espoirs à longue échéance! «J’achèterai des terrains et je bâtirai; je prêterai de l’argent et je le ferai rentrer; j’obtiendrai des charges; puis, las de travailler après une vie bien remplie, j’assurerai le repos à ma vieillesse7.» Crois-moi, tout est incertain, même pour les heureux; il ne faut jamais compter sur l’avenir.

Notes. – 1. Sibi velle, signifier. – 2. Parti d’un (ex) humble début. – 3. L’argent aussi (comme la grandeur) subit beaucoup de retard à propos de (du fait de) la pauvreté, jusqu’à ce qu’il en sorte. – 4. Ne laissant non essayée aucune sorte de gain. – 5. Dans l’élan même de l’argent qui accourait (vers lui). – 6. Combien grande est la folie de ceux qui commencent (entreprennent). – 7. Je ramènerai dans le loisir une vieillesse, etc.

Commentaire grammatical. – 1. Dans quam simus, subjonctif de l’interr. indir. (Gr. § 254). – 2. Fragilitatis est à la fois le complément de admonet et de oblitos qui gouvernent le même cas (Gr. § 155 et 165). – 3. Noveras (de nosco, novi) a la forme d’un plus-que-parfait avec le sens d’un imparfait (Gr. § 85 et note). – 4. Quand on emploie se et ipse, le second est d’ordinaire rapporté au sujet et se joue le rôle de complément: virtus per se ipsa (et non ipsam) amabilis est. – 5. Le comparatif neutre de l’adjectif sert de comparatif de l’adverbe: facilius, plus facilement (Gr. § 88). – 6. Dum avec le subjonctif peut signifier jusqu’à ce que ou pourvu que (Gr. § 99 bis): jusqu’à ce que la fortune s’en échappe (en rampant = péniblement et peu à peu). – 7. Vel, qui signifie d’ordinaire «ou bien», peut signifier «même» (Gr. § 136, exemple 3); de là le sens de «ne fût-ce que, quand ce ne serait que». Altera, parce qu’il s’agit de deux choses (Gr. § 44, II). – 8. Summae frugalitatis, génitif descriptif (Gr. § 114). – 9. Ex signifie souvent, d’après, en conformité avec: ex consuetudine, comme d’habitude; ex disciplina, selon la règle. – 10. Amico affecto, datif complément d’un verbe composé de la préposition ad (assideo) Gr. § 170. – 11. En principe usque ad noctem, jusqu’à la nuit; usque in noctem, jusque dans la nuit; mais cette distinction n’est plus toujours observée sous l’Empire. Exemple de Quintilien (VIII, 3, 68): usque in illum diem; in remplace souvent ad. – 12. Les adjectifs au génitif sani et valentis sont pris eux-mêmes comme noms (Gr. § 116). – 13. Dans l’expression terra et mari on n’exprime pas la préposition in (Gr. § 192, note). – 14. Ordine est un ablatif de manière. Á part quelques expressions comme silentio, en silence, ordine, en bon ordre, cum accompagne régulièrement l’ablatif de manière quand il n’y a pas d’adjectif (Gr. § 188, note). – 15. Felicibus, datif d’intérêt (Gr. § 173). – 16. Quisquam, pour dire «personne» au lieu de nemo, parce qu’une négation est déjà exprimée (Gr. § 150).

Commentaire littéraire. – 1. Dans sa première églogue, Virgile fait allusion aux confiscations des triumvirs. Le pasteur Mélibée, obligé de s’exiler avec son troupeau de chèvres, passe devant la propriété de l’heureux Tityre, qui, plus favorisé que lui, conserve ses biens. Le pauvre Mélibée raconte ses malheurs. En songeant qu’il va laisser à d’autres le fruit de son travail, il s’écrie, en parlant de lui-même, avec une ironie amère: «Insere nunc, Melibœe, piros, etc.» Sénèque, en reprenant cette exclamation à propos de la mort rapide de Sénécion veut donc nous dire: «Notre vie se passe à poursuivre des biens dont la jouissance ne nous est nullement assurée. La mort peut survenir d’un instant à l’autre et les faire passer en d’autres mains. Á quoi bon tant nous tourmenter pour les acquérir?» Les œuvres de Virgile avaient été accueillies avec enthousiasme par les contemporains du poète. Elles étaient devenues immédiatement classiques. On comprend que Sénèque, né 15 ans après la mort de Virgile, l’ait considéré comme un génie national. Mais il ne se contente pas de l’admirer comme tout le monde; il a pour lui une véritable prédilection, connaît admirablement ses œuvres et les cite à tout propos. – 2. Sénèque connaît aussi fort bien Horace. L’expression spes longas inchoantium est une réminiscence de l’ode Solvitur acris hiems citée dans le présent recueil (n°32). La Fontaine traduit: «Quittez le long espoir et les vastes pensées». – 3. Dans La Mort et le malheureux notre fabuliste se contente de noter l’effroi instinctif de l’homme devant la nécessité de la mort. En qualifiant Mécène de «galant homme» à ce propos, il entend sans doute le féliciter simplement de la franchise de son aveu. Mais déjà dans La mort et le bûcheron, on trouve la volonté d’accepter les devoirs pénibles de l’existence plutôt que de se résigner à la destruction. Cet instinct de vivre et d’agir est légitimé d’une façon très heureuse dans Le vieillard et les trois jeunes: «Défendez-vous au sage de se donner des soins poux le plaisir d’autrui?» Cette morale plus humaine de La Fontaine tente de concilier, dans La mort et le mourant, l’épicurisme, le stoïcisme et même le christianisme: «La mort ne surprend point le sage, il est toujours prêt à partir». – 4. La doctrine de Sénèque tendrait ici à transformer la pensée de la mort en renonciation à l’activité normale de l’existence. C’était l’inconvénient du stoïcisme en général. Le sage s’enferme dans un idéal de perfection intérieure qui ferait aisément considérer l’activité extérieure comme une dispersion inutile de nos énergies. La situation politique d’alors, qui rend dangereuse toute initiative personnelle, renforce cette tendance du philosophe à s’enfermer dans sa «tour d’ivoire».

111. Le caractère d’Alexandre (Quinte-Curce)

C’est à ce moment qu’il lâcha la bride à ses passions. Considérant désormais les coutumes de sa patrie, le pouvoir sagement tempéré des rois de Macédoine, comme inconciliables avec sa nouvelle grandeur1, il songeait à s’élever au niveau2 de la puissance absolue des rois de Perse, qui étaient respectés comme des dieux. Il rêvait même de réduire les vainqueurs de tant de peuples à des fonctions d’esclaves et de les mettre au niveau des vaincus. Il se couronna d’un diadème couleur de pourpre, rehaussé de blanc, pareil à celui qu’avait porté Darius. Il s’habilla à la façon des Perses, ne se faisant pas même scrupule du mauvais présage que constituait cet abandon du costume de vainqueur et cette adoption du vêtement des vaincus3. Il prétendait d’ailleurs qu’il ne faisait que se parer des dépouilles des Perses; malheureusement il en avait adopté les mœurs avec le costume et son orgueil allait de pair4 avec la prétention de sa tenue. Ses lettres elles-mêmes, quand elles étaient destinées à l’Europe, étaient scellées avec son ancien anneau, mais celles qu’il écrivait pour l’Asie, portaient l’empreinte du sceau de Darius. Il avait obligé ses compagnons à s’affubler du costume des Perses: c’était contraire à leurs goûts, mais ils n’osaient résister. Les vieux soldats de Philippe, gens peu habitués aux plaisirs, témoignaient publiquement leur désapprobation. Dans l’armée d’Alexandre, tous étaient d’accord pour penser et pour dire «qu’on avait plus perdu que gagné à être victorieux; qu’on était en train de faire d’eux des vaincus5 en les forçant à adopter des coutumes étrangères, nullement faites pour eux. De quel front oseraient-ils se présenter chez eux au retour, habillés presque comme des prisonniers? Ils avaient honte d’eux-mêmes; leur roi ressemblait plus aux vaincus qu’aux vainqueurs; de souverain de la Macédoine, il était devenu un satrape de Darius.» Alexandre n’ignorait pas que ses compagnons et ses soldats étaient profondément mécontents; il essayait de reconquérir leurs bonnes grâces à force de générosité et de cadeaux. Mais, à mon sens, les hommes indépendants détestent les présents avec lesquels on prétend les asservir. Aussi, pour ne pas voir l’émeute éclater contre lui6, le roi se trouvait obligé de couper court à l’oisiveté en recourant à la guerre, dont une occasion allait d’ailleurs s’offrir fort à propos7.

Notes. – 1. Plus petits que sa grandeur = trop petits pour. – 2. Il voulait égaler (aemulari) la hauteur. – 3. Il passait des signes distinctifs (costume) du vainqueur au costume du vaincu. – 4. Suivait (comme conséquence). – 6. Tum maxime, «alors précisément», remarquez le présent vinci. – 6. De peur que la chose ne tournât en. – 7. Le repos devait être interrompu par la guerre, dont l’occasion était entretenue (= se maintenait prête) à propos.

