Textes latins du programmes (cinquième), livre du maître

E. Renauld

LIVRE DU MAÎTRE

PRÉFACE

Il y a toujours quelque présomption à composer une Partie du Maître, quand elle comporte, comme c’est ici le cas, une longue version à donner en modèle à des maîtres qui, souvent, vous dépassent. Certes, le De Viris ne présente pas à la mise en français de difficultés bien sérieuses, mais Phèdre et Cornélius Népos sont semés de pierres d’achoppement, où s’aheurtent les efforts du traducteur. Ai-je réussi à les tourner toutes à mon avantage? Il appartient au lecteur de le dire. Qu’il veuille bien, toutefois, accueillir mon travail avec indulgence: il m’obligera, en me signalant les erreurs que j’ai pu commettre.

Me fera-t-on grief d’avoir visé à l’exactitude plutôt qu’à l’élégance? La version que j’apporte n’a de prétention qu’à la clarté et à la précision. J’ai cherché à lui assurer avant tout le mérite de la fidélité, préférant en maint endroit une traduction littérale à une ingénieuse paraphrase. Là où mon français parait trop s’écarter du texte latin, j’ai indiqué en note le mot à mot.

Suum cuique. Pour établir ma traduction, je ne pouvais mieux faire que de m’inspirer des travaux de mes devanciers. Ainsi dois-je à MM. Havet, Van Daele et Chambry pour Phèdre, à MM. Antoine et Chambry pour Cornélius Népos, l’interprétation d’un certain nombre de passages délicats.

PREMIÈRE PARTIE: DE VIRIS ILLUSTRIBUS URBIS ROMAE

XL. - Publius Cornélius Scipion l’Africain.

1. Publius Cornélius Scipion n’avait pas encore passé l’âge de l’enfance quand, avec un courage singulier, il sauva la vie à son père. Celui-ci, en effet, dans le combat livré à Hannibal sur les bords du Tessin, avait été grièvement blessé et allait tomber aux mains des ennemis: sou fils, lui faisant un rempart de son corps, s’opposa à la ruée des Carthaginois et sauva son père du danger. Cette piété filiale concilia à Scipion la faveur du peuple, lorsque, dans la suite, il brigua l’édilité. Les tribuns de la plèbe s’opposaient à sa candidature et disaient qu’on ne devait pas tenir compte de sa personne, parce qu’il n’avait pas encore l’âge légal pour briguer une magistrature: «Si tous les Romains veulent me faire édile, dit alors Scipion, je suis assez âgé.» On mit après cela tant d’empressement à aller au vote, que les tribuns renoncèrent à leur dessein.

2. Après la défaite de Cannes, les restes de l’armée romaine s’étaient réfugiés à Canusium, et, quoiqu’il y eût là quatre tribuns militaires, le commandement en chef fut, d’un consentement unanime, déféré à Publius Scipion, malgré son extrême jeunesse. On lui annonça alors que certains jeunes gens de naissance noble complotaient d’abandonner l’Italie. Aussitôt Scipion se rend à la maison où logeait Mételius, le chef de la conspiration; il y trouve réunis les jeunes gens dont on lui avait parlé. Tirant son épée et la tenant levée sur la tête des conjurés en train de délibérer: «Jurez, dit-il, que vous n’abandonnerez pas la cause du peuple romain et ne souffrirez pas qu’un autre citoyen romain l’abandonne. Que celui qui ne fera pas ce serment, sache que cette épée est tirée contre lui.» Aussi effrayés que s’ils avaient devant les yeux Hannibal vainqueur, tous jurent et se livrent eux-mêmes à Scipion pour être gardés à vue.

3. Après deux défaites en Espagne et la perte de deux généraux en chef, les Romains jugèrent bon d’augmenter l’armée et d’envoyer un proconsul dans cette province; mais ils ne savaient trop qui envoyer. Les comices furent convoqués à ce sujet. D’abord, le peuple attendait que ceux qui se croiraient dignes d’un commandement aussi important, missent leur nom en avant; mais personne n’osait assumer cette charge. Aussi la cité était-elle remplie de tristesse et ne savait quel parti prendre1. Tout à coup, Cornélius Scipion, âgé d’environ vingt-quatre ans, déclara qu’il postulait cette mission, et il se plaça dans un endroit élevé, d’où il pût être vu de tout le monde. Tous les visages se tournèrent vers lui; puis, tous les citoyens, sans en excepter un seul, décidèrent qu’il serait proconsul en Espagne. Mais quand cet enthousiasme fut tombé, le peuple romain commença à se repentir de son acte: on se défiait surtout de la jeunesse de Scipion. Celui-ci s’en aperçut. Convoquant l’assemblée, il discourut avec tant de grandeur d’âme et d’élévation sur la guerre qu’on avait à faire, qu’il dissipa toutes les inquiétudes et remplit les esprits, de sûres espérances.

[1]. Litt. Et était presque dépourvu de résolution.

4. Étant donc parti pour l’Espagne, Scipion prit d’assaut Carthagène le jour même de son arrivée. Là étaient accumulées presque toutes les richesses de l’Afrique et de l’Espagne; il s’en empara Parmi les prisonniers, on lui amena une jeune fille adulte d’une rare beauté. Apprenant qu’elle était née d’une famille illustre parmi les Celtibériens et qu’elle était promise à un jeune prince de ce pays, Scipion fit venir ses parents et son fiancé, et la leur rendit: Le parents de la jeune fille, qui avaient apporté pour la racheter une somme d’or assez lourde, priaient Scipion de vouloir bien la recevoir comme don de leurs mains. Scipion fit déposer cet or à ses pieds, et, ayant mandé le fiancé de la jeune fille: «Outre la dot, dit-il, que tu dois recevoir de ton beau-père, que cette somme te vienne de ma main comme cadeau de noces.» En même tempe, il l’invita à prendre cet or et à le garder pour lui. De retour dans son pays, ce prince, pour témoigner sa reconnaissance à Scipion, gagna les Celtibériens aux Romains.

5. Scipion vainquit ensuite Hasdrubal et le chassa de l’Espagne. Maître du camp des ennemis, il céda tout le butin à ses soldats. Il renvoya dans leurs foyers, sans rançon, les guerriers espagnols, mais il fit vendre les prisonniers africains. Parmi ces derniers se trouvait un enfant déjà grand, de famille royale, d’une beauté remarquable. Scipion lui demanda son nom et son pays, et pourquoi, à cet âge, il s’était trouvé dans le camp. L’enfant répondit: «Je suis Numide; mes compatriotes m’appellent Massiva. Laissé orphelin par mon père, j’ai été élevé chez mon aïeul maternel, le roi de Numidie. Avec mon oncle Massinissa, qui vint dernièrement au secours des Carthaginois, je suis passé en Espagne. Je ne m’étais jamais encore mêlé à un combat: mon oncle me l’avait défendu à cause de mon âge. Mais le jour où l’on se battit contre les Romains, à l’insu de mon oncle je pris furtivement des armes et un cheval, et je sortis pour le combat; là, mon cheval s’étant abattu, je fus fait prisonnier par les Romains.» Scipion lui demanda s’il voulait retourner chez son oncle. Le jeune prince répondit, en versant des larmes de joie, que tel était son désir. Alors Scipion lui fit présent d’un anneau d’or et d’un cheval tout équipé, lui donna une escorte de cavaliers pour le reconduire en sûreté, et le renvoya.

6. Comme Publius Cornélius Scipion s’était conduit avec clémence envers les Espagnols, la multitude qui l’entourait lui donna, d’un unanime accord, le titre de roi. Mais Scipion fit faire silence par un héraut, et dit: «Le nom d’impérator, que m’ont décerné mes soldats, est pour moi le plus beau de tous. Celui de roi, en grand honneur ailleurs, est intolérable à Rome. Si vous regardez ce qui est royal comme tout ce qu’il y a de plus grand, libre à vous d’estimer que j’ai le cœur d’un roi; mais abstenez-vous, je vous en conjure, de me donner le titre de roi.» Les barbares mêmes comprirent cette grandeur d’âme, qui portait Scipion à mépriser ce qui fait l’objet de l’admiration et de la convoitise des autres mortels.

7. Scipion avait reconquis l’Espagne, et méditait déjà de transporter la guerre dans l’Afrique même. Il crut devoir auparavant se concilier les cœurs des rois et des populations [de cette contrée]. Pour commencer, il résolut de sonder Syphax, roi de Mauritanie. Il espérait que ce roi, le plus puissant de toute l’Afrique, lui serait d’un grand secours. Il lui envoya donc un ambassadeur, avec des présents. Syphax consentit à nouer amitié avec les Romains; mais il ne voulut ni donner sa parole, ni recevoir la leur, qu’en présence du général romain lui-même. Scipion passa donc en Afrique. Le hasard voulut qu’Hasdrubal abordât en même temps que lui au même port: le Carthaginois venait également solliciter l’amitié de Syphax. Ce roi les invita l’un et l’autre à loger dans son palais. On dîna de concert chez le roi, et Scipion et Hasdrubal prirent place sur le même lit. Or Scipion avait tant d’affabilité qu’il gagna non seulement le cœur de Syphax, mais encore celui d’Hasdrubal, son ennemi le plus acharné. il conclut un traité avec Syphax et revint en Espagne auprès de son armée.

8. Massinissa aussi désirait depuis longtemps nouer amitié avec Scipion. En conséquence, il lui envoya trois des principaux Numides, pour fixer avec lui le jour et le lieu d’une entrevue. Il voulut que Scipion en retînt deux comme otages et lui renvoyât le troisième, pour le conduire au lieu désigné. Scipion et Massinissa se rendirent à cette conférence avec une petite escorte. Massinissa, sur le seul bruit des exploits de Scipion, était déjà rempli d’admiration pour le personnage; mais sa présence lui inspira plus de respect encore. En effet, Scipion portait sur son visage une grande majesté, relevée par une longue chevelure et un extérieur sans apprêt ni parure, mais vraiment mâle et militaire; et puis, il était à la fleur de l’âge. Presque interdit par son abord même, le Numide le remercie du renvoi de son neveu; il l’assure que depuis ce moment il a cherché l’occasion de l’entretenir; que, cette occasion s’étant enfin offerte, il ne l’a pas laissée échapper, et qu’il désire être utile à lui et au peuple romain. Scipion l’écouta avec joie et le fit entrer dans son alliance.

9. Scipion revint ensuite à Rome, et fut nommé consul avant l’âge. On lui assigna comme province la Sicile, avec la permission de passer de là en Afrique. il voulait constituer un corps de trois cents cavaliers, prélevés sur les plus braves soldats de l’infanterie romaine: mais il ne pouvait sur-le-champ les munir d’armes et de chevaux. Il y parvint par un adroit stratagème. Il choisit trois cents jeunes gens, les plus nobles et les plus riches de toute la Sicile, comme pour tes conduire avec lui au siège de Carthage, et leur ordonna de se fournir le plus rapidement possible d’armes et de chevaux. Les jeunes gens se conformèrent à l’ordre du général, mais ils redoutaient une guerre lointaine et pénible. Alors Scipion les dispensa de cette expédition, s’ils voulaient remettre leurs armes et leurs chevaux aux soldats romains. Joyeux, les jeunes Siciliens acceptèrent cette proposition. C’est ainsi que Scipion, sans qu’il en coûtât rien à l’État, monta et équipa ses cavaliers.

10. Scipion se rendit alors de Sicile en Afrique par vent favorable. L’ardeur des soldats était si grande, qu’ils paraissaient aller non à la guerre, mais aux profits certains de la victoire. Les vaisseaux perdirent rapidement de vue les côtes de la Sicile et aperçurent bientôt celles de l’Afrique. Scipion débarqua ses troupes et assit son camp sur les hauteurs voisines. Là, on lui amena des espions carthaginois, qui avaient été surpris dans son camp; sans les livrer au supplice, sans les questionner sur les projets et les forces des ennemis, il leur fit faire le tour de tous les manipules de l’armée romaine, et, après leur avoir demandé s’ils avaient suffisamment examiné ce qu’ils avaient reçu l’ordre d’espionner, il leur fit servir-un repas et les renvoya sains et saufs. Par cette confiance en lui-même, il brisa le courage des ennemis avant leurs armes.

11. Dès l’arrivée de Scipion en Afrique, Massinissa se joignit à lui, avec un petit corps de cavalerie; quant à Syphax, il était passé du parti des Romains à celui des Carthaginois. Hasdrubal, général des Carthaginois, et Syphax opposèrent leurs forces à celles de Scipion; mais celui-ci, dans une seule nuit, força le camp de l’un et de l’autre, et y mit le feu. Syphax lui-même fut fait prisonnier et conduit vivant à Scipion. A l’annonce de son arrivée au camp romain, toute la multitude se répandit comme pour le spectacle d’un triomphe; il marchait le premier, chargé de fers, et venaient à sa suite un grand nombre de nobles numides. Tout le monde était touché du triste sort d’un homme dont Scipion jadis avait recherché l’amitié. Scipion envoya à Rome le roi et les autres prisonniers; pour Massinissa, qui avait parfaitement servi la cause romaine, il lui fit présent d’une couronne d’or.

12. Cette défaite inspira une si grande terreur aux Carthaginois, qu’ils rappelèrent Hannibal de l’Italie pour défendre sa patrie. Grinçant des dents et gémissant, et retenant à peine ses larmes, Hannibal obéit à cet ordre. Souvent il se retourna pour voir les rivages de l’Italie, se reprochant à lui-même de n’avoir point conduit à Rome son armée victorieuse aussitôt après la bataille de Cannes. Arrivé à Zama, ville située à cinq journées de marche de Carthage, il envoya un messager à Scipion, pour lui demander un entretien. Scipion ne se refusa pas à une entrevue. Le jour et le lieu furent fixés, et les deux généraux les plus illustres de leur époque s’abouchèrent. Ils restèrent quelque temps sans parler, immobilisés par une admiration mutuelle. N’ayant pu se mettre d’accord sur les conditions de la paix, ils retournèrent chacun vers son armée, rapportant que les armes devaient décider de la querelle. La bataille fut livrée, et Hannibal vaincu prit la fuite, avec quatre cavaliers seulement.

13. Frappés d’épouvante, les Carthaginois envoient une députation de trente des principaux vieillards pour demander la paix. Ceux-ci, à leur entrée dans le camp romain, se prosternèrent comme lorsqu’on adore. Leur discours répondit à une aussi basse adulation. Ils demandaient grâce pour leur cité, sans chercher à justifier leur faute, mais en rejetant sur Hannibal les premiers torts. Scipion imposa sa loi aux vaincus. Les députés, se pliant à toutes les conditions, partirent pour Rome, afin de faire ratifier par l’autorité du sénat et du peuple les stipulations de Scipion. Après avoir ainsi assuré la paix sur terre et sur mer, Scipion fit embarquer son armée et revint à Rome. Son arrivée provoqua une affluence énorme: accourue non seulement des villes, mais encore des campagnes, la foule assiégeait les rues. Au milieu des félicitations et des applaudissements, Scipion fit son entrée dans Rome et fut honoré du plus éclatant des triomphes; le premier, il fut décoré du nom de la nation qu’il avait vaincue, et fut appelé l’Africain.

14. Vaincu par Scipion et odieux à ses compatriotes, Hannibal se réfugia chez Antiochus, roi de Syrie; il en fit un ennemi des Romains. Des ambassadeurs furent envoyés de Rome à Antiochus. Parmi eux se trouvait Scipion l’Africain. Celui-ci, au cours d’un entretien avec Hannibal, lui demanda quel avait été, à son avis, le plus grand général. Hannibal répondit qu’Alexandre, roi de Macédoine, lui paraissait le plus grand de tous, parce qu’avec une poignée de soldats il avait mis en déroute des armées innombrables. Scipion lui demandant ensuite à qui il attribuait le second rang: «A Pyrrhus, répondit Hannibal, parce que le premier il a enseigné l’art d’asseoir un camp, et que personne n’a su mieux que lui choisir ses positions et distribuer ses postes.» Scipion lui demandant enfin à qui il assignait le troisième rang: «A moi-même», dit Hannibal. Scipion reprit en riant: «Que dirais-tu donc, si tu m’avais vaincu? - Alors, répondit Hannibal, c’est moi que j’aurais mis au-dessus et d’Alexandre, et de Pyrrhus, et de tous les autres généraux.» C’est ainsi que, par un genre imprévu de flatterie, il séparait Scipion de la masse des généraux, comme hors de pair.

15. La guerre fut décrétée contre Antiochus, et la Syrie échut comme province à Lucius Scipion. Le sénat, qui supposait à ce consul peu de courage et de fermeté, voulait confier le soin de conduire cette guerre à Caius Lélius, son collègue. Se levant alors, Scipion l’Africain, frère aîné de Lucius Scipion, demanda avec instance qu’on épargnât cette ignominie à sa famille; il assura que son frère avait beaucoup de courage, beaucoup de sagesse, et promit de lui servir de lieutenant. A la suite de ces paroles, il n’y eut rien de changé à l’égard du commandement de Lucius Scipion. Ainsi le frère aîné partit pour l’Asie, en qualité de lieutenant de son cadet, et l’aida de son intelligence et de son bras, jusqu’à ce qu’il lui eût acquis le triomphe et le surnom d’Asiatique.

16. Dans la même guerre, le fils de Scipion l’Africain fut fait prisonnier et conduit à Antiochus. Le roi traita le jeune homme avec bienveillance et douceur, bien qu’il fût alors même chassé par le père du territoire de son empire. Quand, dans la suite, Antiochus demanda la paix aux Romains, son ambassadeur alla trouver Publius Scipion, et lui dit que le roi lui rendrait son fils sans rançon, s’il obtenait la paix par son entremise. «Pars, lui répondit Scipion; dis au roi que je le remercie pour un si grand bienfait; mais, en ce moment, je ne puis mieux lui marquer ma reconnaissance qu’en lui donnant le conseil de déposer les armes et de ne refuser aucune des conditions de paix.» La paix ne fut pas conclue; Antiochus, néanmoins, renvoya à Scipion son fils, aimant mieux rendre hommage à la majesté de ce grand homme que satisfaire son ressentiment.

17. Antiochus vaincu, comme on demandait compte aux deux Scipions du butin fait en Asie, l’Africain déchira le livre de recettes et de dépenses que produisait son frère, indigné, cela va de soi, qu’on eût des doutes sur la manière dont les affaires avaient été conduites sous sa lieutenance, et parla à peu près en ces termes «Pères conscrits, vous n’avez pas sujet d’informer si je ne verse aujourd’hui que de petites sommes dans le trésor public, moi qui l’ai rempli autrefois de tout l’or de Carthage, et mon désintéressement ne saurait être révoqué en doute. Pour avoir réduit l’Afrique entière sous votre puissance, je n’ai rapporté qu’un surnom. Les trésors ne nous ont donc pas rendus cupides, moi, ceux de Carthage, et mon frère, ceux de l’Asie; mais ce qui nous charge l’un et l’autre, c’est l’envie plus que l’argent.» Une défense aussi ferme eut l’approbation de tout le sénat.

18. Dans la suite, deux tribuns de la plèbe citèrent en justice Scipion l’Africain: ils l’accusaient d’avoir frustré le trésor public du butin fait sur Antiochus. Le jour venu de plaider l’affaire, Scipion se rendit au forum, escorté par une foule nombreuse de citoyens. Invité à plaider sa cause, sans faire aucune mention de ce dont on l’accusait, il prononça un magnifique discours sur ses hauts faits: «A pareil jour, dit-il, j’ai vaincu Carthage; allons au Capitule, et adressons des prières aux dieux.» A l’instant, il monta au Capitole, et, en même temps, l’assemblée tout entière se détourna des accusateurs et le suivit. Il ne resta avec les tribuns que le crieur public, qui appelait l’accusé. Ce jour fut plus glorieux pour Scipion, par la faveur dont il fut l’objet de la part de ses concitoyens, que celui où, triomphant de Syphax et des Carthaginois, il rentra dans Rome. Après cela, pour n’avoir plus à souffrir des injustices des tribuns, il se retira dans sa maison de campagne de Literne, où il passa le reste de sa vie, sans regret de la Ville.

19. Lorsque Scipion l’Africain vivait à Literne, de nombreux chefs de pirates vinrent par hasard en même temps pour le voir. Persuadé qu’ils venaient pour lui faire violence il plaça sur le toit de sa maison un corps d’esclaves, et fit les autres préparatifs nécessaires pour repousser une attaque. A cette vue, les pirates jettent leurs armes sur le sol, s’approchent de la porte, et déclarent qu’ils sont venus non pas en ennemis de la vie de Scipion, mais en admirateurs de sa valeur; ils ne demandent qu’à voir un si grand homme; qu’il ne fasse donc pas de difficulté de s’offrir à leurs regards. Sur cette déclaration, Scipion ordonna d’ouvrir la perte et de les faire entrer. Les pirates se prosternèrent devant les montants de la porte comme devant l’autel le plus sacré, et, saisissant avec transport la main droite de Scipion, la couvrirent de baisers. Ils déposèrent ensuite leurs présents devant le vestibule, et s’en retournèrent chez eux, tout joyeux du bonheur d’avoir vu Scipion. Scipion mourut peu après, et en mourant demanda à sa femme de ne pas faire rapporter son corps à Rome.

XLI. - Titus Quinctius Flamininus.

1. Titus Quinctius Flamininus, fils de celui qui périt à la bataille de Trasimène, fut envoyé comme consul contre Philippe, roi de Macédoine, qui avait fourni à Hannibal de l’argent et des troupes, et qui, le fer à la main, avait attaqué les Athéniens, alliés du peuple romain. Or, les Athéniens avaient engagé la guerre contre Philippe pour un motif des moins légitimes. Deux jeunes Acarnaniens, non initiés aux mystères, étaient entrés avec le reste de la foule dans le temple de Cérès. Leur langage les trahit aisément. Conduits devant les prêtres du temple, quoiqu’il fût manifeste qu’ils étaient entrés par erreur, ils furent mis à mort comme coupables d’un crime abominable. Les Acarnaniens, irrités de la mort de leurs compatriotes, demandèrent pour les venger du secours à Philippe; celui-ci mit le territoire de l’Attique à feu et à sang, prit nombre de villes, et vint mettre le siège devant Athènes même.

2. Quinctius leva une armée, partit plus tôt que n’avaient coutume de le faire les consuls précédents, et se rendit en Grèce à marches forcées. Un parlementaire vint alors de la part du roi lui demander le lieu et le jour d’une conférence. Flamininus, plus avide de la victoire que de la paix, se rendit néanmoins à l’entrevue au jour marqué, et demanda que Philippe évacuât toute la Grèce. Enflammé d’indignation, le roi s’écria: «Qu’imposerais-tu de plus dur à un vaincu, Titus Quinctius?» Et un des assistants, qui avait mal aux yeux, ayant ajouté qu’il fallait ou vaincre par la guerre, ou obéir aux plus braves: «Certes, voilà qui est clair, même pour un aveugle», reprit Philippe en plaisantant sur cette infirmité visuelle. Philippe, en effet, était naturellement plus caustique qu’il ne sied à un roi, et, même au milieu des affaires sérieuses, il ne pouvait suffisamment se retenir de plaisanter. Puis, sans que la négociation eût abouti, il se retira brusquement de l’entrevue. Flamininus le mit en fuite dans deux batailles et le dépouilla de son camp.

3. Quinctius Flamininus rendit à la Grèce son état antérieur: il voulut qu’elle vécût sous ses propres lois et qu’elle jouît de son antique liberté. Le temps était venu des jeux isthmiques, et la Grèce tout entière s’était rassemblée à ce spectacle. Alors un héraut s’avança au milieu de l’arène, et, ayant fait faire silence à son de trompe, il prononça ces paroles: «Le sénat, le peuple romain et le général en chef Titus Quinctius Flamininus, après avoir vaincu le roi Philippe et les Macédoniens, ordonnent que toutes les cités de la Grèce soient libres.» A la voix du héraut se manifesta une joie impossible à contenir1; chacun croyait à peine avoir entendu ses paroles; ils se regardaient les uns les autres avec étonnement, et, comme chacun désirait non seulement entendre, mais encore voir le messager de son indépendance, on rappela le héraut, qui répéta les mêmes mots. Alors il s’éleva une telle clameur que, - le fait est avéré, - les oiseaux qui volaient au-dessus [de l’arène] tombèrent étourdis et effrayés.

[1]. Il y eut une joie trop grande pour que des hommes pussent la contenir.

4. Le sénat décerna le triomphe à Quinctius Flamininus. Dans la suite, Prusias, roi de Bithynie, ayant envoyé des ambassadeurs à Rome, ceux-ci se trouvèrent par hasard à dîner chez Flamininus. On en vint à parler d’Hannibal, et l’un d’eux dit qu’il se trouvait dans le royaume de Prusias. Le lendemain, Flamininus fit part de ce fait au sénat. Les sénateurs qui, tant que vivait Hannibal, n’étaient jamais exempts de crainte, envoyèrent en Bithynie des ambassadeurs, au nombre desquels était Flamininus, pour demander qu’on le leur livrât. Dès le commencement de son entretien avec Flamininus, Prusias envoya des soldats garder la maison d’Hannibal. Celui-ci y avait pratiqué sept issues, afin d’avoir toujours une voie ouverte pour la fuite. Apprenant que les soldats du roi étaient devant le vestibule, il essaya de fuir par une porte dérobée; mais, voyant que cette porte aussi était gardée et que tous les passages étaient fermés, avalant le poison qu’il portait dans le chaton de sa bague, il se donna la mort.

XLIV. - Marcus Porcius Caton.

1. Marcus Porcius Caton était originaire du municipe de Tusculum. Dans sa première jeunesse, avant de tourner son activité vers les charges publiques, il vécut à la campagne dans les propriétés de son père; ensuite, il vint à Rome et commença à se produire au forum. Il fit ses premières armes à l’âge de dix-sept ans, sous le consul Quintus Fabius, à qui il resta toujours attaché dans la suite. Puis il servit sous Claudius Néron, et son concours fut fort apprécié à la bataille de Séna, où périt Hasdrubal, frère d’Hannibal. Dès son adolescence, il pratiqua la sobriété et la tempérance. Il se servait de peaux de bouc pour couvertures et se nourrissait des mêmes aliments que les soldats. En campagne, il buvait de l’eau; s’il était tourmenté par l’excès de la chaleur, il prenait du vinaigre, et très peu de vin ordinaire, si les forces lui manquaient.

2. Le sort le donna pour questeur à Scipion l’Africain, avec lequel il eut des relations fort peu amicales. Aimant, en effet, l’économie, il désapprouvait les dépenses que faisait Scipion. Il le quitta donc, revint à Rome, et y blâma publiquement et ouvertement sa conduite, l’accusant de corrompre la discipline militaire. Il allait répétant que Scipion avait coutume de se promener dans le gymnase en pallium et en sandales, qu’il s’exerçait à la palestre et favorisait la licence du soldat. Ces accusations, Scipion les réduisit à néant non par des paroles, mais par des actes. Des commissaires, en effet, avaient été envoyés à ce sujet de Rome à Syracuse: Scipion fit rassembler toute son armée et ordonna à sa flotte d’appareiller, comme si l’on devait, ce jour-là, se battre sur terre et sur mer avec les Carthaginois. Le lendemain, il produisit aux regards des commissaires le simulacre d’un combat; puis, il leur fit visiter ses arsenaux, ses greniers et tous ses préparatifs de guerre. De retour à Rome, les commissaires rapportèrent qu’à l’armée de Scipion tout était dans le meilleur état.

3. Caton poursuivit avec la même âpreté le luxe des dames romaines. Un exemple: dans le feu de la guerre punique, Oppius, tribun de la plèbe, avait fait voter une loi interdisant aux dames romaines d’avoir plus d’une demi-once d’or, de porter des robes de couleurs variées, et de se faire conduire en ville sur des chars attelés de plusieurs chevaux. La guerre terminée et la République redevenue florissante, les dames demandaient qu’on leur rendît leurs anciens ornements. Elles assiégeaient toutes les rues de Rome et priaient leurs maris, qui descendaient au forum, d’abroger la loi Oppia. Caton s’y opposa avec la dernière énergie, mais en vain, car la loi fut abrogée.

4. Élu consul, Caton partit en Espagne contre les Celtibériens. Il les vainquit dans un rude combat et les contraignit à capituler. Dans cette guerre, il le disputa, aux derniers des soldats en privations, en veilles en fatigues, et il n’exerça sur personne un empire plus rigoureux et plus sévère que sur lui-même. Voyant les Espagnols disposés à la révolte, il jugea bon de prendre les précautions nécessaires pour leur en ôter désormais le moyen. Il crut qu’il atteindrait ce résultat s’il abattait les murs de leurs villes; mais, craignant, s’il imposait cette mesure par un édit général aux cités prises en bloc, de n’être pas obéi, il écrivit à chaque cité en particulier qu’elle eût à démolir ses remparts, et il eut soin que ses lettres fussent remises à toutes les cités à la fois, et le même jour. Chacune d’elles crut que cet ordre ne concernait qu’elle seule, et toutes obéirent. Caton, de retour à Rome, obtint le triomphe sur l’Espagne.

5. Dans la suite, Caton, nommé censeur, exerça ce pouvoir avec sévérité. En effet, il sévit contre bon nombre de nobles, et principalement contre Lucius Flamininus, personnage consulaire, qu’il chassa du sénat. Entre autres crimes, il lui reprochait celui-ci. Flamininus, alors en Gaule, avait invité à dîner une femme qu’il aimait éperdument. Au cours du repas, il vint à lui dire qu’il tenait en prison beaucoup de condamnés à mort, à qui il allait faire trancher la tête. Cette femme alors lui dit qu’elle n’avait jamais vu frapper personne de la hache, et qu’elle désirait vivement voir ce spectacle. Aussitôt Flamininus fit amener un des détenus et le frappa lui-même de la hache. Caton estima qu’une passion aussi perverse devait être d’autant plus flétrie qu’à l’opprobre de l’homme privé elle ajoutait le déshonneur du magistrat1. Quoi de plus cruel, en effet, et cela pour donner un spectacle à une femme, que d’immoler, au milieu des coupes et des mets, une victime humaine, et d’arroser sa table de sang?

[1]. Litt. Qu’elle joignait le déshonneur du pouvoir à la honte privée.

6. Comme il était question au sénat de la troisième guerre punique, Caton, déjà vieux, émit l’avis qu’il fallait détruire Carthage, et soutint que, tant qu’elle subsisterait, la République ne pourrait être en sûreté. Mais, comme il avait de la peine à faire partager son opinion aux sénateurs, car elle était combattue par Scipion Nasica, toutes les fois que, dans la suite, il émit dans le sénat son avis sur quelque affaire, il ajoutait toujours «Tel est mon avis, et, de plus, je pense qu’il faut détruire Carthage.» Enfin, il apporta au sénat une figue précoce, et, secouant sa toge, il la fit tomber. Comme les sénateurs en admiraient la beauté, Caton leur demanda quand, à leur idée, elle avait été cueillie sur l’arbre. ils affirmèrent qu’elle leur paraissait fraîchement cueillie. «Eh bien, reprit Caton, sachez qu’elle a été cueillie à Carthage, il y a trois jours, si peu nous sommes éloignés de l’ennemi!» Ce trait fit impression sur l’esprit des sénateurs, et la guerre fut déclarée aux Carthaginois.

7. Caton fut aussi bon père que sénateur distingué. Un fils lui était né: aucune affaire, les affaires publiques exceptées, ne pouvait l’empêcher d’assister la mère quand elle le lavait et l’enveloppait de langes, car elle nourrissait son fils de son propre lait. Dès que l’enfant fut en état de comprendre, son père lui-même lui apprit à lire, bien qu’il eût dans sa maison un esclave capable et instruit. Il ne voulait pas, en effet, qu’un esclave parlât durement à son fils, ou lui tirât l’oreille, s’il montrait trop de lenteur à apprendre, ni que son fils fût redevable à un esclave d’un aussi grand bienfait que celui de l’instruction. Il fut donc lui-même son maître d’école, lui-même son professeur de législation, lui-même son maître d’armes. Il écrivit de sa propre main, en gros caractères, des récits historiques, afin que son fils, dans la maison paternelle même, eût sous les yeux les maximes et les exemples des anciens.

8. Dans la suite, comme le fils de Caton servait comme jeune soldat dans l’armée de Pompilius, ce général jugea à propos de licencier une légion et de donner aussi son congé au fils de Caton. Mais celui-ci, étant resté à l’armée par amour des combats, Caton le père écrivit à Pompilius que, s’il permettait à son fils de rester au service, il lui fît prêter un second serment militaire, parce que le jeune homme, se trouvant dégagé du du premier, ne pouvait, en droit, se battre avec l’ennemi. Il existe aussi une lettre de Caton le père à son fils: ayant appris, lui écrit-il, que le général Pompilius l’a licencié, il lui prescrit de se garder de prendre part à un combat; car, ajoute-t-il, celui qui n’est pas soldat n’a pas le droit de se battre avec l’ennemi.

9. Caton prenait surtout plaisir à l’agriculture, et il préférait s’enrichir du produit de ses terres et de ses troupeaux que des profits de l’usure. Comme on lui demandait ce qu’il y avait de plus avantageux dans la gestion d’un patrimoine, il répondit: «Faire paître bien. - Quel est le second? - Faire paître assez bien. - Et le troisième? - Faire paître mal. - Et le quatrième? - Labourer.» Son interlocuteur ayant ajouté: «Et prêter à usure?» Caton répondit aussitôt: «Et tuer un homme?» Lui-même, il a écrit que ses métairies n’étaient pas même enduites de crépi; après quoi, il ajoute: «Je n’ai ni bâtiment, ni ustensile, ni vêtement de grande valeur; si j’ai quelque chose dont je puisse me servir, je m’en sers; si je n’ai rien, je m’en passe facilement. Je laisse chacun se servir et jouir de ce qu’il a. Certaines gens me font un reproche de manquer de beaucoup de choses, et moi, je leur en fais un de ne savoir manquer de rien.»

10. Caton endurait très patiemment les injures. Un jour qu’il plaidait, un insolent, tirant de sa gorge la salive la plus épaisse qu’il put, la lui cracha en plein front. Caton supporta cet acte avec calme. «Et moi aussi, Ô homme, dit-il, j’affirmerai que ceux-là se trompent, qui, disent que tu n’as pas de gueule1?» Un autre impudent l’accablant d’insultes: «Le combat, dit Caton, n’est pas égal entre nous; car tu t’entends facilement adresser des injures, et tu en dis volontiers; et moi, je n’aime pas en dire, et je n’ai pas l’habitude d’en entendre.» Il avait coutume de dire que des ennemis acharnés rendent plus de service à certains hommes que des amis doucereux, parce que les premiers disent souvent la vérité, et les seconds, jamais.

[1]. Le calembour de Caton sur le mot os, pris tout ensemble au sens de bouche et de impudence. ne peut guère se traduire littéralement que par cette expression triviale.