Commentaire grammatical. – 1. Ducere signifie souvent «considérer comme»; habere a aussi le même sens. – 2. Quod (transiret) introduit une proposition complétive, qui explique appositionnellement omen: le présage, (à savoir) que, (consistant en ce fait) que. Transiret est au subjonctif, bien qu’il s’agisse d’un fait réel, parce qu’il est rapporté à la pensée d’Alexandre: il aurait dû se dire que (Gr. § 341). – 3. Les subjonctifs quas mitteret, quas scriberet ne sont pas justifiés par ce fait que ces relatives seraient équivalentes à des conditionnelles (Gr.. § 328), mais ils s’expliquent plutôt par l’idée de but qu’elles suggèrent (Gr. § 329, 2°). – 4. Quinte-Curce développant un emploi de ad assez rare chez les classiques (paratus ad omnia, Gr. § 122), lui donne le sens de «relativement à» avec toutes sortes d’adjectifs. – 5. Les adverbes de quantité, plus, minus, tantum, etc., peuvent jouer le rôle de noms neutres et, comme tels, être sujets: plus amissum (esse): plus avoir été perdu (on avait perdu davantage). – 6. Chez les poètes et chez les prosateurs de l’Empire, le verbe simple remplace souvent le composé, comme étant plus énergique: quaerere pour acquirere, vocare pour invocare, etc. – 7. Alienus, signifie étranger à l’individu ou à sa famille, donc ici: qui ne lui convient pas; il est opposé à suus, «son propre». Mais externus est plus fort et indique qu’il s’agit des mœurs d’une nation étrangère. – 8. Les infinitifs amissum (esse), vinci ipsos, etc., sont introduits par l’idée de penser et de dire contenue dans sensus ac sermo (Gr. § 281, 1°). – 9. Le pronom à rétablir serait se, dans (dicebant) pudere (se) sui; on dirait dico pudere me mei (Gr. § 159, note). – 10. Satrapen est un accusatif grec (Gr. § 26, 1°). – 11. Les adjectifs qui signifient «savoir» ou «ignorer»: qnarus, ignarus, nescius sont souvent traités comme des participes et se construisent avec la proposition infinitive.

Commentaire littéraire. – 1. Au début de son règne, sortant des mains de son précepteur Aristote, Alexandre était bon et généreux, sa franchise était entière, il se montrait simple et affectueux avec ses amis. Ces traits ne s’effacèrent jamais entièrement. Jusqu’à la fin de sa vie, ils réapparurent en diverses occasions.Mais, après ses succès, Alexandre est atteint par une sorte de folle des grandeurs. Il devient même cruel (voir n°50, Philotas à la torture). Ses caprices de monarque oriental, les condamnations à mort trop fréquentes finissent par mécontenter tout le monde: il est obligé de prendre une garde perse; il meurt à temps pour ne pas se voir abandonné de tous les siens. – 2. Les Macédoniens étaient une race plus rude que les autres Grecs. Ceux des montagnes, en particulier, étaient des pâtres et des chasseurs qui fournirent à leurs rois d’excellents soldats. Philippe et Alexandre plurent à leurs sujets justement par leur audace et leur adresse à tous exercices physiques. On comprend que ces soldats, encore à demi-barbares, peu influencés même par la civilisation hellénique, aient vu avec déplaisir leur roi prendre les allures d’un monarque asiatique. Les nobles qui, d’après les anciennes coutumes macédoniennes, vivaient dans l’intimité du roi, se montrèrent aussi, quoique avec plus de discrétion, fort mécontents de cette métamorphose. – 3. L’ensemble de l’étude du caractère d’Alexandre chez Quinte-Curce se ramène à cette idée que l’exercice de l’autorité absolue est funeste à celui qui la détient. L’auteur admire sans doute Alexandre. Il le montre volontiers orné de toutes les vertus chevaleresques qu’il tenait de la nature et de l’éducation; mais ce qui l’a perdu, ce sont ses succès inouïs: liquet bona naturae ejus fuisse; vitia, vel fortunae vel aetatis (X, v, 26). Quinte-Curce est en cela d’accord avec Thiers, qui montre la même évolution chez Napoléon, précisément dans le même laps de temps (1800-1813), et conclut en disant: «La toute-puissance porte en soi une folie incurable: la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien.»

112. L’existence du vide (Lucrèce)

Autre preuve: les choses ont beau paraître compactes, voici qui démontre qu’elles sont composées d’une matière1 qui n’exclut pas le vide. Á travers les parois de rocher des cavernes, on voit suinter une eau limpide; partout, comme des larmes, pleuvent des gouttes abondantes. La nourriture se distribue à travers le corps des êtres vivants; les arbres grandissent et, la saison venue, donnent leurs fruits, parce que la sève monte depuis l’extrémité des racines dans l’arbre entier par le tronc et les branches2. La voix traverse les cloisons et s’entend dans les lieux fermés. Le froid glacial pénètre jusqu’aux os; autant de phénomènes qui seraient impossibles3 s’il n’y avait pas de vide pour fournir un passage à tous les atomes. Enfin pourquoi certaines substances pèsent-elles plus que d’autres alors qu’elles ne les dépassent pas en volume? Car s’il y a autant de matière dans une pelote de laine que dans le plomb4, il est naturel qu’elle ait le même poids. N’est-ce pas en effet la propriété essentielle de la matière d’être attirée vers le sol, tandis que le vide5 reste impondérable? Par conséquent, le corps qui, à volume égal, paraît plus léger qu’un autre, prouve jusqu’à l’évidence qu’il renferme plus de vide; au contraire, le corps qui a un poids spécifique plus considérable atteste qu’il renferme plus de matière et moins de vide. Par conséquent, de toute évidence, comme notre raisonnement rigoureux le démontre, ce que nous appelons le vide se rencontre même à l’intérieur des corps.

Notes. – 1. Esse cum corpore, être avec une matière = être composés d’une matière. – 2. Usque ab, depuis; joindre ramos omnes. – 3. Tu ne verrais cela se faire en aucune manière. – 4. Joindre tantumdem corporis, exactement autant de matière. – 5. Natura inanis, la nature du vide = le vide.

Commentaire grammatical. – 1. Quamvis signifie étymologiquement: autant que tu veux; sa traduction exacte est donc quelque…​ que (Gr. § 298). – 2. Licet cernas est conforme a la règle § 270, oportet discas. – 3. On attendrait animantium, forme régulière, mais chez Lucrèce, le génitif en ium est souvent contracté en um. La plupart des poètes admettent cette contraction. – 4. Diffunditur doit être traduit par un verbe pronominal (Gr. § 202). – 5. Le neutre pluriel désigne ici le lieu; cet emploi avec un génitif forme un latinisme fréquent chez les poètes et que les prosateurs de l’Empire admettent à leur tour. L’expression revient à peu près à clauses domos; cf. strata viarum = stratas vias. – 6. On attendrait en effet nisi inania essent, videres, ce qui donnerait une période conditionnelle à l’irréel; mais la concordance n’est pas toujours strictement observée. – 7. Nilo pour nihilo est à l’ablatif de différence (Gr. § 137); les ablatifs majore figura sont à expliquer de préférence par l’ablatif descriptif: (quanquam sint) figura nihilo majore, bien qu’elles soient d’un volume en rien plus considérable. – 8. Les conjonctions de subordination sont souvent rejetées après un ou plusieurs mots, mais il est assez rare qu’elles soient comme ici rejetées même après le verbe; on s’aperçoit que quoniam n’est pas à sa place en observant l’absence de ponctuation devant ce mot. – 9. Nimirum est étymologiquement l’équivalent de ne mirum (sit): que cela ne soit pas étonnant = sans doute, certainement. – 10. Ce vers doit se scander ainsi: corporis / offici / um est quoni / am preme / re omnia / deorsum. On remarquera l’élision de la syllabe terminée par m; en pareil cas d’ailleurs, c’était plutôt la première lettre de est qui disparaissait; officiumst. Deorsum ne compte que pour deux syllabes par synérèse (Gr., 371, note).

Commentaire littéraire. – 1. Il est aisé de se rendre compte par ce passage que l’ouvrage de Lucrèce est un poème didactique du genre le plus austère. Il s’agit, en effet, d’exposer tout un système philosophique non seulement au point de vue de la morale, mais jusque dans ses fondements scientifiques et ses théories cosmogoniques. – 2. Le raisonnement scientifique de Lucrèce, comme celui de la plupart des anciens, pèche par la base. Aussi n’a-t-il pu le conduire qu’à des erreurs. Là même où le poète philosophe semble pressentir les théories modernes sur la densité spécifique des corps, il se borne en réalité à un aperçu assez grossier de la question. Serait-il même plus près de la vérité, il ne faudrait pas exagérer son mérite. Il ignore complètement la vraie méthode scientifique qui seule peut conduire à des résultats définitivement acquis. Son raisonnement, ici comme ailleurs, a le double défaut qui a retardé si longtemps le progrès des sciences: il part de principes a priori, nullement démontrés, adoptés pour les besoins de la cause; ainsi le son, le chaud, le froid sont considérés comme des corps composés d’atomes; en outre, les faits réels qu’utilise le raisonnement ne sont observés ni avec les précautions, ni avec les instruments nécessaires; par exemple, une expérience, bien connue aujourd’hui, montre que le son, loin de se propager au moyen du vide, s’y arrête. – 3. Cette façon de concevoir le monde comme une agglomération fortuite d’atomes est certainement en soi peu poétique. Les raisonnements comme celui que nous avons sous les yeux ne sont guère capables non plus d’orner une matière par elle-même sèche et pauvre. Néanmoins, en un pareil sujet, Lucrèce s’est révélé grand poète, grâce à la puissance de son imagination. Très souvent, une comparaison large, pittoresque, empruntée aux grands spectacles de la nature, vient animer et égayer l’aridité du sujet. – 4. Mais surtout sa sensibilité est toujours en éveil, parce qu’il y a en lui une sorte d’âme d’apôtre. Ici même, dans ce raisonnement qui veut être d’une rigueur absolue, qui commence et finit comme la démonstration d’un théorème, on sent l’homme non seulement convaincu de la vérité de son système, mais grisé de certitude victorieuse. Deux fois au cours de ce bref développement il répète nimirum, comme un appel à l’évidence; il interroge triomphalement, sûr de vaincre. Parfois même, il insulte, il raille son adversaire, l’accuse d’ignorance, de sottise. Cet élan perpétuel de conviction profonde, soutenu par le désir d’être utile à l’humanité qu’il croit servir en la délivrant de la crainte des dieux et de la mort, ajoute beaucoup d’intérêt à son œuvre et fait de lui un grand poète.

113. Les atomes d’Épicure (Cicéron, De finibus)

Épicure, tant qu’il ne fait que répéter des théories de Démocrite, se trompe relativement peu. Á vrai dire, je me sépare de tous deux sur bien des points, en particulier1 sur celui-ci: dans la nature, deux principes sont à considérer2, d’une part la matière dont chaque chose est composée et, d’autre part, la force par laquelle elle est façonnée. Or, ils ont parlé de la matière sans s’occuper de la force qui agit ni du motif qui la fait agir3. Mais cette négligence leur est commune: voici une lourde erreur4 qui appartient en propre à Épicure. Il est d’avis que ces particules matérielles, ces molécules indivisibles5, les atomes, tombent en vertu de leur poids suivant une ligne droite; que c’est là le mouvement naturel de tous les corps. Ensuite, ce philosophe subtil, voyant sur ce point même se présenter6 cette difficulté: que, si tous les corps tombaient perpendiculairement et, comme je l’ai dit, selon une ligne droite, il ne serait pas possible que les atomes7 se rencontrassent jamais, recourut à une hypothèse gratuite. Il déclara que les atomes déviaient de la ligne droite, infiniment peu; que, par suite, se produisaient des rencontres, des assemblages, des groupements d’atomes entre eux, d’où résultait le monde avec toutes ses parties et tout ce qu’il renferme. Non seulement cette hypothèse est enfantine, mais elle ne conduit même pas8 au résultat attendu. En effet, cette déviation est inventée à plaisir (il dit que les atomes s’écartent de la perpendiculaire sans en donner la raison et c’est tout ce qu’il y a de plus honteux pour un physicien que d’admettre un effet sans cause); d’autre part, cette chute perpendiculaire naturelle à tous les corps9, il la refuse aux atomes sans raison, ce qui n’empêche pas qu’il manque le but auquel tendait précisément son hypothèse. Car si tous les atomes dévient, jamais ils ne se rencontreront, ou, si les uns dévient tandis que les autres tombent directement selon leur tendance naturelle, d’abord, c’est en quelque sorte charger exprès les uns de tomber perpendiculairement, les autres obliquement; en outre, cette rencontre tumultueuse des atomes ne saurait jamais réaliser cette belle ordonnance de l’univers.

Notes. – 1. In primis ou imprimis ou inprimis, surtout. – 2. Alors que deux choses doivent être recherchées. – 3. Causam efficiendi, le motif de faire, d’agir; on a parfois traduit ces mots par «cause efficiente», mais il s’agit plutôt de la cause finale. – 4. Ruinae, erreurs (qui font écrouler un système). – 5. Ces (petits) corps indivisibles et tout d’une pièce. – 6. Occurrere, se présenter à l’esprit. – 7. Atomus est féminin. – 8. Efficere, quand il s’agit du raisonnement, signifie souvent établir, prouver. – 9. Qui gagnent perpendiculairement un lieu plus bas.

Commentaire grammatical. – 1. In quibus pour in eis in quibus, dans les choses dans lesquelles; pour le neutre à l’ablatif, Gr. § 46, note. – 2. Quanquam est parfois adverbe (Gr. § 299, note 1°) et signifie alors «et cependant, du reste». – 3. Cum…​ tum, opposés signifient: d’une part; d’autre part; non seulement, mais encore; voir plus bas question 9. – 4. Quae materia sit, subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254); quaeque res efficiatur, subjonctif de l’attraction modale (Gr. § 342). – 5. E regione (Cf. regere, rectus), en droite ligne; c’est le sens propre de regio. – 6. Dans quo nihil possit fieri minus, le relatif est complément du comparatif: en comparaison de quoi, etc. (Gr. § 134). – 7. Ex quo, par suite de quoi; ne pas confondre ce sens avec «depuis que», sens que cette expression a parfois. – 8. Le subjonctif efficeretur est dû au style indirect (Gr. § 340); il en est de même pour quaeque (= et quae) essent in eo. – 9. Avec cum…​ tum (Cf. plus haut, question 3), deux propositions sont parfois fortement opposées; cum peut alors être suivi du subjonctif et se traduire par «quoique». – 10. Quo nihil turpius, même cas que plus haut, question 6. – 11. Cujus causa, à cause de quoi; causa, à l’ablatif, employé comme préposition et placé après son complément (Gr. § 96, 3°). – 12. Provincia, a fort souvent le sens de fonction, rôle, mission. – 13. Quae recte, quae oblique ferantur, interrogation indirecte amenée par l’idée sous-entendue: distribuer des rôles (en indiquant) quels atomes tomberont, etc. (Gr. § 281, I).

Commentaire littéraire. 1. Le raisonnement de Cicéron est probant sur les points essentiels, mais il ne laisse pas de donner prise à quelques objections. Quand l’écrivain affirme qu’Épicure ne se préoccupe pas de la force qui agit, il oublie que ce philosophe considère cette énergie comme inhérente à la matière. D’autre part, il suppose que la déclinaison des atomes les entraîne dans des directions parallèles. Mais Lucrèce, par exemple, est d’un autre avis; il admet que ces lignes se croisent: nec regione loci certa nec tempore certo (sans direction fixe et à n’importe quel moment). Cicéron répond donc à des suppositions gratuites par d’autres également gratuites et, ce qui est aussi grave, il oublie que ces objections ont été prévues par les auteurs du système. – 2. Le grand tort de cette théorie atomistique, et Cicéron ne paraît pas assez s’en soucier, c’est de supposer la manière éternelle et incréée. Cette hypothèse fait de l’atomisme ainsi conçu une doctrine matérialiste et athée. Mais si l’on admet que la matière a été créée, la question change d’aspect. Gassendi (1592-1655), par exemple, admettait la doctrine d’Épicure, tout en niant l’éternité de la matière et en reconnaissant l’immortalité de l’âme. Il prétendait être ainsi d’accord avec le christianisme. – 3. La science moderne, en mettant à part le côté métaphysique du problème, a utilisé la théorie des atomes et en a tiré des hypothèses intéressantes qui ont aidé au progrès de la chimie et ouvert des horizons nouveaux à la cosmogonie. – 4. Les Romains sont des gens trop positifs pour se plaire beaucoup dans la spéculation pure. Cela est vrai aussi de Cicéron. Le trait le plus frappant de sa philosophie, après l’éclectisme, c’est le caractère utilitaire. Il est d’ailleurs à remarquer qu’il s’éloigna toujours davantage des épicuriens pour se rapprocher des stoïciens, dont les doctrines énergiques et rudes exerçaient un ascendant sur son tempérament faible et irrésolu. – 5. Cicéron ne saurait passer pour un vrai philosophe. N’ayant pas d’idées originales, il expose celles des Grecs. Quand il veut penser par lui-même, ses idées sont confuses, ses démonstrations, comme ici, un peu superficielles ou incomplètes. Il a surtout le mérite d’avoir été un vulgarisateur intelligent et surtout intéressant. Au point de vue de la langue, son mérite est plus grand encore: il a réussi à exprimer le premier des idées qui, jusque-là, paraissaient impossibles à rendre en latin, et cela sans heurt, sans recourir aux néologismes et sans faire violence à la langue.