11. Depuis sa jeunesse jusqu’à la fin de sa vie, Caton ne cessa pas de se faire des ennemis en soutenant les intérêts de l’État. Poursuivi lui-même en justice par nombre de citoyens, non seulement il ne perdit rien de sa considération, mais encore, tant qu’il vécut, il vit croître les hommages rendus à son mérite. A l’âge de quatre-vingt-quatre ans, accusé par ses ennemis d’un crime capital, il plaida lui-même sa cause d’un bout à l’autre, et personne ne s’aperçut que sa mémoire fût plus lente, ou ses poumons moins solides, ou sa langue plus hésitante et plus embarrassée. La vieillesse n’affaiblit ni n’abattit sa vigueur. A cet âge, il était encore au service de ses amis, et il venait souvent au sénat. Déjà âgé, il apprit même la langue grecque A peine s’aperçut-il de l’approche de la vieillesse. Tout doucement, à son insu, elle s’appesantissait sur lui; sa vie ne fut pas brisée tout d’un coup, mais comme éteinte par la longue durée du temps. Il mourut à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

XLV. - Paul-Émile le Macédonique.

1. Lucius Emilius Paulus était fils de celui qui fut tué à la bataille de Cannes. Consul, le sort lui attribua comme province la Macédoine, où Persée, fils de Philippe, héritier de la haine de son père contre les Romains, avait recommencé la guerre. Sur le point de partir pour combattre Persée, un soir, en rentrant chez lui, il s’aperçut, en embrassant sa fille Tertia, alors toute petite, qu’elle était un peu triste. «Ma Tertia, dit-il, pourquoi cette tristesse? - Mon père, répondit l’enfant, Persée n’est plus.» Or, c’était là le nom d’une petite chienne qui venait de mourir. Alors le père, embrassant plus étroitement sa fille

«J’en accepte l’augure, dit-il, ma fille.» C’est ainsi que d’un mot prononcé par hasard il conçut. en quelque sorte dans son esprit l’espérance certaine d’un triomphe des plus éclatants. Étant ensuite entré en Macédoine, il marcha droit à l’ennemi.

2. Au moment où les deux armées étaient en présence, le tribun des soldats Sulpicius Gallus préserva l’armée romaine d’une grande frayeur. En effet, sachant d’avance qu’il y aurait la nuit suivante une éclipse de lune, il rassembla les soldats et leur dit «La nuit prochaine, je vous le dis pour que personne ne prenne cela pour un présage sinistre, il y aura, depuis la seconde jusqu’à la quatrième heure, éclipse de lune. Ces phénomènes sont dans l’ordre de la nature et arrivent à époque fixe; ils peuvent donc être connus et prédits d’avance. C’est pourquoi, de même que personne ne s’étonne de voir la lune tantôt briller dans son plein, tantôt se réduire en son déclin à un petit croissant, de même, il n’est pas surprenant qu’elle soit obscurcie, quand elle est cachée par l’ombre de la terre.» En conséquence, cette éclipse ne causa aucun trouble chez les Romains, tandis qu’elle remplit d’épouvante, comme un prodige funeste, les Macédoniens.

3. Paul-Émile en vint aux mains avec Persée avec une ardeur extrême, trois jours avant les nones de septembre. L’armée des Macédoniens fut taillée en pièces et mise en déroute. Le roi lui-même s’enfuit avec un petit nombre des siens. Émile poursuivit les fuyards jusqu’au commencement de la nuit; alors, il rentra vainqueur dans son camp. A son retour, il fut la proie d’une vive inquiétude en ne retrouvant pas son fils dans le camp C’était Publius Scipion, qui, dans la suite, reçut le surnom d’Africain pour avoir détruit Carthage; il était alors dans sa dix-septième année, et, dans sa poursuite trop ardente de l’ennemi, il avait été entraîné par la foule d’un autre côté que son père. Enfin, au milieu de la nuit, il rentra dans le camp. En retrouvant son fils sain et sauf, Paul-Émile goûta alors la joie d’une si grande victoire. Persée vaincu s’était réfugié dans un temple et s’y tenait caché dans un coin obscur: il fut pris et mené au consul avec son fils aîné.

4. Persée, vêtu d’un habit de deuil, entra dans le camp. Jamais aucun spectacle ne vit accourir pareille multitude. Le roi captif ne pouvait avancer à cause de la foule; le consul fut obligé d’envoyer ses licteurs écarter la masse des curieux et faire à Persée un passage jusqu’au prétoire. Lorsqu’on eut annoncé à Paul-Émile que Persée était là, il se leva, s’avança un peu à la rencontre du roi et lui tendit la main. Persée s’était jeté à ses genoux: il le releva, l’introduisit dans sa tente et le fit asseoir à ses côtés. Il lui demanda ensuite quelle injustice l’avait déterminé à entreprendre contre les Romains une guerre aussi acharnée. Le roi, sans répondre un seul mot, le regard fixé vers le sol, pleura longtemps. Alors le consul: «Aie bon courage, lui lit-il; la clémence du peuple romain te donne non seulement l’espoir, mais l’assurance presque certaine du salut.»

5. Après avoir consolé Persée, Paul-Émile s’adressa aux Romains qui l’entouraient: «Vous voyez, dit-il, un exemple remarquable des vicissitudes humaines. C’est à vous surtout que je dis cela, jeunes gens; aussi ne convient-il à personne de traiter qui que ce soit avec orgueil, et de se fier à la fortune présente.» Ce jour-là, Persée fut invité à dîner par le consul et reçut tous les autres honneurs que pouvait comporter une telle situation. Les députés de nombreuses nations étant ensuite venus féliciter Paul-Émile, celui-ci fit célébrer des jeux avec une grande magnificence et préparer un festin splendide. Il donnait à ces fêtes tous ses soins et toute son activité, aimant à dire qu’ordonner un repas et apprêter des jeux est aussi le propre de celui qui sait vaincre dans les combats.

6. La guerre terminée, Paul-Émile, monté sur le vaisseau du roi, revint à Rome. Les deux rives du Tibre étaient couvertes par la multitude qui se pressait à sa rencontre. Son triomphe fut de beaucoup le plus magnifique qu’on ait jamais vu. Les citoyens, en toge blanche, le contemplaient du haut d’estrades élevées en gradins à travers le forum, comme dans le théâtre. Tous les temples étaient ouverts, décorés de guirlandes et remplis de la fumée des encens. Le spectacle du défilé fut réparti sur trois journées. Le premier jour suffit à peine au transport, à travers la ville, des statues et des tableaux; le second, on promena les armes, les casques, les boucliers, les cuirasses, les carquois, l’argent et l’or; le troisième, dès le grand matin, les joueurs de flûtes ouvrirent la marche, faisant retentir non pas les airs de fête des processions solennelles, mais des airs guerriers, comme si on allait se mettre en bataille. On menait ensuite cent vingt taureaux gras, les cornes dorées et le front ceint de bandelettes.

7. Suivaient les enfants de Persée, accompagnés du groupe de leurs précepteurs et de leurs maîtres. Ceux-ci, les yeux en pleurs, tendaient vers les spectateurs des mains suppliantes et instruisaient leurs élèves à implorer humblement la pitié du peuple vainqueur. Derrière ses fils marchait Persée, avec son épouse; il avait l’air égaré et atterré. Puis étaient portées quatre cents couronnes d’or, envoyées à titre de présent par presque toutes les villes de la Grèce. Enfin paraissait Paul-Émile lui-même, debout sur son char et tout brillant d’or et de pourpre; tant par le reste de sa dignité extérieure que par sa vieillesse même, il exprimait la majesté. Derrière le char, entre autres personnes de distinction, venaient les deux fils de Paul-Émile; puis les escadrons de cavalerie et les cohortes d’infanterie, chacune à son rang, fermaient la marche. Le privilège fut accordé à Paul-Émile d’assister aux jeux du cirque en costume de triomphe, et le surnom de Macédonique lui fut donné.

8. A tant d’allégresse se mêla une douleur cruelle. Paul-Émile, en effet, avait donné deux de ses fils en adoption, et n’en avait conservé que deux à la maison pour être les héritiers de son nom. Le plus jeune de ceux-ci, âgé d’environ douze ans, mourut cinq jours avant le triomphe de son père, et l’aîné, trois jours après. Or, Paul-Émile aimait extrêmement ses enfants; il les avait fait instruire non seulement dans l’ancienne discipline Romaine, mais encore dans les lettres grecques. Il avait fait appel aux meilleurs maîtres et assistait en personne à leurs leçons, lorsque les affaires de l’État ne l’appelaient pas ailleurs. Il supporta cependant cette perte avec courage, et, dans le discours qu’il prononça devant le peuple sur ses campagnes: «J’ai souhaité, dit-il, que si quelque malheur apportait sa menace en expiation de tant de succès, il retombât sur ma maison plutôt que sur la République. De tant d’enfants, il ne m’en resta plus un pour porter le nom de Paul-Émile; mais cette calamité privée, votre bonheur et la prospérité publique m’en consolent.»

9. Paul-Émile s’était emparé de tout le trésor des Macédoniens, qui était considérable, et il avait versé tant d’argent dans le trésor public du peuple romain, que le butin d’un seul général permit de mettre fin aux impôts. Et lui, loin de rien convoiter des trésors de Persée, il ne daigna même pas les regarder. Il commit d’autres personnes à l’administration de tous ces biens, et n’emporta rien dans sa maison, que la mémoire d’un nom immortel. Il mourut si pauvre, que la dot de sa femme ne put être restituée que par la vente d’un fonds de terre, le seul qu’il laissât après lui. Ses funérailles eurent moins d’éclat par l’or et par l’ivoire que par la sympathie empressée de tous les citoyens. Des grands de Macédoine, qui se trouvaient alors à Rome en qualité d’ambassadeurs, placèrent spontanément son lit funèbre sur leurs épaules. Celui, en effet, qu’ils avaient redouté dans la guerre à cause de sa valeur, ils le chérissaient dans la paix à cause de sa justice.

XLVII. - Publius Scipion Émilien.

1. Publius Scipion Émilien, fils de Paul le Macédonique, et petit-fils par adoption de Scipion l’Africain, fut, dès sa tendre enfance, instruit dans les lettres grecques par Polybe, homme d’un esprit supérieur. De ses leçons il recueillit de tels fruits, que bientôt il surpassa par ses qualités en tout genre non seulement ceux de son âge, mais encore ceux d’un âge plus avancé. Il s’appliqua avant tout à acquérir le mérite de la tempérance et de la continence, chose difficile alors, en vérité; car il est étonnant de voir avec quelle ardeur les jeunes gens dans ce temps-là se portaient vers la débauche et les plaisirs de la table. Scipion, suivant une ligne de conduite tout opposée, se fit bientôt une réputation publique de retenue et de continence. Dans la guerre comme dans la paix, il eut toujours Polybe à ses côtés, et, se partageant entre les armes et les études, il ne cessa d’exercer ou son corps par les périls, ou son esprit par les sciences et les lettres.

2. Scipion Émilien servit d’abord en Espagne sous Lucullus, et il rendit de signalés services au cours de cette guerre. En effet, un certain roi barbare d’une taille extraordinaire, et couvert d’armes resplendissantes, provoquait souvent les Romains à se mesurer avec lui dans un combat singulier, et, comme personne n’osait sortir du camp pour l’affronter, il leur reprochait leur lâcheté d’un ton railleur et insultant. Scipion ne supporta pas cet outrage; s’avançant contre l’ennemi, il en vint aux mains et le terrassa. Cette victoire causa autant de joie aux Romains que de frayeur aux ennemis, du fait que, malgré sa petite taille, il avait abattu un adversaire d’une taille gigantesque. Scipion affronta un danger plus grand encore à la prise d’une ville dont les Romains faisaient alors le siège, car ce fut lui qui, le premier, escalada le rempart et ouvrit un passage aux autres soldats. Pour prix de ces hauts faits, le général Lucullus, en présence de l’armée rassemblée, fit l’éloge du jeune homme et le gratifia d’une couronne murale.

3. Lors de la troisième guerre punique, Scipion, jeune encore, mais dont le nom était célèbre, fut nommé consul, et, sans tirage au sort, on lui donna la province d’Afrique, afin que le petit-fils renversât la ville ébranlée par son aïeul. Car alors les Romains, suivant le conseil de Caton, avaient le parti bien résolu de détruire Carthage. Il fut donc enjoint aux Carthaginois, s’ils voulaient avoir la vie sauve, d’abandonner leur ville et d’établir leur résidence dans quelque autre endroit éloigné de la mer. A l’annonce de cet ordre, de longs hurlements retentirent aussitôt dans Carthage, avec ce cri qu’il fallait faire la guerre et s’exposer à toutes les extrémités, plutôt que d’abandonner la patrie. Ils n’avaient ni vaisseaux, ni armes: ils abattirent toits et maisons pour les besoins d’une nouvelle flotte; à défaut de fer et d’airain, ils fondirent l’or et l’argent; hommes, femmes, enfants, vieillards,, tous ensemble se tenaient à l’ouvrage, et les travaux ne furent interrompus ni jour, ni nuit. D’abord, on coupa les cheveux aux servantes pour en faire des cordages; bientôt les dames elles-mêmes apportèrent les leurs pour le même usage.

4. Scipion fit avancer son armée vers Carthage, et en commença le siège. Cette place, malgré l’extrême énergie de sa résistance, fut emportée d’assaut. Toute espérance étant perdue, quarante mille hommes se livrèrent au vainqueur. Le général lui-même, Hasdrubal, à l’insu de sa femme, se jeta en suppliant, un rameau d’olivier à la main, aux genoux de Scipion. Mais sa femme, se voyant abandonnée de son époux, le voua par toutes les malédictions aux divinités infernales; puis, prenant ses deux enfants, l’un de la main droite, l’autre de la main gauche, elle se précipita avec eux du haut de sa maison au milieu des flammes qui consumaient la ville. Carthage détruite, Scipion vainqueur revint à Rome. Il mena un triomphe magnifique, et fut appelé l’Africain. Ainsi le surnom d’Africain, la prise de Carthage le valut à Scipion l’ancien, et la destruction de cette ville, à Scipion le jeune.

5. Dans la suite, Scipion, élu consul pour la seconde fois, partit en Espagne contre les Numantins. Les Romains y avaient essuyé de multiples défaites par l’impéritie des généraux précédents. Dès son arrivée, Scipion rappela à l’ancienne discipline l’armée corrompue par la licence. Il fit disparaître du camp tous les auxiliaires de la mollesse. Un soldat surpris hors de son rang était battu de verges. Il fit vendre toutes les bêtes de somme, afin qu’on ne s’en servît pas pour porter des fardeaux. Il força chaque soldat à porter du blé pour trente jours, et sept pieux. Un de ses soldats marchait avec peine à cause de son bagage: «Lorsque tu sauras, lui dit-il, te faire un rempart de ton épée, alors tu ne porteras plus de pieux.» Après avoir ainsi fait rentrer l’armée dans la discipline, il assiégea Numance. Les Numantins, pressés par la famine, se tuèrent eux-mêmes. La ville prise et rasée, Scipion triompha de Numance.

6. Scipion fut censeur avec Mummius, personnage noble, mais trop mou. Il chassa de sa tribu un centurion1 qui n’avait pas assisté au combat, et, comme celui-ci lui demandait pourquoi lui, qui était resté pour la garde du camp, était noté d’infamie, Scipion répondit: «Je n’aime pas les gens trop zélés.» Il ôta son cheval à un jeune homme qui, au siège de Carthage, au cours d’un dîner offert à ses amis, avait servi sur sa table, pour le découper, un gâteau qui figurait cette ville. Ce jeune homme lui demandant la raison de ce châtiment: «C’est, repartit Scipion , que tu as détruit Carthage avant moi.» Son collègue Mummius, au contraire, loin de censurer personne, sauvait de l’ignominie, autant qu’il le pouvait, ceux qu’avait censurés son collègue. C’est pourquoi Scipion, devant les obstacles qu’opposait la faiblesse de Mummius à son désir d’exercer la censure d’une manière digne de la majesté de la République, dit en plein sénat: «Plût au ciel que vous m’eussiez donné un collègue, ou que vous ne m’en eussiez pas donné:»

[1]. Litt. Un chef de file; ordo désigne proprement une centurie de soldats.

7. On rapporte aussi nombre de bons mots et de faits mémorables de la vie privée de Scipion Émilien. Il était intimement lié avec Caius Lélius. Il allait souvent, dit-on, séjourner à la campagne avec lui, et là, chose incroyable, échappés de la ville comme d’une prison, ils redevenaient d’habitude de vrais enfants. J’ose à peine rapporter ce trait de si grands personnages; mais on conte qu’ils se plaisaient à ramasser des coquillages sur le bord de la mer, et qu’il n’y avait aucun délassement de l’esprit, aucun jeu, auquel ils ne descendissent. Paul-Émile étant mort, Scipion, laissé héritier avec son frère, fit montre à l’égard de ce dernier de sentiments vraiment fraternels, car, le voyant moins pourvu que lui de biens familiaux, il lui livra tout l’héritage. Pareillement, après la mort de sa mère, il abandonna tous les biens de celle-ci à ses sœurs, quoique la loi ne leur donnât aucune part à cet héritage.

8. Questionné dans l’assemblée du peuple sur son opinion au sujet de la mort de Tibérius Gracchus, qui avait capté la faveur populaire par des largesses criminelles, il répondit ouvertement que cette mort lui paraissait légitime. Irritée par cette réponse, l’assemblée poussa des cris. Alors Scipion, remarquant que la clameur partait de la plus vile populace: «Que ceux-là se taisent, dit-il, pour qui l’Italie est une marâtre, et non une mère!» La foule redoublant ses protestations, lui, sans changer de visage: «Comment, ajouta-t-il, moi qui tant de fois ai bravé la clameur des ennemis, pourrais-je m’effrayer de la vôtre?» Alors, frappée de la fermeté et de l’autorité de ce grand homme, la plèbe se tut. Puis Scipion, comme pressentant dans son esprit le coup qu’on devait bientôt lui porter, reprocha à ses ingrats concitoyens de mal reconnaître les fatigues qu’il avait assumées pour la République. Il fut reconduit à sa maison par un très nombreux cortège de sénateurs.

9. Le lendemain du jour où il était rentré chez lui bien portant, Scipion fut soudain trouvé mort dans son lit. On fit une enquête sur la mort d’un si grand homme, et son corps fut emporté la tête couverte, de peur que des taches livides ne parussent sur son visage. Métellus, quoique ennemi personnel de Scipion, fut si affligé de cette mort violente, qu’après l’avoir apprise il courut au forum, et là, la figure empreinte de tristesse, il s’écria: «Citoyens! accourez tous; les remparts de notre ville sont renversés; à Scipion, qui reposait dans ses pénates, on a criminellement fait violence.» Le même Métellus voulut que ses fils portassent sur leurs épaules le lit funèbre de Scipion, et leur dit: «Vous ne pourrez jamais rendre ce devoir à un plus grand homme.» Le patrimoine de Scipion était si modique, qu’il ne laissa que trente-deux livres d’argent et deux livres et demie d’or.

10. Deux consuls, dont l’un était pauvre et l’autre cupide, se disputaient dans le sénat la mission d’aller faire la guerre en Espagne, et il y avait à leur sujet grand désaccord entre les sénateurs. On demanda à Scipion son avis «Ni l’un ni l’autre, à mon sens, n’est à envoyer, car l’un n’a rien, et l’autre, jamais assez.» Scipion pensait, en effet, que, pour une bonne gestion des affaires publiques, indigence et cupidité doivent également faire défaut; autrement, il est fort à craindre qu’une charge publique ne soit tenue pour une source de gain et que le butin de tous ne tourne au profit particulier du général. Scipion fut bien éloigné de cette faute; car, après deux consulats et autant de triomphes, dans une ambassade dont il fut chargé, il n’emmena avec lui que sept esclaves. Les dépouilles de Carthage et de Numance lui auraient certainement donné les moyens d’en avoir un plus grand nombre; mais, après la ruine de Carthage, il ne fut en aucune façon plus riche qu’auparavant. Aussi, quand il voyageait chez les alliés du peuple romain et chez les nations étrangères, ce n’est pas ses esclaves, mais ses victoires que l’on comptait, et l’on n’estimait pas combien d’or et d’argent, mais combien de dignité et de gloire il portait avec lui.

L. - Tibérius et Caius Gracchus.

1. Tibérius Gracchus et Caius Gracchus étaient petits-fils de Scipion par sa fille. Leur jeunesse se fleurit de nobles qualités et donna à tous de grandes espérances, car à un heureux naturel se joignait chez eux une excellente éducation. Il nous est resté des lettres de leur mère Cornélie, où il appert que non seulement ils furent élevés sous la vigilance attentive de leur mère, mais encore qu’ils reçurent d’elle la distinction du langage. Cette femme de haute sagesse estimait avec raison que des enfants bien élevés sont le plus bel ornement d’une mère de famille. Une dame de Campanie, reçue chez elle en hôtesse, lui faisait voir, avec cette complaisance ordinaire aux femmes, ses bijoux, qui étaient fort précieux pour l’époque. Cornélie fit durer la conversation jusqu’à ce que ses enfants revinssent de l’école. A leur retour, les présentant à sa visiteuse: «Voici mes bijoux à moi», dit-elle. C’est qu’en vérité il ne manqua rien à ces jeunes gens, ni du côté de la nature, ni du côté de l’éducation. Seulement, tous deux aimèrent mieux troubler criminellement la République, qu’ils auraient pu défendre.

2. Tibérius Gracchus, devenu tribun de la plèbe, se sépara du sénat. Il se concilia la faveur du peuple par une profusion de largesses; il partageait les terres entre les plébéiens, donnait le droit de cité à tous les Italiens, remplissait les provinces de colonies nouvelles: par ces actes, il semblait s’ouvrir un chemin à la royauté. C’est pourquoi, le sénat rassemblé délibérait sur les mesures à prendre. Tibérius monta au Capitole en portant la main à sa tête. Ce geste, qu’il faisait pour recommander sa vie au peuple, le parti des nobles le prit pour une demande du diadème. Alors Scipion Nasica, bien que cousin de Tibérius, sacrifiant la parenté à la patrie, la main droite levée, s’écria: «Que ceux qui veulent le salut de la République me suivent!» Puis, s’élançant à la poursuite de Gracchus, qui prenait la fuite, il se rua sur lui, et le tua de sa propre main. Le cadavre de Tibérius fut jeté dans le Tibre.

3. Caius Gracchus fut saisi de la même fureur que son frère Tibérius. Soit qu’il voulût venger le meurtre de son frère, soit qu’il aspirât au pouvoir royal, à peine eut-il obtenu le tribunat, qu’il se mit à former les projets les plus criminels. Il fit d’immenses largesses, dissipa le trésor, public, et porta une loi sur le partage du blé aux plébéiens. Ces desseins pernicieux de Gracchus, tous les gens de bien les combattaient avec le plus d’ardeur possible; Pison en particulier, personnage consulaire, y mettait opposition. Cet homme, pourtant, après avoir beaucoup parlé contre la loi frumentaire, vint avec les autres, la loi une fois votée, pour recevoir sa part de blé. Gracchus, le remarquant debout dans la foule, l’apostropha en ces termes en présence du peuple romain: «Est-ce ainsi, Pison, que tu es1 conséquent avec toi-même? Tu demandes du blé en vertu d’une loi que tu as combattue!» Pison lui répondit: «Certes, je ne voudrais pas, Gracchus, qu’il te fût permis de distribuer mes biens à raison de tant par citoyen; mais, si tu le fais, j’en demanderai ma part.» Par cette réponse, cet homme grave et sage signifia ouvertement que la loi portée par Gracchus avait pour résultat la dissipation du patrimoine public.

[1]. Litt. Comment es-tu?

4. Le sénat décréta que le consul Opimius veillât à ce que la République ne reçût aucun dommage, décret qui, d’ordinaire, ne se rendait que dans les plus grands dangers. Caius Gracchus avait armé les gens de sa maison, et occupé l’Aventin. Le consul appela donc le peuple aux armes, attaqua Caius et le repoussa. Celui-ci, en se précipitant hors du temple de Diane, se donna une entorse, et comme déjà les soldats d’Opimius se saisissaient de sa personne, il présenta la gorge à un de ses esclaves, qui le tua et se tua ensuite sur le corps de son maître. Le consul avait promis de payer au poids de l’or la tête de Gracchus: un certain Septimuléius la lui apporta, fixée au bout d’une lance, et reçut en payement un poids d’or équivalent. On conte même que cet homme l’avait auparavant percée, en avait extrait la cervelle, et avait coulé du plomb, afin de la rendre plus lourde.

5. Après la mort de Tibérius Gracchus, le sénat donna mandat aux consuls de sévir contre ceux qui avaient été d’intelligence avec Tibérius. Un certain Blosius, ami de Tibérius, vint implorer sa grâce; pour obtenir son pardon, il apportait cette excuse qu’il avait eu tant d’estime pour Tibérius, qu’il avait cru devoir faire tout ce que voulait cet homme. Alors le consul: «Quoi donc, dit-il, s’il avait voulu que tu misses le feu au1 Capitole, ton intention eût été d’obéir à son ordre, en vertu de cette amitié dont tu te targues? - Jamais, répondit Blosius, il ne l’aurait, certes, voulu; mais, s’il l’avait voulu, j’aurais obéi.» Cette parole de Blosius était un crime, car il n’est aucune excuse à une faute que l’amitié a fait commettre.

[1]. Litt. Lancer des tisons enflammés dans.

LV. - Caius Marius.

1. Caius Marius, né d’une humble famille, termina son apprentissage des armes en Espagne, sous le commandement de Scipion. Ce général avait pour lui un attachement particulier, à cause de son rare courage et de son infatigable ardeur à affronter dangers et fatigues. Scipion, voulant se rendre compte par ses yeux de la manière dont chaque cavalier soignait son cheval, trouva celui de Marius bien portant et bien soigné. Le général loua fort le zèle du cavalier. Un jour que par hasard Scipion s’entretenait après dîner avec ses amis, quelqu’un vint à dire «S’il arrivait quelque malheur à Scipion, quel autre général pareil à lui aurait la République? - Celui-ci, peut-être», répondit Scipion, en frappant doucement Marius sur l’épaule. Encouragé par cette parole, Marius conçut des sentiments dignes des actes qu’il accomplit dans la suite.

2. Marius, lieutenant de Métellus en Numidie, en incriminant son général, obtint le consulat et fut commis pour le remplacer. Il termina la guerre contre Jugurtha, heureusement commencée par Métellus. Jugurtha s’était réfugié chez les Gétules, et avait soulevé leur roi Bocchus contre les Romains. Marius attaqua les Gétules et Bocchus, et les mit en déroute. Il s’empara, non sans beaucoup de peine, de la forteresse, bâtie au haut d’un roc, où étaient enfermés, les trésors du roi. Fatigué de la guerre, Bocchus envoya des députés à Marius demander avec instance la paix. Sylla, alors questeur, que Marius de son côté députa à ce roi, lui persuada de livrer Jugurtha aux Romains. Jugurtha fut ainsi chargé de chaînes et amené à Marius. Au cours de son triomphe, Marius le poussa devant son char; puis, il l’enferma dans un cachot fangeux. En y entrant, Jugurtha, à qui l’on avait arraché ses vêtements, ouvrit la bouche à la façon d’un homme qui rit, et, stupéfait, semblable à un fou, s’écria: «Oh! qu’il est froid, votre bain!»

3. Après son expédition en Numidie, Marius fut nommé consul pour la seconde fois et chargé, par décret du sénat, de la guerre contre les Cimbres et les Teutons. Ces nouveaux ennemis, partis en fugitifs des contrées les plus reculées de la Germanie, étaient en quête de nouvelles demeures. Repoussés de la Gaule, ils passèrent en Italie. Trois généraux romains n’avaient pu soutenir le premier choc des barbares. Marius, lui, atteignit d’abord les Teutons au pied même des Alpes et les écrasa dans un combat. La vallée et le fleuve qui coule au milieu étaient occupés par l’ennemi, de sorte que les soldats romains n’avaient aucune provision d’eau. Accrue par la nécessité, la valeur assura la victoire. Marius, en effet, voyant que les soldats craignaient la soif, leur dit, en leur montrant du doigt le fleuve: «Vous êtes des hommes; voyez! c’est là-bas que vous trouverez de l’eau.» Aussi, l’on combattit avec tant d’acharnement, et il se fit un si grand carnage des ennemis, que les Romains vainqueurs burent du fleuve souillé du sang des barbares autant de sang que d’eau.

4. Les Teutons anéantis, Marius se retourne contre les Cimbres. Ceux-ci, entrés en Italie par un autre côté, avaient passé le fleuve de l’Adige non sur un pont, ni sur des bateaux, mais sur une forêt d’arbres qu’ils avaient entassée dans son lit pour l’obstruer. Marius accourut à leur rencontre. Les Cimbres alors envoyèrent au consul -des députés demander des terres pour eux et pour leurs frères: apparemment ils ignoraient la défaite des Teutons. Marius leur demanda qui ils appelaient leurs frères: ils nommèrent les Teutons. Marius se mit à rire: «Ne vous inquiétez pas de vos frères, répondit-il; la terre que nous leur avons donnée, ils l’occupent et l’occuperont toujours.» Les députés comprirent qu’on se moquait d’eux, et menacèrent Marius de se venger dès l’arrivée des Teutons. «Mais ils sont ici présents, dit Marius, et il ne convient pas que vous vous retiriez d’ici sans avoir salué vos frères.» Alors il fit amener, chargés de chaînes, les chefs des Teutons, qui avaient été faits prisonniers dans le combat.

5. A cette nouvelle, les Cimbres sortirent de leur camp et marchèrent au combat. Marius rangea son armée en bataille de telle manière que le vent chassât la poussière dans le visage et les yeux des ennemis. Un carnage incroyable anéantit cette multitude de Cimbres: il en périt, dit-on, cent quatre-vingt mille. Le combat ne fut pas moins acharné contre les femmes que contre les hommes. Celles-ci, en effet, haut placées sur leurs chariots, qui formaient un rempart de tous côtés, combattaient de là comme du haut de tours, avec des lances et des crocs. Vaincues néanmoins, elles envoyèrent une députation à Marius, pour implorer leur liberté; ne l’ayant pas obtenue, elles étouffèrent et écrasèrent leurs enfants; puis, elles se tuèrent les unes les autres, ou bien, usant de lacets faits avec leurs cheveux, se pendirent aux arbres et aux timons de leurs chariots, dressés en l’air. On en vit une, dit-on, qui, après avoir pendu ses deux fils à ses pieds, s’était elle-même pendue à un arbre.

6. Alors éclata à Rome la première guerre civile. Sylla, en effet, avait été envoyé, en qualité de consul, contre Mithridate, roi de Pont: Marius lui arracha ce commandement, et obtint d’être nommé général à sa place. Irrité de cet affront, Sylla vint à Rome avec une armée, s’en rendit maître par la force des armes, et en chassa Marius. Celui-ci resta quelque temps caché dans un marais; mais il y fut surpris peu après, et, dans l’état ou il était, le corps nu et souillé de fange, il fut traîné, la corde au cou, et jeté en prison. On envoya même pour le tuer un esclave public, Cimbre de nation. Marius l’arrêta net par la majesté de son visage. Voyant, en effet, cet homme venir sur lui, l’épée à la main: «Tu oseras, toi, lui dit-il, tuer Marius?» Stupéfait et tremblant, l’esclave jeta son épée et s’enfuit. Marius fut, dans la suite, tiré de prison par ceux-là mêmes qui précédemment avaient voulu le tuer.

7. Marius, ayant pris une petite barque, passa en Afrique et parvint sur le territoire de Carthage. Là, tandis qu’il était assis dans des lieux solitaires, vint à lui un des licteurs du préteur Sextilius, qui gouvernait cette province. Marius attendait quelque humaine assistance d’un homme à qui jamais il n’avait fait de mal; mais le licteur lui ordonna de sortir de la province, s’il ne voulait pas que l’on sévît contre lui. Jetant sur lui des regards farouches, Marius ne donnait aucune réponse. Alors le licteur lui demanda ce qu’il voulait qu’il répondît au préteur: «Va, lui répondit Marius, rapporte-lui que tu as vu Caius Marius assis sur les ruines de la grande Carthage.» C’est ainsi que, par deux exemples insignes, il l’instruisait de l’inconstance des choses humaines, en lui mettant sous les yeux la ruine d’une ville si grande et la chute d’un homme si célèbre.

8. Sylla parti pour faire la guerre contre Mithridate, Marius revint en Italie, plus exaspéré qu’abattu par le malheur. Entré dans Rome à la tête d’une armée, il la dévasta par le meurtre et le pillage; il punit de différents genres de supplices tous les nobles de la faction qui lui était opposée. Ce débordement de tous les crimes dura cinq jours et autant de nuits. Dans cette circonstance, le désintéressement du peuple romain fut admirable, assurément; car, quoique Marius eût livré au pillage les maisons de ceux qu’il avait fait périr, il n’y eut personne pour y toucher quoi que ce soit. Cette pitié du peuple était comme un blâme tacite de la cruauté de Marius. Enfin, Marius, accablé par la vieillesse et les fatigues, tomba malade et mourut, à la grande joie de tous. En mettant en balance les qualités et les vices de cet homme, il ne sera pas facile de dire à qui il a été le plus funeste, aux ennemis pendant la guerre, ou aux citoyens pendant la paix; en effet, cette République que, par sa valeur, il avait sauvée des ennemis, il la bouleversa, comme citoyen, par son ambition.

9. Marius avait l’âme pleine de mépris pour les arts libéraux et les belles-lettres. Ayant voué un temple à l’Honneur avec le butin fait sur l’ennemi, il dédaigna la beauté des marbres étrangers et le talent des artistes grecs, et le fit bâtir de pierres communes par un architecte romain. Il avait un égal mépris des lettres grecques, parce que, disait-il, ceux-mêmes qui les enseignaient en tiraient un médiocre profit pour la valeur guerrière. Par ailleurs, Marius était courageux, robuste et endurci contre la douleur. Un jour qu’on lui coupait des varices à la jambe, il ne voulut pas qu’on l’attachât; cependant il témoigna lui-même combien cuisante était la morsure de la douleur, car, le médecin lui demandant l’autre jambe, il ne voulut pas la lui livrer, jugeant la douleur du remède pire que celle du mal.

LVI. - Lucius Cornélius Sylla.

1. Lucius Cornélius Sylla, né d’une famille patricienne, fut, dans la guerre contre Jugurtha, questeur de Marius. Jusque-là, il avait mené une vie souillée par le jeu, le vin et le libertinage; aussi Marius vit-il avec peine que, au moment où il menait une guerre très difficile, le sort lui eût donné un questeur aussi débauché. Cependant Sylla, une fois arrivé en Afrique, se distingua par sa valeur. Dans la guerre contre les Cimbres, il rendit, comme lieutenant du consul, de bons services. Nommé ensuite lui-même consul, il fit exiler Marius et marcha contre Mithridate. Il battit tout d’abord dans deux combats les lieutenants de ce roi; puis, étant passé en Asie, il défit Mithridate lui-même, et il l’aurait écrasé, si, pressé de s’attaquer à Marius, il n’eût mieux aime conclure une paix quelconque. Néanmoins, il frappa Mithridate d’un tribut, et le força d’abandonner l’Asie [Mineure] et les autres provinces dont il s’était emparé, et de se renfermer dans les frontières de ses pères.

2. En raison des troubles de la ville, Sylla revint en hâte à Rome avec son armée victorieuse et terrassa tous les partisans de Marius. Rien ne fut plus cruel que cette victoire. Nominé dictateur, Sylla afficha, exemple nouveau, et inouï, une liste de proscription, contenant les noms de ceux qui devaient être mis à mort. Une indignation générale ayant éclaté, il ajouta le lendemain un plus grand nombre de noms encore. Nombreuse fut la foule des victimes. La cupidité servit encore de motif à la cruauté, et beaucoup plus de citoyens durent la mort à leurs richesses qu’à la haine du vainqueur. Un citoyen inoffensif, qui avait une propriété sur le territoire d’Albe, en lisant le nom des proscrits, vit aussi le sien sur l’affiche: «Malheur à moi! dit-il; ma terre d’Albe me poursuit.» A peine eut-il fait quelques pas, qu’il fut reconnu par un passant et tué.

3. Le parti de ses ennemis repoussé et terrassé, Sylla se donna, par un édit, le surnom de Félix, et, comme sa femme avait, à cette époque, donné le jour à deux enfants jumeaux, il voulut que le garçon fût nommé Faustus, et la fille, Fausta. Alors, tout à coup, contre l’attente générale, il abdiqua la dictature, congédia ses licteurs et se promena longtemps sur le forum. Le peuple était dans la stupéfaction, en voyant redevenu simple particulier un homme dont naguère la puissance avait été si redoutable, et, ce qui ne fut pas moins surprenant, c’est que cet homme, qui avait fait périr un nombre infini de citoyens, conservât, dans sa condition de simple citoyen, non seulement sa vie, mais encore sa considération. Il n’y eut qu’un jeune homme pour oser faire entendre des plaintes et le poursuivre de malédictions, tandis qu’il rentrait chez lui, jusqu’à la porte de sa maison. Sylla supporta patiemment ces injures, mais il dit en rentrant chez lui: «Ce jeune homme fera que personne, désormais, u\e se dépouillera-d’un tel pouvoir.»

4. Dans la suite, retiré à la campagne, Sylla se mit à vivre de la vie des champs et à passer son temps à la chasse. C’est là que, atteint d’une maladie pédiculaire, mourut cet homme d’une grande énergie, avide de plaisirs, mais plus encore de gloire. Il était instruit dans les lettres grecques et latines, et il aimait tant les hommes de lettres, qu’il jugea digne de quelque récompense jusqu’aux efforts d’un mauvais poète. Celui-ci, en effet, lui avait offert une petite, pièce de vers: Sylla lui fit donner sur-le-champ une récompense, mais à cette condition qu’il n’écrivît plus rien désormais. Digne d’éloges avant sa victoire, il ne saurait, pour les actes qui la suivirent, être trop blâmé, car-il inonda Rome et l’Italie du sang de ses concitoyens. Et ce n’est pas seulement sur les vivants qu’il exerça sa fureur; il ne fit pas même grâce aux morts, car il fit exhumer et jeter dans le Tibre les cendres de Marius, dont il avait été, il est vrai, l’ennemi, mais dont aussi il avait été, à un moment donné, le questeur. Par cette barbarie, il ternit la gloire de ses hauts faits.

LVII. - Lucius Lucullus.

1. Lucius Lucullus se distingua par son talent, sa science et sa valeur militaire. Parti en Asie en qualité de questeur, il gouverna cette province avec honneur pendant nombre d’années. Nommé ensuite consul, et chargé par le sénat de la guerre contre Mithridate, il dépassa l’opinion que tous s’étaient faite de ses talents militaires; car on n’attendait pas complètement les mérites d’un général de la part d’un homme dont la jeunesse s’était adonnée toute aux arts de la paix; mais son incroyable grandeur de génie se passa des lentes leçons de l’expérience, qui ne s’enseigne pas. Il employa tout le temps du chemin, partie à consulter les gens compétents, partie à lire les faits d’armes.-Et puis, il avait une mémoire admirable: aussi arriva-t-il en Asie général instruit, bien qu’il fût parti de Rome ignorant de l’art militaire.

2. Lucullus fit, dans cette guerre, de grandes et mémorables actions; il battit souvent Mithridate en beaucoup d’endroits, vainquit en Arménie Tigrane, le plus puissant des rois de cette contrée, et, s’il ne mit pas la dernière main à la guerre, ce fut plutôt faute de le vouloir, que faute de le pouvoir. Mais cet homme, d’ailleurs louable à tous égards, et, presque invincible à la guerre, fut trop adonné à la passion de l’argent, qu’il ne recherchait cependant que pour le dépenser ensuite dans les plaisirs. Aussi, après avoir triomphé de Mithridate, laissant là le soin de toutes les affaires, il se mit à vivre dans le raffinement et la mollesse, et à s’abandonner à l’oisiveté et au luxe. Il fit construire à grands frais de magnifiques villas, et, pour leurs besoins, il tourmenta la mer elle-même. Car, dans quelques endroits, il jeta des digues sur la nier; dans d’autres, il perça des montagnes pour introduire la mer dans les terres, ce qui le fit appeler par Pompée, non sans esprit, un Xerxès en toge. En effet, Xerxès, roi de Perse, avait jeté un pont sur l’Hellespont: ce pont ayant été rompu par la tempête et par les flots, il ordonna d’appliquer à la mer trois cents coups de fouet et de la mettre aux fers.

3. Lucullus avait une villa dont la vue et les promenades étaient de toute beauté. Pompée y étant venu n’eut qu’un reproche à lui faire, c’est que, résidence très agréable, certes, pour l’été, elle paraissait assez peu confortable pour l’hiver. «Penses-tu donc, lui dit Lucullus, que j’aie moins de bon sens que les hirondelles, qui, aux approches de l’hiver, changent de demeure?» La dépense de sa table répondait à la magnificence de ses villas. Un jour, son cuisinier lui avait servi un repas modeste, pour la raison qu’il était seul; il le réprimanda vertement, et comme celui-ci disait, pour s’excuser, que personne n’étant invité à dîner, il n’avait pas cru devoir préparer un repas somptueux: «Que dis-tu là? reprit Lucullus en colère; ne savais-tu pas que Lucullus devait dîner aujourd’hui chez Lucullus?»

LVIII. - Quintus Sertorius.

1. Quintus Sertorius, né d’une famille obscure, fit ses premières armes dans la guerre contre les Cimbres, et là on rendit honneur à sa valeur. Dans le premier combat contre les Cimbres, il fut blessé, perdit son cheval, et néanmoins traversa à la nage le Rhône, fleuve très rapide, sans quitter sa cuirasse ni son bouclier. Il rendit aussi de signalés services dans la guerre sociale, car, en ne se dérobant à aucun danger il eut- un œil crevé, et cette blessure, il la regardait avec raison non comme une difformité, mais comme un ornement à son visage. Il disait, en effet, que toutes les autres distinctions accordées à la valeur guerrière, telles que les bracelets et les couronnes, ne se portaient ni en tout temps, ni en tout lieu; que lui, au contraire, toutes les fois qu’il paraissait en public, montrait sur son front même le gage de sa valeur, c’est-à-dire la blessure qu’il avait reçue pour la République, et que personne ne le rencontrait sans admirer ses hauts faits.

2. Lorsque Sylla, revenu en Italie au sortir de la guerre contre Mithridate, eut commencé à exercer sa domination, Sertorius, qui avait suivi le parti de Marius, se transporta en Espagne. Là, l’admiration qu’on éprouvait pour son courage et la modération de son commandement lui gagnèrent les cœurs tout ensemble des Espagnols et des Romains qui s’étaient établis dans ce pays. Ayant rassemblé une grande armée, il battit complètement les généraux que Sylla avait envoyés contre lui. Métellus, que Sylla envoya ensuite, fut également battu et mis en fuite par Sertorius. Pompée à son tour, qui était venu en Espagne pour porter secours à Métellus, fut par lui harcelé de légers combats. En général circonspect autant que brave, Sertorius, en effet, évitait l’épreuve d’une action générale, parce qu’il se sentait inégal aux troupes romaines réunies; mais en attendant, il affaiblissait l’ennemi par des pertes réitérées.

3. Un jour que les soldats de Sertorius réclamaient imprudemment la bataille, le général, impuissant à contenir leur ardeur, fit amener devant eux deux chevaux, l’un très fort, l’autre extrêmement maigre et faible; puis, il ordonna à un jeune homme vigoureux de détacher d’en seul coup la queue entière du cheval faible, et à un vieillard débile d’arracher petit à petit, crin à crin, la queue du cheval fort. Les vains efforts du jeune homme excitèrent un rire général, tandis que le vieillard, quoique d’une main tremblante, vint à bout de ce qu’on lui avait ordonné. Les soldats ne comprenaient pas bien ce que cela signifiait. Alors Sertorius, se tournant vers eux: «L’armée ennemie, dit-il, ressemble à une queue de cheval; celui qui l’attaque par fragments peut facilement la détruire; au contraire, celui-là ne gagnera rien, qui s’efforcera de l’abattre en bloc.»

4. Sertorius avait une biche blanche d’une beauté remarquable; elle lui servit beaucoup à augmenter l’obéissance de ses soldats. Il l’avait habituée à répondre à son appel et à suivre ses pas1. Il persuada à tout le monde que c’était un présent de Diane, et qu’elle l’avertissait de tout ce qu’il fallait faire. Avait-il à donner un ordre un peu dur? Il commençait par dire que sa biche lui en avait donné le conseil, et, sur-le-champ, on obéissait de bon cœur. Cette biche fut un jour perdue au cours d’une incursion que firent les ennemis et on la crut morte, ce qui causa un très vif chagrin à Sertorius. Longtemps après, quelqu’un la retrouva. Sertorius ordonna à celui qui lui en apportait la nouvelle de n’en parler à personne, et de lâcher soudain la biche dans l’endroit où il avait coutume de rendre la justice. Lui-même, se présentant en public le visage gai, dit qu’en songe sa biche, qui avait péri, lui avait semblé revenir vers lui. A. l’instant même, comme il avait été convenu, la biche est lâchée; elle n’a pas plus tôt aperçu Sertorius, que, d’un bond joyeux, elle s’élance sur le tribunal et lèche la main de son maître en train de siéger, ce qui excita de grands cris et souleva l’admiration de tous.

[1]. Litt. A entendre lui l’appelant et à suivre lui marchant.

5. Dans la suite, vaincu par Pompés, Sertorius changea son caractère d’autrefois et se laissa aller à l’emportement. Il fit périr cruellement nombre de gens qu’il soupçonnait de trahison, ce qui commença à le rendre odieux à l’armée. Les Romains supportaient avec peine le fait qu’il eût moins de confiance en eux que dans les Espagnols, et qu’il prît ces derniers pour gardes du corps. Tout aigris qu’ils étaient dans leurs cœurs, ils n’abandonnaient pas Sertorius, qu’ils regardaient comme un chef nécessaire à leur cause, mais ils avaient cessé de l’aimer. Puis, Sertorius exerça aussi sa cruauté contre les Espagnols, parce qu’ils ne supportaient pas les tributs. Déjà fatigué par les soucis et les travaux, et devenu trop faible pour remplir ses devoirs de général, il s’abandonna au luxe et aux plaisirs. Par là, il s’aliéna les esprits de tous, et ses ordres étaient méconnus. A la fin, une conspiration se trama contre lui et, au cours d’un festin, il fut tué par ses soldats.

LIX. - Pompée.

1. Cnæus Pompée était d’origine sénatoriale. Dans son adolescence, au cours de la guerre civile, il sauva par sa prudence la vie à son père et à lui-même. Le père de Pompée s’était rendu odieux à son armée par sa cupidité; aussi un complot se forma-t-il contre lui. Un certain Térentius, compagnon de tente de Cnæus Pompée, s’était chargé de tuer le fils, pendant que d’autres incendieraient la tente du père. Le complot fut dévoilé au jeune Pompée pendant son dîner. Sans s’émouvoir en rien du péril, il but plus joyeusement qu’à l’ordinaire, et en usa avec Térentius de la même affabilité qu’auparavant. Puis, il entra dans la chambre à coucher, se retira furtivement de la tente, et plaça une garde sûre autour de son père. Cependant Térentius, l’épée à la main, s’approcha du lit de Pompée et perça la couverture de coups redoublés. Bientôt après, la sédition ayant éclaté, Pompée se jeta au milieu des troupes, apaisa par ses prières et ses larmes les soldats en révolte, et les réconcilia avec leur général.

2. Dans la même guerre civile, Pompée embrassa le parti de Sylla et se conduisit de façon à s’en faire beaucoup aimer. A l’âge de vingt-trois ans, il rassembla, pour aller au secours de Sylla, les restes de l’armée de son père, et sur-le-champ se révéla habile général. Grande était l’affection que lui portaient les soldats, et grande l’admiration que tout le monde avait pour lui. Aucun travail ne lui répugnait; aucune fatigue ne lui était à charge. Sobre de nourriture et de vin, économe de sommeil, il exerçait son corps au milieu des soldats; il disputait le prix du saut aux plus agiles, celui de la course aux plus rapides, celui de la lutte aux plus vigoureux. Alors il dirigea sa marche vers Sylla; s’avançant non par des chemins détournés, mais au découvert, il défit ou réunit à lui trois armées ennemies. Sylla, apprenant que Pompée adhérait à sa cause, et voyant sous ses drapeaux une jeunesse délite, descendit de cheval et salua Pompée du titre d’Impérator. Dans la suite, il avait coutume de se lever de son siège et de se découvrir à son approche, honneur qu’il ne rendait à personne, si ce n’est à Pompée.

3. Pompée partit ensuite pour la Sicile, afin de la reprendre sur Carbon, ennemi personnel de Sylla, qui s’en était emparé. Carbon fut pris et amené à Pompée. Après lui avoir adressé d’amers reproches, Pompée ordonna de le conduire au supplice. Alors cet homme, qui avait été trois fois consul, trembla lâchement, comme une femme, devant la mort. D’une voix éplorée, il demanda la permission d’aller à la selle, et usurpa ainsi la courte jouissance d’une bien misérable vie, jusqu’à ce que le soldat, las de l’attendre, lui trancha la tète dans le lieu infect où il était accroupi. Pompée usa de bien plus de modération à l’égard de Sthénius, le premier citoyen d’une ville de Sicile. Il avait, en effet, résolu de sévir contre cette ville, qui lui avait résisté. Sthénius s’écria qu’il y aurait iniquité à punir tous les habitants pour la faute d’un seul. Pompée lui demandant quel était ce seul coupable «Moi, répondit Sthénius, qui ai poussé mes concitoyens à la résistance.» Charmé d’une parole si libre, Pompée fit grâce à tous les habitants et à Sthénius lui-même.

4. Étant passé de là en Afrique, Pompée poursuivit, les armes à la main, Iarbas, roi de Numidie, qui favorisait le parti de Marius. En moins de quarante jours il écrasa l’ennemi et soumit l’Afrique, lui un jeune homme de vingt-quatre ans. Il reçut alors une lettre de Sylla, lui ordonnant de licencier son armée et d’attendre, avec une légion seulement, son successeur. Pompée reçut cet ordre avec peine; toutefois, il obéit et retourna à Rome. A son retour, une multitude incroyable se porta à sa rencontre. Sylla lui aussi l’accueillit avec joie et le salua du nom de Grand. Néanmoins, il s’opposa à sa demande du triomphe. Pompée ne renonça pas pour cela à son dessein, et osa dire que le soleil levant avait plus d’adorateurs que le soleil couchant: par ces mots, il donnait à entendre que la puissance de Sylla diminuait, tandis que la sienne augmentait. Apprenant cette parole, Sylla, saisi d’admiration devant la fermeté du jeune homme, s’écria: «Qu’il triomphe! qu’il triomphe!»

5. Métellus, déjà vieux, conduisait la guerre en Espagne avec trop de mollesse: on lui donna pour collègue Pompée, qui combattit en ces lieux contre Sertorius avec une fortune diverse. Dans un combat, il courut un très grand danger. En effet, un homme d’une taille colossale s’étant rué sur lui, Pompée lui coupa la main; mais bientôt, assailli par un grand nombre d’ennemis à la fois, il reçut une blessure à la cuisse, et [déjà], abandonné de ses soldats, qui prirent la fuite, il était au pouvoir des ennemis. Cependant, il se tira d’affaire contre toute espérance. Les ennemis, en effet, avaient pris le cheval de Pompée, tout orné d’or et de phalères magnifiques. Mais, tandis qu’en se disputant ils se partageaient le butin, Pompée se déroba à leurs mains. Dans un autre combat, Métellus était venu au secours de Pompée en danger, et l’armée de Sertorius avait été mise en déroute. Sertorius alors prononça, dit-on, cette parole: «Si cette vieille femme n’était survenue, j’aurais, moi, renvoyé ce gamin à Rome, avec les étrivières.» Il appelait Métellus une vieille femme, parce que ce personnage, déjà dans un âge avancé, s’était tourné vers une vie molle et efféminée. Enfin, Sertorius ayant été tué, Pompée reprit l’Espagne.

6. Les pirates infestaient toutes les mers, et même ils avaient pillé quelques villes d’Italie. Pour les réprimer, Pompée fut envoyé contre eux avec des pouvoirs extraordinaires. Quelques-uns des principaux citoyens s’opposaient à la puissance excessive de cet homme, et surtout Quintus Catulus. Celui-ci dit en pleine assemblée que Pompée était, à la vérité, un personnage remarquable, mais qu’on ne devait pas accorder tout à un seul; puis il ajouta: «S’il lui arrive quelque malheur, qui mettrez-vous1 à sa place?» Toute l’assemblée s’écria: «Toi-même, Quintus Catulus.» Vaincu par ce témoignage si honorable de ses concitoyens, Catulus se retira de l’assemblée. Pompée répartit des lignes de vaisseaux à travers tous les enfoncements de la mer, et purgea en peu de temps le monde de ce fléau; il vainquit et dispersa les pirates en beaucoup d’endroits, et, après avoir reçu leur capitulation, les établit dans des villes et des terres éloignées de la mer. Rien ne fut plus rapide que cette victoire, car en moins de quarante jours il chassa les pirates de toute la mer.

[1]. Litt. Y a-t-il quelqu’un que vous mettrez?

7. La guerre contre les pirates terminée, Cnæus Pompée partit contre Mithridate, et se rendit en Asie avec une grande promptitude. Il désirait en venir aux mains avec ce roi sans en trouver l’occasion favorable, parce que, le jour, Mithridate se renfermait dans son camp, et que, la nuit, il n’était pas prudent d’engager le combat avec l’ennemi dans des lieux inconnus. Cependant, une nuit, Pompée attaqua Mithridate. La lune fut d’un grand secours aux Romains. Ceux-ci, en effet, l’avaient à dos, et l’ombre de leurs corps, projetée plus avant, arrivait jusqu’aux premiers rangs des ennemis. Trompés par cette illusion, les soldats du roi lançaient leurs traits sur les ombres, comme sur un ennemi tout proche. Vaincu, Mithridate se réfugia dans le Pont. Pharnace, son fils, se révolta contre lui, parce que, ses frères ayant été mis à mort par son père, il craignait lui-même pour sa vie. Mithridate, assiégé par son fils, s’empoisonna. Comme le poison s’infiltrait trop lentement [dans ses veines], parce qu’il avait auparavant immunisé son corps contre les poisons par l’usage de nombreux antidotes, il se fit tuer1 par un soldat gaulois.

[1]. Litt. Il fut tué le voulant.

8. Pompée contraignit ensuite à la reddition Tigrane, roi d’Arménie, qui avait suivi le parti de Mithridate. Toutefois, quand il le vit prosterné à ses genoux, il le releva, le rassura par de bienveillantes paroles, et le rétablit dans son royaume, jugeant qu’il était également beau de vaincre les rois et d’en faire. Les affaires de l’Asie réglées, il revint enfin en Italie. Il s’approcha de la ville, non pas, comme la plupart l’avaient craint, à la tête d’une armée, mais après avoir licencié ses troupes, et, pendant deux jours, il mena son troisième triomphe. Ce triomphe fut remarquable par un grand nombre d’ornements nouveaux et extraordinaires; mais rien ne parut plus éclatant que ce fait que trois parties du monde vaincues avaient fourni matière aux trois triomphes. Pompée, en effet, ce qui n’était encore jamais arrivé à personne, triompha la première fois-de l’Afrique, la seconde, de l’Europe, et la troisième, de l’Asie. Heureux, il l’eût été, selon l’opinion générale, si sa vie n’avait survécu à sa gloire1, et si, dans sa vieillesse, il n’avait pas éprouvé les revers de la fortune.

[1]. Litt. S’il avait eu la même fin de vie que de gloire.

9. Dans la suite, il s’éleva entre Pompée et César un grave dissentiment, parce que celui-ci ne pouvait souffrir de supérieur, et celui-là, d’égal. De là s’alluma la guerre civile. César rentra en Italie, à la tête d’une armée prête à la guerre. Pompée, abandonnant Rome et ensuite l’Italie même, gagna la Thessalie, et avec lui partirent les consuls et tout le sénat. César l’y poursuivit et le défit en bataille rangée, près de Pharsale. Pompée vaincu se réfugia chez Ptolémée, roi d’Alexandrie, dont le sénat l’avait constitué tuteur; mais ce roi le fit assassiner. Pompée eut le flanc percé d’un coup d’épée sous les yeux de son épouse et de ses enfants; on lui trancha la tête, et son tronc fut jeté dans le Nil. La tête de Pompée, enveloppée d’un voile, fut ensuite portée à César, qui, à sa vue, versa des larmes; il la fit brûler avec de nombreux parfums des plus précieux.

10. Telle fut la fin de la vie de cet homme très éminent, après trois consulats et autant de triomphes. Pompée avait nombre de grandes qualités, et surtout une frugalité admirable. Au cours d’une maladie, son médecin lui avait prescrit de manger de la grive; comme ses esclaves lui disaient qu’en été on ne pouvait trouver cet oiseau nulle part ailleurs que chez Lucullus, qui engraissait des grives dans sa maison, Pompée défendit qu’on lui en demandât, et dit à son médecin: «Alors, si Lucullus n’était pas un homme perdu de délices, Pompée ne vivrait pas?» Il se fit servir un autre oiseau, facile à trouver.

11. Pompée rendait aux savants de grands honneurs. A son retour de Syrie, après avoir terminé la guerre contre Mithridate, passant à Rhodes, il désira entendre le très célèbre philosophe Posidonius. Mais celui-ci était alors, disait-on, gravement malade, torturé qu’il était par les souffrances extrêmes de la goutte. Pompée voulut tout au moins lui rendre visite. C’était la coutume, quand un consul allait entrer dans une maison, que le licteur frappât la porte de sa baguette, pour avertir de la présence du consul. Mais Pompée défendit que, pour lui faire honneur, on frappât à la porte de Posidonius. Après l’avoir ru et salué, Pompée lui dit qu’il était désolé de ne pouvoir l’entendre: «Mais tu le peux, répondit le philosophe, et je me donnerai bien de garde que la douleur de mon corps soit cause qu’un aussi grand personnage soit venu chez moi inutilement.» C’est pourquoi, de son lit, il fit une grave et abondante dissertation sur ce sujet même: il n’y a de bon que ce qui est honnête, et on ne peut, en aucune façon, appeler mal ce qui n’est pas honteux. Et, comme la douleur lui faisait de temps en temps sentir amèrement son aiguillon: «Ô douleur, s’écria-t-il à plusieurs reprises, tu as beau faire: si cuisante sois-tu, jamais je n’avouerai que tu es un mal.»

LX. - Caius Julius César,

1. Caius Julius César, issu d’une très noble famille, perdit son père durant sa seizième année. Peu après, il prit pour femme Cornélie. Le père de celle-ci était l’ennemi personnel de Sylla. Sylla voulut contraindre César à la répudier, mais il ne put y parvenir. César fut, en conséquence, dépouillé de ses biens; on le chercha même pour le mettre à mort; mais, prenant d’autres vêtements, il s’échappa de Rome pendant la nuit, et, quoique souffrant alors de la fièvre quarte, il était obligé, presque chaque nuit, de changer de retraite. En dépit de ces précautions, il fut arrêté par un affranchi de Sylla et n’échappa qu’avec peine, en lui donnant de l’argent. Enfin, il obtint sa grâce par la médiation de ses proches, après une longue résistance de la part de Sylla. Après l’avoir refusée aux prières des personnages les plus distingués, comme ceux-ci revenaient opiniâtrement à la charge, Sylla, enfin vaincu par leurs instances, leur dit que celui dont ils sollicitaient si vivement la grâce, serait un jour le fléau du parti des grands, qu’ils avaient défendu ensemble, et que, dans ce jeune homme, il y avait plusieurs Marius.

2. Sylla mort et les discordes civiles apaisées, César résolut de se retirer à Rhodes pour employer ses loisirs à suivre les leçons d’Apollonius, illustre professeur d’éloquence de ce temps-là. Mais dans la traversée il fut pris par des pirates, et demeura quarante jours en leur pouvoir. Or, pendant tout ce temps, il se comporta de telle sorte, qu’il inspira aux pirates tout à la fois de la crainte et du respect, et même, pour ne donner aucun soupçon à ces gens, qui ne le gardaient qu’à vue, il ne défit jamais ses chaussures la nuit, ni le jour. Entre temps, il avait envoyé de divers côtés ses compagnons et ses esclaves se procurer l’argent nécessaire à sa rançon. Les pirates avaient demandé vingt talents: il leur en promit cinquante; cette somme payée, on le mit à terre. Dès sa mise en liberté, César se rendit en toute hâte à Muet, ville qui était la plus proche de là; il y rassembla une flotte et attaqua, pendant la nuit, les pirates qui étaient encore au même mouillage, leur prit quelques vaisseaux, coula à fond les autres, et, après avoir contraint les pirates à se rendre, leur fit subir le supplice dont il les avait souvent menacés par plaisanterie durant sa détention: il les fit tous clouer à des croix.

3. Nommé questeur, Jules César partit pour l’Espagne. Comme il passait les Alpes, à la vue d’une méchante bourgade, ceux qui l’accompagnaient examinaient en plaisantant cette question, si là aussi il y avait place à l’ambition. César répondit sérieusement qu’il aimerait mieux être le premier en ce lieu que le second à Rome. C’est ainsi que, l’esprit avide de domination, il aspirait, dès son adolescence, au pouvoir souverain, et il avait sans cesse à la bouche ces vers du poète grec Euripide: «Car, si la justice doit être violée, elle doit être violée pour l’amour du pouvoir; pour le reste, pratique la justice.» Arrivé à Cadix, ville d’Espagne, à la vue d’une statue d’Alexandre le Grand, il gémit et versa des larmes. Comme ses amis lui en demandaient la cause: «N’ai-je pas, leur dit-il, juste raison de m’affliger, moi qui n’ai encore rien fait de mémorable à un âge où Alexandre avait déjà subjugué l’univers?»

4. Jules César dissipa son patrimoine à capter la faveur de la plèbe et à briguer les honneurs. Accablé de dettes, il disait lui-même qu’il lui faudrait cent millions de sesterces, pour qu’il ne lui restât rien. C’est par ces procédés qu’il obtint le consulat, et on lui donna pour collègue Marcus Bibulus, auquel ne plaisait pas sa politique. Dès son entrée en charge, César porta une loi agraire, c’est-à-dire une loi ayant pour objet le partage du domaine public entre les citoyens indigents. Le sénat s’opposant à cette loi, César en référa au peuple. Bibulus, son collègue, se rendit au forum pour combattre le dépôt de cette loi; mais alors éclata une émeute si grave, qu’un panier d’ordures fut versé sur la tète du consul, et qu’on brisa ses faisceaux. Enfin, Bibulus, chassé du forum par les satellites de César, fut réduit à s’enfermer dans sa maison pendant le reste de l’année et à s’abstenir de paraître au sénat. Pendant ce temps, César administra seul, à son gré, la République, ce qui donna lieu à quelques plaisants de dire que les événements de cette année s’étaient passés, non pas sous le consulat de César et de Bibulus, comme le voulait la formule traditionnelle, mais sous le consulat de Jules et de César, désignant ainsi, par son nom et son surnom, un seul consul au lieu de deux.

5. Jules César, au sortir du consulat, obtint du sort la Gaule comme province. Ce qu’il fit pendant les neuf années qu’il y commanda, le voici, à peu près. Il réduisit la Gaule en province romaine; le premier des Romains, après avoir construit un pont sur le Rhin, il attaqua les Germains, qui habitent au delà de ce fleuve, et les accabla de défaites considérables; il vainquit les Bretons, inconnus jusqu’alors, et exigea d’eux un tribut et des otages. On cite nombre d’actions mémorables de César au cours de cette guerre. Son armée inclinait un jour à la fuite: il arracha un bouclier de la main d’un soldat qui fuyait, vola au premier rang, et rétablit le combat. Dans une autre rencontre, il saisit à la gorge un porte-enseigne qui tournait le dos, le fit revenir sur ses pas, et, tendant la main droite vers l’ennemi: «Où vas-tu, toi? lui dit-il; c’est là que sont ceux contre qui nous combattons!» Par cet acte, il rendit courage aux soldats.

6. Lorsque César était encore retenu dans la Gaule, pour ne pas en sortir sans avoir terminé la guerre, il demanda l’autorisation de briguer, quoique absent, un second consulat; cela lui fut refusé par le sénat. Irrité de ce refus, il revint en Italie pour venger par les armes l’injure qu’il avait reçue, et, après s’être rendu maître d’un grand nombre de villes, il marcha sur Brindes, où Pompée et les consuls s’étaient réfugiés. Il fit alors un acte d’une hardiesse extrême: par la plus violente tempête, il passa des environs de Brindes à Dyrrachium au milieu des flottes ennemies, et comme ses troupes, auxquelles il avait donné ordre de le suivre, tardaient à arriver, après avoir inutilement envoyé les chercher, impatient de ce retard, il sort du camp pendant la nuit, et, à l’insu de tous, monte dans une petite barque, seul, et la tête voilée pour n’être pas reconnu. La mer se gonflait sous la poussée des vents contraires qui soufflaient avec violence; il ordonne cependant de prendre immédiatement le large, et comme le pilote, presque englouti par les flots, cédait à la tempête qui le prenait de face: «Que crains-tu? lui dit-il; tu portes César.»

7. César gagna ensuite la Thessalie, où il défit Pompée à la bataille de Pharsale; il le poursuivit dans sa fuite, et apprit en route qu’il avait été tué. Alors il porta la guerre contre Ptolémée, meurtrier de Pompée, qu’il voyait lui tendre aussi des embûches. Il le vainquit, passa dans le Pont, attaqua Pharnace, fils de Mithridate, qui s’était révolté, et le défit complètement en une seule bataille, en moins de cinq jours après son arrivée et quatre heures après avoir paru en vue de l’ennemi. La promptitude de cette victoire, il la signala au cours de son triomphe par cette inscription en trois mots, gravée parmi les ornements du défilé: «Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.» Dés lors, sa bonne fortune accompagna partout César. Il vainquit complètement Scipion et Juba, roi de Numidie, qui ranimaient en Afrique les restes du parti de Pompée. Il eut aussi le dessus sur les enfants de Pompée en Espagne. Il usa avec clémence de sa victoire, et pardonna à tous ceux qui avaient porté les armes contre lui. De retour à Rome, il triompha cinq fois.

8. Les guerres civiles terminées, César, nommé dictateur à vie, commença à se conduire avec plus d’arrogance. Le sénat étant venu le trouver, il le reçut assis, et regarda d’un air irrite quelqu’un qui l’avertissait de se lever. Antoine, son compagnon dans toutes ses expéditions et alors son collègue au consulat, dans un moment où il siégeait sur un trône d’or sur le devant des rostres, lui mit sur la tête un diadème, insigne de la royauté César ne parut pas offensé de ce geste. C’est pourquoi, plus de soixante personnages, ayant à leur tête Cassius et Brutus, conspirèrent contre lui. César donc s’étant rendu au sénat le jour des ides de mars, tandis qu’il s’asseyait, les conjurés l’entourèrent sous prétexte de lui faire honneur; aussitôt l’un d’eux s’approche de plus près, comme pour présenter une requête, et sur son refus, saisit sa toge et l’écarte de dessus ses épaules. César s’écrie: «C’est là de la vraie violence!» Pendant ce temps, Cassius le blesse un peu au-dessous de la gorge. César saisit le bras à Cassius, le perce de son stylet, s’efforce de s’échapper, et reçoit une seconde blessure. Voyant Brutus, qu’il regardait comme un fils, se jeter sur lui, il s’écria: «Toi aussi, mon fils!» Puis, apercevant de tous côtés les poignards dégainés qui cherchaient sa personne, il s’enveloppa la tête de sa toge et tomba dans cette position, percé de vingt-trois coups.

9. César avait la taille haute, les yeux noirs et vifs, la tête chauve. Cette laideur de la calvitie, il la supportait avec peine, car elle donnait souvent matière aux railleries de ses ennemis. Aussi, de tous les honneurs que lui décernèrent le sénat et le peuple, celui-qu’il reçut et dont il usa avec le plus de plaisir, ce fut le droit de porter perpétuellement une couronne de lauriers. Qu’il ait été très modéré dans l’usage du vin, ses ennemis eux-mêmes ne le contestèrent pas, et cela faisait dire volontiers à Caton que, seul de tous ceux qui avaient marché à la ruine de la République, César était sobre. Il était fort habile à l’escrime et à l’équitation. Il supportait les fatigues au delà de toute croyance: dans les marches, il allait le premier, quelquefois à cheval, plus souvent à pied, et la tête découverte, soit au soleil, soit à la pluie. Il fit les plus longues routes avec une rapidité incroyable, si bien que très souvent il devança les courriers chargés de porter de ses nouvelles. Et les fleuves ne l’arrêtaient pas: il les passait soit à la nage, soit à l’aide d’outres gonflées d’air.

LXI. - Caton d’Utique.

1. Marcus Caton, étant encore enfant, montra une force de caractère invincible. Pendant qu’on l’élevait dans la maison de Drusus, son oncle maternel, les Latins vinrent à Rome, pour l’obtention du droit de cité. Le chef de l’ambassade, Popédius, qui logeait chez Drusus, pria le petit Caton d’appuyer les Latins auprès de son oncle. Caton lui répondit d’un air ferme qu’il n’en ferait rien. Pressé de nouveau et à plusieurs reprises, il persista dans son refus. Alors Popédius, tenant l’enfant suspendu du haut du toit1 de la maison, le menaça de le laisser tomber de là, s’il ne se rendait à ses prières; mais la crainte ne put le faire changer de résolution. Alors Popédius s’écria, dit-on: «Latins, félicitons-nous que ce Caton soit encore si petit, car, s’il était sénateur, pas même l’espérance du droit de cité ne nous serait permise.»

[1]. Litt. Tint l’enfant élevé en l’air sur la partie la plus élevée.

2. Un jour, Caton fut conduit par son pédagogue chez Sylla pour le saluer. Voyant dans l’atrium des têtes sanglantes de proscrits, il maudit la cruauté de Sylla et donna à entendre qu’il partageait les sentiments2 d’un autre enfant, nommé Cassius, qui fréquentait alors l’école publique avec Faustus, fils de Sylla. Comme Faustus faisait dans l’école l’éloge des proscriptions de son père, et disait qu’il en ferait autant quand il serait en âge, son camarade Cassius lui avait appliqué un vigoureux soufflet.

[1]. Litt. Qu’il était de la même disposition d’esprit que.