114. Les chrétiens sous Néron (Tacite, Annales)

Jusque-là ce n’était encore que des mesures suggérées par la prudence humaine1. On recourut ensuite aux expiations pour apaiser les dieux2; on s’adressa aux livres sibyllins et, d’après leurs indications, on fit des prières publiques à Vulcain, à Cérès et à Proserpine. Les dames romaines invoquèrent Junon, d’abord au Capitole, puis sur le bord de la mer le plus rapproché de Rome3. Mais ni les secours humains, ni la générosité du prince, ni les expiations religieuses4 ne faisaient taire les bruits infamants5 qui attribuaient l’incendie aux ordres de l’empereur.. Aussi, pour étouffer la rumeur publique, Néron se substitua des responsables6: il fit souffrir les plus cruels tourments à des gens détestés pour leurs infamies7, qu’on appelait vulgairement chrétiens. Le Christ, qui leur a donné leur nom, avait été condamné au supplice, sous le règne de Tibère, par le procurateur Ponce Pilate. Mais cette exécrable superstition, un moment réprimée, débordait de nouveau non seulement à travers la Judée, qui en était le berceau, mais jusqu’à Rome même, où toutes les horreurs et toutes les turpitudes affluent de toutes parts et trouvent des adhérents8. On se saisit d’abord de ceux qui ne se cachaient point, puis, grâce à leurs aveux, d’un très grand nombre d’autres qui furent moins convaincus9 d’avoir incendié Rome que de haïr le genre humain. Á leur supplice on ajouta des jeux cruels: on les enveloppait de peaux de bêtes pour les faire déchirer par des chiens; on les clouait à des croix, ou bien, après les avoir enduits de matières inflammables, on s’en servait la nuit comme de flambeaux. Néron avait mis ses jardins à la disposition du public pour ce spectacle. Dans le même temps, il donnait des jeux du cirque et se montrait en habit de cocher, se promenant à pied parmi la foule ou conduisant debout un petit char grec. Aussi, bien qu’il s’agît10 de coupables qui avaient mérité les plus durs châtiments, on se sentait ému de pitié à la pensée qu’ils périssaient non pas dans l’intérêt de l’État, mais pour assouvir la cruauté d’un seul homme.

Notes. – 1. Mot à mot: ces choses, à la vérité, étaient organisées par des précautions humaines; c’est-à-dire: il est vrai que ces mesures n’étaient encore que des remèdes tout humains. – 2. Des expiations furent cherchées pour les dieux et (dans cette intention) les livres sibyllins furent consultés. – 3. Près d’Ostie, à l’embouchure du Tibre. – 4. Les expiations des dieux = offertes aux dieux. – 5. Le bruit infamant ne disparaissait pas, de manière qu’on ne crût pas. – 6. Néron se substitua comme responsables et punit, etc. – 7. Per, en raison de. – 8. Celebrare évoque l’idée de personnes nombreuses; ici au passif: être répandu, se répandre. – 9. Haud perinde…​ quam: non pas tant…​ que. – 10. Advenus, non pas «contre», mais «à l’égard de»; sens, fréquent chez Tacite.

Commentaire grammatical. – 1. Demander quelque chose à quelqu’un se dit petere aliquid ab aliquo. Le datif ne saurait désigner la personne «à qui» on demande, mais il indique «pour qui». 2. La conjonction quin s’emploie assez fréquemment au sens consécutif au lieu de ut non, quand la proposition principale est elle-même négative. – 3. Abolendo rumori est un datif qui marque la destination: tournure peu classique, fréquente chez Tacite au lieu de ad abolendum rumorem. – 4. Au lieu de per procuratorem Pontium Pilatum, on attendrait a procuratore Pontio Pilato, comme complément du verbe passif. Mais il faut remarquer que le procurateur juge au nom de la loi et n’applique pas lui-même le châtiment. (Cf. plus haut: propitiata per matronas). – 5. Cicéron dit convincere aliquem negligentiae; la tournure employée ici par Tacite est rare chez les classiques. On peut d’ailleurs sous-entendre in devant odio. – 6. Et ludibria addita (sunt) eis pereuntibus, ut (de manière que) contecti tergis (= pellibus) ferarum interirent laniatu canum, aut (ut interirent) affixi crucibus, aut (ut) urerentur flammandi in usum luminis nocturni, ubi (quand) dies defecisset. – 7. Tanquam signifie souvent: dans la pensée que, en se disant que. – 8. Utilitate publica est un ablatif de cause (Gr. § 186): à cause de l’intérêt public.

Commentaire littéraire. – 1. Les livres sibyllins étaient des recueils, de prédictions en vers grecs obscurs et ambigus. Les recueils authentiques vendus, disait-on, à Tarquin l’Ancien par une vieille femme, furent brûlés dans l’incendie du Capitole au temps de Sylla. Remplacés, tant bien que mal, ils durèrent jusqu’à l’année 389 de notre, ère, époque où ils furent détruits sur l’ordre de Théodose. On les consultait dans les calamités publiques, spécialement pour savoir quels sacrifices exigeaient les dieux irrités. – 2. Á l’occasion de cet incendie de Rome, les livres sibyllins, ou plutôt ceux qui les interprétaient indiquèrent Vulcain, parce qu’il est le dieu du feu; Cérès, parce qu’elle représente la puissance destructrice et réparatrice de la terre; Proserpine, comme divinité infernale, qui symbolisa la mort de toutes choses. Quant à Junon, elle était spécialement honorée par les dames romaines. C’était une des trois divinités du temple du Capitole (Jupiter, Junon, Minerve). – 3. La plupart des Romains se faisaient alors des chrétiens une idée abominable et absurde résumée ici par Tacite en un mot (odium generis humani): on croyait qu’ils haïssaient tout le genre humain. Ce reproche était adressé aussi aux Juifs. Cette absurdité ne peut s’expliquer que par le caractère exclusif de ces cultes. Les Juifs, et les chrétiens plus strictement encore, refusaient de se mêler aux fêtes païennes. Cet exclusivisme était incompréhensible pour des Romains. De là à les considérer comme ennemis du culte national, de la patrie, du genre humain tout entier, il n’y avait qu’un pas. On accusait même les chrétiens de manger de la chair humaine dans leurs agapes. Il peut nous sembler étonnant que Tacite partage de telles erreurs, mais qu’on songe au mépris du patricien romain pour le bas peuple et spécialement pour les étrangers, à l’idée que Tacite se fait des mystères barbares ou immondes qui peuvent se célébrer dans les bas-fonds de Rome, parmi cette foule accourue de tous les points de l’Empire (quo undique atrocia et pudenda confluunt). Ce qu’il dit des Juifs, peuple soumis par Rome et bien connu à cette époque (Histoires, V, 5) montre à quel point les grossiers préjugés antisémitiques de la populace romaine ont prise sur lui. Il prétend que les Juifs considèrent tous les étrangers comme des ennemis (adversus omnes hostile odium). Ceux qui adoptent cette religion doivent renier patrie et famille. Il les accuse d’être d’une immoralité révoltante. Or, pour Tacite, les chrétiens ne sont que des Juifs de la plus méprisable catégorie. – 4. Tacite paraît avoir embrassé en philosophie une doctrine stoïcienne modérée et éclectique. Sans les rechercher spécialement, il consigne dans son histoire les événements merveilleux, les prédictions, les apparitions, les guérisons miraculeuses que les stoïciens admettaient comme conciliables avec leur croyance à la fatalité. Comme ces philosophes aussi, il tendait à croire en un seul Dieu; mais il admettait que les manifestations diverses de la divinité pouvaient être considérées comme des dieux multiples. Par ce biais, on justifiait le polythéisme populaire. Aussi bien, le patriotisme faisait un devoir de respecter la religion nationale et Tacite lui-même était quindécemvir, c’est-à-dire appartenait à l’un des quatre grands collèges sacerdotaux de Rome et justement. à celui qui avait la charge de consulter les livres sibyllins. – 5. Le pessimisme de Tacite est visible ici. S’il blâme la cruauté de Néron, il regarde les victimes comme dignes de tous les châtiments. Il condamne ces tortures surtout comme inutiles au bien public. Il croit volontiers l’humanité capable de toutes les hontes et de tous les crimes. C’est un tour d’esprit qui, chez lui, n’est pas absolu (voir n°116, Épicharis), mais tout de même assez visible et assez fréquent pour qu’on ait pu le qualifier de «terrible manie». – 6. Le souci de la brièveté, qui est un des caractères essentiels du style de Tacite, se marque ici par des ellipses fréquentes; le verbe sum est le plus souvent laissé de côté: petita (sunt), supplicatum (est), propitiata (est), jussum (esse); les verbes ne sont pas répétés: crucibus affixi (interirent); des expressions sont hardiment concentrées: quanquam adversus sontes, quoique (cette pitié s’adressât) à des coupables; l’ablatif est employé pour épargner une préposition: utilitate publica = propter utilitatem publicam; ou le datif: abolendo = ad abolendum. Cependant on peut noter un de ces pléonasmes que Tacite gardera toujours comme des vestiges de son éducation oratoire: nocturni (luminis) fait double emploi pour le sens avec ubi defecisset dies.