3. L’affection que Caton avait pour son frère fut remarquable, et doit être proposée à l’imitation. On lui demandait un jour qui il aimait le mieux: «Mon frère», répondit-il. Interrogé de nouveau qui il aimait le plus après lui «Mon frère», répondit-il pour la seconde fois. Une troisième fois on lui posa la même question: il donna la même réponse, jusqu’à ce que l’on renonçât à l’interroger. Cette affection de Caton pour son frère s’accrut avec l’âge: il ne quittait pas ses côtés, et en toutes choses il se conformait à ses désirs. A vingt ans, jamais il n’avait pris un repas, jamais il n’avait paru sur la place publique, jamais il n’avait entrepris un voyage, sans son frère. Et pourtant, leurs caractères étaient différents: c’était dans l’un et dans l’autre la même probité, mais Caton était d’un naturel plus sévère.

4. Pour ne point se séparer de son frère, parti pour la guerre en qualité de tribun des soldats, Caton s’enrôla comme engagé volontaire. Dans la suite, il arriva que le frère de Caton fut obligé de partir pour l’Asie, et tomba malade en route. A cette nouvelle, Caton, bien qu’une violente tempête déchaînât alors sa fureur et qu’il ne se trouvât point de grand vaisseau à sa portée, mit à la voile au port de Thessalonique sur une petite embarcation, accompagné de deux amis et de trois esclaves seulement, et, après avoir failli être englouti par les flots, débarqua enfin sain et sauf, contre toute espérance. Mais il trouva son frère mort il n’y avait qu’un instant. Alors il s’abandonna tout entier aux gémissements et aux larmes; il fit la levée du corps et célébra les funérailles du défunt avec toute la magnificence possible, et lui fit élever un tombeau de marbre à ses frais. Prêt ensuite à reprendre la mer, ses amis lui conseillaient de déposer dans un autre vaisseau les restes de son frère; il répondit qu’il abandonnerait la vie plutôt que ces restes, et il mit ainsi à la voile.

5. Caton fut envoyé en qualité de questeur dans l’île de Chypre, pour recueillir la fortune du roi Ptolémée, qui avait constitué le peuple romain son héritier. il remplit cette mission avec la plus scrupuleuse probité. La somme qu’il réunit fut de beaucoup plus importante qu’on n’aurait pu l’espérer. Caton chargea sur des vaisseaux près de sept mille talents, et, pour prévenir les danger d’un naufrage, il fit attacher par une longue corde à chacun des vases où était enfermé l’argent une écorce de liège, afin que, si le vaisseau venait à être submergé, le liège surnageant indiquât la place de l’argent perdu. A son retour à Home, le sénat et presque toute la ville se répandirent à sa rencontre, et ce retour ressembla à un triomphe. Le sénat lui rendit des actions de grâces, et lui décerna, avec la préture, le droit d’assister aux jeux publics revêtu de la prétexte, contrairement à l’usage. Mais Caton ne voulut pas accepter cet honneur, assurant qu’il n’était pas juste de lui décerner ce qu’on n’accordait à nul autre.

6. Lors de son consulat, César avait porté une loi très funeste à la République. Dans l’épouvante générale, Caton seul s’opposa à cette loi. Irrité, César le fit arracher de la curie et traîner en prison; mais lui, loin de rien relâcher de sa liberté de langage, au cours même de son chemin vers la prison, combattait encore la loi et recommandait aux citoyens de résister à ceux qui tramaient. de pareils desseins. Consternés, les sénateurs suivaient Caton. César reprochant à l’un d’eux de sortir avant que la séance fût levée: «J’aime mieux, dit-il, être en prison avec Caton, qu’au sénat avec toi.» César s’attendait que Caton s’abaisserait à d’humbles prières, mais quand il eut compris qu’il l’espérait en vain, vaincu par la honte, il envoya un des tribuns remettre Caton en liberté.

7. Dans la guerre civile, Caton suivit le parti de Pompée, et, après la défaite de ce dernier, conduisit les débris de son armée en Afrique, malgré l’extrême difficulté des chemins. Les soldats lui déféraient le commandement en chef, mais il aima mieux servir sous Scipion, parce que celui-ci était personnage consulaire. Scipion ayant été vaincu à son tour, il gagna Utique, ville d’Afrique, et là exhorta son fils à s’en remettre à la clémence du vainqueur. Pour lui, après avoir dîné, il se promena, et, au moment de pénétrer dans sa chambre à coucher, il embrassa son fils plus étroitement et plus longuement qu’à l’ordinaire; puis, étant entré dans sa chambre, il se donna lui-même la mort d’un coup d’épée. A la nouvelle de sa mort, César dit que Caton avait fait tort à sa gloire en lui enlevant le mérite de le sauver. Il conserva la vie aux enfants de Caton, avec leur patrimoine intact.

LXII. - Marcus Tullius Cicéron.

1. Marcus Tullius Cicéron, d’une famille équestre, naquit à Arpinum, ville du pays des Volsques. Un de ses ancêtres avait, placée au bout du nez, une verrue semblable à un grain de pois chiche; de là vint le surnom de Cicéron donné à la famille. Quelques personnes en faisaient affront à Cicéron: «Je ferai en sorte, leur dit-il, que ce surnom efface la splendeur des noms les plus nobles.» Pendant qu’il faisait les études par lesquelles l’enfance se forme d’ordinaire aux qualités d’homme, ses dons naturels brillèrent avec tant d’éclat, que ses condisciples, en revenant de l’école, l’entouraient comme un roi et lui faisaient cortège jusqu’à sa maison; bien plus, leurs parents, incités par la réputation de cet enfant, allaient souvent à l’école du grammairien pour le voir. Ces marques d’estime, toutefois, ne laissaient pas d’exciter la mauvaise humeur de certaines gens à l’esprit grossier et inculte, qui reprochaient amèrement aux autres enfants de rendre à leur condisciple un tel honneur.

2. Dès sa jeunesse, Tullius Cicéron montra contre les partisans de Sylla son éloquence et son indépendance. Il poursuivit âprement un certain Chrysogonus, affranchi de Sylla, qui, fort de la puissance du dictateur, s’emparait par violence des biens des citoyens. C’est pourquoi Cicéron, craignant d’être en butte à la haine, se retira à Athènes, où il fut l’auditeur zélé du philosophe Antiochus. De là, il se transporta à Rhodes pour perfectionner son éloquence; là, il eut pour maître Molon, le rhéteur le plus éloquent de l’époque. Celui-ci, dit-on, ayant entendu Cicéron déclamer, versa des larmes, parce qu’il prévoyait que, grâce au talent de cet homme, les Romains l’emporteraient sur les Grecs par la gloire de l’esprit et de l’éloquence. De retour à Rome, Cicéron fut nommé questeur en Sicile, et jamais questure ne fut mieux vue, ni plus illustre. Dans un temps de grande cherté de vivres, en envoyant de Sicile à Rome une grande quantité de blé, il indisposa tout d’abord contre lui les Siciliens; mais quand ensuite ils eurent fait l’épreuve de son activité, de sa justice et de son affabilité, ils rendirent plus d’honneurs à leur questeur qu’ils n’en avaient jamais rendu à aucun préteur.

3. Nommé consul, Cicéron étouffa par son rare courage, sa fermeté et sa vigilance, la conjuration de Catilina. Celui-ci, en effet, indigné d’avoir essuyé un échec dans la poursuite du consulat, et égaré par la fureur, avait résolu, de concert avec nombre de personnes de la noblesse, de tuer Cicéron, de massacrer le sénat, d’incendier la ville et de piller le trésor public. Cette conspiration si affreuse fut découverte par Cicéron. Catilina, par crainte du consul, s’enfuit de Rome et alla rejoindre l’armée qu’il avait rassemblée; ses complices furent arrêtés, et tués dans la prison. Un sénateur punit lui-même son fils de la mort. Ce jeune homme, en effet, distingué entre ceux de son âge par son esprit, ses connaissances et son extérieur, mais entraîné par de mauvais conseils, s’était lié d’amitié avec Catilina et se rendait dans son camp. Son père l’arrêta à mi-chemin, et le tua, en le gourmandant en ces termes: «Ce n’est point pour Catilina contre la patrie, mais pour la patrie contre Catilina que je t’ai engendré.»

4. Catilina ne renonça pas pour cela à son entreprise, mais, tournant ses étendards contre sa patrie, il marcha sur Rome, et fut taillé en pièces avec son armée. La lutte fut si acharnée, qu’aucun des ennemis ne survécut au combat. Le poste que chacun d’eux avait occupé au cours de la bataille, il le couvrait encore de son corps après sa mort. Catilina lui-même fut trouvé loin de ses soldats, au milieu des cadavres de ceux qu’il avait tués; mort très belle, s’il fût ainsi tombé pour la patrie! Cicéron reçut du sénat et du peuple romain le surnom de Père de la patrie. Toutefois, cette conduite de Cicéron souleva ensuite contre lui du ressentiment, au point que, quand il sortit de charge, un tribun lui défendit de haranguer le peuple, sous prétexte qu’il avait condamné des citoyens sans forme de procès, et lui permit seulement de prêter le serment accoutumé. Alors Cicéron, d’une voix forte: «Je jure, s’écria-t-il, que Rome et la République ont été sauvées par mes seuls soins.» Charmé de ces paroles, le peuple jura lui aussi que le serment de Cicéron répondait à la vérité.

5. Peu d’années après, Cicéron fut accusé par Clodius, tribun de la plèbe, pour le même motif, c’est-à-dire pour avoir fait mettre à mort des citoyens romains. Le sénat consterné prit alors le deuil, comme dans une calamité publique. Cicéron, qui pouvait défendre sa vie par les armes, aima mieux sortir de la ville que de laisser couler le sang pour sa propre cause. A son départ pour l’exil, tous les gens de bien l’accompagnèrent en pleurant. Clodius proposa ensuite un édit par lequel interdiction de l’eau et du feu était faite à Marcus Tullius, et il fit incendier sa maison et ses villas. Mais cette violence ne fut pas de longue durée, car, bientôt après, Cicéron fut rappelé dans sa patrie avec grand empressement de tous les ordres de l’État. A son retour, tous les citoyens se portèrent à sa rencontre. Sa maison fut reconstruite aux frais de l’État. Dans la suite, Cicéron, qui avait embrassé le parti de Pompée, obtint sa grâce de César victorieux. Après le meurtre de ce dernier, il soutint et favorisa Octave, son héritier, afin de l’opposer à Antoine, qui bouleversait la République; mais ensuite, il en fut abandonné et trahi.

6. Antoine, après avoir fait alliance avec Octave, proscrivit Cicéron, depuis longtemps son ennemi personnel. A cette nouvelle, Cicéron se réfugia, par des chemins détournés, dans une villa qu’il avait à peu de distance de la mer, et de là s’embarqua, avec l’intention de passer en Macédoine. Mais, ramené à plusieurs reprises, par des vents contraires, du large vers la côte, et incapable de supporter le roulis du vaisseau, il reprit le chemin de sa villa: «Je mourrai, dit-il, dans ma patrie que j’ai souvent sauvée.» Bientôt après, arrivèrent à grands pas ses meurtriers. Ses esclaves étaient prêts à le défendre vaillamment; mais lui-même il leur ordonna de déposer à terre sa litière, et de supporter avec calme la contrainte de l’injuste fortune. Comme il se penchait hors de sa litière et présentait son cou immobile, il eut la tête tranchée. On lui coupa aussi les mains. Sa tête fut portée à Antoine, et placée, par l’ordre de celui-ci, entre les deux mains, sur la tribune aux harangues. Fulvie, femme d’Antoine, qui estimait avoir été offensée par Cicéron, prit cette tête entre ses mains, la mit sur ses genoux, et en tira la langue, qu’elle perça d’une aiguille.

7. Cicéron aimait à plaisanter et à faire de bons mots, au point que ses ennemis l’appelaient d’ordinaire le Bouffon consulaire. Voyait un jour son gendre Lentulus, homme d’une petite taille, ceint d’une longue épée: «Qui a, dit-il, attaché mon gendre à cette épée?» Une dame romaine, qui feignait d’être plus jeune qu’elle ne l’était réellement, répétait souvent qu’elle n’avait que trente ans: «C’est vrai, lui dit Cicéron, car il y a vingt ans que je l’entends dire.» Un consul était mort le dernier jour de décembre, et César avait, à la septième heure, nommé Caninius consul pour le reste de la journée. La plupart des gens allaient le saluer, selon l’usage. «Hâtons-nous, dit Cicéron, avant qu’il ne sorte de charge.» C’est au sujet de ce même Caninius que Cicéron a écrit: «D’une étonnante vigilance fut Caninius, qui, de tout son consulat, ne connut pas le sommeil.»

LXIV. - L’empereur Auguste.

1. Octave, petit-fils de Julie, sœur de Caius César, perdit son père à l’âge de quatre ans. Adopté par son grand-oncle maternel, il le suivit en Espagne. Il fut ensuite envoyé par lui à Apollonie, étudier les belles-lettres. A la nouvelle de la mort de son oncle, il revint à Rome, prit le nom de César, rassembla une armée de vétérans, et se porta au secours de Décimus Brutus, qu’Antoine tenait assiégé dans Modène. Empêché de pénétrer dans la ville, afin d’instruire Brutus de tout ce qui se passait, il lui envoya, pour commencer, des lettres gravées sur des feuilles de plomb, qui étaient portées entre deux eaux par un plongeur; ensuite, il se servit de colombes; de fait, après les avoir tenues longtemps enfermées et les avoir fait souffrir de la faim, il leur attachait une lettre au col et les lâchait de l’endroit le plus voisin des remparts. Les colombes, avides de lumière et de nourriture, gagnaient le sommet des édifices, où elles étaient recueillies par Brutus, d’autant plus que celui-ci, en plaçant de la nourriture en certains endroits, avait dressé les colombes à venir s’y poser.

2. Octave termina la guerre de Modène en deux combats; dans l’un d’eux, il remplit l’office non seulement de général, mais encore de soldat. En effet, un porte-enseigne ayant été grièvement blessé, il prit l’aigle sur son épaule et la rapporta au camp. Dans la suite, il renoua amitié avec Antoine, fit sa jonction avec lui, et marcha en ennemi sur Rome, pour venger la mort de Jules César. Des portes de la ville, il envoya quatre cents soldats demander pour lui le consulat, au nom de l’armée. Devant l’hésitation des sénateurs, le centurion, chef de la députation, rejeta son manteau en arrière et, montrant la garde de son épée, osa dire en plein sénat: «Voici qui le fera, si vous ne le faites pas!» Cicéron, dit-on, lui répondit: «Si c’est de cette manière que vous demandez le consulat pour César, vous l’emporterez.» Cette parole fut, dans la suite, la perte de Cicéron; car, dès ce moment, il commença à être odieux à César, parce qu’il était ami trop zélé de la liberté.

3. Octave n’avait-pas encore vingt ans, quand il s’empara de force du consulat et afficha une nouvelle liste de proscription. Cette proscription fut de beaucoup plus cruelle que celle de Sylla; il n’épargna pas même la tendre jeunesse. Octave força un enfant, du nom d’Atilius, à prendre la toge virile, afin de le proscrire comme s’il était homme fait. A peine Atilius fut-il descendu du Capitole, reconduit, selon l’usage, par ses amis, qu’il fut inscrit sur la liste. Ses compagnons l’abandonnèrent aussitôt et pas même sa mère apeurée n’osa le recevoir. Cet enfant prit donc la fuite et se tint quelque temps caché dans les forêts. Mais, ne pouvant supporter la faim, il sortit de sa retraite et se fit reconnaître des passants, qui le tuèrent. Un autre enfant, qui n’avait pas encore atteint l’âge de puberté, fut, en allant à l’école de grammaire, tué avec son pédagogue, qui l’avait couvert de son corps.

4. Allié à Antoine, Octave poursuivit les armes à la main Marcus Brutus, meurtrier de César. Quoique malade et languissant, il termina cette guerre par une double bataille. Dans la première, il perdit son camp, et s’échappa à grand-peine par la fuite. Dans la seconde, il fut vainqueur, et se comporta avec une cruauté excessive. Il exerça sa fureur contre tous les plus notables prisonniers, et alla jusqu’à ajouter au supplice l’outrage des paroles. L’un d’eux le suppliait de lui accorder la sépulture: il lui répondit que les oiseaux et les bêtes féroces allaient s’en charger. Un père avec son fils se trouvaient tous les deux prisonniers. Octave, ne voulant accorder la vie qu’à l’un des. deux, les fit tirer au sort pour savoir qui des deux serait épargné. Le père, qui s’était offert à subir la mort pour son fils, fut tué; et le fils ne fut pas sauvé pour cela, car, de douleur, il se donna volontairement la mort. Octave ne détourna pas les yeux de ce triste spectacle, mais les regarda mourir l’un et l’antre.

5. Octave se brouilla une seconde fois avec Antoine, parce que celui-ci avait répudié sa sœur Octavie et pris pour épouse Cléopâtre; reine d’Égypte. Cette femme rivalisait avec Antoine de luxe et de mollesse. Une fois, elle se fit fort de dépenser, dans un seul repas, dix millions de sesterces. Antoine soutenant que cela ne pouvait se faire, elle fit servir un festin magnifique, mais dont la dépense n’atteignait pas la somme à laquelle elle s’était engagée. Devant les railleries d’Antoine, elle se fit apporter un vase plein de vinaigre; Antoine attendait ce qu’elle allait taire. Elle avait, pendues à ses oreilles, des perles d’un très grand prix: sur-le-champ, elle en détacha une, la fit dissoudre dans le vinaigre, et l’avala. Elle se disposait à avaler l’autre de la même manière [et elle l’aurait fait], si elle n’en eût été empêchée.

6. Octave combattit sur mer contre Antoine à Actium, localité d’Épire. Il le vainquit, le mit en fuite, et, s’attachant à sa poursuite, gagna l’Égypte, mit le siège devant Alexandrie, où Antoine s’était réfugié avec Cléopâtre, et se rendit bientôt maître de cette ville. Antoine, se voyant dans une situation désespérée, s’assit sur le trône royal, ceignit sa tête du diadème et se donna la mort, Pour Cléopâtre, qu’Octave désirait beaucoup prendre vivante et garder pour son triomphe, elle se fit apporter un aspic dans une corbeille de figues et le posa elle-même sur son bras. Dès qu’Octave en fut informé, il donna ordre aux médecins d’appliquer des remèdes à la blessure. Il eut même recours aux médecins pour sucer le venin; mais ce fut en vain. Cléopâtre morte, lui accorda une sépulture commune avec Antoine.

7. Vainqueur de ses ennemis et seul maître de l’empire, Octave se montra enfin clément. Dès ce moment, tout respira en lui la douceur et l’humanité. Il pardonna à nombre de personnes qui plus d’une fois l’avaient gravement offensé; de ce nombre fut Métellus, un des lieutenants d’Antoine. Cet officier, qui était un vieillard, s’avançait parmi les captifs, avec l’extérieur négligé et les haillons de la désolation1. Son fils, qui avait suivi le parti d’Octave, le reconnut, et sautant aussitôt au cou de son père, tint ce langage à Octave: «Mon père a été ton ennemi, et moi, ton soldat; il n’a pas plus mérité le châtiment que moi la récompense2. Donc, ou bien fais-moi mourir à cause de lui, ou bien laisse-le vivre à cause de moi. Des deux alternatives, considère, de grâce, laquelle répond le mieux à ton caractère.» Après quelques moments d’hésitation, Octave céda à la pitié et conserva la vie au père, pourtant son ennemi acharné, à cause des services du fils.

[1]. Litt. Avec un extérieur négligé et misérablement vêtu. — [2]. Litt. Nous n’avons pas mérité plus lui le châtiment, que moi la récompense.

8. Octave revint en Italie, et rentra en triomphe dans Rome. Alors, les guerres étant terminées dans tout l’univers, il ferma de sa main les portes du temple de Janus aux deux visages, qui n’avaient encore été fermées que deux fois auparavant, la première sous Numa, et la seconde après la première guerre punique. Alors l’oubli des maux passés s’empara de tous tes esprits, et le peuple romain goûta la joie du repos présent. Le sénat déféra à Octave les plus grands honneurs. Lui-même, il fut surnommé Auguste, et le mois sextile fut, en son honneur, appelé du même nom, parce que c’est dans ce mois qu’il avait mis fin aux guerres civiles. Tous les ans les chevaliers romains célébrèrent pendant deux jours l’anniversaire de sa naissance. Le sénat et le peuple romain tout entier, d’un accord unanime, lui décernèrent le nom de Père de la patrie. Auguste, versant des larmes de joie, répondit en ces termes: «Je suis au comble de mes vœux, et il ne me reste plus rien à désirer que de pouvoir voir, jusqu’à l’extrême limite de ma vie, votre présente harmonie de sentiments à mon égard.»

9. La dictature, que le peuple lui offrait avec une grande insistance, Auguste, après avoir mis un genou en terre et rejeté sa toge de dessus ses épaules, la refusa. Il eut toujours en horreur le nom de Maître, et défendit par un édit qu’on le lui donnât. Il pensa même plusieurs fois à rétablir le gouvernement républicain; cependant, considérant qu’il ne pourrait sans danger pour sa personne redevenir un simple particulier et que l’État serait livré au bon plaisir, de plusieurs, il conserva l’autorité suprême; mais il fit en sorte que personne n’eût à souffrir du nouvel état de choses. Il avait des dispositions et des paroles bienveillantes pour ceux même dont il avait éprouvé l’inimitié. Un jour, il trouva un de ses petits-fils en train de lire; et, comme l’enfant effrayé cachait sous son vêtement un volume de Cicéron, qu’il tenait à la main, Auguste prit le livre et le lui rendit aussitôt: «Mon fils, lui dit-il, c’était un homme savant, et qui aimait sa patrie.»

10. Auguste allait souvent à pied par les rues de Rome, et accueillait avec beaucoup d’affabilité tous ceux qui l’abordaient. C’est ainsi qu’un quidam, lui présentant une supplique, tantôt avançait la main et tantôt la retirait, par crainte et par respect: «Crois-tu, lui dit Auguste en plaisantant, donner un as à un éléphant?» Un jour, un vétéran, cité en justice et en grand danger d’être condamné, vint le trouver, et le pria de l’assister, Aussitôt Auguste désigna quelqu’un de sa suite comme avocat pour recommander le plaideur. Alors le vétéran s’écria: «Mais moi, quand, à la bataille d’Actium, tu étais en danger, je n’ai pas cherché de remplaçant; j’ai combattu moi-même pour toi.» Et, en même temps, il découvrit ses cicatrices. Auguste rougit, et se chargea lui-même de l’office d’avocat.

11. Lorsqu’après la victoire d’Actium Auguste fit son entrée dans Rome, parmi ceux qui venaient le féliciter se présenta un artisan porteur d’un corbeau, qu’il avait dressé à dire ces mots «Salut, César, vainqueur, impérator!» Auguste, admirant l’obligeant oiseau, l’acheta vingt mille sesterces. Un compagnon de cet artisan, à qui rien n’était parvenu de cette libéralité, assura Auguste que son camarade avait aussi chez lui un corbeau tout différent, et demanda qu’on apportât cet oiseau. Le corbeau, apporté, prononça ces mots qu’on lui avait appris «Salut, Antoine, vainqueur, impérator!» Auguste, nullement irrité de la chose, se contenta d’ordonner à celui qui avait instruit ces corbeaux à partager avec son compagnon la récompense reçue. Salué de même par un perroquet, il le fit acheter.

12. Encouragé par l’exemple, un cordonnier exerça un corbeau à pareille salutation; mais, devant son manque de succès, il disait souvent à l’oiseau, qui ne répondait rien: «J’ai perdu ma peine et mon argent.» Enfin, le corbeau commença à redire la salutation qu’on lui avait répétée. Auguste, l’ayant entendu en passant, répondit: «J’ai assez de tels complimenteurs à la maison.» Alors le corbeau ajouta ces paroles, qu’il avait coutume d’entendre dire à son maître se plaignant de lui: «J’ai perdu ma peine et mou argent.» A cette repartie, Auguste se mit à rire, et fit acheter l’oiseau aussi cher qu’aucun de ceux qu’il eût encore achetés.

13. Un pauvre Grec présentait ordinairement à Auguste quelque pièce de vers à sa louange, lorsqu’il descendait de son palais. Il l’avait fait souvent, et sans succès. Le voyant néanmoins disposé à le refaire encore, Auguste traça de sa main sur un papier une courte pièce de vers en grec, et l’envoya au Grec, qui venait à sa rencontre. Notre homme, en la lisant, se mit à la louer et à l’admirer, tant de la voix que de la mine et du geste. Puis, s’approchant de la litière dans laquelle Auguste était porté, il enfonça sa main dans sa pauvre bourse et en sortit quelques deniers pour les donner au prince, en disant qu’il eût donné davantage, s’il avait eu davantage. Tout le monde se mit à rire; Auguste appela le pauvre Grec, et lui fit compter une assez grosse somme d’argent.

14. Auguste ne refusait presque jamais à personne une invitation à dîner. Donc, reçu par un particulier qui lui avait servi un repas assez simple et où il n’y avait presque que l’ordinaire, il se contenta de lui dire à l’oreille: «Je ne croyais pas être à ce point ton ami.» Un jour qu’il dînait chez un certain Pollion, un esclave brisa un vase de cristal. Aussitôt Pollion le fit saisir, et, pour qu’il ne périt pas d’une mort ordinaire, ordonna qu’on le jetât aux murènes, que contenait un grand vivier. L’esclave s’échappa de ses mains et se réfugia aux pieds de César, ne refusant point de mourir, mais suppliant qu’on ne le donnât point en pâture aux poissons. Auguste, ému de ce nouveau genre de cruauté, prit la défense du malheureux esclave. Ne pouvant obtenir sa grâce de son maître cruel, il se fit apporter les vases de cristal [de la maison], les brisa de sa main, affranchit l’esclave, et ordonna de combler le vivier.

15. Auguste, malade dans une de ses villas, passait des nuits agitées, son sommeil étant fréquemment interrompu par les cris d’un hibou. Il fit entendre qu’il désirait ardemment être délivré de cette importunité. Un soldat, habile oiseleur, vint à bout de prendre l’oiseau, et l’apporta vivant à Auguste, dans l’espérance d’une grande récompense. Auguste lui fit donner mille sesterces. Mais l’autre, trouvant la récompense insuffisante pour le service rendu, eut la hardiesse de dire: «J’aime mieux qu’il vive!» et il lâcha l’oiseau. Ni la raison de se fâcher ni le pouvoir de se venger ne manquaient à l’empereur; cependant, il souffrit patiemment cette injure et laissa aller l’homme, sans le punir.

16. Auguste ne se liait pas facilement d’amitié; mais l’amitié une fois contractée, il la conservait avec constance. Il eut pour principal ami Mécène, chevalier romain. Celui-ci fit toujours un si bon usage de la grande influence qu’il avait sur le prince, qu’il obligea tous ceux qu’il put et ne fit jamais tort à personne. Il avait un art et une hardiesse de langage admirables pour fléchir le cœur d’Auguste, lorsqu’il le voyait enflammé de colère. Auguste rendait un jour la justice et paraissait sur le point de condamner à mort nombre de personnes. Mécène, qui était présent, s’efforça de fendre la foule des assistants, afin de se rapprocher du tribunal. Après l’avoir vainement tenté, il écrivit ces mots sur une tablette: «Lève-toi enfin, bourreau!» et il jeta cette tablette à Auguste. Après l’avoir lue, Auguste se leva aussitôt, et personne ne fut puni de mort.

17. Auguste habitait une maison modeste, qui ne se faisait remarquer ni par son étendue ni par son ornementation, et, pendant plus de quarante années, il occupa la même chambre à coucher, hiver comme été. Son mobilier, également, avait à peine l’élégance d’un simple particulier. Et pourtant, il embellit Rome, qu’il avait trouvée insuffisamment ornée pour la majesté de l’empire, au point de se glorifier, avec raison, de laisser de marbre une ville qu’il avait reçue de brique. Rarement il porta d’autres vêtements que ceux que lui avaient confectionnés sa femme, sa sœur, sa fille et ses petites-filles. Il mettait des chaussures un peu hautes, afin de paraître plus grand qu’il n’était en effet. Il mangeait très peu, et sa nourriture était ordinaire; il aimait surtout le pain bis, les petits poissons et les figues vertes.

18. Auguste ne dormait pas plus de sept heures, et encore n’était-ce pas de suite, car, dans ce laps de temps, il se réveillait trois ou quatre fois. S’il ne pouvait reprendre son sommeil interrompu, il faisait venir des lecteurs, jusqu’à ce qu’il se rendormit. Ayant appris qu’un sénateur, quoique accablé de dettes, dormait d’ordinaire profondément et lourdement, il acheta à grand prix son oreiller, et dit à ceux qui s’en étonnaient: «Il faut avoir, pour jouir du sommeil, l’oreiller sur lequel a pu dormir un homme qui avait tant de dettes.»

19. Les exercices du champ de Mars, le cheval et les armes, il les abandonna aussitôt après les guerres civiles, pour passer au jeu de paume et à celui du ballon. Puis, pour se récréer, tantôt il pêchait à la ligne, et tantôt il jouait aux osselets ou aux noix avec de petits enfants, faisant chercher de tous côtés ceux qui étaient aimables de visage et de babil. Il aimait fort les jeux de hasard, et on lui en a fait grief. Enfin, sa santé brisée, il se retira en Campanie, où, renonçant aux affaires1, il ne se priva d’aucun genre d’amusements. Le dernier jour de sa vie, il demanda un miroir, se fit arranger 1a cheveux, et demanda à ses amis, qui l’environnaient, s’il avait assez bien joué la comédie de la vie; puis, il ajouta la formule de conclusion usitée au théâtre: «Faites entendre le bruit des mains, et vous tous, applaudissez avec joie!» Il mourut à Nola, dans sa soixante-seizième année.

[1]. Litt. L’esprit relâché vers le loisir.

DEUXIÈME PARTIE: FABLES CHOISIES DE PHÈDRE

LIVRE PREMIER

PROLOGUE

La matière qu’Ésope, le créateur de la fable, a trouvée, moi je l’ai polie en vers sénaire, Double est l’avantage de ce petit livre: il excite le rire, et, par de sages conseils, il instruit la vie humaine. Si quelqu’un veut nous chercher chicane, sous prétexte que nous faisons parler les arbres, et pas seulement les bêtes, qu’il se souvienne que c’est dans les fables, où tout est fiction, que nous nous livrons au badinage.

I. - LE LOUP ET L’AGNEAU.

Au même ruisseau étaient venus le Loup et l’Agneau, poussés ensemble par la soif. En amont se tenait le Loup; beaucoup plus en aval était l’Agneau. Alors, excité par sa voracité malhonnête, le brigand apporta une cause de querelle: «Pourquoi, dit-il, as-tu fait mon eau trouble, pendant que je bois?» L’animal porte-laine répondit, plein de crainte: «Comment puis-je, de grâce, faire ce dont tu le plains, Ô Loup? C’est de toi que vers mes lèvres descend l’onde liquide.» L’autre, repoussé par la force de la vérité: «Il n’y a pas six mois1, dit-il, tu as médit de moi.» L’Agneau répondit: «Par ma foi! je n’étais pas né. - C’est ton père, par Hercule! repartit le Loup, qui a médit de moi.» Et là-dessus, meurtre inique, il saisit l’Agneau et le met en pièces.
Cette fable a été écrite à l’adresse de ces gens qui, sous de faux prétextes, accablent les innocents.
[1]. Litt. Avant ces derniers six mois; donc: depuis moins de six mois.

II - LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI.

Comme Athènes fleurissait sous des lois égalitaires, une liberté effrénée troubla l’État, et la licence relâcha les anciennes entraves. Alors se coalisèrent les sections des partis politiques, et Pisistrate, à titre de tyran, s’empara de la citadelle. Les Athéniens gémissaient sur leur funeste servitude (non que cet homme fût cruel, mais parce que tout fardeau pèse à ceux qui n’y sont pas faits) et s’étaient mis à se plaindre; Ésope alors leur conta cet apologue:
Les Grenouilles errant dans leurs libres marécages demandèrent à grands cris à Jupiter un roi qui réprimât par la force le dérèglement des mœurs. Le père des dieux rit, et leur donna un petit soliveau, dont la chute soudaine, par l’ébranlement et le retentissement du marais, épouvanta la gent peureuse. Plongé dans la vase, il gisait depuis assez longtemps, quand par hasard une des Grenouilles sort en silence la tête de l’eau et, après mûre inspection du roi, appelle toutes les autres. Déposant leur crainte, toutes à l’envi arrivent en nageant, et sur le soliveau bondit leur troupe effrontée. Après l’avoir souillé de toute sorte d’outrages, elles envoyèrent des ambassadrices à Jupiter pour lui demander un autre roi, parce que, disaient-elles, ne servait à rien celui qui leur avait été donné. Le dieu alors leur envoya une hydre1, qui, d’une dent cruelle, se mit à les saisir lune après l’autre. En vain elles essayent, impuissantes, d’échapper au carnage: la crainte étouffe leur voix. Elles chargent alors à la dérobée Mercure d’un message pour Jupiter, pour qu’il porte secours à leur détresse. Mais le dieu de répondre: «Puisque vous n’avez pas voulu, dit-il, supporter votre bonheur, endurez jusqu’au bout votre malheur!»
Et vous aussi, citoyens, ajouta Ésope, supportez votre malheur présent, de peur qu’il n’en vienne un plus grand.
[1]. Sorte de serpent d’eau (la couleuvre à collier), très friand de grenouilles.

III. - LE CHOUCAS PARÉ DES PLUMES DU PAON;

Pour que l’envie ne vienne à personne de se targuer des avantages appartenant à autrui, mais pour que plutôt on garde toute sa vie sa propre façon d’être, Ésope nous a livré l’exemple que voici:
Gonflé d’un vain orgueil, le Choucas ramassa les plumes que le Paon avait laissé choir, et s’en fit un équipement complet. Dès lors, méprisant ses congénères, il se mêle au groupe élégant des Paons: Ceux-ci arrachent ses plumes à l’impudent oiseau et le mettent en fuite à coups de bec. Durement houspillé, le Choucas, piteux, entreprit de revenir chez ceux de sa gent; mais ils l’expulsèrent, lui infligeant une infamante flétrissure. Alors un de ceux qu’il avait précédemment méprisés: «Si, lui dit-il, tu avais su te contenter de notre condition, et si tu avais voulu t’accommoder de ce que la nature t’avait donné, cette avanie-là, tu ne l’aurais pas essuyée, et cette rebuffade-ci, tu ne la subirais pas pour ton malheur.»

V. - LA VACHE, LA CHÈVRE ET LA BREBIS, EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION.

Jamais n’est sûre l’alliance avec le puissant. Ce que j’avance là, cette fable l’atteste.
La Vache, la Chèvre et la Brebis qui sait endurer l’injustice, firent société avec le Lion dans les ravins boisés. Ils prirent un cerf de grande taille. Les parts faites, le Lion parla ainsi: «Moi, je prends la première, parce que je m’appelle Lion; la seconde, parce que je suis courageux, vous me l’attribuerez ensuite, comme je suis plus fort que vous, la troisième me suivra d’elle-même; malheur à qui touchera à la quatrième!» Ainsi la proie tout entière, la seule malhonnêteté l’enleva.

VI. - LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.

A la vue du nombreux cortège des noces de son voisin, un voleur, Ésope se mit aussitôt à conter:
Une fois, le Soleil voulut prendre femme: les Grenouilles poussèrent des cris jusqu’aux astres. Tout ému de ce vacarme, Jupiter s’enquiert de la cause de leurs plaintes. Alors une habitante des marais: «Présentement, dit-elle, un unique Soleil dévore tous les étangs et nous réduit, malheureuses que nous sommes, à dépérir dans nos demeures desséchées. Que sera-ce, S’il a des enfants?»

VIII. - LE LOUP ET LA GRUE.

Qui prétend recevoir des méchants le prix d’un service, commet une double faute: d’abord, il vient en aide à des gens qui ne le méritent pas; ensuite, il ne peut plus s’en aller sans dommage.
Un os avalé gloutonnement était resté accroché au gosier du Loup. Vaincu par la violence de la douleur, celui-ci se mit à allécher les passants les uns après les autres par l’offre d’une somme d’argent, pour qu’on lui arrachât ce mal affreux. Enfin, persuadée par ses serments, la Grue, confiant à la gueule du Loup la longueur de son cou, lui fit l’aventureuse opération. Comme, en échange de ce service, elle réclamait le prix convenu: «Tu es une ingrate, lui dit-il, toi qui as retiré de notre gueule ta tête saine et sauve, et voici que tu réclames un salaire!»

IX. - LE LIÈVRE ET LE MOINEAU.

Ne pas prendre de précautions pour soi-même et donner des conseils à autrui, c’est sottise. Montrons-le en peu de vers.
Étouffé par l’Aigle, le Lièvre versait des larmes amères. Le Moineau se gaussait de lui: «Où est-elle, disait-il, cette vitesse si réputée? Pour,quoi tes pieds ont-ils ainsi tardé?» Il parlait encore, quand l’Épervier le ravit lui aussi à l’improviste et le met à mort malgré ses cris et sa plainte vaine. Alors le Lièvre expirant, pour se consoler de mourir: «Toi qui, tout à l’heure, sans souci, te moquais de nos maux, comme nous, tu te plains1 et tu déplores ta destinée.»
[1]. Litt. D’une plainte pareille tu déplores.

X. - LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE.

Quiconque s’est fait une seule fois connaître par la honte d’une fourberie a beau dire la vérité: il perd la confiance. Cela, une courte fable d’Ésope l’atteste.
Le Loup inculpait le Renard du chef de vol; l’autre soutenait qu’il était étranger à la faute. Alors, comme juge entre les deux parties, siégea le Singe. Quand tous deux eurent point par point plaidé leur cause, il prononça, dit-on, cette sentence: «Toi, Loup, tu ne me parais pas avoir perdu ce que tu réclames; et toi, Renard, je crois que tu as soustrait ce que tu nies si bien.»

XI. - LE LION ET L’ÂNE CHASSANT.

L’homme dépourvu de valeur qui vante avec emphase ses titres de gloire, en impose à ceux qui ne le connaissent pas; il est la risée de ceux qui le connaissent.
Voulant chasser en compagnie de l’Âne, le Lion le cacha dans un fourré, et, en même temps, l’avertit de la manière de procéder: tandis que l’Âne effrayerait les bêtes sauvages par le son inaccoutumé de sa voix, lui-même cueillerait au passage les fugitives. Alors l’animal aux longues oreilles pousse soudain son braiment de toutes ses forces, et, par ce prodige nouveau, met l’alarme parmi les bêtes. Tandis qu’épouvantées celles-ci cherchent à atteindre les sorties qu’elles connaissent, le Lion, d’un bond effroyable, les terrasse. Enfin, las du carnage, il fait sortir l’Âne et lui ordonne d’étouffer sa voix. Alors l’autre, plein d’arrogance: «Quel te parait être l’office de ma voix? - Remarquable, dit le Lion, au point que, si je ne connaissais ton caractère et ta race, sous le coup d’une terreur semblable, j’aurais pris la fuite.»

XII. - LE CERF SE VOYANT DANS L’EAU.

Ce qu’on a loué, on le trouve souvent moins utile que ce qu’on a méprisé. Témoin cette fable.
Après avoir bu à une source, le Cerf s’y arrêta, et, dans la limpidité de l’onde, vit son image. Là, tandis qu’en admiration il vantait la ramure de son bois et critiquait l’excessive finesse de ses jambes, soudain, effrayé par les cris des chasseurs, il se mit à fuir à travers champs et, par sa course légère, mit en défaut les chiens. Alors la forêt lui donna asile; mais là, arrêté par ses cornes enchevêtrées dans les branches, il en vint à être déchiré par la morsure cruelle des chiens. Alors en mourant il prononça, dit-on, cette parole: «Malheureux que je suis! Maintenant seulement je comprends combien me fut utile ce que j’avais méprisé, et combien de deuil comporta ce que j’avais loué.»

XIII. - LE CORBEAU ET LE RENARD.

Qui trouve plaisir à être loué par des paroles artificieuses en est d’ordinaire puni par des regrets mêlés de honte.
Du rebord d’une fenêtre le Corbeau avait enlevé un fromage. Il se disposait à le manger, perché sur le haut d’un arbre. Le Renard l’aperçut et se mit à lui adresser ces paroles flatteuses «Quel est, ô Corbeau, l’éclat de ton plumage! Que de beauté tu portes sur ta personne et dans ta physionomie! Si tu avais la voix, aucun oiseau ne te serait supérieur.» Alors l’autre, le sot, en voulant montrer sa voix, laisse tomber de son bec le fromage. et prestement le rusé Renard le ravit de ses dents avides. Alors seulement le Corbeau dupé gémit de sa stupidité.

XIV. - LE CORDONNIER DEVENU MÉDECIN.

Un méchant Cordonnier, perdu de misère, s’était mis à exercer la médecine dans une localité où on ne le connaissait pas. En débitant un antidote faussement désigné de ce nom, il se fit, grâce à son habile verbiage, de la réputation. Alors, accablé par une maladie grave, le Roi de la ville gardait le lit. Voulant éprouver le savoir du Médecin, il demanda une coupe, y versa de l’eau, feignant de mêler un poison à l’antidote, et lui ordonna de vider lui-même la coupe, moyennant une récompense. La crainte de la mort fit alors avouer à notre homme que ce n’était pas à une connaissance quelconque de l’art médical, mais à la stupidité du public, qu’il devait d’être connu. Le Roi, ayant convoqué l’assemblée du peuple, ajouta ces mots: « De quelle démence ne pensez-vous pas être atteints, vous qui n’hésitez pas à confier vos têtes à un homme à qui personne n’a livré ses pieds à chausser!»
Cette fable s’adresse, je pourrais le dire avec vérité, à ces gens dont la sottise est une source de profit pour l’effronterie.

XV. - LE VIEILLARD ET L’ÂNE.

Dans un changement de principat, il n’y a, le plus souvent, changement que du nom du maître pour les citoyens pauvres. La vérité de cette constatation, la fable suivante la montre.
Le Vieillard craintif faisait paître l’Âne dans une prairie. Épouvanté par le cri soudain des brigands, il engageait l’Âne à fuir, pour empêcher qu’on ne les prît. Mais l’autre, sans s’émouvoir: «Crois-tu, je te prie, que le vainqueur doive m’imposer un double bât?» Le Vieillard répondit que non. «Eh bien alors, que m’importe qui je servirai, pourvu que je porte mon bât habituel?»

XVI. - LA BREBIS, LE LOUP ET LE CERF EMPRUNTEUR.

Le fripon qui a recours, pour lui servir de caution, à des gens malhonnêtes, cherche non pas à arranger une affaire, mais à causer du préjudice.
Le Cerf demandait à emprunter à la Brebis une mesure de froment, le Loup étant sa caution. Mais la Brebis, craignant d’avance une fourberie: «Ravir et se sauver, dit-elle, voilà l’habitude courante du Loup; la tienne, à toi, est de te dérober aux regards par la promptitude de ton élan. Où vous chercherai-je, le jour venu de l’échéance?»

XX. - LES CHIENS QUI BOIVENT LA RIVIÈRE.

Un projet insensé non seulement ne se réalise pas, mais encore entraîne les mortels à leur perte.
Des Chiens aperçurent une peau de bête enfoncée dans la rivière. Afin de pouvoir plus facilement la retirer et s’en rassasier, ils entreprirent de boire toute l’eau; mais, le ventre crevé, ils périrent avant d’avoir pu atteindre l’objet de leur convoitise.

XXI. - LE LION DEVENU VIEUX.

Quiconque a perdu le prestige qu’il avait auparavant, devient le jouet même des lâches quand le malheur l’accable.
Épuise par l’âge et abandonné par ses forces, le Lion gisait, tirant avec effort de sa poitrine son dernier souffle. Le Sanglier aux défenses foudroyantes vint à lui, et, d’un coup de boutoir, vengea une ancienne injustice. Bientôt après le Taureau, fonçant droit de la corne1, transperça le corps de son ennemi. L’Âne, voyant blesser la bête impunément, d’un coup de sabot lui brisa le front. Alors le Lion expirant: «Que, les braves m’outragent, je l’ai supporté avec indignation; mais toi, l’opprobre de la nature, être forcé de te souffrir, c’est à mes yeux mourir deux fois!»
[1]. Litt. De ses cornes fonçant droit.

XXII. - LA BELETTE ET L’HOMME.

La Belette, prise par l’Homme, voulant échapper à la mort qui la menaçait: «Épargne-moi, de grâce, disait-elle, moi qui purge ta maison des souris qui l’infestent.» L’autre lui répondit: «Si c’était pour moi que tu le faisais, je t’en saurais gré, et déjà je t’aurais fait grâce sur ta prière; mais en fait, comme tu travailles pour jouir des restes que les souris rongeraient, et en même temps aussi pour les dévorer, elles, à leur tour, veuille bien ne pas porter à mon compte un service illusoire.» Ayant ainsi parlé, il livra l’impudente à la mort.
Ce que je viens de conter, ceux-là doivent s’en reconnaître l’objet, dont les bons offices égoïstes ne sont utiles qu’à eux-mêmes, et qui vantent trop étourdiment un vain service.

XXIII. - LE CHIEN ET LE VOLEUR.

La générosité inattendue s’acquiert la reconnaissance des sots; aux gens d’expérience elle tend de vains pièges.
Le Voleur de nuit avait jeté du pain au Chien, essayant s’il ne pourrait le séduire par l’appât de la nourriture. «Holà! dit le Chien; tu veux donc me lier la langue, afin que je n’aboie pas pour l’intérêt de mon maître? Tu te trompes grandement, car ta générosité subite m’invite à être vigilant, de peur que, par ma faute, tu ne fasses quelque butin.»

XXIV. - LA GRENOUILLE QUI VEUT SE FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF.

Le faible, en voulant imiter le puissant, se perd.
Dans la prairie, un jour, la Grenouille regarda le Bœuf. Atteinte de jalousie à l’égard d’une taille si grande, elle gonfla sa peau plissée, puis demanda à ses petits si elle n’était pas plus grosse que le Bœuf. Ils répondirent que non. De nouveau, elle tendit sa peau par un effort plus grand, et demanda pareillement lequel des deux était le plus grand. Ils répondirent que c’était le Bœuf. A la fin, pleine de dépit, en voulant s’enfler plus fort, elle resta gisante, le corps crevé.

XXV. - LE CHIEN ET LE CROCODILE.

Ceux qui donnent de mauvais conseils aux gens qui se tiennent sur leurs gardes, non seulement perdent leur temps, mais encore sont raillés honteusement.
Les Chiens, au dire de la tradition, boivent en courant l’eau du Nil, pour ne pas être enlevés par les Crocodiles. Le Chien s’étant donc mis à boire en courant, le Crocodile lui dit: «Lape autant qu’il te plaît, à loisir; sois sans crainte!» Mais l’autre: «Je le ferais, par Hercule! si je ne savais que tu es avide de ma chair.»

XXVI. - LE RENARD ET LA CIGOGNE.

Il ne faut nuire à personne; mais quiconque a fait du tort doit être puni suivant la loi du talion. Cette fable en avertit.
Le Renard, dit-on, invita le premier la Cigogne à dîner et lui servit sur un plat une bouillie claire, si bien qu’il fut absolument impossible à la Cigogne d’y goûter, malgré sa faim. Ayant invité à son tour le Renard, elle lui servit une carafe pleine de pâtée; y enfilant son bec, elle se rassasie elle-même, et fait souffrir à son convive le supplice de la faim. Comme il léchait vainement le goulot de la carafe, l’oiseau voyageur parla ainsi, nous le savons: «Ce dont on a donné soi-même l’exemple, on doit le supporter de bonne grâce.»

XXX. - LES DEUX TAUREAUX ET LA GRENOUILLE.

Les petits pâtissent, quand les puissants sont en désaccord.
La Grenouille, de son marais, vit une bataille de Taureaux: «Hélas! dit-elle, quel fléau nous menace!» Une de ses compagnes lui demanda la raison de ces paroles, du moment que c’était pour l’empire du troupeau qu’ils se battaient, et que le lieu où les Bœufs passaient leur vie était loin de leur séjour à elles. «Nos demeures, répondit-elle, sont séparées, et nos espèces étrangères l’une à l’autre; cependant celui qui, dépossédé de la royauté des bois, aura pris la fuite, viendra dans les retraites isolées de nos marais, nous foulera et nous écrasera de son pied impitoyable. Ainsi la fureur de ces Taureaux intéresse notre propre personne.»

XXXI. - LE MILAN ET LES COLOMBES.

Qui confie à un méchant le soin de sa protection, en cherchant du secours trouve sa perte.
Les Colombes avaient souvent échappé au Milan, et, grâce à la rapidité de leurs ailes, s’étaient soustraites au carnage. Le ravisseur, changeant de méthode, eut recours à la fourberie, et trompa la gent sans défense par la ruse suivante: «Pourquoi, leur dit-il, menez-vous une vie pleine d’inquiétudes au lieu de m’instituer votre roi par un traité d’alliance, pour que je vous mette à l’abri de tout dommage?» Confiantes, les Colombes se livrent au Milan qui, une fois en possession de la royauté, se mit à les dévorer l’une après l’autre et à exercer son autorité au moyen de ses serres cruelles. Alors une de celles qui restaient: «C’est justement, dit-elle, que nous sommes châtiées.»

LIVRE DEUXIÈME

IV. - L’AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE SAUVAGE.

L’Aigle avait bâti son nid au haut d’un chêne; la Chatte, ayant trouvé un creux au milieu de l’arbre, y avait fait ses petits; la Laie, habitante des forêts, avait déposé au bas sa portée. Cette communauté fortuite d’habitation, la Chatte la détruisit alors de la façon suivante par sa fourberie et sa méchanceté criminelle. Elle grimpe jusqu’au nid de l’oiseau: «Ta perte, lui dit-elle, se prépare, et peut-être aussi la mienne à moi, malheureuse! Car si tu vois chaque jour la Laie perfide creuser la terre, c’est qu’elle veut renverser le chêne pour, nos petits une fois à terre, les anéantir facilement.» Après avoir ainsi répandu la terreur chez l’Aigle et bouleversé ses esprits, elle descend en rampant au gîte de la Laie couverte de soies: «Un grand danger, lui dit-elle, menace tes enfants; car, aussitôt que tu seras sortie pour chercher ta nourriture avec ton tendre troupeau, l’Aigle est prête à te ravir tes marcassins.» Après avoir rempli de crainte ce lieu aussi, la fourbe se retire dans son trou, où elle est en sûreté. Elle en sort la nuit pour rôder sur la pointe du pied. Une fois gorgée de nourriture, elle et ses petits, feignant d’avoir peur, elle fait le guet toute la journée. L’Aigle, craignant la chute de l’arbre, reste perchée sur les branches; la Laie, pour éviter le rapt de ses petits, ne met pas les pieds dehors. Quoi de plus? Toutes deux périrent de faim avec leur progéniture, et fournirent à la Chatte et à ses petits une nourriture abondante.
Combien l’homme à deux langues fabrique souvent de mal, la sotte crédulité peut en avoir comme preuve cette fable.

V. - TIBÈRE ET L’ESCLAVE OFFICIEUX.

Il est à Rome une race d’Ardalions, courant fiévreusement çà et là, affairée sans affaires, s’essoufflant par plaisir, ne faisant rien tout en faisant beaucoup, insupportable à elle-même et très importune à autrui. La corriger, si toutefois je le puis, je veux le faire par une anecdote authentique: il vaut la peine d’y prêter attention.
César Tibère, se dirigeant vers Naples, s’était rendu à sa villa de Misène, qui, bâtie par les soins de Lucullus au sommet d’une montagne, essaye d’apercevoir dans le lointain la mer de Sicile et voit à ses pieds celle de Toscane. Un des esclaves de l’atrium au vêtement retroussé, - sa tunique était, dès les épaules, tirée par une écharpe de Péluse aux franges pendantes, - comme le maître se promenait parmi les épais massifs de verdure, se mit à verser de l’eau avec un arrosoir de bois sur le sol brûlant, appelant l’attention sur son officieuse complaisance. Mais on se rit de lui. De là, par des détours à lui connus, prenant les devants, il court à une autre allée, et y abat la poussière. César reconnaît notre homme et saisit l’intention: «Hé là!» dit le maître. L’autre, naturellement, arrive d’un bond, à la pensée que cet appel impliquait je ne sais quelle aubaine, tout exultant de la joie d’une récompense assurée. Alors la majesté de ce grand prince plaisanta en ces termes: «Tu n’as pas avancé à grand-chose, et tu as travaillé en pure perte: c’est beaucoup plus cher que je vends1 les soufflets.»
[1]. Litt. Qu’avec moi se vendent les soufflets [d’affranchissement].

VI. - L’AIGLE, LA CORNEILLE ET LA TORTUE.

Contre les puissants, personne n’est suffisamment prémuni. D’autre part, s’il s’est adjoint à eux un conseiller pervers, tout ce que la force et la méchanceté battent en brèche s’écroule.
L’Aigle enleva au haut des airs la Tortue. Comme celle-ci avait caché son corps dans sa maison d’écaille et qu’ainsi enfermée elle ne pouvait en aucune façon subir de dommage, la Corneille vint à travers les airs, et, volant parallèlement à l’Aigle: «Magnifique, assurément, [dit-elle,] est la proie que tes serres ont ravie; mais si je ne te montre pas ce qu’il te faut faire, elle te fatiguera inutilement par la lourdeur de son poids.» L’Aigle lui en ayant promis une part, elle lui conseille, en laissant tomber la Tortue du haut des airs sur un rocher, de fracasser la dure enveloppe: celle-ci brisée, il lui sera facile de se repaître de la chair. Poussé par ces paroles, l’Aigle suivit le conseil, et en même temps aussi donna à sa conseillère une large part du festin. Ainsi la Tortue, qu’avait protégée un don de la nature, impuissante contre deux ennemis, périt de male mort.

VII. - LES DEUX MULETS.

Chargés de bagages, deux Mulets cheminaient: l’un portait des paniers avec de l’argent, l’autre, des sacs gonflés d’orge en abondance. Celui-là, riche de son fardeau, marche la tête haute, dominateur, agitant avec son cou sa sonnette au son clair; son compagnon le suit d’un pas tranquille et pacifique. Soudain des brigands fondent d’une embuscade, et, au cours du carnage, blessent de leur fer le premier Mulet, pillent l’argent, dédaignent l’orge sans valeur. Donc, comme le Mulet dépouillé déplorait son malheur: «Par ma foi! dit l’autre, j’ai été méprisé, mais je m’en réjouis, car je n’ai rien perdu, et je suis indemne de blessure.»
D’après cette fable, la pauvreté humaine est à l’abri; les grandes richesses sont exposées aux dangers.

VIII. - L’ŒIL DU MAÎTRE.

Lancé de ses retraites forestières, afin d’échapper au massacre dont le menaçaient les chasseurs, le Cerf, sous l’effet d’une crainte aveugle, gagna la ferme la plus proche et se cacha dans une étable qui s’offrait à propos. Alors, comme il se blottissait, un Bœuf lui dit: «Qu’as-tu voulu pour toi, infortuné, toi qui de toi-même as couru au-devant du massacre, et qui as confié ta vie au toit des hommes?» Mais le Cerf suppliant: «Vous au moins, dit-il, épargnez-moi , à la première occasion qui s’offrira, je m’échapperai de nouveau.» Le tour de la nuit prend la place de la durée du jour. Le bouvier apporte du feuillage, et il ne voit rien pour cela. A plusieurs reprises viennent et s’en vont tous les gens de la ferme: personne ne remarque [le Cerf]. Passe l’intendant lui-même, et lui non plus ne s’aperçoit de rien. Alors, tout joyeux, l’animal sauvage se mit à rendre grâces aux Bœufs tranquilles de lui avoir donné l’hospitalité au temps de l’infortune. L’un d’eux répondit: «Ton salut, nous le désirons, en vérité, mais si l’Homme aux Cent yeux vient à paraître, un grand danger menacera ta vie.» Là-dessus, le Maître en personne revient de dîner, et, comme il avait vu récemment les Bœufs en mauvais point, il s’approche du râtelier. «Pourquoi trop peu de feuillage? dit-il. La litière manque. Ôter ces toiles d’araignée, combien de peine cela donne-t-il?» Tandis qu’il scrute les choses les unes après les autres, il voit aussi le bois élevé du Cerf. Il convoque ses gens, fait tuer l’animal et l’enlève comme proie.
Cette fable signifie que c’est le maître qui voit le mieux dans ses propres affaires.

IX. - PAROLE DE SOCRATE.

Commun est le nom d’ami, mais rare la fidélité.
Socrate s’était fait bâtir une petite maison, Socrate, dont je ne refuse pas la mort, à condition d’obtenir sa renommée, laissant le champ libre à l’envie, pourvu que, devenu cendre, je sois déclaré innocent. Un passant quelconque dit ainsi son mot, selon l’usage: «De grâce, se peut-il qu’un homme comme toi bâtisse une si petite maison? - Plaise au ciel, repartit Socrate, que je puisse la remplir de vrais amis!»

LIVRE TROISIÈME

I. - LE PARFUM DE L’AMPHORE VIDE.

Une vieille femme vit, couchée sur le sol, une amphore entièrement vidée, qui, grâce à son dépôt de vin de Falerne provenant d’une jarre réputée, répandait encore au loin un parfum délicieux. Après l’avoir avidement humée de toutes ses narines: «Ô délicieuse émanation! dit-elle; quelle bonne chose dirai-je que tu contenais auparavant, pour avoir laissé de tels restes!»
Quel est l’objet de cet apologue? le dira qui me connaîtra.

II. - LE RETOUR DE LA PANTHÈRE.

D’habitude ceux qui ont été méprisés rendent pareil traitement.
La Panthère par mégarde tomba un jour dans une fosse. Des Paysans la virent: les uns lui lancent en masse des gourdins, les autres l’accablent de pierres; quelques-uns, par contre, saisis de pitié (ne devait-elle pas périr, quand bien même personne ne lui ferait de mal?), lui jetèrent du pain pour soutenir sa vie. La nuit venue, les Paysans s’en retournent chez eux bien tranquilles, dans la pensée de trouver la Panthère morte le lendemain. Mais elle, ayant réparé ses forces affaiblies, se dégage d’un bond rapide, et, d’un pas pressé, se hâte vers sa tanière. A peu de jours de là, elle prend son élan, égorge les brebis, tue les bergers eux-mêmes, et, dévastant tout, exerce ses ravages avec une furieuse impétuosité. Alors, craignant pour leur personne, ceux qui avaient épargné la bête sauvage ne se refusent pas au sacrifice de leurs troupeaux; ils l’implorent pour leur vie seulement. Mais la Panthère: «Je me rappelle qui m’a assaillie à coups de pierres, qui m’a donné du pain. Vous autres, cessez de craindre c’est contre ceux qui m’ont fait du mal que je reviens en ennemie de guerre.»

VI. - LA MOUCHE ET LA MULE.

La Mouche se posa sur le timon, et, gourmandant la Mule: «Que tu es lente! dit-elle; tu ne veux pas marcher plus vite? Prends garde que de mon aiguillon je ne crible ton cou de piqûres.» L’autre répondit: «Tes paroles ne m’émeuvent pas; celui que je crains, c’est cet homme qui, assis sur le siège de devant, me gouverne, attachée au joug, avec son fouet flexible, et retient ma bouche à l’aide du mors écumant. Donc, dépose ta futile arrogance, car là où il faut aller au pas, et là où il faut courir, je le sais.»
D’après cette fable, peut être à bon droit tourné en ridicule l’homme sans force qui se livre à de vaines menaces.

VII. - LE LOUP ET LE CHIEN.

Combien est douce la liberté, je l’exposerai en peu de mots.
Le Chien dodu à point fit d’aventure la rencontre du Loup consumé de maigreur. Ils se saluèrent mutuellement, puis, quand ils se furent arrêtés: «D’où vient, je te prie, [dit le Loup,] que tu es ainsi luisant de santé? Ou, pour mieux dire, avec quelle nourriture t’es-tu donné tant d’embonpoint?» Le Chien avec bonhomie: «Pareille condition est la tienne, si tu es capable de rendre à mon maître les mêmes services que moi. - Lesquels? dit le Loup. - D’être le gardien du seuil; de lui défendre sa maison la nuit, contre les voleurs. - Pour ma part, à coup sûr, je suis prêt. Présentement, j’endure les neiges et les pluies dans les forêts, où ma vie misérable se traîne. Combien me serait-il plus facile de vivre sous un toit, et, sans rien faire, de me rassasier d’une abondante nourriture! - Viens donc avec moi.» Chemin faisant, le Loup aperçoit le cou du Chien pelé par la chaîne. «D’où vient ceci, mon ami? - Ce n’est rien. - Dis-le tout de même, si tu le veux bien. - Parce que je parais plein de feu, on m’attache le jour, pour que je dorme le matin, et que je veille une fois la nuit venue; au crépuscule du soir on me détache, et j’erre où bon me semble. On m’apporte du pain sans que j’en demande; de sa propre table le maître me donne des os; les gens de la maison me jettent des morceaux, avec le ragoût dédaigné des convives. C’est ainsi que, sans que je travaille, mon ventre se remplit. - Voyons! si ton idée est de t’en aller en quelque endroit, as-tu la permission? - Pas absolument, dit-il. - Jouis des biens que tu vantas, Ô Chien; je ne voudrais pas d’un royaume, si c’était à condition de ne pas être libre à ma guise.»

VIII. - LE MIROIR.

Instruit par ma leçon, examine-toi souvent.
Un homme avait une fillette très laide, et il avait aussi un garçonnet remarquable par sa beauté. Ceux-ci, un jour qu’un miroir se trouvait placé sur le fauteuil de leur mère, en jouant comme font les enfants, y regardèrent par hasard. L’un se vante d’être beau; l’autre se fâche, et ne supporte pas les plaisanteries de son frère, qui fait le glorieux: elle prend tout, n’est-ce pas naturel? comme un outrage. Aussi descend-elle en courant auprès de son père pour humilier son frère à son tour, et, avec beaucoup d’aigreur, accuse l’enfant d’avoir, lui, un garçon! touché à un objet de femme. Le père les serre l’un et l’autre dans ses bras, et, tout en cueillant des baisers et partageant à tous deux sa douce tendresse: «Tous les jours, dit-il, je veux que vous usiez du miroir: toi, pour que tu n’altères pas ta beauté par les stigmates de la méchanceté; toi, pour que tu triomphes de ton visage par la beauté du caractère.»

XII. - LE POULET ET LA PERLE.

Dans un fumier le Poulet, en cherchant sa nourriture, trouva une perle. «Tu es là gisante, lui dit-il, toi, une chose si belle, dans un lieu indigne. Si quelque amateur de ta valeur voyait cela, depuis longtemps tu aurais retrouvé ta splendeur d’autrefois. De t’avoir trouvée, moi, pour qui un aliment est de beaucoup préférable, ni à toi ni à moi, cela ne peut servir de rien.»
Ce récit, je le fais pour ceux-là qui ne me comprennent pas.

XIII. - LES BOURDONS ET LES ABEILLES

Les Abeilles au haut d’un chêne avaient fait leurs rayons; ces rayons, les Bourdons fainéants prétendaient qu’ils étaient leur propriété. Le différend fut porté au tribunal: la Guêpe servait de Juge. Comme elle connaissait parfaitement l’une et l’autre espèce, voici la condition qu’elle proposa aux deux parties: «Votre forme n’est pas sans rapport, et vous avez même couleur, de sorte qu’un doute complet pèse à juste titre sur la question. Mais enfin, pour que ma conscience de juge n’ait pas, par manque d’information, d’erreur à se reprocher, recevez des ruches; faites couler votre travail dans des canaux de cire, afin qu’au goût du miel et à la forme des rayons se révèle l’auteur de ceux dont il est présentement question.» Les Bourdons refusent; la proposition agrée aux Abeilles. Alors la guêpe prononce la sentence que voici: «On voit manifestement qui n’est pas capable de produire et qui a produit. C’est pourquoi je restitue aux Abeilles le fruit de leur travail.» Cette fable, je l’aurais passée sous silence, si les Bourdons ne s’étaient pas dérobés à l’engagement contracté.

XVI. - LA CIGALE ET LA CHOUETTE.

Qui ne se plie pas à la complaisance, va d’ordinaire au devant du châtiment de son orgueil.
La Cigale faisait un vacarme désagréable pour la Chouette, accoutumée à chercher sa nourriture dans les ténèbres et à dormir le jour dans le creux d’une branche. Priée de se taire, elle se mit à crier beaucoup plus fort. Réitérée, la prière ne fit que l’exciter davantage. La Chouette, voyant que rien ne pouvait lui venir en aide et que ses paroles étaient méprisées, attaqua la bavarde par la ruse que voici: «Puisque la liberté de dormir m’est [, dit - elle,] ôtée par tes chants, des chants que l’on croirait retentir sur la cithare d’Apollon, j’ai l’intention de boire d’un nectar dont Pallas m’a fait cadeau récemment. Si tu ne dédaignes pas mon offre, viens; nous boirons ensemble.» L’autre, qui brûlait de soif, n’eut pas plus tôt compris qu’on faisait l’éloge de sa voix, qu’elle s’élança d’un vol empressé. La Chouette, sortant de son trou, attrapa la Cigale qui se hâtait fiévreusement, et la livra au trépas. Ainsi, ce que vivante, l’autre avait refusé, elle l’accorda morte.

XVIII. - LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON.

Le Paon vint trouver Junon, supportant avec indignation que le chant du rossignol ne lui eût pas été donné en partage: «Celui-là, disait-il, était un objet d’admiration pour toutes les oreilles, tandis que lui, il était tourné en dérision dès qu’il faisait entendre sa voix.» Alors, pour le consoler, la déesse lui dit: «Mais, par la beauté tu l’emportes; tu l’emportes par la grandeur; l’éclat de l’émeraude resplendit sur le devant de ton cou, et, avec tes plumes colorées, tu déploies une queue ornée de pierreries. - A quoi bon, répondit-il, une beauté muette, si je suis inférieur par le chant? - C’est la décision du destin qui vous a assigné vos rôles: à toi la beauté, la force à l’aigle, au rossignol le chant, le don des présages au corbeau, celui des signes encourageants du côté gauche à la corneille, et tous sont satisfaits de leurs avantages propres. N’ambitionne pas ce qui ne t’a pas été donné, de peur que ton espérance trompée n’aboutisse à la plainte.

LIVRE QUATRIÈME

IV. - LE CHEVAL S’ÉTANT VOULU VENGER DU SANGLIER.

Dans le gué où le Cheval avait pris l’habitude d’étancher sa soif, le Sanglier, en se vautrant, troubla l’eau. De là s’éleva une querelle. Irritée contre l’animal sauvage, la bête au pied sonore demanda le secours de l’Homme, et, soulevant celui-ci sur son dos; revint à son ennemi. Quand à coups de flèches le Cavalier eut tué le Sanglier, il parla ainsi, dit-on: «Je me réjouis de t’avoir, sur ta prière, porté secours, car je me suis emparé d’une proie, et j’ai compris combien tu m’es utile.» Et là-dessus, il força le Cheval à endurer le frein malgré lui. Alors le Cheval plein de tristesse: «En cherchant, dans mon égarement, à venger une légère offense, c’est la servitude que j’ai trouvée.»
Cette fable avertira les gens irascibles que laisser une offense impunie vaut mieux que se livrer à autrui.

VI. - LE COMBAT DES SOURIS ET DES BELETTES

Les Souris, vaincues par l’armée des Belettes (leur histoire est représentée en peinture dans les cabarets), faisaient retraite et s’empressaient, anxieuses, à l’entrée de leurs trous; à grand-peine elles y trouvèrent asile et échappèrent au carnage. Leurs chefs, qui avaient attaché à leurs tètes des cornes à panache, afin d’avoir bien apparent dans le combat un signe de ralliement que suivissent leurs soldats, restèrent accrochés aux portes et furent pris par l’ennemi. Après les avoir immolés d’une dent avide, le vainqueur les engloutit dans le gouffre infernal de son large ventre.
Quelle que soit la nation qu’accable un événement funeste, le danger est pour les grands personnages; le menu peuple trouve facilement un abri où se cacher1.
[1]. Litt. La grandeur des premiers de la cité est en danger; la menue plèbe est cachée par un abri facile (à trouver).

VII. - CONTRE CEUX QUI ONT LE GOÛT DIFFICILE.

Ô toi, homme au nez railleur, qui étrilles mes écrits et dédaignes de lire ce genre de badinages, tiens devant tes yeux mon petit livre avec un peu de patience, tandis que je cherche à dérider la sévérité de ton front. Voici qu’Ésope s’avance sur la scène, chaussé d’un cothurne nouveau
Plût aux dieux que jamais, sur la croupe boisée du Pélion, le pin ne fût tombé sous la hache thessalienne, et que jamais, pour s’engager sur le chemin audacieux de la mort acceptée d’avance, Argus, avec l’aide de Pallas, n’eût construit le vaisseau qui, le premier, ouvrit les replis du Pont-Euxin, pour le malheur des Grecs et des barbares! Car la maison de l’orgueilleux Eétès est plongée dans le deuil et la royauté de Pélias est abattue par le crime de Médée, qui, couvrant ses cruels instincts de masques variés, là, se servit des membres de son frère pour assurer sa fuite, et, ici, souilla les mains des Péliades du meurtre de leur père.
«Que te semble de cela? - Cela aussi est absurde, dit le critique, et le récit est faux; car bien plus anciennement Minos subjugua avec sa flotte la mer Égée, vengeant par un juste exemple l’attaque dont il fut l’objet.»
Dès lors, que puis-je faire pour toi, ô Caton qui me lis, si ne te plaisent ni les apologues ni les tragédies? Ne sois pas désagréable aux lettres en général, de peur qu’elles ne te causent encore plus de désagréments.
Ce que je viens de dire s’adresse à ceux-là qui, dans leur sottise, font les dégoûtés, et, afin de passer pour des connaisseurs, critiquent le ciel même.

VIII. - LA VIPÈRE ET LA LIME.

Qui d’une dent méchante s’attaque à plus mordant que lui, se sente caractérisé par la fable que voici.
Dans l’atelier d’un forgeron pénétra la Vipère. Comme elle tâtait s’il y avait quelque nourriture, elle mordit la Lime. Mais celle-ci, rebelle: «Pourquoi, sotte, dit-elle, cherches-tu à m’entamer de ta dent, moi qui ai l’habitude de ronger tout objet de fer?»