115. Après la mort de Tullia (Cicéron, Ad familiares)

Ce ne sont pas seulement tes réflexions et l’expression de ta profonde sympathie1 qui me consolent, mais aussi le prestige de ton autorité. J’aurais en effet quelque honte à ne pas supporter mon malheur avec la résignation que juge convenable un homme d’une valeur morale telle que la tienne. Néanmoins, je me sens vaincu parfois et je succombe presque complètement à la douleur. C’est que je n’ai pas les dédommagements qui, dans un cas semblable au mien, consolèrent les hommes sur l’exemple desquels j’essaie de me régler. Q. Maximus, qui perdit un fils consulaire, homme fort distingué et déjà illustré par ses hauts faits, L. Paulus qui en perdit deux dans l’espace de sept jours, votre parent Gallus et M. Caton, qui vit mourir un fils de si grande intelligence et de si haute vertu, tous ont vécu à une époque où leur deuil pouvait être allégé par la situation2 qui leur était attribuée dans l’État. Moi, au contraire, je n’ai plus les distinctions que tu rappelles toi-même et que j’avais obtenues par de si persévérants efforts: il ne me restait que cette consolation qui vient de m’être ravie. La défense des intérêts de mes amis et le souci des affaires publiques ne pouvaient plus occuper ma pensée, je n’avais plus aucun goût pour le barreau, il m’était impossible3 de jeter les yeux sur la curie; je jugeais, et c’était la vérité, que tous les avantages que m’avaient valu mon travail ou la faveur de la fortune se trouvaient anéantis pour moi. Mais du moins j’avais quelqu’un près de qui je pouvais trouver un refuge, un apaisement, quelqu’un dont la conversation pleine de charme4 pouvait me faire oublier tous mes soucis et tous mes chagrins. Mais maintenant! Un coup si affreux rouvre une plaie que je pouvais croire cicatrisée. Je pouvais autrefois, en fuyant les tristesses de la vie politique5, me réfugier chez moi pour y trouver un dédommagement; il n’en est plus de même à présent. Je ne puis pas fuir les chagrins de mon intérieur en me tournant vers les affaires publiques pour trouver un remède dans le spectacle de leur prospérité. J’évite maintenant ma maison et le forum, car je ne trouve plus à mon foyer aucun soulagement aux peines causées par la République6 et la République ne peut plus rien pour diminuer mes malheurs domestiques.

Notes. – 1. Societas paene aegritudinis, la mise en commun presque complète de mon chagrin. – 2. Joindre ea dignitas quam, la dignité qu’ils obtenaient de (ex). – 3. Non poteram, je ne pouvais (parce que cette vue me rappelait trop cruellement la perte de notre liberté). – 4. Dans la conversation et le charme de laquelle; deponere, quitter, oublier. – 5. Ma maison m’accueillait (m’éloignant), affligé, de la politique. – 6. Capere dolorem de, ressentir du chagrin au sujet de.

Commentaire grammatical. – 1. Dans quod deficiunt, on a l’indicatif parce qu’il ne s’agit pas d’indiquer un motif considéré subjectivement, mais une circonstance de fait (Cf. Gr. 285 et 287, note). – 2. Le démonstratif employé avec l’antécédent du relatif a souvent une valeur démonstrative très affaiblie; c’est une manière de suppléer à l’absence d’article en latin: ea solatia quae; les consolations que; iis ornamentis quae, les distinctions que. – 3. Magnis rebus gestis est un ablatif descriptif (Gr. § 114); il joue ainsi le rôle d’adjectif et se trouve coordonné par et avec clarum. – 4. Septem diebus, ablatif du temps employé: en sept jours (Gr. § 199, 2°). – 5. Vester Gallus, votre parent Gallus. Remarquer l’idée du pluriel; Cicéron pense aussi aux autres membres de la famille. – 6. Summo ingenio, summa virtute filium, ablatif descriptif (Gr. § 114). – 7. Le pronom is annonce parfois une consécutive avec ut, il a alors le sens de talis (Gr. § 329, 3°): iis temporibus ut, des circonstances telles que. – 8. Agere quand il s’agit du forum, signifie s’occuper de procès, plaider. – 9. Dans quo confugerem, quo est l’adverbe de lieu, comme dans ubi conquiescerem; mais il faut se rappeler que ces adverbes relatif tiennent souvent lieu du relatif ordinaire précédé d’une préposition: ad quam confugerem, apud quam conquiescerem; de là la suite: cujus in sermone. – 10. Le pronom relatif a une tendance à venir en tête de sa proposition; de là cujus in sermone pour in cujus sermone ou in sermone cujus. En français, quand le relatif dépend d’un complément avec préposition on le rejette après: dans la conversation de laquelle. – 11. On a l’ablatif in sermone, parce que le sens n’est pas «déposer dans»; mais: dans sa conversation (en conversant avec elle), j’oubliais. – 12. Hoc vulnere, ablatif de cause (Gr. § 186): par l’effet de cette blessure. – 13. Ab dans a re publica maestum, marque l’éloignement; il faut donc rattacher ce complément à excipiebat: m’accueillait (venant) de. – 14. Quae levaret (Gr. § 329, 2°): pour me soulager. – 15. Domo est l’ablatif de la question unde; il correspond à a re publica (Gr. § 193, 3°): je ne puis me réfugier (en sortant) de chez moi auprès de la politique; plus loin, absum domo, ablatif aussi (Gr. § 170, note). – 16. Tout ce qui se rapporte à l’ensemble des citoyens est nommé publicus; res publica ou respublica, c’est l’ensemble des intérêts de la communauté; c’est l’État; c’est aussi l’administration de ces intérêts: la politique, la forme de cette administration: le gouvernement, la république.

Commentaire littéraire. – 1. Cicéron se plaint ici de la dictature de César. Á la fin de cette lettre, il fait plus clairement allusion au pouvoir absolu (unius voluntas). Il reconnaît d’ailleurs en César un homme intelligent, généreux et bien disposé pour lui (prudens ac liberalis nec a me alienus); mais il ne se consolera jamais d’avoir vu supprimer cette liberté de la tribune qui lui semble la garantie essentielle de la dignité et de la sécurité des citoyens. – 2. Il y a d’ailleurs au fond de ce mécontentement de la vanité blessée. Cicéron, depuis sa jeunesse, a toujours rêvé de jouer un grand rôle, mais son ambition s’enfermait dans les limites de la légalité. Il est trop honnête, trop faible aussi, pour recourir aux moyens violents. Le prestige de l’éloquence lui semble un moyen suffisant et le seul légitime. Et voilà qu’il doit se tenir à l’écart et se taire, tandis que César exerce sans contrôle une autorité qu’il ne doit qu’à l’épée de ses vétérans et à son mépris pour la constitution! C’est le désespoir d’un vieux «parlementaire» après le Coup d’État. – 3. Il faut reconnaître qu’il y a de la grandeur dans cette conception du citoyen qui unit inséparablement dans ses affections, la famille et la patrie. C’est une idée traditionnelle chez les Romains. Á l’origine, la famille et la patrie étaient si inséparables que l’exilé ou le prisonnier de guerre, en perdant sa patrie, perdait du même coup sa famille. Coriolan, en partant pour l’exil, dit à sa femme: «Puisses-tu trouver un autre mari plus heureux que moi!» Il ajoute que ses enfants ne sont plus ses enfants. Régulus, en regagnant le camp carthaginois, refuse d’embrasser sa famille: le prisonnier de guerre n’ayant plus de patrie, n’a plus de famille. – 4. Il manque d’ailleurs à Cicéron, pour réaliser l’idéal du Romain, une volonté énergique. Il n’est pas entièrement conforme au type de cette race orgueilleuse et obstinée. Cette lettre le laisse bien voir. Il y a quelque chose d’émouvant dans la vieillesse attristée et toute désorientée de ce grand homme, qui n’a plus de famille et qui n’a pas non plus la consolation des vieillards d’autrefois, entourés d’égards et écoutés avec respect dans un Sénat indépendant. Il ne peut avoir le rôle de Caton octogénaire et il n’a pas le courage de s’éloigner résolument, comme Scipion se retira dans sa maison de campagne de Literne.