IX. - LE RENARD ET LE BOUC.

Dès qu’un homme rusé est tombé dans un danger, il cherche à trouver son salut aux dépens d’autrui.
Le Renard était tombé dans un puits par mégarde et était retenu prisonnier par la margelle trop haute. Survint au même endroit le Bouc, qui avait soif; il demanda si l’eau n’était pas agréable et abondante. L’autre, méditant une ruse: «Descends, ami, lui dit-il; l’eau est si bonne, que mon plaisir d’en boire ne peut se rassasier.» Dans le puits se précipita l’animal à longue barbe. Alors le Renard s’en échappa en s’arc-boutant sur les cornes élevées du Bouc, et laissa celui-ci empêtré dans la nappe d’eau close.

X. - LA BESACE.

Jupiter nous a chargés de deux sacs: l’un, rempli à craquer de nos propres défauts, il l’a placé derrière notre dos; l’autre, lourd des défauts d’autrui, il l’a suspendu devant notre poitrine.
Pour ce motif, nous ne pouvons voir nos défauts à nous; aussitôt que les autres commettent une faute, nous en devenons les censeurs

XVII. - LA BARBE DES CHÈVRES.

Les Chèvres avaient obtenu de Jupiter le don de la barbe. Affligés, les Boucs se prirent à s’indigner de ce que leurs femelles les avaient égalés en prestige. «Laissez- le, dit Jupiter, jouir de leur vaine gloriole et arborer les insignes de votre fonction, pourvu qu’elles ne soient pas vos égales en courages.»
Cette fable nous avertit de tolérer que nous soient semblables par l’extérieur ceux qui ne sont pas nos égaux par te mérite.

XXI. - LE RENARD ET LE DRAGON.

Le Renard se creusait un terrier; en rejetant la terre au dehors et en poussant trop profondément plusieurs galeries souterraines. il parvint au dernier repli de la caverne du Dragon, qui gardait des trésors enfouis. Dès qu’il l’aperçut: «Je te prie tout d’abord, lui dit-il, de pardonner à mon étourderie; ensuite, si tu te rends bien compte à quel point l’or est sans rapport avec ma façon de vivre, de me répondre sans te fâcher. Quel fruit retires-tu de ce travail? En d’autres termes, quelle si grande récompense est la tienne, pour que tu te prives de sommeil et passes ta vie dans les ténèbres? - Aucune, dit le Dragon; mais mon office m’a été attribué par le grand Jupiter. - Alors, tu ne prends rien pour toi, et tu ne donnes rien à personne? - Ainsi plaît-il aux destins. - Ne te fâche pas si je te parle avec franchise: est né avec la malédiction des dieux qui te ressemble.»
Toi qui dois t’en aller là où sont allés nos ancêtres, par quel aveuglement d’esprit tourmentes-tu ta misérable vie? C’est pour toi que je parle, Avare, toi, la joie de ton héritier; toi qui frustres d’encens les dieux, et toi-même de nourriture; toi qui écoutes, chagrin, les sons mélodieux de la cithare et qu’aigrit la douceur des flûtes; toi à qui le prix des vivres arrache des gémissements; toi qui, pourvu que tu ajoutes un liard à ton patrimoine, fatigues le ciel de tes ignobles parjures, et qui rognes sur chaque article la dépense de tes funérailles, de peur que Libitine ne tire quelque profit de ton propre bien!

XXIII. - SIMONIDE NAUFRAGÉ.

Le lettré porte toujours en lui-même ses richesses.
Simonide, qui a écrit de remarquables poésies lyriques, se mit, pour subvenir plus facilement à sa pauvreté, à faire le tour des villes célèbres de l’Asie: pour un prix déterminé, il chantait la gloire des vainqueurs aux jeux. Une fois enrichi par ce genre de gain, il voulut rentrer dans sa patrie par la voie de la haute mer; or, il était né, dit-on, dans l’île de Céos. Il s’embarque; une affreuse tempête et tout ensemble la vétusté disloquent son vaisseau en pleine mer. Les uns ramassent leurs ceintures; les autres, leurs objets précieux, ressource pour leur vie. Alors un quidam, plus curieux que les autres: «Et toi, Simonide, [demanda-t-il,] tu ne prends rien de tes richesses? - J’ai avec moi, dit-il, tout mon avoir.» Là-dessus, un petit nombre se sauvent à la nage, car la plupart, alourdis par leur charge, avaient péri. Des pillards surviennent, ravissent ce que chacun a emporté avec soi, et les laissent dépourvus de tout. Par hasard, Clazomène se trouvait dans le voisinage, ville antique, que gagnèrent les naufragés. Là, un homme adonné à l’étude des lettres, qui souvent avait lu les vers de Simonide et qui, sans l’avoir vu, était son très grand admirateur, le reconnut à son langage même, et avec un empressement infini, le recueillit chez lui: vêtements, argent, esclaves, il fournit le personnage de tout. Les autres portent la pancarte évoquant leur naufrage, et mendient leur nourriture. Par aventure, Simonide les voit sur son passage «J’ai dit, s’écria-t-il, que j’avais avec moi tout mon avoir; vous, ce que vous avez emporté à la hâte, vous l’avez perdu.»

XXV. - LA MOUCHE ET LA FOURMI.

La Fourmi et la Mouche disputaient aigrement qui des deux l’emportait. La Mouche, la première, commença ainsi: «Te comparer à mes mérites, le peux-tu? Quand se fait un sacrifice, je goûte la première aux entrailles réservées aux dieux; je m’attarde au milieu des autels, je parcours à fond tous les sanctuaires; je me pose sur la tête du roi quand cela me plaît et j’effleure la chaste bouche des dames. Je ne travaille en rien, et pourtant je jouis des meilleures choses. Lequel de ces miens avantages t’arrive pareillement, fille des champs? - Elle est honorable, certes, la participation aux repas des dieux, mais pour celui qu’on invite, non pour celui qu’on évite. Tu fréquentes les autel? C’est-à-dire qu’on te chasse à ton arrivée. Tu évoques les rois et les bouches des dames? Il ne te manque plus que de te vanter de ce que la pudeur doit cacher! Tu ne travailles en rien? C’est pour cela que, dans le besoin, tu n’as rien. Pendant que moi, j’amasse en diligence du grain pour l’hiver, je te vois, toi, le long de la muraille, te repaître d’ordures. Quand, toute recroquevillée, les froids te condamnent à mourir, moi, une demeure bien pourvue me recueille saine et sauve. L’été, tu me harcèles; l’hiver venu, tu te tais. Assurément, j’ai suffisamment rabattu ton orgueil.»
Cette fable distingue les caractères des hommes, et de ceux qui se parent de faux mérites, et de ceux dont le mérite étale un solide éclat.

XXVI. - SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.

Quel est le pouvoir des lettres parmi les hommes, je l’ai dit précédemment; quel grand honneur les dieux leur ont rendu, je vais maintenant le transmettre à la mémoire.
Ce même Simonide, le poète bien connu dont j’ai parlé, pour écrire l’éloge d’un certain boxeur vainqueur aux jeux, fit marché pour un prix déterminé. Il gagne un endroit solitaire. Comme la pauvreté du sujet arrêtait son essor poétique, il usa de la permission habituelle [aux poètes] et intercala l’éloge des astres jumeaux, fils de Léda, contant le prestige d’une gloire pareille à celle de son héros. Il fit agréer son œuvre, mais ne reçut que le tiers de son salaire. Comme il réclamait le reste: «Ceux-là, dit le boxeur, te le rendront, à qui appartiennent les deux tiers de l’éloge. Toutefois, pour que je ne m’aperçoive pas que tu as pris congé de moi avec colère, promets-moi de venir dîner; je veux inviter aujourd’hui mes proches, parmi lesquels tu figures, à mes yeux.» Tout frustré qu’il était, et souffrant de l’injustice, pour ne pas compromettre son crédit en prenant congé en mauvais termes, il promit, revint à l’heure dite, et se mit à table. Le festin resplendissait, riant, de l’éclat des coupes; la maison, en grand appareil, retentissait, joyeuse, quand soudain deux jeunes gens couverts de poussière et le corps ruisselant d’une abondante sueur, d’une taille plus qu’humaine, enjoignent à un esclave de faire venir auprès d’eux Simonide: il y va de son intérêt; qu’il ne fasse pas de retard. L’homme, tout troublé, fait sortir Simonide. A peine celui-ci avait-il mis le pied hors de la salle à manger, que la chute du plafond, soudain, écrasa tous les autres. Des jeunes gens, on n’en trouva point auprès de la porte d’entrée. Dès que la suite des faits, dans l’ordre où ils s’étaient passés, fut connue du public, tout le monde reconnut que l’apparition des divinités avait donné la vie au poète, en guise de salaire.

LIVRE CINQUIÈME

II. - LE FANFARON.

Deux Soldats se trouvèrent tout à coup en présence d’un brigand. L’un d’eux s’enfuit, mais l’autre tint bon et se défendit d’une main courageuse. Le brigand repoussé, le peureux compagnon accourt, dégaine son épée, et, rejetant son manteau: «Passe-moi celui-là, dit-il; je vais lui faire savoir à quels hommes il s’est attaqué.» Alors celui qui avait combattu jusqu’au bout: «Je voudrais que, par tes paroles au moins, tu m’eusses aidé tout à l’heure; j’aurais été plus ferme, croyant à leur sincérité; maintenant, rengaine ton fer et ta langue, aussi vains l’un que l’autre. A supposer que tu puisses en tromper d’autres, qui ne te connaissent pas, moi, qui ai éprouvé avec quelle grande vigueur tu prends la fuite, je sais à quel point il ne faut pas compter sur ton courage.»
Ce récit doit être appliqué à celui qui, en cas de succès, est courageux, en cas de danger, prompt à fuir.

III. - LE CHAUVE ET LA MOUCHE.

La Mouche piqua le crâne dénudé du Chauve. Celui-ci, en cherchant à l’écraser, s’appliqua un lourd soufflet. L’autre alors, moqueuse: «La piqûre d’un tout petit être ailé, tu as voulu la punir de mort; que te feras-tu, à toi, pour avoir au mal ajouté l’affront?» Il répondit: «Il m’est facile de rentrer en grâces avec moi-même, parce que je n’ai pas eu l’intention de me faire du mal; mais toi, fille d’une race méprisée, bête malfaisante, qui prends plaisir à boire le sang humain, je souhaiterais de te tuer, même au prix d’un plus grand désagrément.»
D’après cette fable, il convient de faire grâce à qui commet une faute sans le faire exprès, car, pour celui qui, de propos délibéré, nuit à autrui, il n’est point de châtiment qu’il ne mérite, à mon sens.

V. - LE BOUFFON ET LE PAYSAN.

D’ordinaire l’injuste prévention porte les mortels à se tromper, et, tandis qu’ils s’entêtent dans l’erreur de leur préjugé, l’évidence des faits les amène au repentir.
Un riche devait donner des jeux brillants. Par l’offre d’une récompense, il invita les gens à venir exhiber le spectacle nouveau dont chacun serait capable. Il vint des spécialistes à ces luttes dont la gloire est le prix. Parmi eux, un Bouffon, connu par ses facétieuses drôleries, dit qu’il avait un genre de spectacle qui n’avait jamais été produit au théâtre. Répandue de tous côtés, cette nouvelle met en mouvement la cité; les places, vides peu auparavant, manquent à la foule. Quand sur la scène parut notre homme, seul, sans attirail, sans comparses, à elle seule l’attente fit faire silence. L’autre alors, mettant soudain la tête dans le pli de son manteau, imita si bien de sa voix le grognement du cochon de lait, que les spectateurs, prétendant qu’il tenait dissimulé sous son manteau un porcelet véritable, ordonnèrent qu’on le fouillât. Cela fait, comme on n’avait rien trouvé, on couvre notre homme d’éloges et on l’accompagne d’applaudissements nourris. Un Paysan, témoin de ce fait: «Par Hercule! dit-il, il ne me surpassera pas!» et aussitôt il proclame qu’il fera mieux la même chose le lendemain. La foule est plus nombreuse encore. Déjà la partialité s’empare des esprits et met les gens en mouvement pour bafouer, non pour regarder le concurrent. Nos deux hommes s’avancent sur la scène. Le Bouffon grogne le premier, soulève les applaudissements et provoque des cris d’admiration. Alors le Paysan, faisant le geste de cacher un cochon de lait sous ses vêtements (ce qu’il faisait effectivement, mais comme on n’avait rien découvert à propos du Bouffon, son acte passa inaperçu), tire jusqu’au sang l’oreille au vrai cochon qu’il tenait caché, et, de douleur, lui arrache le cri de la nature. Le public s’écrie que le Bouffon a beaucoup mieux imité le cri de l’animal et exige qu’on expulse le Paysan. Mais celui-ci tire le porcelet même du pli de son manteau, et, par cette preuve manifeste établissant la honteuse erreur de l’assistance: «Tenez! dit-il, la bête que voici montre clairement quels juges vous êtes.»

VII. - LE JOUEUR DE FLÛTES PRINCEPS (Leprince)

Quand un esprit léger, séduit par le vent inconstant de la popularité, s’est bouffi d’arrogance et de présomption, sa sotte vanité est facilement tournée en dérision.
Leprince était un joueur de flûtes un peu plus connu que les autres, pour prêter d’habitude son concours sur la scène à Bathylle. Lors de jeux je ne me rappelle plus bien lesquels, il lui advint, comme on enlevait à la hâte un décor, de tomber d’une lourde chute inopinément, et de se casser la flûte gauche; il eût certes préféré perdre deux flûtes de droite. Enlevé à bras d’hommes et gémissant beaucoup, il est reporté chez lui. Quelques mois se passent, pendant que le traitement s’achemine à la guérison. Les spectateurs étant, comme on sait, une espèce sensible et d’humeur aimable, on commença à regretter celui dont le souffle excitait d’ordinaire la vigueur du danseur.
Un citoyen devait donner des jeux brillants. Comme Leprince commençait à marcher de nouveau, il obtint de lui par argent et prières l’engagement de ne se montrer que le jour même des jeux. Ce jour venu, divers bruits sur le joueur de flûtes bourdonnent dans le théâtre: certains affirment qu’il est mort; d’autres, qu’il va paraître aux yeux incontinent. Le rideau baissé, après des roulements de tonnerre, les dieux parlent suivant l’usage traditionnel. Puis le chœur entonne en l’honneur de celui qui venait de revenir un chant non encore entendu, dont le thème était: «Réjouis-toi, Rome sauve, puisque le Prince est sauf.» On se lève en masse pour applaudir. Le joueur de flûtes envoie des baisers, croyant que ses admirateurs le félicitent. Les chevaliers s’aperçoivent de sa sotte erreur, et avec de grands éclats de rire demandent la reprise du chant. On recommence celui-ci. Notre homme, sur le devant de la scène se prosterne de tout son long: les chevaliers, ironiquement, l’applaudissent; le peuple croit qu’il demande une couronne. Mais quand la vérité fut connue sur tous les gradins, Leprince, avec sa jambe serrée de bandelettes blanches, avec sa blanche tunique et aussi ses blancs souliers, orgueilleux d’un honneur réservé à la maison impériale, fut par tous les spectateurs jeté dehors la tête la première.

IX. - LE VEAU ET LE TAUREAU.

A la porte étroite de l’étable, le Taureau se débattait avec ses cornes et ne pouvait entrer qu’avec peine. Le Veau voulait lui montrer la façon de se contourner: «Tais-toi, dit l’autre; cela, je l’ai connu avant que tu fusses né, toi.»
Qui redresse plus savant que lui doit penser que c’est pour lui que j’écris.

APPENDICE

V. - LES SUPPLICES SYMBOLIQUES.

Ixion, qui, dit-on, tourne sans cesse attaché à la roue, enseigne que la fortune est entraînée dans un perpétuel tourbillon. Contre la pente d’une haute montagne, Sisyphe, poussant devant lui avec une peine extrême un rocher que, du sommet, malgré sa sueur toujours inutile, il laisse échapper en roulant, montre que les misères humaines n’ont point de terme. Si, debout au milieu du fleuve, Tantale a soif, c’est le portrait des avares qui est tracé tout autour d’eux coule la jouissance des biens, mais ils n’y peuvent toucher en aucune façon. Dans leurs urnes, les Danaïdes apportent l’eau maudite, mais elles ne peuvent remplir les jarres perforées: eh bien donc, tout ce qu’on aura donné au plaisir s’écoulera entièrement. Étendu sur le sol, sur une superficie de neuf arpents, Titye présente à un cruel châtiment son foie toujours renaissant: plus est vaste l’espace de terre que l’on possède, plus lourds, ce symbole le prouve, sont les soucis dont on est la proie.
C’est à dessein que l’antiquité a enveloppé de voiles la vérité, pour que le sage la reconnût, que le novice se méprit.

X. - LE JEUNE TAUREAU ET LE BŒUF.

Un père de famille avait un fils cruel. Celui-ci, dès qu’il s’était soustrait aux regards paternels, accablait les esclaves de mille coups et donnait carrière à sa bouillante adolescence. Ésope donc se met à conter cette fable au vieillard.
Un quidam. appariait à un même joug le jeune Taureau et le vieux Bœuf. Celui-ci refusait le joug pour son cou inégal [à celui de son compagnon1] et alléguait comme excuse ses forces affaiblies. «Tu n’as rien à craindre, lui dit le Paysan; ce n’est pas pour que tu travailles que je procède ainsi, c’est pour que tu modères ton compagnon qui, du sabot et de la corne, estropie nombre de gens.» De même pour toi: si tu ne gardes pas continuellement ton fils à tes côtés et si tu ne contiens pas par la douceur son naturel intraitable, prends garde que les plaintes de ta maison ne s’accroissent et ne deviennent plus vives.
A violence, douceur est remède.
[1]. On peut traduire aussi: pour son cou qui n’était plus de force [à le porter].

XVII. - ÉSOPE ET L’ESCLAVE FUGITIF.

Un esclave, en train de fuir de chez son maître au caractère dur, rencontra Ésope, dont il était connu à titre de voisin «Pourquoi es-tu bouleversé? - Je te le dirai sans détour, père, (car tu es digne d’être appelé de ce nom), parce que c’est en toute sûreté qu’une plainte est déposée dans ton sein. Pour moi, les coups, il y en a trop; la nourriture, il y en a trop peu. A tout bout de champ, il me faut aller à la ferme, sans viatique. Mon maître donne-t-il à dîner? Des nuits entières je reste debout. Est-ce lui qui est invité? Je suis couché jusqu’à l’aube dans la ruelle. Mon temps de service me vaudrait la liberté1: j’ai des cheveux blancs, et je suis esclave. Encore, si j’avais quelque chose à me reprocher, c’est avec résignation que je supporterais mon sort! Jamais je n’ai été rassasié, et, par-dessus le marché, malheureux que je suis, j’endure une cruelle tyrannie. Pour ces raisons et d’autres encore, qu’il serait trop long d’énumérer, j’ai résolu de m’en aller où me porteraient mes jambes. - Eh bien donc, répondit Ésope, écoute; alors que tu n’as rien fait de mal, tu souffres, comme tu le rapportes, ces maux présents; qu’adviendra-t-il, une fois que tu te seras mis en faute? Quels maux penses-tu que tu auras à souffrir?» Par un tel avis, l’esclave fut détourné de fuir.
[1]. Litt. J’ai achevé de gagner, j’ai mérité par mon service [d’esclave].

XXI. - LE VOYAGEUR ET LE CORBEAU.

Un quidam, suivant à travers champs un chemin écarté, entendit de loin le mot: «Salut!» Il s’arrêta un peu, et, ne voyant personne, il reprit sa marche. De nouveau, le même mot le salue, venant d’un endroit caché. Rassuré par cette voix accueillante, il s’arrête pour rendre à l’autre, quel qu’il fût, sa politesse. Jetant les yeux tout autour de lui, il resta longtemps en place par suite de son erreur. Il avait perdu le temps de faire quelques milles, quand un corbeau se montra, et volant au-dessus de lui, lui jeta à satiété: «Salut!» Alors, comprenant qu’il avait été joué: «Mais peste soit de toi, dit-il, maudit oiseau, qui, lorsque j’étais pressé, as ainsi retenu mes pas!»

XXX. - L’ALOUETTE ET LE RENARD.

L’Alouette, appelée par les paysans l’«Oiseau de la terre», parce qu’effectivement c’est dans la terre qu’elle dispose son nid, rencontra par hasard le malhonnête Renard. A sa vue, d’un coup d’aile, elle s’enleva à bonne hauteur. «Salut! dit l’autre; pourquoi me fuir, je te prie? Comme si, dans la prairie, je n’avais pas en abondance de quoi me nourrir, grillons, scarabées, force sauterelles! Tu n’as rien à craindre; moi, je t’aime fort pour ton caractère paisible et ta vie honnête.» Elle répondit: «Certes, tu fais fort bien mon éloge. Pour moi, ce n’est pas en rase campagne, mais au haut des airs que je suis ton égale. Eh bien donc, suis-moi: je te confie ma vie.»

TROISIÈME PARTIE: PAGES CHOISIES DE CORNÉLIUS NÉPOS

II. - THÉMISTOCLE.

I. - JEUNESSE DÉRÉGLÉE DE THÉMISTOCLE. - ASSAGI PAR L’ÉPREUVE, IL SE FAIT REMARQUER PAR SON ARDEUR AU TRAVAIL ET SON INTELLIGENCE DES AFFAIRES.

[1] Thémistocle, fils de Néoclès, athénien. Les défauts de sa première jeunesse furent rachetés par de si grandes qualités, que personne ne le dépasse, peu sont réputés ses égaux. Mais c’est par le début de sa vie qu’il nous faut commencer. [2] Son père Néoclès était de noble naissance. Il épousa une citoyenne d’Acarnanie, de qui naquit Thémistocle. Ce dernier, fort mal vu de ses parents à cause de sa conduite trop libre et de sa négligence à gérer son patrimoine, fut déshérité par son père.

[3] Un tel affront, loin de l’abattre, le fit se relever. Jugeant que, pour l’effacer, il devait déployer la plus grande activité, il consacra toutes ses forces aux affaires publiques. S’attachant avec beaucoup de zèle au service de ses amis politiques et au soin de sa réputation, il s’occupait activement des affaires civiles et paraissait souvent comme orateur dans l’assemblée du peuple; aucune affaire un peu importante ne se traitait sans lui; il trouvait vite les mesures utiles et les développait avec clarté dans ses exposés à la tribune. [4] Et il ne montrait pas moins de promptitude dans l’exécution des choses que dans la conception, puisque, au dire de Thucydide, il portait sur le présent des jugements très exacts et avait sur l’avenir des prévisions très avisées. Il en résulta qu’il atteignit en peu de temps à la célébrité.

II. - IL SE DISTINGUE DANS LA GUERRE DE CORCYRE. - A L’APPROCHE DE XERXÈS, IL CONSEILLE AUX ATHÉNIENS DE SE RÉFUGIER SUR LEURS VAISSEAUX.

[1] Son premier pas dans la carrière politique se fit dans la guerre de Corcyre. Nommé général par le peuple pour la conduire, non seulement au cours de cette guerre, mais encore dans la suite, il rendit sa cité plus belliqueuse. [2] Les deniers publics provenant du revenu des mines se perdaient, en effet, chaque année par les largesses des magistrats: lui, il persuada au peuple d’employer cet argent à la construction d’une flotte de cent navires. [3] Cette flotte, rapidement constituée, servit d’abord à écraser les Corcyréens, puis à donner la chasse aux pirates et à assurer ainsi la sécurité de la mer. Par cette mesure, Thémistocle pourvut de richesses les Athéniens et les rendit fort habiles à la guerre sur mer.

[4] Combien cette mesure contribua au salut de la Grèce entière, on le reconnut dans la guerre persique. Car, à ce moment, tant par terre que par mer, Xerxès porta la guerre contre l’Europe tout entière, avec des troupes si nombreuses qu’avant lui et après lui personne n’en eut jamais de telles. [5] Ce roi possédait, en effet, une flotte de douze cents navires de guerre, que suivaient deux mille bateaux de transport; quant aux troupes de terre, elles comptaient sept cent mille fantassins et quatre cent mille cavaliers. [6] Le bruit de son approche s’étant répandu en Grèce, les Athéniens, qui étaient, disait-on, tout particulièrement visés à cause de la bataille de Marathon, envoyèrent à Delphes consulter l’oracle sur ce qu’ils devaient faire dans leur situation. A cette question la Pythie répondit qu’ils eussent à user de murs de bois comme fortifications. [7] Personne ne comprenait le sens de cette réponse: Thémistocle persuada à ses concitoyens que le conseil d’Apollon était de transporter sur leurs navires leurs personnes et leurs biens, car c’était là le mur de bois que le dieu voulait dire. [8] Ce conseil approuvé, on ajoute, aux navires précédemment mentionnés un même nombre de trirèmes, et tous les objets mobiliers sont transportés, les uns à Salamine, les autres à Trézène; quant à la citadelle, elle est commise aux prêtres et à quelques vieillards, pour pourvoir au culte divin; le reste de la ville est abandonné.

III. - COMBAT DES THERMOPYLES. - BATAILLE NAVALE D’ARTÉMISIUM.

[1] Le plan de Thémistocle était désapprouvé par la plupart des États: c’était sur terre qu’ils préféraient engager la lutte. Aussi envoya-t-on un corps d’élite sous la conduite de Léonidas, roi de Lacédémone, occuper les Thermopyles et s’opposer à l’avance des barbares1. Ces hommes ne purent résister au choc impétueux des ennemis, et dans ce défilé, ils trouvèrent tous la mort. [2] De son côté, la flotte confédérée de la Grèce, faite de trois cents galères, dont deux cents athéniennes, en vint aux prises pour la première fois à Artémisium, entre l’Eubée et le continent, avec les marins du grand roi. Thémistocle, en effet, recherchait les passages étroits, pour éviter d’être encerclé par le grand nombre [des vaisseaux ennemis]. [3] Bien que les Grecs fussent sortis de cette action à égalité de résultats, ils n’osèrent toutefois pas rester à la même place, car il y avait risque pour eux, si une partie des navires ennemis doublait l’Eubée, d’être pris entre deux fronts d’attaque2. [4] C’est pourquoi ils se retirèrent d’Artémisium, et ce fut en face d’Athènes, à Salamine, qu’ils postèrent leur flotte.

1. Litt. Ne pas souffrir que les barbares avançassent plus loin. — 2. Litt. D’être pressés par un double danger.

IV. - XERXÈS S’EMPARE. D’ATHÈNES ET L’INCENDIE. - THÉMISTOCLE L’AMÈNE HABILEMENT A LIVRER BATAILLE A LA FLOTTE DES GRECS. - VICTOIRE DE SALAMINE.

[1] Pour Xerxès, les Thermopyles une fois forcées, il marcha immédiatement sur Athènes. La place était sans défenseurs; après avoir fait massacrer les prêtres qu’il trouva dans la citadelle, il détruisit la ville par le feu. [2] Épouvantés par la flamme de cet incendie, les soldats de la flotte grecque n’osaient pas rester là, et la plupart poussaient à l’avis de rentrer dans leurs foyers respectifs et de se défendre à l’abri de leurs remparts. Thémistocle seul s’y opposa:, réunis, disait-il, ils étaient de force à tenir tête; séparés, il l’affirmait avec force, ils étaient perdus. A Eurybiade, roi de Lacédémone, alors investi du commandement en chef, il soutenait qu’il en serait ainsi. [3] Mais il ne le convainquait pas au gré de ses désirs1. Il envoya donc de nuit au grand roi celui de ses esclaves qu’il tenait pour le plus fidèle, l’avertir de sa part que ses adversaires se préparaient à faire retraite.[4] S’ils s’en allaient chacun de leur côté, il faudrait au roi bien plus d’efforts et beaucoup plus de temps pour terminer la guerre, obligé qu’il serait de les poursuivre séparément, tandis qu’en les attaquant immédiatement, il aurait vite fait de les écraser en bloc. Cette démarche avait pour but d’obliger malgré eux les Grecs à livrer de concert un combat décisif. [5] Ce message reçu, le barbare ne vit pas là-dessous la moindre ruse, et, le lendemain, quoique dans une position aussi désavantageuse pour lui que favorable à ses ennemis, il engagea la bataille dans un bras de mer si resserré, que son immense flotte ne put se déployer. Il fut donc vaincu plus encore par la conception de Thémistocle que par les armes de la Grèce.

1. Litt. Comme il l’ébranlait moins qu’il ne l’eût voulu, il envoya

V. - SUR UN AVIS DE THÉMISTOCLE, XERXÈS HÂTE SON RETOUR EN ASIE.

[1] Malgré son insuccès en cet endroit, le grand roi avait encore assez de troupes pour pouvoir, même après sa défaite, écraser ses ennemis. Une deuxième fois, le même Thémistocle lui fit encore lâcher pied. Craignant, en effet, que Xerxès ne voulût continuer la lutte, il l’informa qu’il était question de rompre le pont qu’il avait fait sur l’Hellespont, et de lui rendre ainsi son retour en Asie impossible. Le roi le crut. [2] C’est pourquoi, par la même route par où il avait mis six mois pour arriver, Xerxès en moins de trente jours retourna en Asie, convaincu que Thémistocle était non pas son vainqueur, mais son sauveur. [3] C’est ainsi que l’habileté d’un seul homme assura la liberté de la Grèce et la victoire de l’Europe sur l’Asie. Telle fut la seconde victoire des Grecs, digne d’être mise en parallèle avec les trophées de Marathon. Car ce fut de la même manière à Salamine qu’un petit nombre de vaisseaux remporta sur la plus grande flotte connue de mémoire d’homme une victoire décisive.

VI. - SUR SON CONSEIL, LES ATHÉNIENS FORTIFIENT LE PIRÉE ET RELÈVENT LES MURS DE LEUR VILLE, MALGRÉ L’OPPOSITION DES LACÉDÉMONIENS. - IL EST DÉPUTÉ VERS SPARTE.

[1] Grand dans cette guerre, Thémistocle ne le fut pas moins dans la paix. En effet, le port de Phalère, dont se servaient les Athéniens, n’était ni spacieux ni commode. Sur le conseil de Thémistocle, le triple port du Pirée fut constitué et, de plus, entouré d’un rempart, de telle sorte qu’il ne le céda pas à la ville même en grandeur imposante, et la surpassa en utilité.

[2] C’est encore lui qui releva les murs d’Athènes, non sans grave danger pour sa propre personne. Les Lacédémoniens, en effet, ayant trouvé un prétexte spécieux1, le péril des invasions barbares, soutenaient que, pour cette raison, aucune ville en dehors du Péloponnèse ne devait avoir de murailles, pour qu’il n’y eût pas de forteresse dont les ennemis pussent s’emparer; et, comme les Athéniens étaient en train de bâtir, ils s’efforcèrent de les arrêter: [3] Cette conduite avait une portée tout autre que celle qu’ils voulaient faire paraître. Athènes, en effet, par sa double victoire à Marathon et à Salamine, s’était assuré tant de gloire auprès de tous les peuples, qu’on se rendait bien compte à Lacédémone de la fatalité d’une lutte avec elle pour l’hégémonie politique. [4] Sparte la voulait, en conséquence, le plus faible possible. Quand on apprit à Lacédémone que des murs se bâtissaient, on envoya des ambassadeurs à Athènes pour en interdire la construction. En la présence de ces envoyés, les Athéniens arrêtèrent les travaux, et dirent qu’ils enverraient à Lacédémone une députation à cet effet.

1. Litt. Un prétexte approprié, à cause des invasions des barbares, par lequel ils disaient qu’il ne fallait pas…​

[5] Cette députation, Thémistocle s’en chargea, et, pour commencer, se mit en route tout seul; le reste de la députation ne devait, selon ses instructions, quitter Athènes que lorsque la construction des murs paraîtrait avoir atteint une hauteur suffisante; entre temps, tous, esclaves et hommes libres, devaient travailler; il fallait ne respecter aucun endroit, ni sacré, ni privé, ni public, et ramasser de partout les matériaux qu’on estimerait propres à la construction. Il en résulta que les Athéniens eurent des murs faits de chapelles et de tombeaux.

VII. - THÉMISTOCLE FAIT DURER LES NÉGOCIATIONS JUSQU’À L’ACHÈVEMENT DES TRAVAUX ET DÉVOILE AUX LACÉDÉMONIENS LA RUSE DONT IL AVAIT USÉ DANS CETTE AFFAIRE.

[1] Pour Thémistocle, une fois arrivé à Lacédémone, il ne voulut pas se rendre auprès des magistrats et s’appliqua à traîner le plus possible le temps en longueur, donnant pour prétexte qu’il attendait ses collègues. [2] Cependant les Lacédémoniens se plaignaient que le travail n’en avançait pas moins, et qu’en cette affaire il s’efforçait de les duper, quand les autres envoyés le rejoignirent. Apprenant de leur bouche qu’il ne restait plus grand travail de fortifications à effectuer, il se rendit auprès des éphores, aux mains desquels était le pouvoir suprême à Lacédémone, et soutint devant eux qu’on leur avait fait de faux rapports; il était donc équitable qu’ils envoyassent des hommes probes, des notables, en qui l’on pouvait avoir confiance, pour vérifier l’état des choses; en attendant, ils n’avaient qu’à le retenir comme otage.

[3] On déféra à ses désirs et trois députés, qui avaient été investis des charges les plus hautes, furent envoyés à Athènes. Thémistocle donna ordre à ses collègues de se mettre en route avec eux, et leur recommanda qu’on prît bien garde de ne pas laisser partir les envoyés de Lacédémone avant que lui-même n’ait été relâché. [4] Quand il jugea la députation arrivée à Athènes, il se rendit auprès des autorités et du sénat de Lacédémone et leur fit très hardiment cette déclaration: les Athéniens, sur son conseil, chose qu’ils pouvaient faire en vertu du droit des gens commun à tous les peuples, avaient aux divinités nationales de la Grèce, à celles de leur patrie et à leurs pénates, pour pouvoir les défendre plus facilement contre l’ennemi, bâti une enceinte de murs, en quoi ils n’avaient pas fait œuvre inutile pour la Grèce. [5] Leur ville, en effet, était comme un rempart opposé aux barbares, contre lequel deux fois déjà s’étaient brisées les flottes du grand roi. [6] Les Lacédémoniens, eux, se montraient malfaisants et injustes, à regarder l’intérêt de leur suprématie plutôt que celui de toute la Grèce. En conséquence, s’ils vouaient rentrer en possession de leurs députés qu’ils avaient envoyés à Athènes, ils n’avaient qu’à le laisser aller lui-même: autrement, ceux-là ne reviendraient jamais dans leur patrie.

VIII. - BANNI PAR L’OSTRACISME, IL SE RÉFUGIE EN DIVERS PAYS.

[1] Malgré tout, Thémistocle n’échappa pas à la jalousie de ses concitoyens. Les mêmes appréhensions, en effet, qui avaient amené la condamnation de Miltiade, lui valurent un bannissement par ostracisme; exilé de sa cité, il se retira1 à Argos. [2] Là, ses nombreux mérites lui assurèrent une existence entourée d’une grande considération; aussi les Lacédémoniens envoyèrent-ils une ambassade à Athènes pour l’accuser, en son absence, d’avoir contracté une alliance avec le roi de Perse, en vue de l’asservissement de la Grèce. [3] Sur ce chef d’accusation, il fut, tout absent qu’il était, condamné pour trahison. A cette nouvelle, ne se sentant pas suffisamment en sûreté à Argos, il émigra à Corcyre. Là, il s’aperçut que les principaux citoyens craignaient que sa présence ne leur attirât de la part des Lacédémoniens et des Athéniens une déclaration de guerre; il se réfugia donc auprès d’Admète, roi des Molosses, avec qui il avait des liens d’hospitalité.

1. Litt. A cause de la même crainte, en effet, sous l’effet de laquelle Miltiade avait été condamné, exilé de la cité par une sentence d’ostracisme, il se retira.

[4] Arrivé chez lui à un moment où le roi n’était pas là, afin d’être reçu et protégé par lui avec un plus religieux respect, il se saisit de la petite fille d’Admète, et se jeta avec elle dans le sanctuaire domestique, qui était l’objet d’une très grande vénération. Il n’en sortit que lorsque le roi lui eut donné sa main droite et l’eut pris sous sa protection. Le roi tint parole. En effet, les Athéniens et les Lacédémoniens ayant demandé officiellement son extradition, Admète ne livra pas son suppliant et l’avertit de pourvoir à sa sûreté, car il lui serait difficile de séjourner en sécurité dans un pays si proche de la Grèce. Le roi le fit donc escorter jusqu’à Pydna, et lui assura les secours qu’il jugeait suffisants.

[6] Là, Thémistocle s’embarqua sans être connu d’aucun des matelots. Mais le navire fut porté par une violente tempête vers Naxos, où se trouvait alors l’armée athénienne. Thémistocle se rendit compte que si on y abordait, sa perte était certaine. Dans cette extrémité, il découvre au patron du navire quel homme il est et lui fait de nombreuses promesses, s’il vient à le sauver. [7] En présence d’un personnage si illustre, cet homme fut saisi de pitié; tout un jour et une nuit, il tint au large, à quelque distance de l’île, son navire à l’ancre, et ne donna à aucun matelot la permission d’en sortir. De là, il cingla vers Éphèse, où il débarqua Thémistocle. Dans la suite, ce grand homme, en échange de ce service, lui témoigna par des actes sa reconnaissance.

IX. - IL ÉCRIT A ARTAXERXÈS POUR LUI DEMANDER ASILE ET LUI OFFRIR SES SERVICES.

[1] La plupart des historiens, je ne l’ignore pas, ont écrit ceci, que Thémistocle passa en Asie sous le règne de Xerxès. Mais moi, je m’en rapporte de préférence à Thucydide, qui de tous ceux qui ont écrit l’histoire de ce temps-là, non seulement était, par l’époque de sa vie, le plus rapproché de Thémistocle, mais encore appartenait à la même cité. Or, cet auteur affirme que c’est Artaxerxès que Thémistocle alla trouver, et à qui il adressa une lettre libellée en ces termes: [2] «Moi, Thémistocle, je viens vers toi, moi qui, de tous les Grecs, ai fait le plus de mal à ta maison, tant que je me suis vu dans l’obligation de combattre ton père et de défendre ma patrie. [3] Mais c’est moi aussi qui lui ai fait beaucoup plus de bien encore, lorsque nous commençâmes à nous trouver, moi en sûreté, et lui en danger. En effet, au moment où il voulait rentrer en Asie après la bataille de Salamine, c’est par une lettre de moi qu’il a appris qu’il était question de rompre le pont qu’il avait fait sur l’Hellespont et de le cerner de troupes ennemies, et cet avis le sauva du danger. [4] Aujourd’hui, j’ai cherché un refuge auprès de toi, traqué par la Grèce entière et sollicitant ton amitié; si je l’obtiens, je serai pour toi un ami aussi dévoué que j’ai été pour lui un ennemi courageux, comme il en a fait l’expérience. Je te demande, à propos des affaires dont j’ai à m’entretenir avec toi, de m’accorder un délai d’un an, et, ce laps de temps écoulé, de me permettre de t’aborder.»

X. - BIEN ACCUEILLI PAR LE ROI, THÉMISTOCLE RETOURNE EN ASIE MINEURE ET SE FIXE A MAGNÉSIE, OU IL MEURT.

[1] Le roi, saisi d’admiration devant cette grandeur d’âme, et désireux de s’attacher un tel homme, lui donna cette permission. Thémistocle employa tout ce temps à étudier les œuvres littéraires et la langue des Perses; il acquit en cette matière une telle formation, qu’il tint conversation avec le roi beaucoup plus aisément, dit-on, que ceux qui étaient nés en Perse. [2] Alors il fit beaucoup de promesses au grand roi, entre autres celle-ci, qui lui fut particulièrement agréable si le grand roi voulait suivre ses conseils, il réduirait par les armes la Grèce entière. Gratifié de présents superbes par Artaxerxès, il revint en Asie [Mineure] et se constitua une demeure à Magnésie. [3] Cette ville, en effet, lui avait été donnée en cadeau par le roi, avec la stipulation expresse qu’elle lui fournirait le pain (ce territoire rapportait cinq cents talents de revenus annuels); Lampsaque, d’autre part, devait lui assurer le vin, et Myonte, ce qui se mange avec le pain.

De Thémistocle ont subsisté jusqu’à notre temps deux monuments: le tombeau, voisin de la ville, où il fut enterré, et sa statue sur le forum, à Magnésie. [4] La plupart des historiens ont donné de sa mort des versions différentes; pour notre part, c’est encore à l’autorité de Thucydide que, de préférence, nous nous en rapportons. Cet auteur dit que Thémistocle mourut de maladie à Magnésie, sans contester d’ailleurs que le bruit court qu’il s’empoisonna lui-même, quand, après avoir fait au grand roi des promesses relatives à la soumission de la Grèce, il désespéra de les tenir. [5] Thucydide a encore transmis à la postérité ce détail que les ossements de Thémistocle furent secrètement ensevelis dans l’Attique par ses amis; les lois, en effet, lui refusaient la sépulture, en raison de sa condamnation pour crime de trahison.

VII. - ALCIBIADE.

I. - CARACTÈRE D’ALCIBIADE: QUALITÉS CONTRADICTOIRES.

[1] Alcibiade, fils de Clinias, athénien. Dans ce personnage, la nature semble avoir voulu expérimenter ses forces. Tous ceux, en effet, qui ont écrit son histoire, reconnaissent qu’en lui tout fut porté au plus haut degré, tant les défauts que les qualités. [2] Né dans une cité très importante et d’une très noble famille, il l’emporta sur tous ses contemporains, et de beaucoup, par sa beauté. Il était riche, doué de toutes les aptitudes et plein d’intelligence et d’habileté (il se montra, en effet, très grand général et sur mer et sur terre). Éloquent, il l’était, au point de se classer des tout premiers par la puissance de sa parole, car la séduction de sa prononciation et de son langage était telle que personne ne pouvait lui résister. [3] Quand les circonstances l’exigeaient, il était travailleur et endurant; il était généreux, magnifique dans son existence extérieure tout autant que dans sa vie privée, accueillant, aimable, fort habile à s’accommoder aux circonstances. [4] Par contre, lorsqu’il avait détendu les ressorts de son activité et qu’il n’avait pas de raison pour s’imposer la contrainte de l’esprit, on le trouvait voluptueux, dissolu, capricieux, intempérant, si bien que tout le monde s’étonnait de rencontrer dans un seul homme tant de diversité et un caractère réunissant tant de contrastes.

II. - SON ÉDUCATION.

[1] Élevé dans la maison de Périclès (car il était, dit-on, son beau-fils), il reçut les leçons de Socrate. Il eut pour beau-père Hipponicus, le plus riche de tous les hommes parlant la langue grecque. C’est ainsi que, s’il eût voulu se façonner lui-même sa destinée, son imagination ne pouvait intenter plus de dons, ni s’en assurer de plus grands, que ne lui en avaient accordé tant la nature que la fortune.

III. PRÉPOSÉ A L’EXPÉDITION DE SICILE AVEC NICIAS ET LAMACHUS, IL DEVIENT SUSPECT A SES CONCITOYENS A LA SUITE DE LA MUTILATION DES HERMÈS.

[1] Dans la guerre du Péloponnèse. ce fut lui qui, par ses conseils et son ascendant, amena les Athéniens à déclarer la guerre aux Syracusains. Pour la conduire, il fut choisi lui-même comme général, et on lui adjoignit deux collègues, Nicias et Lamachus. [2] Au cours des préparatifs, avant le départ de la flotte, il arriva malheureusement que, dans une même nuit, tous les Hermès qui étaient dans la ville d’Athènes furent renversés, à l’exception d’un seul, celui qui se trouvait devant la porte d’Andocide (c’est pourquoi, dans la suite, on l’appela généralement le Mercure d’Andocide).

[3] Il apparut que cet attentat ne pouvait avoir été perpétré que par le concours de nombreux complices, et, comme il intéressait non pas les particuliers, mais l’État, le public fut saisi d’une grande crainte: sans doute allait éclater dans la cité un coup de force pour opprimer la liberté du peuple. [4] Ces soupçons semblaient devoir retomber surtout sur Alcibiade, qu’on estimait plus puissant et plus grand qu’il ne convenait à un simple citoyen. Il s’était, en effet, attaché beaucoup de gens par sa libéralité; d’autres, plus nombreux encore, il les avait faits siens par ses services d’avocat. [5] C’est pourquoi tous les yeux, chaque fois qu’il paraissait en public, se fixaient sur lui, et nul homme n’était regardé comme son égal dans la cité. Aussi était-il pour les autres l’objet non seulement de grandes espérances, mais aussi de grandes craintes, car il était en son pouvoir de faire et beaucoup de mal et beaucoup de bien. [6] De mauvais propos, d’ailleurs, pleuvaient sur son compte, parce que dans sa propre maison il parodiait, disait-on; les mystères [d’Éleusis] (conduite impie, d’après la coutume d’Athènes), et, cette parodie, on lui attribuait le caractère non d’un acte religieux, mais d’une conspiration politique.

IV. - RAPPELÉ A ATHÈNES POUR SE JUSTIFIER, IL S’ENFUIT ET VA OFFRIR SES SERVICES AUX SPARTIATES.

[1] De ce chef, il était, dans l’assemblée du peuple, pris à partie par ses ennemis. Cependant le moment était proche du départ pour la guerre. Pour lui, considérant ce fait, et connaissant bien le caractère de ses concitoyens, il demandait que si on voulait le poursuivre en justice, ce fût en sa présence qu’on menât l’enquête, au lieu d’attendre son absence pour porter contre lui des accusations dictées par l’envie. [2] Mais ses ennemis décidèrent de se tenir tranquilles pour l’instant, - ils se rendaient compte, en effet, qu’ils ne pouvaient alors lui faire aucun mal, — et d’attendre le temps où il serait parti pour l’attaquer en son absence. Ainsi firent-ils. [3] En effet, quand ils le jugèrent parvenu en Sicile, mettant à profit son absence, ils le citèrent en justice pour avoir, disaient-ils, profané les mystères. En raison de cette accusation, une assignation de l’autorité lui fut envoyée en Sicile; il devait rentrer dans sa patrie pour présenter sa défense. Bien qu’il eût un grand espoir de réussir dans la mission qui lui avait été confiée, il ne refusa pas d’obéir, et il s’embarqua dans la trière qui avait été envoyée pour le ramener.

[4] Elle le porta à Thurium, en Italie. Après mûre réflexion sur les caprices effrénés de ses concitoyens et sur leur cruauté à l’égard des personnages illustres, il crut que le meilleur pour lui était de se dérober à l’orage qui le menaçait. Il échappa donc clandestinement à ses gardiens, et, de là, il se rendit d’abord à Élis, puis à Thèbes. [5] Apprenant qu’il avait été l’objet d’une condamnation capitale avec confiscation de ses biens, que les prêtres de la descendance d’Eumolpe, - et cela avait eu lieu effectivement, - avaient été contraints par le peuple à le maudire solennellement, et que de cette malédiction, pour que le souvenir s’en perpétuât d’une façon plus manifeste, copie avait été gravée sur une colonne de pierre et placée dans un endroit public, il émigra à Lacédémone.

[6] Là, il se mit, comme lui-même avait coutume de le dire bien haut, à faire la guerre non à sa patrie, mais à ses ennemis personnels, qui étaient en même temps, disait-il, ceux, de la cité; car ces gens, tout en se rendant compte des très grands services qu’il était à même de rendre à l’État, ne l’en avaient pas moins banni de son pays, cédant à leur ressentiment plutôt qu’à l’amour du bien public. [7] Donc, à son instigation, les Lacédémoniens firent alliance avec le roi de Perse, puis fortifièrent Décélie, en Attique; en plaçant là une garnison permanente, ils tenaient Athènes en état de blocus. Par ses soins aussi, ils détournèrent l’Ionie de l’alliance athénienne. Ainsi commencèrent-ils être militairement de beaucoup supérieurs [aux Athéniens],

V. - EN BUTTE A LA MÉFIANCE DES SPARTIATES, IL SE RÉFUGIE AUPRÈS DE TISSAPHERNE. - RÉCONCILIÉ AVEC ATHÈNES, IL ÉCRASE LES SPARTIATES.

[1] Et pourtant, ces services attachèrent moins les Lacédémoniens à Alcibiade que la méfiance ne les fit se détacher de lui. En effet, l’habileté supérieure et universelle de cet homme si entreprenant ne leur échappait pas; ils craignaient que, ressaisi quelque jour de l’amour de sa patrie, il ne se séparât d’eux pour se réconcilier avec ses concitoyens. Aussi commencèrent-ils à chercher l’occasion de le tuer. [2] Cette machination ne put échapper bien longtemps à Alcibiade. Il avait, en effet, un flair qui ne pouvait être mis en défaut, d’autant que, l’esprit en éveil, il se tenait sur ses gardes. Il se rendit auprès de Tissapherne, satrape du roi Darius.

[3] Après avoir pénétré dans l’intimité de ce personnage, voyant, à la suite du désastre de Sicile, décroître la puissance des Athéniens, tandis que grandissait celle des Lacédémoniens, il commence par se tourner vers Pisandre, général qui avait son armée près de Samos, et, s’abouchant avec lui par le moyen d’émissaires, il met en question son retour à Athènes. Pisandre, en effet, partageait les opinions politiques d’Alcibiade il était peu favorable au pouvoir populaire et il était partisan de la noblesse. [4] Abandonné de lui, Alcibiade doit d’abord à l’entremise de Thrasybule, fils de Lycos, d’être bien reçu par l’armée, et il est fait général à Samos; puis, sur la proposition et l’entremise de Théramène, il est rappelé dans sa patrie et rétabli, par un vote du peuple, dans ses droits de citoyen, et, tout absent qu’il était, il reçoit un commandement partagé, à attributions égales, avec Thrasybule et Théramène.

[5] Pendant leur commandement, il y eut un tel changement dans la situation, que les Lacédémoniens, peu auparavant victorieux et puissants, demandèrent tout effrayés à faire la paix. ils avaient, en effet, été battus cinq fois sur terre et trois fois sur mer; dans ces dernières rencontres, ils avaient perdu deux cents navires à trois rangs de rameurs, qui avaient été pris par l’ennemi et étaient restés en son pouvoir. [6] Alcibiade, de concert avec ses collègues, avait recouvré l’lonie, les rives de l’Hellespont et, en plus, nombre de villes grecques situées sur les côtes d’Asie. De ces villes, beaucoup avaient été réduites par les armes, entre autres Byzance; d’autres, non moins nombreuses, gagnées, par la sage et habile conduite des généraux athéniens, avaient contracté alliance avec eux, en voyant la clémence dont ils avaient usé à l’égard des vaincus. [7] Ainsi, chargés de butin et leur armée enrichie par la campagne, après avoir fait de très grandes choses, les généraux rentrèrent à Athènes.

VI. - SA RENTRÉE TRIOMPHALE A ATHÈNES. TOUS LES DÉCRETS PORTÉS CONTRE LUI SONT ABROGÉS.

[1] Allant à leur rencontre, la ville tout entière descendit au Pirée. On était universellement si avide de voir Alcibiade, que toute la foule afflua à sa trirème, comme s’il était seul à arriver. [2] Les Athéniens, en effet, étaient convaincus que les malheurs passés et les succès présents étaient arrivés grâce à lui. En conséquence, la perte de la Sicile et la victoire des Lacédémoniens, c’était eux-mêmes qui en étaient responsables pour avoir, disaient-ils, chassé de la cité un si grand homme. Et cette opinion ne paraissait pas sans fondement: à partir du jour, en effet, où Alcibiade avait été investi du commandement, ni sur terre, ni sur mer, les ennemis n’avaient pu leur résister.

[3] Quand débarqua Alcibiade, Théramène et Thrasybule, qui pourtant avaient présidé aux mêmes succès, eurent beau arriver en même temps que lui au Pirée, ce fut à lui seul que tous faisaient cortège, et, chose qui n’avait effectivement eu lieu que pour les vainqueurs aux jeux olympiques, des couronnes de laurier et des bandelettes lui étaient jetées de tous côtés. Pour lui, c’est les yeux pleins-de larmes qu’il recevait de ses concitoyens de telles marques de bienveillance, et il se rappelait les avanies du temps précédent. [4] Arrivé à Athènes, il convoqua l’assemblée et prononça de telles paroles, que personne n’eut le cœur assez dur pour ne pas verser des larmes sur ses malheurs et manifester sa haine contre les auteurs de son exil1; on eût pu croire que c’était un peuple différent, et non pas celui-la même qui pleurait alors, qui l’avait condamné pour impiété. [5] Donc on rendit officiellement tous ses biens à Alcibiade, et de plus, les prêtres de la descendance d’Eumolpe, dont il a été fait mention, durent rétracter les malédictions prononcées contre lui, et les colonnes, également mentionnées, sur lesquelles avait été gravée la formule de malédiction, furent jetées à la mer.

1. Litt. Contre ceux par lesquels il avait été chassé de sa patrie.

VII. - NOUVELLE DISGRÂCE D’ALCIBIADE. SES SUCCÈS EN THRACE.

[1] Cette allégresse n’eut pas pour Alcibiade une bien longue durée. En effet, quand tous les honneurs lui eurent été décernés, que toute la direction des affaires au dedans et au dehors lui eut été livrée, si bien que le bon plaisir d’un seul homme décida de tout, que lui-même eut demandé, - chose qui lui fut accordée, - l’adjonction de deux collègues,.Thrasybule et Adimante, il partit avec une flotte pour l’Asie. Là, il combattit à Cymé avec moins de bonheur qu’on ne s’y attendait; aussi fut-il de nouveau en butte à la haine. [2] On croyait, en effet, que rien n’était au-dessus de ses moyens. En conséquence, tout échec, c’est à lui qu’on l’imputait, et l’on disait que son incurie ou sa perfidie étaient cause de tout. Ce fut ce qui arriva alors: corrompu, on l’en accusait expressément, par le grand roi, il n’avait pas voulu prendre Cymé. [3] Rien ne lui fut donc plus contraire, à notre avis, que l’opinion exagérée qu’on avait de son talent et de son courage; on le redoutait, en effet, tout autant qu’on l’aimait, et ce que l’on craignait, c’était que, enivré de son heureuse fortune et de sa grande puissance, il n’aspirât à la tyrannie. Le résultat fut qu’en son absence on lui retira son commandement et qu’on donna sa place à un autre. [4] A cette nouvelle, il ne voulut pas rentrer dans sa patrie, et il se rendit à Pactyé. Dans ce pays, il aménagea trois forteresses, Ornos, Bizanthé et Néontichos, et, avec un corps de troupes qu’il avait rassemblé, il fut le premier des citoyens grecs à pénétrer dans l’intérieur de la Thrace, estimant plus glorieux de s’enrichir de la dépouille des barbares1 que de celle des Grecs. [5] Ce succès lui avait valu de grandir en renom en même temps qu’en richesse, et de se ménager une amitié étroite avec certains rois de Thrace.

1. La forme de gén. plur., barbarum, donnée par les meilleure manuscrits, est un archaïsme pour barbarorum.

VIII. - AVANT LA BATAILLE D’ÆGOS POTAMOS, IL CONJURE EN VAIN LES ATHÉNIENS DE SE GARDER. - DÉSASTRE DE LA FLOTTE ATHÉNIENNE. - SES CONSEILS SONT REPOUSSÉS.

[1] Et pourtant, il ne pouvait s’affranchir de l’amour de sa patrie. En voici la preuve. Philoclès, général de l’armée athénienne, avait sa flotte rangée près de la rivière d’Ægos, et dans le voisinage se trouvait Lysandre, chef de l’armée lacédémonienne. Celui-ci s’appliquait à traîner le plus possible la guerre en longueur. Les Lacédémoniens, en effet, recevaient de l’argent du grand roi, tandis que les Athéniens, à bout de ressources, n’avaient plus que leurs armes et leurs navires. [2] Alcibiade se rendit à l’armée athénienne, et là, en présence de la troupe, il prit la parole: si on le voulait, il leur en faisait la promesse solennelle, il contraindrait Lysandre à combattre ou à demander la paix; si les Lacédémoniens se dérobaient à un engagement sur mer, c’est que leurs troupes de terre valaient mieux que leur flotte1; [3] pour lui, il lui serait facile d’amener Seuthès, roi de Thrace, à chasser Lysandre de la terre ferme, ce qui l’obligerait ou à livrer une bataille navale ou à mettre fin à la guerre.

1. Litt. C’est qu’il avaient plus de force par leurs troupes de terre que par leurs navires.

[4] Cette proposition, Philoclès en reconnaissait la justesse; il refusa néanmoins d’y acquiescer. Il se rendait compte, en effet, que la rentrée en grâce d’Alcibiade lui enlèverait toute autorité à l’armée, et que, s’il survenait un événement heureux, il ne lui en serait pas attribué la moindre part, tandis que, en cas de malheur, c’est lui seul qui serait responsable de la faute commise. [5] En le quittant, Alcibiade lui dit: «Puisque tu mets obstacle à la victoire de notre patrie, je te donne cet avertissement: près de l’ennemi comme tu l’es, aie un camp établi sur le rivage; car il est à craindre que l’indiscipline de vos soldats ne fournisse à Lysandre l’occasion d’écraser votre armée.» [6] Cette prévision d’Alcibiade ne fut pas trompée. Lysandre, en effet, informé par ses espions que le gros des Athéniens était descendu à terre pour piller et que les navires avaient été laissés presque vides, ne laissa pas échapper l’occasion propice pour une bataille, et, de ce coup, il termina radicalement la guerre.

IX. - ALCIBIADE SE REND CHEZ PHARNABAZE ET TRAVAILLE A GAGNER LE GRAND ROI A LA CAUSE D’ATHÈNES.

[1] Pour Alcibiade, estimant qu’après la défaite d’Athènes la région où il se trouvait n’était pas suffisamment sûre pour lui, il se retira dans les profondeurs de la Thrace et se cacha derrière la Propontide; il espérait que là sa destinée se déroberait facilement aux regards. [2] Vaine espérance. Les Thraces, en effet, s’étaient aperçus qu’il était venu porteur d’une grosse somme d’argent; ils lui dressèrent un guet-apens et lui enlevèrent ce qu’il avait apporté, sans pouvoir toutefois le prendre lui- même. [3] Pour lui, voyant qu’aucun endroit en Grèce n’était sûr pour lui à cause de la puissance de Lacédémone, il passa auprès de Pharnabaze, en Asie. Il le séduisit si bien par ses manières aimables et distinguées, que personne ne pénétra plus avant que lui dans l’amitié de ce personnage. Pharnabaze, en effet, lui avait donné Grynion, place forte de Phrygie, dont il recevait cinquante talents de revenu annuel.

[4] Cette condition, pourtant, ne satisfaisait pas Alcibiade, et l’idée d’Athènes vaincue et esclave de Lacédémone lui était insupportable. Aussi est-ce vers l’affranchissement de sa patrie que se portaient toutes ses pensées. [5] Mais cela ne pouvait se faire, il le voyait bien, sans le concours du roi de Perse; aussi voulait-il s’attacher ce dernier par les liens de l’amitié, et il ne doutait pas-de pouvoir arriver facilement à ses fins, pour peu qu’il trouvât un moyen de l’aborder. Il savait, en effet, que Cyrus, frère de ce roi, se préparait secrètement à faire la guerre contre lui avec le concours des Lacédémoniens en lui révélant ces préparatifs, il comptait s’assurer de sa part une grande reconnaissance.

X. - SA MORT.

[1] Il travaillait à cette fin, demandant à Pharnabaze d’être envoyé au grand roi. Mais déjà Critias et les autres tyrans d’Athènes avaient dépêché vers Lysandre en Asie des hommes sûrs pour l’informer que, s’il ne faisait pas disparaître Alcibiade, rien ne serait assuré du régime établi par lui à Athènes; si donc il tenait à son œuvre, il lui fallait s’acharner à le poursuivre. [2] Cet avis émut le Laconien, qui décida de pousser plus résolument les négociations avec Pharnabaze. Il lui déclara donc que serait nulle l’alliance conclue entre le grand roi et Lacédémone, si Alcibiade ne lui était livré vivant ou mort.

[3] Le satrape céda, préférant violer les droits de l’humanité que de voir s’amoindrir la puissance du grand roi. il envoya donc Susamithrès et Bagée pour tuer Alcibiade, tandis que celui-ci était en Phrygie et s’apprêtait à faire route vers le grand roi. [4] Les émissaires donnèrent en secret aux gens du voisinage de la maison où résidait alors Alcibiade mission de le tuer. N’osant l’attaquer avec le fer, ces gens accumulent, à la faveur de la nuit, du bois tout autour de la hutte où il prenait son repos et y mirent le feu, afin de supprimer par l’incendie celui dont ils désespéraient de triompher par les armes. [5] Réveillé en sursaut par le crépitement des flammes, Alcibiade, à qui on avait en vain soustrait son épée1, dégaina le poignard de son compagnon: il avait, en effet, auprès de lui un de ses hôtes, un Arcadien qui n’avait jamais voulu se séparer de lui. Il dit à cet homme de le suivre, et tout ce qu’il trouve sous sa main en fait de vêtements, il s’en saisit, et, le jetant sur le feu, franchit la violence des flammes. [6] Le voyant échappé à l’incendie, les barbares lancèrent de loin sur lui des traits qui le tuèrent; sa tête fut portée à Pharnabaze. Cependant une femme enveloppa son corps d’un vêtement à elle, et le brûla mort sur le bûcher de l’édifice qui avait été allumé pour le brûler vivant. C’est ainsi qu’Alcibiade, âgé d’environ quarante ans, trouva la mort.

1. Litt. Alcibiade, quoique son épée lui eût été soustraite, dégaina. Etsi s’explique par une pensée sous-entendue: il trouva cependant le moyen de se procurer une arme.

XI. - PORTRAIT D’ALCIBIADE. JUGEMENTS PORTÉS SUR LUI PAR LES HISTORIENS.

[1] Cet homme, décrié-par un grand nombre d’écrivains, trois historiens du, plus grand poids lui ont fait un piédestal des plus belles louanges: Thucydide, qui fut de son époque, Théopompe, un peu plus jeune que lui, et Timée. Ces deux derniers, fort enclins, pourtant, à la médisance, se trouvent d’accord, je ne sais par quel hasard, pour louer ce seul grand homme. [2] En effet, ce que nous avons écrit à son sujet, ils l’ont rapporté élogieusement, ajoutant encore ceci: Né à Athènes alors que la cité était le plus florissante, il surpassa tout le monde par l’éclat et la magnificence de sa manière de vivre. [3] Exilé de son pays et réfugié à Thèbes, il se plia aux goûts des habitants au point de n’avoir pas eu d’égal pour le travail et les forces physiques (tous les Béotiens, en effet, ont le culte de la vigueur du corps plus que de la finesse de l’esprit). [4] A Lacédémone encore, où, selon la manière de voir du pays, le mérite suprême consiste dans l’endurance aux fatigues, il pratiqua l’austérité au point que la simplicité de sa table et de sa maison dépassa celle de tous les Lacédémoniens. Il vécut chez les Thraces, gens adonnés à l’ivrognerie, et ceux-là encore, il les battit sur leur propre terrain. [5] Il vint chez les Perses, où la suprême distinction consiste à chasser avec bravoure et à vivre dans le luxe et la mollesse il se prêta si bien à leurs habitudes, que les gens du pays eux-mêmes- étaient stupéfaits de le voir si bien réussir sur ce point. [6] Cette manière de faire lui assura partout où il se trouva le premier rang et la plus vive sympathie. Mais c’est assez parlé de lui; abordons ceux qui restent.

XV. - ÉPAMINONDAS.

1. - IL NE FAUT PAS JUGER DES MŒURS GRECQUES D’APRÈS LES ROMAINES. - PLAN QUE L’AUTEUR SE PROPOSE DE SUIVRE.

[1] Épaminondas, fils de Polymnis, thébain. Avant d’écrire sur ce personnage, nous croyons devoir adresser aux lecteurs cette recommandation de ne pas juger des mœurs étrangères d’après les leurs, et de ne pas croire que ce qui, à leurs yeux, est trop frivole, ait été ainsi qualifié par les autres peuples. [2] Nous savons, par exemple, que la musique, d’après nos mœurs, ne convient nullement à un homme en vue; quant à la danse, on la range même parmi les actes coupables; pourtant, toutes ces occupations sont regardées par les Grecs comme dignes de faveur et d’estime.

[3] Voulant faire une peinture exacte de la manière de vivre et des actes d’Épaminondas, il nous semble que rien ne doit être passé sous silence des détails propres à les mettre en lumière. [4] C’est pourquoi nous parlerons d’abord de sa famille; ensuite, des disciplines intellectuelles et des maîtres auxquels il dut sa formation; puis, de son caractère et de ses qualités naturelles, de tout ce qui mérite d’être dit de lui; enfin, de ses actions, que la plupart des écrivains mettent au-dessus de ses qualités intellectuelles et morales.

II. - PAUVRETÉ D’ÉPAMINONDAS. - SON ÉDUCATION.

[1] Donc, il naquit du père que nous avons dit, et de famille honorable. Laissé pauvre, - cette pauvreté datait de ses ancêtres, - il reçut cependant une instruction telle que personne à Thèbes n’en eut de supérieure. En effet, jouer de la cithare et chanter accompagné d’instruments à cordes, il l’apprit de Denys, qui, dans la musique, égalait en gloire Damon et Lampros, dont le nom est très connu; la flûte lui fut enseignée par Olympiodore, la danse par Calliphron. [2] En philosophie, il reçut les leçons du pythagoricien Lysis de Tarente, et il eut pour lui un tel attachement, que, tout adolescent qu’il était, il préférait le commerce grave et austère de ce vieillard à celui des jeunes gens de son âge, et il ne se sépara de son maître que lorsque sa propre science philosophique fut devenue supérieure à celle de ses condisciples; et cette supériorité était si marquée, qu’il était facile de conjecturer qu’il les dépasserait pareillement dans les autres matières.

[3] Ce sont là, sans doute, des connaissances qui, selon notre manière de voir, sont futiles et plutôt méprisables; mais en Grèce, surtout autrefois, elles étaient en grand honneur. [4] Quand il fut devenu éphèbe, il se mit à pratiquer la lutte; mais alors, il s’attacha à acquérir moins la force que l’agilité; la première, en effet, lui semblait répondre aux besoins des athlètes, la seconde, aux nécessités de la guerre. [5] C’est pourquoi, il s’exerçait surtout à la course et à la lutte, à cette fin de pouvoir, en restant debout, étreindre son adversaire et le maintenir. Mais c’était à la pratique des armes qu’il se donnait avec le plus d’ardeur.

III. - SES QUALITÉS SON ARDEUR A L’ÉTUDE, SON DÉVOUEMENT A SES AMIS.

[1] A ces avantages physiques s’étaient ajoutées des qualités morales en plus grand nombre encore. Il était, en effet, mesuré, prévoyant, réfléchi, habile à user des circonstances, exercé à la guerre, brave de sa personne et cœur magnanime, si zélé pour la vérité, que, même par plaisanterie, il ne mentait pas. [2] Avec cela, il était maître de ses passions, doux et patient à un degré admirable, car il endurait les injustices non seulement du peuple, mais encore de ses amis; surtout, il gardait les secrets, et, qualité parfois non moins utile que la facilité de parole, il aimait à écouter, ce qui était, selon lui, le meilleur moyen d’apprendre. [3] C’est pourquoi, lorsqu’il s’était rendu à une réunion dans laquelle on traitait de politique ou l’on s’entretenait de philosophie, jamais il ne s’en retirait avant la fin de la discussion.

[4] Il supporta si aisément sa pauvreté, que de son activité politique il ne retira rien, sauf de la gloire, et qu’il s’abstint d’avoir recours à la bourse1 de ses amis quand il s’agissait de pourvoir à ses propres besoins; en revanche, pour venir en aide à autrui, il usa de son crédit auprès de ses amis de telle façon qu’on aurait pu croire tout commun entre lui et eux. [5] Un de ses concitoyens, en effet, était-il tombé aux mains de l’ennemi, la fille d’un ami en âge de se marier était-elle empêchée de s’établir à cause de sa pauvreté? il tenait un conseil de ses amis et leur imposait une contribution proportionnée à leurs moyens2. [6] La somme nécessaire une fois réunie, sans attendre qu’on la lui remît, il amenait celui qui sollicitait le secours en présence des donateurs, et la lui faisait compter par ceux-ci en personne: ainsi, celui auquel allait la somme savait de combien il était redevable à chacun.

1. Litt. Qu’il se passa des moyens pécuniaires. — 2. Litt. II prescrivait combien chacun donnerait en raison de ses moyens d’agir.

IV. - SON DÉSINTÉRESSEMENT. - ARTAXERXÈS ESSAYE EN VAIN DE LE CORROMPRE.

[1] Son désintéressement fut mis à l’épreuve par Diomédon de Cyzique. Celui-ci, en effet, s’était, à la demande du roi Artaxerxès, chargé de corrompre Épaminondas à prix d’argent. Porteur d’une grosse somme d’or, cet homme vint à Thèbes et s’aboucha avec Micythe, un jeune homme qu’à cette époque Épaminondas aimait beaucoup, et, moyennant cinq talents, le gagna à son dessein. Micythe alla trouver Épaminondas et lui fit connaître la cause de la venue de Diomédon. [2] Épaminondas alors s’adressant à Diomédon face à face: «En aucune façon, lui dit-il, je n’ai besoin d’argent. En effet, si les désirs du grand roi servent les intérêts des Thébains, de bon gré je m’y prêterai, j’y suis prêt; mais s’ils leur sont contraires, il n’a pas assez d’or et d’argent. Car toutes les richesses du monde, je refuse de les recevoir en échange de mon amour pour la patrie. [3] Pour toi, que tu aies voulu, sans me connaître, m’éprouver et me juger ton pareil, je ne m’en étonne pas, et je te pardonne. Mais repars bien vite, pour que tu n’en corrompes pas d’autres, quand tu as échoué à mon endroit. Et toi, Micythe, rends son argent à cet homme, ou, si tu ne le fais sur-le-champ, je te livre à la justice.»