116. Le caractère d’Épicharis (Tacite, Annales)

En apprenant la dénonciation faite par Natalis, Scévinus, lui aussi, cédant à la même faiblesse ou croyant que tout était désormais découvert et qu’il n’y avait plus d’avantage à se taire, indiqua le nom de tous les autres. Parmi ceux-ci, Lucain, Quintianus et Sénécion nièrent longtemps; puis, se laissant séduire par la promesse de l’impunité, Lucain nomma sa propre mère Acilia, Quintianus et Sénécion leurs meilleurs amis. Cependant Néron, qui se rappelait qu’Épicharis était maintenue en prison à la suite de l’accusation portée par Volusius Proculus, ordonne qu’on la torture jusqu’à la mettre en pièces. Mais ni les coups, ni les lames de fer rougies au feu, ni la colère des bourreaux, d’autant plus acharnés qu’ils ne voulaient pas être joués par une femme, ne purent l’empêcher de continuer à nier ce qu’on lui reprochait. Ainsi les tourments du premier jour ne vinrent pas à bout de son obstination. Le lendemain, tandis qu’on la ramenait aux mêmes tortures portée sur une litière1 (car ses membres affaiblis ne pouvaient la soutenir), elle fit un nœud coulant avec le cordon qu’elle retira de son corset2, l’attacha à une traverse du plafond cintré de la litière, y passa la tête, puis pesant de tout son corps, elle s’ôta le peu de vie qui lui restait. C’était une action d’autant plus remarquable qu’il s’agissait d’une affranchie, d’une femme qui, placée dans la plus terrible situation, cherchait à sauver des étrangers et presque des inconnus, tandis que des personnes de naissance libre, des hommes, des chevaliers romains ou des sénateurs, en dehors de toute torture, trahissaient3 les membres les plus chers de leur famille. Lucain lui-même en effet4, ainsi que Sénécion et Quintianus se laissaient aller à dénoncer partout des complices, ce qui effrayait de plus en plus Néron, bien qu’il eût multiplié les postes de garde autour de lui.

Notes. – 1. Gestamine sellae, litt.: avec le véhicule d’une litière = avec une litière servant de véhicule. – 2. Fascia, bande de toile qui servait de corset aux femmes romaines. Il était froncé par un cordon (vinclum). – 3. Non omittebant, ne s’abstenaient pas, n’hésitaient pas. – 4. Quoque, aussi, lui aussi, parce que Lucain, comme stoïcien, aurait dû montrer plus de fermeté.

Commentaire grammatical. – 1. Tacite emploie assez souvent an au sens de aut. Pour expliquer cette construction, il faut rétablir incertum est an, construction elle-même abrégée de cette autre: incertum est utrum…​ an, il est incertain si…​ ou si. On aurait ici: incertum est utrum ediderit socios pari imbecillitate an (ediderit) credens. – 2. Quo ne doit remplacer régulièrement ut que quand la proposition finale renferme un comparatif (Gr. § 299). – 3. Au lieu de eo acrius ne, on attendrait plutôt la construction régulière eo acrius quo minus sperni volebant. ou simplement quod nolebant (Gr. § 333). – 4. Le verbe pervincere aboutit ici avec la négation au sens de «ne pas obtenir que», ne pouvoir empêcher que, de là la construction avec quin (Gr. § 279). – 5. Detrahere ayant pour complément un nom de chose et marquant la séparation se construit régulièrement avec de ou ex: detrahere anulum de digito. Tacite aime cette construction qui n’est classique qu’avec les noms de personnes: ôter à quelqu’un quelque chose. – 6. Tacite emploie souvent les parfaits en -ere au lieu de -erunt. La première forme correspond de préférence à notre passé simple, la seconde au passé composé: nominavere, ils nommèrent. – 7. Clariore exemplo est un ablatif de circonstance: avec un exemple, une conduite plus éclatante, c’est-à-dire: donnant là un exemple, etc. – 8. Tacite vise ici à tout autre chose qu’à la simplicité; dans cette phrase, le sens revient à ceci: exemplo eo clariore, quod protegebat alienos (Gr. § 333). – 9. Pavido Nerone est un ablatif absolu. Il ajoute d’ailleurs, comme plus haut clariore exemplo, une circonstance qui se greffe sur le fait principal et permet à la phrase de rebondir. Cette construction très fréquente chez Tacite est à retenir. – 10. Tacite, contrairement à l’usage classique, emploie fréquemment quanquam avec le subjonctif, sans que rien justifie par ailleurs l’emploi de ce mode (Gr. § 297 et 341 note II).

Commentaire littéraire. – 1. N’oublions pas que pour Tacite, comme pour les Romains en général, l’histoire est avant tout un enseignement pratique: magistra vitae. L’importance qu’on doit attribuer aux faits ne se mesure donc pas nécessairement à leur retentissement politique, mais bien plutôt à leur signification morale. Voilà pourquoi Tacite consacre un chapitre de ses Annales à une simple affranchie qui, pour un Romain de la condition de Tacite, était un bien mince personnage. Aussi n’est-ce pas à la pitié qu’il faut attribuer cette insistance. Tacite est fort sensible au fond. C’est un homme qui a beaucoup souffert moralement de la tyrannie de Domitien et l’on sent souvent dans son œuvre un frémissement de secrète pitié. Mais il s’arrange d’ordinaire pour que l’effet pathétique sorte de la scène elle-même, sans qu’il ait besoin de suggérer directement au lecteur les sentiments qu’il doit éprouver. Il intervient rarement. Ici, aucun mot d’attendrissement sur la misérable victime; aucun reproche aux bourreaux. Il en est de l’admiration comme de la pitié. Le seul mot qui paraît la suggérer, c’est clariore exemplo; mais clarus évoque plutôt l’idée de quelque chose de clair, d’éclatant, qui se détache sur un fond obscur: la ténacité d’Épicharis qui contraste fortement avec la lâcheté des autres. Aussi cette scène douloureuse nous apparaît non pas du côté pathétique ou sublime, mais comme une lutte entre deux entêtements orgueilleux: ne spernerentur, contemptus, pervicere. L’auteur nous donne une leçon d’énergie, cette qualité essentiellement romaine, mais surtout il donne libre cours à son pessimisme. Cette sorte d’humeur noire ne le quitte jamais. Il semble ne faire jeter à ce trait d’héroïsme tout son éclat que pour mieux éclairer les hontes d’une époque qui lui apparaît «comme un enchaînement d’ordres barbares, de continuelles accusations, d’amitiés trompeuses, de condamnations d’innocents» (Annales, livre IV, ch. XXXIII). – 2. Tacite cherche à tout prix la variété; il l’obtient d’ordinaire par la rupture de toute symétrie. Plus la pensée est régulièrement balancée, plus la marche grammaticale de la phrase est mouvementée. La longue période qui va de postero cum à proderent est bâtie sur une opposition symétrique d’idées: courage d’Épicharis, lâcheté des autres conjurés. Mais la construction grammaticale qui réunit les deux membres de cette antithèse ne semble pas les opposer, ce n’est ni une conjonction comme at, ni même une asyndète. On glisse vers le second membre à la faveur d’un simple ablatif de circonstance ou de concomitance: clariore exemplo, qui permet à la phrase, en apparence terminée à expressit, de rebondir et d’amener le second membre. L’antithèse ne s’impose donc pas brusquement par les mots; Tacite laisse au lecteur le plaisir e la découvrir lui-même dans les idées. Le second membre (libertina, mulier, jusqu’à la fin) montre la même préoccupation de dissimuler dans la forme la régularité foncière. Ingenui s’oppose visiblement à libertina, viri à mulier (c’est pour cela que nous ponctuons: libertina, mulier, au lieu de libertina mulier), mais les mots equites senatoresque n’ont pas de pendant, ils subdivisent simplement l’idée de viri en deux éléments et rompent la symétrie. Une autre asymétrie (inconcinnitas) est fournie par l’asyndète d’une part (libertina, mulier) et d’autre part l’anaphore de et (ingenui et viri et equites). L’autre symétrie, très nette pour la pensée, de alienos ac prope ignotos protegendo avec carissima suorum quisque pignorum proderent est grammaticalement rompue par la présence du gérondif d’un côté et d’un subjonctif avec cum de l’autre, au lieu de illa enim protegebat, illi prodebant.

117. Les captifs de Cannes (Tite-Live)

Le dictateur accorda audience dans le sénat1 aux délégués des prisonniers. Le chef de la délégation parla ainsi: Pères conscrits, nous savons tous que notre pays, plus que tout autre, a toujours dédaigné les prisonniers2. Cependant, si l’intérêt de notre cause ne nous illusionne pas plus que de raison, nous osons dire que jamais soldats tombés au pouvoir de l’ennemi n’ont été plus dignes de votre intérêt que nous3. Nous n’avons pas rendu nos armes en pleine bataille sous l’influence de la peur: debout sur des monceaux de cadavres, nous avons prolongé le combat jusqu’à la nuit pour rentrer ensuite dans notre camp. Le reste du jour et la nuit suivante, épuisés par la fatigue et les blessures, nous avons défendu nos retranchements; le lendemain, cernés par l’armée victorieuse, empêchés de nous ravitailler en eau4, n’ayant plus aucun espoir de nous ouvrir un chemin à travers les rangs ennemis, considérant que ce n’était pas un crime que de laisser vivre quelques soldats romains après le désastre de Cannes où cinquante mille hommes de notre armée avaient péri, alors seulement nous convînmes d’une rançon pour notre libération5 et nous rendîmes nos armes, qui ne pouvaient plus nous servir. Nous savions que nos ancêtres se sont rachetés des Gaulois à prix d’or et que vos pères, si intraitables quand il s’agissait des conditions de paix, avaient tout de même envoyé à Tarente des ambassadeurs pour racheter les prisonniers. Et pourtant la bataille6 de l’Allia contre les Gaulois, celle d’Héraclée contre Pyrrhus sont tristement célèbres, non pas tant par le nombre des soldats tués que par la panique et la fuite de nos troupes. Au contraire, les plaines de Cannes sont couvertes de cadavres de Romains et si nous survivons7, nous autres, au combat, c’est uniquement parce que l’ennemi n’avait plus assez d’armes et de force pour achever de nous massacrer.

Notes. – 1. Senatus, au sens d’audience dans le sénat. – 2. Les captifs avoir été plus méprisables. Vilis se dit de ce à quoi on n’attribue aucune valeur. – 3. Jamais d’autres devant être moins dédaignés par vous. – 4. Nous étions écartés de l’eau (Hannibal les avait séparés du fleuve par une tranchée). – 5. Nous sommes convenus d’un prix par lequel rachetés nous serions renvoyés. – 6. Joindre utraque pugna, l’une l’autre bataille. – 7. Et nous ne survivons au combat si ce n’est (ceux) dans l’action de massacrer lesquels, c’est-à-dire: nous seuls survivons, pour le massacre desquels les armes et les forces ont manqué à l’ennemi.

Commentaire grammatical. – 1. Quorum princeps, relatif de liaison = et eorum princeps (Gr. § 144). – 2. C’est toujours nostrum qui s’emploie quand «de nous» signifie «d’entre nous». – 3. Unquam doit s’employer au lieu de nunquam quand une négation est déjà exprimée (Gr. § 150). – 4. Tite-Live emploie souvent ceterum, «d’ailleurs» au sens de sed, «mais, cependant». – 5. Plus justo, plus qu’il n’est juste (Gr. § 129, note). – 6. Dans minus neglegendi vobis, vobis est au datif (Gr. § 185: mihi colenda est virtus). – 7. Per s’emploie pour marquer le sentiment qui pousse à agir: per timorem (poussés) par la crainte. – 8. Dans superstantes cumulis on a le datif employé avec un verbe, composé (stantes super cumulis, Gr. § 170). – 9. L’accusatif, dans diei reliquum ac noctem marque la durée (Gr. § 198). – 10. Exercitus peut être construit avec ab ou sans ab en pareil cas (Gr. § 184, note). – 11. Ducere a souvent, le sens, de «considérer comme»; de même habere. – 12. Nihil auxilii, rien en fait de secours, génitif complément d’un pronom neutre (Gr. § 154). – 13. Accipio, apprendre (par l’histoire, la tradition, par ouï-dire); de là la proposition infinitive. – 14. Ille est souvent emphatique (Gr. § 40, note 2°): eux si connus pour leur dureté. – 15. Ad signifie souvent «à l’égard de, pour ce qui regarde». – 16. Redimentorum gratia ou causa, en vue de racheter (Gr. § 235); gratia et causa se placent toujours après. – 17. Misisse Tarentum, sans préposition (Gr. § 193) pour marquer le but avec un nom propre de ville. – 18. Ad s’emploie avec les noms propres de ville pour marquer la proximité: près de (Gr. § 197, 1°: victi sunt apud Cannas ou ad Cannas). – 19. Vires defecerunt hostem in trucidando, les forces manquèrent à l’ennemi dans l’action de tuer = l’ennemi n’eut pas la force de tuer jusqu’au bout (Gr. § 240, exemple 3).

Commentaire littéraire. – 1. Ce discours du chef de la délégation des prisonniers était appuyé par les lamentations de leurs parents qui assiégeaient en grand nombre les portes de la curie. Le Sénat délibéra en séance secrète. Les avis étaient partagés, mais un discours de Manlius Torquatus ramena les esprits à la sévérité traditionnelle. La réponse transmise au peuple fut: non redimi captivos. – 2. Montesquieu dit des Romains: «Toutes les fois qu’ils se crurent en danger ou voulurent réparer quelque perte, ce fut une pratique constante chez eux d’affermir la discipline militaire.» Manlius fait mourir son fils pour avoir vaincu sans son ordre. Bossuet dit à ce propos: «Qui mettait les armes bas devant l’ennemi était jugé indigne de toute assistance. Pour l’ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parmi les citoyens et on les laissait aux ennemis comme des membres retranchés de la république. Après la perte de la bataille de Cannes, c’est-à-dire dans le temps où Rome, épuisée par tant de pertes, manquait le plus de soldats, le Sénat aima mieux armer huit mille esclaves que de racheter huit mille Romains qui ne lui auraient pas plus coûté. On établit plus que jamais comme une loi inviolable qu’un soldat romain devait ou vaincre ou mourir.» – 3. Ce discours est de l’invention de Tite-Live sans doute. Si ces libertés prises avec la scrupuleuse exactitude historique choquent un peu nos idées, n’oublions pas que cette habitude, due à la prépondérance de l’éloquence dans l’éducation et la politique de l’antiquité, n’est pas aussi conventionnelle qu’on pourrait le croire. Les idées exprimées ici et réfutées plus loin dans le discours de Manlius seraient aussi discutées chez un historien moderne qui voudrait apprécier cette décision du Sénat romain. La seule différence c’est qu’au lieu d’un discours, on aurait une dissertation. – Á le considérer du simple point de vue des règles de l’éloquence, ce discours est d’une habileté extrême. Les discours sont d’ailleurs une partie essentielle de l’œuvre de Tite-Live. On remarquera dans celui-ci l’ordre habile des arguments et la parfaite conformité du ton et de la situation: la sévérité traditionnelle de Rome est d’abord respectueusement reconnue; puis viennent, présentées avec beaucoup de ménagements, de timides objections fondées sur les circonstances particulières de ce combat, ensuite une énumération de précédents qui peuvent être invoqués. Le plus habile avocat ne pourrait plaider plus adroitement. On comprend que Tite-Live ait été tenu par ses contemporains pour l’homme le plus éloquent après Cicéron.

118. Plaintes des Chalcidiens (Tite-Live)

Après avoir congédié les Crétois avec cette réponse, on fit entrer les Chalcidiens. Dès que leur députation se présenta, ayant à sa tête Miction, dont les jambes étaient paralysées, on comprit qu’il s’agissait d’une nécessité bien pressante, puisque malgré cette infirmité, il n’avait pas cru lui-même1 devoir se dérober à cette démarche, ou que ses concitoyens n’y avaient pas vu une raison suffisante de l’en dispenser. Il déclara d’abord qu’il ne lui restait de vivant que la langue pour déplorer les malheurs de sa patrie; puis il rappela les services rendus par son pays, soit antérieurement2, soit dans la guerre contre Persée aux généraux et aux armées romaines; il exposa ensuite la conduite provocante cupide et cruelle de C. Lucrétius, préteur romain, contre ses concitoyens, puis les méfaits actuels3 d’Hortensius, protestant néanmoins4 qu’ils étaient prêts à souffrir tout cela et même des épreuves plus dures encore, plutôt que de renoncer à leur alliance avec Rome. «Quant à Lucrétius et Hortensius, dit-il, il est certain que nous aurions plus gagné à leur fermer nos portes qu’à les recevoir dans notre ville; les peuples qui n’ont pas voulu les recevoir, l’Emathie, Amphipolis, Maronée, Enus sont indemnes, tandis que nous autres, nous avons vu nos temples dépouillés de tous les objets qui les ornaient. Ce butin sacrilège, Lucrétius l’a fait transporter sur des navires à Antium; des personnes libres ont été emmenées en esclavage; les biens de nos concitoyens, alliés pourtant du peuple romain, ont été mis à sac et continuent à l’être tous les jours. En effet, suivant le précédent créé par Lucrétius, Hortensius lui aussi nous force à loger5 en été comme en hiver les marins alliés; nos demeures sont remplies d’une foule de matelots; il nous faut souffrir auprès de nos femmes et de nos enfants des hommes qui ignorent toute retenue dans leurs paroles et dans leurs actes.» On décida de faire comparaître au Sénat Lucrétius pour qu’il pût répondre en présence des plaignants et se défendre. Mais il s’entendit adresser directement encore plus de reproches qu’on n’en avait élevé contre lui en son absence.