[4] Comme Diomédon lui demandait la permission de partir en sécurité et d’emporter les objets lui appartenant. qu’il avait apportés: «Cela, répondit Épaminondas, je le ferai en considération non de ta personne mais de la mienne; je ne veux pas, en effet, que si l’on te prenait de l’argent, quelqu’un pût dire que j’ai laissé entrer chez moi une somme soustraite, après l’avoir refusée quand elle était offerte.» [5] Il lui demanda ensuite où il voulait être reconduit. L’autre ayant choisi Athènes, il lui donna une escorte pour qu’il y parvînt en sécurité. Non content de cette mesure, il alla jusqu’à veiller, par l’intermédiaire de l’Athénien Chabrias, à ce qu’il s’embarquât sans dommage. [6] De son intégrité, cet exemple sera une preuve suffisante. Nous pourrions, certes, en produire un très grand nombre; mais il faut savoir se limiter, d’autant qu’en ce seul ouvrage nous avons décidé de réunir les vies d’un bon nombre d’hommes supérieurs, alors que la vie de chacun d’eux, prise séparément, s’est vu attribuer des milliers de lignes par les différents écrivains qui avant nous l’ont racontée.

V. - SON ÉLOQUENCE. - SES PIQUANTES REPARTIES.

[1] Épaminondas posséda aussi un talent oratoire tel que nul parmi les Thébains n’égala son éloquente. Il n’avait pas moins de justesse dans la courte repartie que d’élégance dans le discours suivi. [2] Il eut pour détracteur un certain Ménéclide, de Thèbes, comme lui, son rival en matière politique, qui était assez exercé à la parole, pour un Thébain, s’entend, car ce peuple a naturellement plus de vigueur physique que de capacités intellectuelles. [3] Voyant Épaminondas briller dans l’art militaire, il travaillait à persuader aux Thébains de préférer la paix à la guerre, pour que le besoin de cet homme comme général cessât de se faire sentir. Mais lui: «Tu trompes par un mot, lui dit-il, tes concitoyens en les détournant de la guerre, car sous le nom de tranquillité, c’est l’esclavage que tu leur ménages. [4] La paix, en effet, naît de la guerre; c’est pourquoi, ceux qui veulent jouir longtemps de la première doivent s’exercer en vue de la guerre. Si donc vous voulez être le premier peuple de la Grèce, usez d’un camp, et non d’une palestre.»

[5] C’est encore ce Ménéclide qui lui reprochait de n’avoir pas d’enfants et de ne s’être pas marié, et, plus encore, de faire montre d’arrogance, en croyant avoir atteint la gloire militaire d’Agamemnon. Mais il lui répondit: «Cesse, Ménéclide, de me faire des reproches à propos de mariage, car, sur cette tienne question, tu es le dernier dont je suivrais les conseils. [6] Quant à te figurer que je me pose en rival d’Agamemnon, tu te trompes. Ce roi, en effet, avec toute la Grèce pour l’aider, à grand peine, en dix ans de siège, a pris une seule ville, tandis que moi, avec une seule ville, la, nôtre, et en un seul jour, j’ai rendu à toute la Grèce, par la mise en fuite des Lacédémoniens, la liberté.»

VI. - SA RÉPLIQUE A L’ATHÉNIEN CALLISTRATE. - FERMETÉ DE SA PAROLE DANS L’ASSEMBLÉE DE SPARTE.

[1] Autre fait. Il s’était rendu à l’assemblée générale des Arcadiens pour leur demander de conclure une alliance avec les Théhains et les Argiens; de son côté, Callistrate, député d’Athènes, qui, en fait d’éloquence, l’emportait sur tous ses contemporains, les pressait de se joindre de préférence à l’alliance des Athéniens. Dans son discours, cet orateur s’était répandu en invectives contre Thèbes et Argos, avançant cette proposition entre autres: [2] Les Arcadiens devaient remarquer quels citoyens les deux villes avaient produits; d’après ces échantillons, ils devaient juger de tous les autres: Argiens étaient Oreste et Alcméon, assassins de leurs mères; Thèbes avait donné le jour à Œdipe, meurtrier de son père. [3] Dans sa réponse à cet orateur, Épaminondas, après avoir fini de traiter les autres questions, en vint à cette double injure. II s’étonnait, dit-il, de la sottise du rhéteur athénien, qui n’avait pas remarqué que lesdits criminels étaient innocents quand leur patrie les vit naître, et que, leur forfait commis, chassés de leur patrie, c’est chez les Athéniens qu’ils avaient trouvé accueil.

[4] Mais son éloquence brilla surtout à Sparte. où il se trouvait comme ambassadeur avant la bataille de Leuctres. Des députés de tous les alliés [de Sparte] s’y étaient rendus en même temps. En présence de la nombreuse assemblée qu’ils constituaient, il mit en telle évidence la tyrannie des Lacédémoniens que cet admirable discours ébranla autant leur puissance que la bataille de Leuctres. En effet, comme le montra la suite des événements, il obtint ce résultat que l’aide de leurs alliés leur fut retirée.

VII. - OUBLIEUX DES INJUSTICES DE SES CONCITOYENS IL SAUVE L’ARMÉE THÉBAINE. - POUR SERVIR SA PATRIE, IL S’EXPOSE À UNE CONDAMNATION A MORT.

[I] Qu’il eut de la patience et qu’il endura les injustices de ses concitoyens, dans la pensée que s’emporter contre sa patrie est une impiété, en voici des preuves. Par jalousie, ses concitoyens n’avaient pas voulu le mettre à la tête de l’armée, et l’on avait choisi un chef sans expérience de la guerre. Une faute de ce dernier avait eu des conséquences telles pour la masse des soldats, que tous tremblaient pour leur vie, enfermés qu’ils étaient dans un défilé où l’ennemi les tenait bloqués. Le besoin de l’habileté d’Épaminondas commença à se faire sentir. Ce grand homme, en effet, se trouvait alors à l’armée, sans grade, au rang de simple soldat. [2] On fit donc appel à son aide, et lui, oubliant tous les outrages, sauva l’armée du blocus et la ramena sans perte dans sa patrie.

[3] Et cela, ce n’est pas une seule fois, mais bien souvent qu’il le fit. Le plus beau trait fut lorsqu’il conduisit l’armée dans le Péloponnèse contre les Lacédémoniens. Il avait avec lui deux collègues, dont l’un était Pélopidas, homme de courage et d’activité. Les dénonciations de leurs adversaires éveillèrent des haines contre tous trois, et furent cause de la révocation de leurs pouvoirs et de la nomination d’autres généraux à leur place. [4] Mais Épaminondas n’obéit pas au décret de l’assemblée, persuada à ses collègues d’en faire autant, et continua la guerre dont il s’était chargé. C’est qu’en effet il s’était rendu compte que s’il ne procédait pas ainsi, toute l’armée était perdue grâce à l’imprévoyance de ces généraux et à leur ignorance des choses de la guerre. [5] Or, il y avait à Thèbes une loi qui punissait de mort quiconque conservait un commandement au delà du terme fixé par la loi. Épaminondas, considérant que cette loi avait pour objet la conservation de l’État, ne voulut pas la faire tourner à la perte du pays, et quatre mois de plus que le peuple ne l’avait prescrit, il exerça la charge du commandement.

VIII. - IL EST MIS EN JUGEMENT ET ABSOUS.

[1] L’armée une foie de retour à Thèbes, les collègues d’Épaminondas furent, du chef de leur désobéissance, mis en accusation. Il leur permit de rejeter sur lui toute la responsabilité de l’affaire et de soutenir que c’était à son instigation qu’ils avaient désobéi à la loi. Ce moyen de défense les sauva du danger. Pour lui, personne ne croyait qu’il viendrait répondre, parce qu’il n’aurait que dire pour sa justification. [2] Mais il se présenta au procès, ne nia aucun des faits que ses adversaires lui imputaient à crime, confirma tout ce qu’avaient dit ses collègues, et ne refusa pas de subir le châtiment édicté par la loi. Il ne demanda qu’une chose aux juges, c’est d’inscrire ceci dans les considérants du jugement [3] «Épaminondas a été condamné à mort par les Thébains pour les avoir contraints à Leuctres à triompher des Lacédémoniens, qu’avant son commandement aucun des Béotiens n’avait osé regarder en face sur le champ de bataille; [4] et pour avoir, dans un seul combat, non seulement soustrait Thèbes à la ruine, mais encore rendu toute la Grèce à la liberté et placé les deux adversaires dans une situation telle1, que les Thébains attaquèrent Sparte, tandis que les Lacédémoniens s’estimèrent heureux de conserver la vie; [5] et il ne cessa la guerre que lorsque le relèvement de Messène mit leur ville en état de blocus.». A ces paroles, des éclats de rire retentirent au milieu de la gaieté générale, et il n’y eut pas un juge pour oser émettre un vote sur Épaminondas. C’est ainsi que d’un procès capital il sortit avec une très grande gloire.

1. Litt. Conduit les affaires des deux peuples au point que…​

IX. - SA MORT GLORIEUSE A MANTINÉE.

[1] A la fin de sa vie, Épaminondas commandait à Mantinée. Au fort de la bataille, comme il chargeait l’ennemi avec trop d’audace, il fut reconnu par les Lacédémoniens. Ceux-ci, estimant que la mort de ce seul homme assurerait le salut de leur patrie, tous à la fois fondirent sur lui, et ils ne se retirèrent qu’après avoir vu, au milieu d’un grand carnage où maint guerrier avait péri, Épaminondas en personne, au moment où
il combattait avec la dernière énergie, recevoir de loin un coup d’épieu et tomber. [2] Sa chute arrêta quelque peu l’élan des Béotiens; néanmoins, ils ne se retirèrent pas du combat avant d’avoir brisé la résistance et assuré la déroute de leurs adversaires. [3] Pour Épaminondas, se rendant compte que sa blessure était mortelle, et, en même temps, que l’enlèvement du fer qui, détaché du bois, était resté fixé dans son corps, amènerait immédiatement sa mort, il retint le fer jusqu’au moment où lui fut annoncée la victoire des Béotiens. [4] A cette nouvelle: «J’ai assez vécu, dit-il, puisque je meurs invaincu.» Alors il arracha le fer et mourut sur-le-champ.

X. - IL RÉPOND AU REPROCHE, DE NE PAS LAISSER D’ENFANTS. - SON HORREUR POUR LA GUERRE CIVILE. - LA PUISSANCE DE THÈBES, FONDÉE PAR LUI, TOMBA AVEC LUI.

Épaminondas ne se maria jamais. A ce propos, Pélopidas, dont le fils avait mauvaise réputation, lui reprochait un jour de ne pas laisser d’enfants et de faire tort sur ce point à sa patrie. «Prends garde, lui répondit Épaminondas, de lui faire plus de tort encore, toi qui vas laisser un tel rejeton. [2] Non vraiment, une postérité ne peut me manquer; car je laisse, après moi une fille, la bataille de Leuctres, qui non seulement me survivra, mais qui encore a l’immortalité assurée.»

[3] Au moment où, sur la conduite de Pélopidas, les Thébains exilés s’emparèrent de leur ville et chassèrent de la citadelle la garnison lacédémonienne, pendant tout le temps que dura le carnage, Épaminondas se tint chez lui, ne voulant ni défendre de mauvais citoyens ni les combattre, de peur de souiller ses mains du sang de ses compatriotes. Toute victoire, en effet, remportée sur des concitoyens était un deuil à ses yeux. Mais quand, auprès de la Cadmée, la bataille commença à s’engager avec les Lacédémoniens, il se tint au premier rang.

[4] Sur ses exploits et sur sa vie, il aura été suffisamment parlé quand j’aurai ajouté ce fait que personne ne révoque en doute: Thèbes, et avant la naissance et après la mort d’Épaminondas, fut toujours soumise à une hégémonie étrangère; par contre, tant que ce grand homme présida aux affaires, elle fut la capitale de la Grèce. On en peut conclure qu’à lui seul un homme valut plus que la cité entière.

XXIII. - HANNIBAL.

I. - HANNIBAL EUT SANS DOUTE TRIOMPHÉ DE ROME SANS LA JALOUSIE DE SES CONCITOYENS. - SA HAINE DES ROMAINS.

[1] Hannibal, fils d’Hamilcar, carthaginois. S’il est vrai, - et personne ne révoque la chose en doute, - que le peuple romain a subjugué toutes les nations par son courage, on ne peut nier qu’Hannibal l’emporta en habileté sur le reste des généraux, autant que le peuple romain surpasse en valeur toutes les nations. [2] Chaque fois, en effet, qu’il engagea la lutte avec ce peuple en Italie, il se retira toujours vainqueur. Et si, au sein de sa patrie, ses concitoyens n’avaient brisé ses forces par leur jalousie, il semble bien qu’il aurait pu triompher des Romains. Mais la malveillance de beaucoup d’hommes vint à bout du courage d’un seul.

[3] D’autre part, la haine de son père à l’égard des Romains, qui lui avait été laissée comme un héritage, il la garda si fidèlement, qu’il eût abandonné la vie plutôt que d’y renoncer, lui qui, chassé de sa patrie et réduit à implorer le secours d’autrui, jamais ne cessa de faire, avec toutes les ressources de son esprit, la guerre aux Romains.

II. - IL EXCITE CONTRE LES ROMAINS ANTIOCHUS, ROI DE SYRIE.

[1] En voici la preuve. Pour ne pas parler de Philippe, dont il fit, malgré l’éloignement, l’ennemi des Romains, de tous les rois de cette époque, le plus puissant était Antiochus. Il l’enflamma d’un tel désir de faire la guerre, que, du fond des rivages de la mer Rouge, ce roi entreprit de porter les armes contre l’Italie. [2] Auprès de lui étaient venus des ambassadeurs romains chargés de sonder ses intentions et de travailler par des menées secrètes à lui rendre suspect Hannibal, comme si eux-mêmes l’avaient corrompu et avaient changé ses sentiments. Et ces menées n’étaient pas restées sans effet. Hannibal l’apprit et s’aperçut que dans les réunions secrètes et confidentielles du roi il était tenu à l’écart. [3] L’occasion s’étant offerte, il aborda le roi, lui rappela les preuves nombreuses qu’il lui avait données de sa fidélité à son égard et de sa haine contre les Romains; puis il ajouta ces mots: «Mon père Hamilcar, dit-il, quand j’étais encore tout enfant, car je n’étais pas âgé de plus de neuf ans, au moment où il partait de Carthage pour l’Espagne comme général en chef, immola des victimes à Jupiter très bon et très grand. [4]. Au cours du sacrifice, il me demanda si je ne voulais pas partir pour le camp avec lui. J’acceptai avec empressement, et me mis à le supplier de ne pas hésiter à m’emmener. Alors lui: «Je le ferai, dit-il, si tu me donnes la parole que je te demande.» En même temps il me conduisit à l’autel où il avait commencé à sacrifier, et, écartant toute l’assistance, il me fit y poser la main et jurer que jamais je ne serais l’ami des Romains. [5] Ce serment que j’ai fait à mon père, j’y suis resté fidèle, moi, jusqu’à ce jour, au point que personne ne doive douter que le reste de ma vie je ne sois dans les mêmes sentiments. [6] En conséquence, si tu as des dispositions amicales à l’égard des Romains, tu ne commettras pas d’imprudence en te cachant de moi; mais quand tu te prépareras à combattre, tu te feras tort à toi-même si tu ne me mets pas à la tête de l’affaire1

1. Ego est au neutre = in ea re, le fait de se préparer à combattre.

III. - IL SOUMET L’ESPAGNE, TRAVERSE LA GAULE, FRANCHIT LES ALPES ET DÉBOUCHE EN ITALIE.

[1] A l’âge donc que nous avons dit, il partit pour l’Espagne avec son père. Celui-ci une fois mort, Hasdrubal prit sa place comme général en chef, et Hannibal fut à la tête de toute la cavalerie. Hasdrubal étant mort, lui aussi, assassiné, l’armée déféra à Hannibal le commandement suprême. Annoncé à Carthage, ce vote fut sanctionné officiellement. [2] C’est ainsi qu’Hannibal, âgé de moins de vingt-cinq ans, devint général en chef. Dans la période de trois ans qui suivit, il réduisit toutes les peuplades espagnoles par la force des armes; il prit d’assaut Sagonte, ville alliée des Romains, et mit sur pied trois armées très fortes. [3] De ces armées, il en envoya une en Afrique; il laissa la seconde en Espagne avec son frère, et il emmena la troisième avec lui en Italie. Après avoir franchi le pas des Pyrénées, partout où il fit route, il livra bataille à toutes les peuplades, et n’en laissa pas aller une sans l’avoir vaincue. [4] Arrivé au pied des Alpes, qui séparent l’Italie de la Gaule, et que jamais personne avant lui n’avait franchies avec une armée, sauf l’Hercule grec (c’est pourquoi cette région encore aujourd’hui porte le nom d’Alpes Grecs), il tailla en pièces les populations alpines qui s’efforçaient de lui barrer le passage, ouvrit des terrains, pratiqua des routes, et obtint ce résultat qu’un éléphant tout équipé put avancer là où auparavant un homme isolé et sans armes pouvait à peine se glisser: c’est par là qu’il fit passer ses troupes, et il parvint en Italie.

IV. - SES GRANDES VICTOIRES EN ITALIE

[1] Il avait livré combat près du Rhône au consul Publius Cornélius Scipion et l’avait repoussé. Avec ce même adversaire il engagea la lutte à Clastidium, près du Pô, et le renvoya blessé et en fuite. [2] Une troisième fois, le même Scipion, avec son collègue Titus Longus, parut à sa rencontre: il en vint aux mains avec eux et les mit l’un et l’autre en déroute. Puis, par le pays des Ligures il franchit l’Apennin et se dirigea vers l’Étrurie. [3] Dans cette marche, il fut atteint d’une maladie d’yeux tellement grave, que jamais dans la suite il ne put se servir également bien de son œil droit. Il souffrait encore de cette infirmité et il était porté en litière, quand il rencontra le consul Caius Flaminius auprès du lac de Trasimène, le fit tomber dans un piège avec son armée, l’enveloppa et le tua; et, peu de temps après, il en fit autant au préteur Gaius Centénius, qui, à la tête d’une troupe d’élite, occupait le passage. [4] Après cela, il parvint en Apulie. [5] Là vinrent à sa rencontre les deux consuls Caius Térentius et Lucius Æmilius. En un seul combat il mit en déroute leur armée, tua le consul Paulus [Æmilius] et, avec lui, quelques consulaires, dont Cnéius Servilius Géminus, consul de l’année précédente.

V. - IL MARCHE SUR ROME, TROMPE LE DICTATEUR FABIUS PAR UN STRATAGÈME ET DÉFAIT PLUSIEURS GÉNÉRAUX ROMAINS.

[1] Ce combat livré il marcha sur Rome sans rencontrer de résistance, et fit halte sur les hauteurs proches de la ville. Après avoir campé quelques jours en ces lieux, il reprenait la route de Capoue, lorsque Quintus Fabius Maximus, dictateur romain, se présenta à lui dans le territoire de Falerne. [2] Bien qu’enfermé dans un défilé, sans rien abandonner de ses troupes, à la faveur de la nuit il se dégagea en trompant Fabius, général pourtant très avisé. Par une nuit sombre, en effet, il attacha des sarments à la tête de bêtes à cornes, y mit le feu, et lâcha une grande quantité de bétail équipé de la sorte. Cette vision soudaine causa un tel effroi aux soldats romains, qu’aucun d’eux n’osa sortir du retranchement. [3] Après ce succès, à d’assez courts intervalles1, il amena traîtreusement à combattre Marcus Minucius Rufus, maître de cavalerie, qui jouissait des mêmes pouvoirs que le dictateur, et le mit en fuite. Tibérius Sempronius Gracchus, consul pour la seconde fois, tenait la Lucanie: bien qu’éloigné du lieu de l’action, Hannibal l’attira dans une embuscade et l’anéantit. Marcus Claudius Marcellus, qui avait été cinq fois consul, succomba pareillement sous ses coups près de Venouse. [4] Il serait trop long d’énumérer tous les combats; aussi suffira-t-il de faire cette seule constatation, qui permet de comprendre quel grand homme il était tant qu’il fut en Italie, aucun général ne lui résista en bataille rangée; aucun, depuis la bataille de Cannes, n’établit son camp en face de lui en terrain plat.

1. Litt. Pas tellement en beaucoup de jours.

VI. - RAPPELÉ EN AFRIQUE, IL EST VAINCU PAR SCIPION A ZAMA.

[I] Après quoi, sans avoir été vaincu, il fut rappelé pour défendre sa patrie, et fit la guerre contre Publius Scipion, fils de celui qu’il avait lui-même mis en fuite la première fois sur les bords du Rhône, la seconde sur ceux du Pô, la troisième sur ceux de la Trébie. [2] Déjà les ressources de sa patrie étaient épuisées; aussi essaya-t-il par un arrangement avec son adversaire de terminer momentanément la guerre, afin d’être plus fort ensuite pour recommencer la lutte. Il se rencontra avec Scipion dans une conférence, mais les propositions ne se rencontrèrent pas. [3] Après cela, au bout de quelques jours, il livra bataille près de Zama à ce même Scipion; mis en déroute, en deux jours et deux nuits il parvint, chose incroyable à dire, à Hadrumète, dont la distance de Zama est d’environ trois cent mille pas. [4] Au cours de cette fuite, les Numides qui s’étaient retirés avec lui de la mêlée lui tendirent un guet-apens; non seulement il leur échappa, mais même il les écrasa. A Hadrumète, il rallia tous ceux qui restaient après la déroute; et, par de nouvelles levées, en peu de jours, il réunit de nombreux soldats.

VII. - LA PAIX CONCLUE AVEC ROME, HANNIBAL RESTE UN MOMENT A LA TÊTE DES AFFAIRES; MAIS ROME RÉCLAME SON EXTRADITION. - IL SE RÉFUGIE A LA COUR D’ANTIOCHUS.

[1] Comme il s’occupait très activement à ces préparatifs, les Carthaginois mirent fin à la guerre contre les Romains. Pour lui, il n’en resta pas moins à la tête de l’armée; il fit la guerre en Afrique, et aussi son frère Magon, jusqu’au consulat de Publius Sulpicius et de Caius Aurélius. [2] Sous leur magistrature, en effet, les envoyés de Carthage vinrent à Rome pour remercier le sénat et le peuple romain d’avoir fait la paix avec leur pays, leur donner comme marque de reconnaissance une couronne d’or, et, en même temps, leur demander de fixer à Frégelles la résidence des otages carthaginois, et de rendre les prisonniers. [3] A ces demandes, en vertu d’un sénatus-consulte, il fut répondu que leur présent était agréé avec reconnaissance; que les otages résideraient là où ils le demandaient; que les prisonniers ne seraient pas rendus, parce qu’Hannibal, à l’instigation duquel la guerre avait été entreprise, Hannibal, le plus grand ennemi du nom romain, était encore tenu par eux, avec pleins pouvoirs, à la tête de l’armée, ainsi que son frère Magon.

[4] Cette réponse connue, les Carthaginois rappelèrent dans leurs foyers Hannibal et Magon. Dès son retour à Carthage, Hannibal fut nommé roi, la vingt-deuxième année après avoir été fait général en chef. De la même manière, en effet, que les consuls à Rome, deux rois à la fois étaient nommés chaque année à Carthage. [5] Dans cette magistrature, Hannibal fit montre de la même activité que dans la guerre. C’est ainsi qu’au moyen de nouveaux impôts il parvint non seulement à réunir la somme à payer aux Romains en vertu du traité, mais encore à avoir un reliquat à verser au trésor. [6] Ensuite, un an après, sous le consulat de Marcus Claudius et de Lucius Furius, des envoyés romains arrivèrent à Carthage. Persuadé qu’ils venaient demander que sa personne leur fût livrée, sans attendre que le sénat leur donnât audience, Hannibal s’embarqua clandestinement et alla chercher refuge en Syrie auprès d’Antiochus. [7] Cette fuite découverte, les Carthaginois envoyèrent deux navires pour l’arrêter, si l’on parvenait à le rejoindre, confisquèrent ses biens, détruisirent de fond en comble sa maison, et, pour lui, le déclarèrent exilé.

VIII. - IL ESSAYE EN VAIN DE SOULEVER CARTHAGE CONTRE ROME. - IL LIVRE AUX RHODIENS UN COMBAT NAVAL.

[1] Néanmoins Hannibal, deux ans après s’être enfui de sa patrie, sous le consulat de Lucius Cornélius et de Quintus Minucius, aborda avec cinq vaisseaux sur la terre d’Afrique, dans le territoire de Cyrène, pour voir si d’aventure il ne lui serait pas possible d’amener les Carthaginois à faire la guerre [aux Romains], par l’espoir assuré des secours d’Antiochus. Déjà, en effet, il avait persuadé à ce roi de partir pour l’Italie à la tête de ses armées. il fit venir en ces lieux son frère Magon. [2] A cette nouvelle, les Carthaginois décrétèrent contre Magon, sans attendre son retour à Carthage, la même peine que contre son frère. Tous deux, voyant la situation désespérée, levèrent l’ancre et mirent toutes voiles dehors. Hannibal rejoignit Antiochius. Pour Magon, une double tradition s’est transmise sur sa mort; pour les uns, il périt dans un naufrage; pour les autres, il fut tué par ses propres esclaves, selon les écrits qui nous ont été laissés. [3] Quant à Antiochus, si, dans la conduite de la guerre, il avait voulu suivre les conseils d’Hannibal autant qu’il avait commencé à le faire en la décidant, c’est dans une région plus proche du Tibre, et non aux Thermopyles, qu’il aurait livré bataille pour l’empire du monde. Hannibal se rendait compte que ce roi faisait mainte entreprise à l’étourdie; pourtant, il ne l’abandonna en aucune circonstance. [4] Il commandait un jour quelques vaisseaux, qu’il avait reçu l’ordre de conduire de Syrie en Asie [Mineure]; avec eux, il livra bataille à la flotte rhodienne dans la mer de Pamphylie. Si dans cette affaire ses troupes eurent le désavantage à cause du nombre de ses adversaires, lui, à l’aile où il commandait en personne, il fut vainqueur.

IX. - IL SE RÉFUGIE CHEZ LES CRÉTOIS, DONT IL TROMPE LA CUPIDITÉ.

[1] Après la défaite d’Antiochus, craignant d’être livré [aux Romains], ce qui n’aurait pas manqué d’arriver s’il s’était laissé prendre, Hannibal se rendit en Crête, chez les Gortyniens, pour y décider de l’endroit où il irait chercher un refuge. [2] Il comprit, lui, l’homme le plus fin de tous, qu’il allait se trouver en grand danger s’il ne prenait quelque précaution, en raison de la cupidité des Crétois. Il emportait, en effet, avec lui une grande quantité d’argent, et il savait que la nouvelle en avait transpiré. [3] Il prend donc le parti suivant. Il remplit de plomb un certain nombre d’amphores, en recouvre le dessus avec de l’or et de l’argent, et les dépose, en présence des notables de la cité, dans le temple de Diane, faisant semblant de confier ses biens à la bonne foi des Crétois. Les ayant ainsi trompés, il remplit de tout son argent des statues de bronze qu’il emportait avec lui, et les jette négligemment dans la cour, chez lui. [4] Les Gortyniens montèrent autour du temple une garde assidue, moins contre les autres hommes que contre Hannibal, dans la crainte que celui-ci n’enlevât ses amphores à leur insu et ne les emportât avec lui.

X. - IL SE RETIRE A LA COUR DE PRUSIAS. - SON STRATAGÈME CONTRE EUMÈNE.

[1] C’est ainsi que, sauvant tout son argent, le rusé Carthaginois, après s’être joué des Crétois, parvint chez Prusias, dans le Pont. Auprès de ce roi il apporta les mêmes sentiments contre l’Italie, et ne travailla qu’à l’armer et à l’exciter contre le Romains. [2] Et, voyant que ses ressources personnelles ne lui assuraient pas une puissance suffisante, il lui ménageait l’alliance des autres rois, et lui adjoignait des peuplades guerrières. Prusias était en conflit avec le roi de Pergame, Eumène, très grand ami des Romains, et la guerre se faisait entre eux, à la fois sur terre et sur mer. [3] Mais sur l’un et l’autre élément Eumène était le plus fort, à cause de son alliance avec les Romains. Hannibal n’en désirait que davantage sa disparition; car, cet adversaire une fois supprimé, tout le reste, croyait-il, lui serait d’une réalisation plus facile. Pour le tuer, voici le procédé qu’il imagina.

[4] On devait sous peu de jours livrer une bataille navale décisive. Sous le rapport du nombre des navires, Hannibal avait le dessous: il fallait combattre par la ruse, puisqu’il n’y avait pas égalité par les armes. Il donna l’ordre de recueillir vivants le plus possible de serpents venimeux et de les enfermer dans des vases de terre. Après en avoir fait une abondante provision, le jour même où allait s’engager la bataille navale, il convoque les soldats de la flotte et leur donne pour consigne de se jeter tous ensemble sur le seul vaisseau du roi Eumène; contre les autres, ils devaient se contenter simplement de se défendre, ce qui leur serait facile, grâce à leur provision de serpents. [6] Quel vaisseau porterait le roi, il s’arrangerait pour le leur faire connaître; prendre le roi ou le tuer leur vaudrait, il le leur promettait, une grande récompense.

XI. - SUCCÈS DE CE STRATAGÈME: LA FLOTTE D’EUMÈNE EST BATTUE.

[1] Cette harangue aux soldats terminée, la flotte de part et d’autre se déploie pour le combat. La ligne de bataille constituée, avant de donner le signal du combat, Hannibal, voulant désigner clairement à ses soldats l’endroit où était Eumène, envoie un parlementaire dans une barque, le caducée en main. [2] Arrivé à la hauteur des vaisseaux ennemis, le messager, montrant une lettre, déclara qu’il cherchait le roi. Immédiatement on le conduisit à Eumène, car personne ne doutait qu’il ne fût porteur de propositions de paix. Le messager, ayant ainsi désigné à ses compatriotes le navire du chef, rentra à l’endroit d’où il était parti. [3] Pour Eumène, ayant ouvert la lettre, il n’y trouva que des choses tendant à le tourner en dérision1. L’explication de ce fait, il la cherchait avec étonnement sans la trouver; néanmoins, il n’hésita pas à engager sur-le-champ la bataille.

1. Litt. Des choses telles qu’elles tendaient à se moquer de lui.

[4] Les combattants une fois aux prises, conformément à la recommandation d’Hannibal, les Bithyniens assaillent tous ensemble le vaisseau d’Eumène. Impuissant à résister à cette attaque, le roi demanda son salut à la fuite: il ne l’aurait pas obtenu, s’il ne s’était retiré à l’intérieur des retranchements établis sur le rivage le plus proche. [5] Les autres vaisseaux de Pergame serraient de près leurs adversaires, quand soudain les vases de terre dont nous avons parlé commencèrent à s’y abattre.

Le jet de ces projectiles provoqua d’abord le rire des combattants, qui ne pouvaient en comprendre la raison. [6] Mais quand ils s’aperçurent que leurs vaisseaux étaient pleins de serpents, terrifiés par la nouveauté du fait, et ne sachant contre quoi se défendre de préférence, ils virèrent de bord et rentrèrent dans leur camp naval. [7] Ainsi, par son stratagème, Hannibal triompha des armes de Pergame. Et ce n’est pas seulement en cette occasion, mais souvent ailleurs, dans des combats sur terre, que par une semblable habileté il repoussa ses adversaires.

XII. - HANNIBAL, PRÉS D’ÊTRE LIVRÉ AUX ROMAINS PAR PRUSIAS, S’EMPOISONNE.

[1] Tandis que ces événements se passaient en Asie, le hasard voulut que les ambassadeurs de Prusias à Home se trouvassent par hasard à dîner chez le consulaire Titus Quinctius Flamininus. La conversation étant tombée sur Hannibal, l’un d’entre eux dit qu’il était dans le royaume de Prusias. [2] Ce renseignement fut, le lendemain, rapporté au sénat par Flamininus. Les pères conscrits, convaincus que, tant qu’Hannibal serait en vie, ils ne seraient jamais exempts d’embûches, envoyèrent des ambassadeurs en Bithynie, dont Flamininus, pour demander au roi de ne pas conserver chez lui leur plus grand ennemi, et de le leur livrer. [3] Prusias n’osa pas leur donner une réponse négative; ce qu’il refusa, c’est qu’on exigeât de lui quelque action qui pût être contraire aux droits de l’hospitalité: ils devaient eux-mêmes, s’ils le pouvaient, se charger de l’arrêter; sa résidence serait facile à découvrir. Hannibal, en effet, se tenait dans une seule demeure, un château-fort, dont le roi lui avait fait cadeau; il l’avait aménagé de manière à avoir des issues dans toutes les parties de l’édifice, dans la crainte, apparemment, de voir se réaliser ce qui arriva.

[4] Parvenus en ce lieu, les envoyés romains firent cerner la maison par une troupe. Un esclave, qui donnait un coup d’œil depuis la porte, dit à Hannibal que des gens plus nombreux que d’ordinaire et en armes étaient là devant. Hannibal lui donna l’ordre de visiter à la ronde toutes les portes de l’édifice, et de lui faire savoir en hâte s’il était ainsi assiégé sur tous les points. [5] L’esclave lui rapporta vite ce qu’il en était, et lui apprit que toutes les sorties étaient gardées. Hannibal comprit qu’il n’y avait pas là un effet du hasard, mais que c’était à lui qu’on en voulait, et qu’il ne pouvait conserver plus lontemps la vie. Mais, ne voulant pas la remettre au bon plaisir d’autrui, plein du souvenir de ses exploits de jadis, il avala du poison qu’il avait pris l’habitude de porter toujours sur lui.

XIII. - LA DATE DE SA MORT. - SES OCCUPATIONS INTELLECTUELLES. - SES BIOGRAPHIES.

[1] C’est ainsi que cet homme d’un grand courage, après avoir accompli de nombreux travaux variés, se reposa dans la mort, au cours de sa soixante-dixième année. Sous quel consulat eut lieu sa mort, on n’est pas d’accord. En effet, Atticus a laissé par écrit dans ses Annales qu’il termina sa vie sous Marcus Claudius Marcellus et Quintus Fabius Labéo; Polybe, au contraire, parle du consulat de Lucius Æmilius Paulus et de Cnéius Bæbius Tamphilus; Sulpicius Blitho, de celui de Publius Cornélius Céthégus et de Marcus Bæbius Tamphilus. [2] Ajoutons que cet homme si grand, diversement occupé par des guerres si importantes, trouva encore du temps à donner aux lettres. Quelques ouvrages, en effet, écrits en langue grecque, nous sont restés de lui, parmi lesquels un traité, dédié aux Rhodiens, sur les faits et gestes de Cnéius Manlius Volso en Asie. [3] Les faits de guerre d’Hannibal ont été livrés à la mémoire par de nombreux historiens; deux d’entre eux notamment se trouvaient avec lui dans les camps et ont partagé son existence tant que la fortune le leur permit, Silenus et Sosilus de Lacédémone; même, c’est ce Sosilus qu’Hannibal eut pour maître de lettres grecques.

[4] Mais pour nous, le moment est venu de terminer ce présent livre et d’exposer l’histoire des généraux romains, afin qu’il soit plus facile, par la comparaison de leurs hauts faits avec ceux des étrangers1 de juger à quels personnages doivent aller les préférences.

1. Litt. Par la comparaison des hauts faits des deux groupes de généraux