Notes. – 1. Joindre affecto à ipsi: dans laquelle une excuse pour raisons de santé n’avait pas paru à lui, atteint à ce point, devoir être demandée ou n’avait pas été donnée à lui la demandant. – 2. D’une part les (services) anciens, d’autre part ceux que. – 8. Tum cum maxime, alors précisément, justement en ce moment. – 4. (Exposuit) quemadmodum, il expliqua comment, comme quoi = il expliqua que. – 5. Habere, tenir, loger dans les maisons les marins alliés (fournis par les alliés de Rome).

Commentaire grammatical. – 1. L’ablatif de certains noms, même non accompagnés d’adjectifs peut marquer la date précise: ortu solis, au lever du soleil, Caesaris adventu, à l’arrivée de César, ici: ipso introitu, dès leur arrivée elle-même (indépendamment de ce qu’ils vont dire). – 2. Ob id quod, à cause de ceci (à savoir) ce fait que = parce que (Gr. 280 et 281, II). – 3. Pedibus est un ablatif du point de vue ou de la partie (Gr. § 189): pris = immobilisé au point de vue des pieds; on dit aussi captus oculis, aveugle; auribus, sourd; mente, fou. – 4. Ultimae necessitatis, génitif d’évaluation qui se rattache au génitif descriptif (Gr. § 114). – 5. Foret pour esset (Gr. § 54); le subjonctif; parce que la proposition relative a le sens causal (Gr. § 329, 1°): puisque dans cette affaire, etc. – 6. Nihil vivi reliquum (esse); ces mots rappellent la règle nihil novi (Gr. § 154). – 7. Dans Persei bello, l’ablatif marque la date, comme plus haut ipso introitu. – 8. In avec l’accusatif marque le but de l’activité: pour ou contre. – 9. Patienda ducant. Ducere, penser, estimer; les historiens, en vue de la variété, manquent parfois à la concordance des temps dans le style indirect: ici on devrait avoir paterentur, ducerent, decederent (Gr. § 250 et note). – 10. Quod se rattache à l’antécédent id sous-entendu, qui serait à l’accusatif de relation: quant à ce (id) qui se rapportait à Lucrétius; quod seul arrive donc à signifier: quant à ce qui, quant à ce que. – 11. Il faut compléter ainsi (dicebat se) scire fuisse tutius claudere, il disait qu’il savait que fermer les portes eût été plus sûr. Claudere joue donc le rôle de sujet de l’infinitif fuisse (Gr. § 104). – 12. Pour le sens du conditionnel: tutius est, il serait plus sûr: Gr. § 219 et note. – 13. Antium, accusatif de but sans in avec les noms propres de villes (Gr. § 193). – 14. Ex signifie souvent «d’après». – 15. Dans Hortensium habere navales socios, on ne peut grammaticalement distinguer le sujet du complément d’objet direct; le latin ne se préoccupe pas de ces amphibologies purement grammaticales, quand le sens par ailleurs est clair (Gr. § 259, note II). – 16. Suppléez (homines) quibus; ce mot sous-entendu sert de sujet à versari (aller et venir, se trouver). – 17. Quibus nihil pensi est, pour lesquels il n’y a aucun scrupule de (parler ou de faire). On trouve aussi nihil pensum ou pensi habere, ne se faire aucun scrupule de; pour quelques grammairiens pensi serait un génitif de prix (Gr. § 91, 3°).

Commentaire littéraire. – 1. Les Romains furent en général de sages administrateurs. La loi contre les fonctionnaires prévaricateurs étaient fort sévères. Mais dans cette circonstance surtout le Sénat avait besoin de se rendre sympathique aux alliés. Aussi fit-il répondre aux Chalcidiens qu’on allait immédiatement réparer ou faire cesser ces abus. On fit des cadeaux aux députés; Miction fut reconduit en char à Brindes avec précaution et aux frais de l’État. – 2. On pourrait croire que le patriotisme de Tite-Live est ici en défaut. N’énumère-t-il pas des torts précis et des injustices flagrantes commises par des fonctionnaires romains? Mais on remarquera que ces plaintes visent uniquement des individus et non pas le peuple romain; en outre cette énumération de griefs a sa contre-partie qui justifie le Sénat et prouve la générosité de Rome. En somme l’épisode tourna à la glorification de l’administration romaine. Nous sommes loin de l’appréciation haineuse que porte Mithridate dans Salluste (voir n°119) ou Galgacus dans Tacite (Agricola, ch. XXX). – 3. Ce discours est fort habilement composé; l’exorde tiré de l’état physique de l’orateur prévient en sa faveur; puis viennent le rappel des services rendus et les protestations d’attachement absolu qui mettent hors de cause le peuple romain et permettent d’accuser plus librement les fonctionnaires coupables. Tout cela est fort adroit. Ce discours plein de faits précis, où l’on ne trouve ni lieu commun oratoire, ni recherche excessive de l’effet, est sans doute le résumé d’un document authentique. – 4. Tite-Live sait admirablement condenser un discours. Il ne se contente pas d’en reproduire les idées essentielles, il conserve soigneusement le mouvement de la pensée de l’orateur. Grâce à certains mots caractéristiques, quelque chose du ton et du sentiment subsiste dans ces simples canevas. Ces brefs résumés ne sont pas inférieurs au point de vue de l’art aux longs discours in extenso et ont peut-être plus de chances d’être authentiques.

119. Les Romains jugés par Mithridate (Salluste, Histoires)

Maintenant, je te prie, demande-toi si, quand, nous autres, nous aurons été écrasés, tu seras plus fort pour résister ou si la guerre prendra fin1. Je sais que tu possèdes de grandes ressources en hommes, en armes et en argent et c’est précisément pour cela que nous, nous recherchons ton alliance et que les Romains, eux, visent à te dépouiller. Ne sais-tu pas qu’arrêtés par l’océan2 dans leurs conquêtes du côté de l’occident, ils ont tourné leurs armes dans notre direction? Que depuis leurs plus lointaines origines, ils n’ont jamais rien possédé qui ne fût le produit d’un vol, qu’il s’agisse de leur domicile, de leurs épouses3, de leurs champs ou de leur Empire? Qu’ils n’étaient primitivement que des aventuriers sans patrie, sans famille, qui se sont organisés en État, pour être le fléau de l’univers? Qu’ils ne se font aucun scrupule4, ni au point de vue humain, ni au point de vue religieux de réduire en esclavage5 et de détruire leurs alliés, leurs amis, les plus éloignés comme les plus rapprochés, pauvres ou riches, et de regarder comme des ennemis tous ceux qui ne reconnaissent pas leur autorité, et particulièrement les rois? Nous autres, nous leur sommes suspects comme étant des rivaux et comme capables, le jour venu, de les punir. Quant à toi qui possèdes Séleucie, la plus vaste cité du monde, et le royaume des Perses, fameux par ses richesses, que peux-tu attendre d’eux sinon quelque fourberie pour le moment présent et la guerre pour plus tard? Les Romains sont prêts à tourner leurs armes6 contre n’importe qui, mais surtout contre ceux dont la défaite leur assure le plus riche butin. Ils ont grandi par l’audace, par la fraude, par des guerres continuelles7. Avec cette méthode, ils détruiront tout ou périront eux-mêmes. Cette dernière alternative peut se réaliser aisément, si toi du côté de la Mésopotamie, nous autres du côté de l’Arménie, nous cernons leur armée qui n’a plus de blé, plus de secours et ne reste intacte que par notre faute. Tu recueilleras la gloire d’avoir secouru de grands rois et d’avoir du même coup écrasé des brigands qui pillent les nations. C’est ce que je t’engage à faire, en t’exhortant à ne pas aimer mieux retarder ta ruine en permettant la nôtre, que d’obtenir la victoire en t’alliant avec nous.

Notes. – 1. Si tu penses la fin de la guerre, «être destinée à arriver». – 2. L’océan a mis un terme (imposé une limite) à eux se dirigeant. – 3. C’est une allusion au rapt des Sabines. – 4. Aucune «loi» humaine, aucune «loi» divine ne les empêche. – 5. Traîner (en esclavage). – 6. Les Romains ont des armes contre tous, mais (asyndète) les plus violentes contre ceux, lesquels étant vaincus, les dépouilles sont les plus considérables. – 7. De Sero, serui, sertum, rattacher les guerres aux guerres.

Commentaire grammatical. – 1. An se trouve fréquemment dans l’interrogation directe simple si elle est oratoire (Gr. § 92, note). – 2. Neque quicquam équivaut à et nihil (Gr. § 150). – 3. Peste (orbis terrarum) est à l’ablatif de circonstance; il